V.
LE JUGEMENT DE LA VIE.
Au delà de ces nobles passions qui sont les ailes de la vie, il y a des pensées qui se placent en dehors d'elle, pour la mesurer et la juger. Il y a l'intelligence du peu qu'elle est, de sa brièveté, de sa vanité, de ses tristesses, de ses défaillances. Dans quelque joie ou quelque activité que l'homme existe, il n'a qu'une idée imparfaite de sa situation tant qu'il ne l'a pas envisagée par ce dehors et connue pour ce qu'elle est. C'est un contrôle qui nous empêche d'accorder trop d'importance à nos pauvres nous-mêmes, d'exagérer la petite place que nous tenons. Il est bon de savoir que les bonheurs sont de courts rêves que beaucoup, autour de nous, ne peuvent pas même rêver. Cela nous ramène au sentiment de la fuite et de la fragilité de la vie. Et cette conviction nous empêche d'être les dupes de nos propres espoirs, de nous enfermer dans l'égoïsme de notre propre satisfaction. En sachant le peu que tout cela vaut et dure, nous sommes plus préparés à le perdre ou à le partager; nous devenons plus sages et meilleurs. En vérité, il n'y a pas de tableau achevé de la vie, sans cet arrière-plan de mélancolie.
Burns a eu fortement cette sensation du rapide passage de la vie. Au milieu du rire et des plaisirs, il n'oublie jamais complètement que tout cela est l'éclat d'un flot qui passe, moins brillant s'il était moins rapide. Dans ses moments les plus joyeux, il semble brusquement avoir conscience de leur fuite et s'abandonne, sur cette pente de tristesse, à des réflexions sur la fuite de la vie elle-même.
Cette vie, autant que je le comprends, Est une terre enchantée et féerique, Où le plaisir est la baguette magique, Qui, maniée adroitement, Fait que les heures, comme des minutes, la main dans la main, Passent, en dansant, très légères.
Sachons donc manier cette baguette magique; Car, lorsqu'on a gravi quarante-cinq ans, Vois, la vieillesse caduque, lasse, sans joie, Avec une face ridée, Arrive, toussant, boitant par la plaine, D'un pas traînant.
Quand le jour de la vie approche du crépuscule, Alors, adieu les promenades insouciantes et oisives, Et adieu les joyeux gobelets écumants, Et les sociétés bruyantes, Et adieu, chères et décevantes femmes, La joie des joies!
Ô vie! combien est charmant ton matin, Les rayons de la jeune Fantaisie ornent les collines! Méprisant les leçons de la froide et lente Prudence, Nous nous échappons, Comme des écoliers, au signal attendu De s'éjouir et de jouer!
Nous errons ici, nous errons là, Nous regardons la rose sur l'églantier, Sans songer que l'épine est proche Parmi les feuilles; Et bien que la petite blessure menace, Sa souffrance est si courte!
Quelques-uns, les heureux, trouvent un coin fleuri, Pour lequel ils n'ont ni peiné, ni sué; Ils boivent le doux et mangent le meilleur, Sans souci, ni peine, Et, peut-être, regardent la pauvre hutte Avec un haut dédain.
Sans dévier, quelques-uns poursuivent la fortune; L'âpre espérance tend tous leurs muscles; À travers beau et laid, ils pressent la chasse, Et saisissent la proie; Alors, tranquillement, dans un coin plaisant, Ils terminent la journée.
Et d'autres, comme votre humble serviteur, Pauvres gens! n'observant ni règles, ni routes, À droite, à gauche, s'écartant sans cesse, Ils vont en zig-zags, Tant qu'accablés par l'âge, obscurs, ayant faim, Ils gémissent souvent.
Hélas! quel amer labeur et quels efforts!.... Mais, assez de ces pauvres plaintes moroses! La lune inconstante de la Fortune pâlit-elle? Qu'elle aille où elle veut! Sous ce qu'elle conserve de lueur, Chantons notre chanson![527]
[Footnote 527: _Epistle to James Smith._]
Il y a encore de la gaîté et de l'insouciance dans ces vers. En certains endroits, le sentiment est plus sombre. La vie n'est pas seulement rapide, elle est mauvaise. Elle est faite de plus de maux que de biens. La terre est le théâtre d'innombrables douleurs où errent quelques joies.
Pourquoi hésiterais-je à quitter cette scène terrestre? L'ai-je donc trouvée si pleine de charmes plaisants? Quelques gouttes de joie avec des flots de mal entre elles, Quelques rayons de soleil parmi des tempêtes renaissantes. Sont-ce les agonies du départ qui alarment mon âme, Ou la triste, haïssable et sombre demeure de la mort?[528]
[Footnote 528: _Stanzas, in the Prospect of Death._]
De cette impression est sortie une pièce d'une grande mélancolie qui a pour titre et pour refrain _L'Homme fut créé pour gémir_. Par un crépuscule de novembre, au milieu des champs et des bois dénudés, on voit cheminer un vieillard dont les pas sont fatigués. Il semble usé de souci, ses traits sont sillonnés par les années, ses cheveux sont blancs. Cet étrange passant énumère toutes les amertumes dont est faite la vie, les duretés du sort, les duretés des hommes, auxquelles s'ajoutent nos propres folies.
Les unes après les autres, les folies nous conduisent, Les passions licencieuses brûlent, Elles décuplent la force de la loi de la nature: Que l'homme fut créé pour gémir[529].
[Footnote 529: _Man was made to Mourn._]
La pièce, qui se prolonge comme une lamentation, se termine par cette strophe découragée.
Ô mort! La plus chère amie du pauvre, La plus douce et la meilleure! Bienvenue l'heure où mes membres âgés Seront étendus avec toi en repos! Les grands, les riches craignent ton coup, Arrachés à la pompe et au plaisir, Mais, oh! tu es un soulagement béni pour ceux Qui, las et accablés, gémissent![530]
[Footnote 530: _Man was made to Mourn._]
Quelquefois ces réflexions sur la vie prennent un accent moderne Elles s'unissent aux aspects de la nature. Y a-t-il dans Chateaubriand ou dans Lamartine quelque chose de plus mélancolique, une plus intime union des tristesses de l'âme aux tristesses des choses que dans la pièce qui suit? Ce ne sont pas les invocations orageuses que René adresse à l'orage, ni les plaintes harmonieuses de l'_Isolement_. Il y a, dans la tranquillité même de cette scène, voilée de brume, quelque chose de plus tranquille et de plus accablé.
Le brouillard paresseux pend au front de la colline Cachant le cours du ruisseau sombre et sinueux! Combien sont languissantes les scènes naguère si vives, Quand l'Automne remet à l'Hiver l'année pâlie. Les forêts sont sans feuillage, les prairies sont brunes, Et toute la gaie toilette de l'Été est envolée, Laissez-moi seul errer, laissez-moi seul songer Combien vite le temps s'envole, combien durement le sort me poursuit.
Combien j'ai vécu longtemps, mais combien j'ai vécu en vain! Combien peu de la modique mesure de la vie me reste peut-être! Quels aspects divers le vieux temps a pris dans sa course, Quels liens le cruel Destin a déchirés dans mon coeur! Combien imprudents ou pires, nous sommes jusqu'au sommet de la colline, Et, sur la pente, combien faibles, assombris et navrés! Cette vie, avec tout ce qu'elle donne ne vaut pas qu'on la reçoive. Pour quelque chose au delà d'elle, sûrement l'homme doit vivre[531].
[Footnote 531: _The lazy Mist._]
Ce ne sont pas là des sentiments très originaux. À toute époque, il y a eu des poètes qui s'en sont nourris, et on peut encore ajouter que Burns les a exprimés avec moins de profondeur que maint d'entre eux. Mais il ne faut pas oublier qu'en même temps il aime et rend la vie. Tandis que les autres semblent vivre dans les cimetières et ne fréquenter que les fossoyeurs, lui est un homme qui va aux fêtes, aux foires, aux marchés, là où il y a de jolies filles et des gars rubiconds. Sur son chemin, il traverse parfois l'enclos planté de croix où le gazon est ouvert pour une place nouvelle. Il s'y arrête un instant et continue. Cette courte méditation suffit pour qu'il emporte, dans l'agitation et le bruit, la tristesse qui les apprécie.
Ainsi que cela arrive presque constamment chez lui, les sentiments personnels sont rendus avec plus de force que les idées générales. Il parle surtout bien des amertumes de la vie qu'il a éprouvées lui-même. Parmi elles, il y en a deux qui ont pénétré en lui: la lassitude de vivre, et le sentiment douloureux des erreurs et des fautes que l'existence entraîne.
Il y a peu d'âmes harassées par les passions qui, à quelque moment, n'éprouvent la fatigue, le besoin d'une quiétude définitive, qui n'aient appelé la mort comme l'aïeule bienveillante sur le giron de laquelle il serait doux, ineffablement doux de s'endormir. Ce goût de la mort est surtout marqué chez les âmes qui manquent de but et de direction, soit que leurs passions, soit que les événements les aient jetées hors de la route. C'était déjà le voeu d'Hamlet désorienté et meurtri. Ce fut celui d'Edgar Poe qui portait sous son front de sourdes souffrances, et pour qui le fait d'exister semble avoir été douloureux. On se rappelle la pièce terrifiante, tant le désir de s'assoupir dans le néant y est ardent, et ces strophes, si poignantes à la manière de Poe, par la simple reprise de sons qui se répètent comme des lamentations:
Les gémissements et les plaintes, Les soupirs et les sanglots Sont apaisés maintenant, Avec cet horrible battement Au coeur! ah! cet horrible, Horrible battement!
Le malaise, la nausée, La souffrance impitoyable Ont cessé avec la fièvre Qui affolait mon cerveau, Avec la fièvre appelée «vivre» Qui brûlait dans mon cerveau![532]
[Footnote 532: Edgar Poe. _For Annie._]
Byron ne disait-il pas aussi:
Qu'est-ce que la mort? un repos du coeur![533]
[Footnote 533: Byron.]
Burns avait éprouvé ce même besoin de mourir. Sa nature violente, qui se dépensait par secousses fougueuses, aurait été sujette à des réactions et à des abattements, même dans son fonctionnement normal. Le malheur, en le jetant dans les plaisirs qui étourdissent, avait rendu ces dépressions plus fréquentes et plus profondes. Alors le découragement arrivait, la fatigue, une sorte de courbature de vivre, le souhait du repos définitif. Il a rendu cela avec une vigueur qui ne va pas loin de celle de Poe.
Et toi, puissance hideuse que la Vie abhorre, Tant que la Vie peut fournir un plaisir, Oh! écoute la prière d'un misérable! Je ne recule plus, effrayé, épouvanté; J'implore, je mendie ton aide amicale, Pour clore cette scène de soucis! Quand mon âme, dans une paix silencieuse, Quittera-t-elle le jour morne de la vie? Quand mon coeur fatigué cessera-t-il ses battements, Froide poussière dans l'argile? Plus de crainte alors, plus de larme alors, Pour mouiller ma face inanimée; Être serré, être étreint, Dans ton glacial embrassement![534]
[Footnote 534: _Ode to Ruin._]
Ce goût de la mort fut également ressenti par Shelley. Trelawny raconte qu'un jour il dut le repêcher au fond de l'eau, où il s'était laissé couler et où il s'était roulé «comme un congre» en attendant paisiblement de mourir. Mais chez Shelley, c'était moins la lassitude de la vie présente que l'attrait de la vie commune, et le dessein de se réunir à la vaste existence universelle.
Le pauvre Burns avait de plus, à un haut degré, le sens des erreurs de la vie, de ses faiblesses. Ses propres souvenirs lui avaient enseigné combien les meilleures résolutions sont proches des défaillances, combien nos efforts vers le mieux trébuchent parmi les folies et les fautes.
La dame Vie, bien que la fiction puisse l'attifer Et l'orner de fausses perles et de clinquant, Oh! vacillante, faible et incertaine, Je l'ai toujours trouvée, Toujours tremblante, comme une branche de saule, Entre le bien et le mal[535].
[Footnote 535: _To Colonel de Peyster._]
Avec ce sentiment lui revenaient les regrets et parfois les remords des mauvais passages de son passé. Il avait assez souffert, et il s'était assez forgé de malheurs, pour comprendre les leçons que la vie contient toujours et qu'elle inflige parfois. Dès qu'il touche à ce point, il devient grave. En quelque endroit de presque toutes ses pièces, le ton comique se suspend et les paroles sérieuses arrivent. Il fait, en repassant à travers ses propres erreurs, sa récolte de sagesse. Ce sont souvent des regrets, souvent des résolutions, parfois de véritables remords. Quelquefois, il arrache fortement à sa conduite un avertissement, brusque comme le chagrin qui nous atteint au bout d'une suite de faiblesses et tout d'un coup nous les dévoile. Il est plein de ces aveux et de ces conseils. La pièce qui a pour titre: _Épître à un jeune Ami_, et qui est si riche de paroles pratiques et viriles qu'on pourrait la comparer aux recommandations de Polonius à son fils, en est un exemple. Les exhortations se succèdent, portant sur tous les points où un homme doit être prémuni; pensées prudentes, avisées, en même temps qu'élevées, et toute cette sagesse aboutit à un retour mélancolique sur lui-même.
En termes de laboureur, «Dieu vous prospère» À devenir chaque jour plus sage, Et puissiez-vous mieux suivre ce conseil Que ne l'a jamais fait le conseilleur.
Ces aveux sont épars de tous côtés dans son oeuvre. Ils sont accompagnés de préceptes d'indulgence, dans lesquels on sent qu'il la réclame autant qu'il la conseille.
Ce quelque chose de grave, qui reparaît çà et là, suffit pour remettre toutes choses en leur place. Le rire et le comique restent au premier plan, mais ils ne sont pas seuls. Derrière leur gaîté sortent des avertissements et une voix plus austère qui ne laisse pas oublier ce que la vie contient de sérieux et d'imposant, qui en proclame les responsabilités. Par delà les scènes de la vie ordinaire qu'il excelle à peindre, il y a une pensée plus sévère qui les observe, qui les juge, les condamne ou les plaint. Parfois même, on l'a vu, il arrive jusqu'à la tristesse qui fait le fond de la vie et la clôt. Il n'avait pas encore connu le désenchantement de la vieillesse et la décoloration qui s'étend sur tout, mais il avait déjà eu des moments où l'inanité de nos courtes carrières apparaît. Il avait connu précocement ce terrible «À quoi bon?», qui visite, vers leur fin, les âmes les plus actives et les mieux réglées, celles qui ont fait le plus consciencieusement leur besogne de vivre; et qui assaille de meilleure heure celles qui se sont dispersées et n'ont pas donné tout ce qu'elles pouvaient. En sorte qu'une moralité se dégage après tout de son oeuvre. Sa peinture de la condition humaine n'en représente pas seulement le côté insouciant, pittoresque et quotidien. Elle est plus complète. Elle n'en ignore ni les douleurs, ni les fragilités, ni les énigmes, tout le côté obscur et qui regarde du côté de la mort.