‹ Robert Burns. Vol. 2, Les OeuvresChapitre 17 sur 43 · I.

I.

LA POÉSIE DE L'AMOUR.

Avant toutes ces pièces et dominant les sentiments qu'elles traduisent, on peut placer, en manière de prélude, les chants à l'amour lui-même. Depuis six mille ans qu'il y a des hommes et qui aiment, comme dirait La Bruyère, les hymnes qu'il a reçus ont été plus nombreux que les levers du soleil. Depuis ceux qui l'ont célébré comme une des forces de la nature et une des joies de l'univers, jusqu'à ceux qui l'ont dénoncé comme le fléau du monde et la plus exécrable des folies, un choeur immense d'hymnes triomphaux ou de malédictions a monté vers lui des lèvres humaines. Il n'est guère de poète qui ne l'ait salué à sa manière, qui n'en ait parlé selon les délices ou les déceptions qu'il a cru qu'il lui devait. Burns avait eu trop souvent affaire à lui pour n'en rien dire. C'était pour lui, «l'alpha et l'oméga du bonheur humain[543]», «la goutte de plaisir céleste», «le seul cordial dans cette vallée mélancolique[544]», «l'étincelle de feu céleste qui éclaire la hutte hivernale de la misère»; «sans lui, la vie pour les pauvres habitants des chaumières serait un don de malédiction[545]». Il l'a chanté, non pas comme le désir universel dont sont travaillés les profondeurs des mers et les entrailles de la terre; son esprit ne généralisait pas ses passions; mais comme ce qui faisait le charme de sa vie, et le plaisir qui effaçait tous les autres. Et, dans le concert des pièces à l'Amour, son léger air de flûte a cependant sa place, est original par quelque chose de preste et de délibéré.

[Footnote 543: _To Alex. Cunningham_, 24th Jan. 1789.]

[Footnote 544: _Cotter's Saturday night._]

[Footnote 545: _To Alex. Cunningham_, 24th Jan. 1789.]

Les roseaux verdissent Ô! Les roseaux verdissent Ô! Les plus douces heures que je passe, Je les passe avec les fillettes, Ô!

Il n'y a rien que soucis de tous côtés, Et dans chaque heure qui passe Ô; Que signifierait la vie de l'homme, S'il n'était point de fillettes Ô!

Les gens mondains peuvent suivre la richesse, Et la richesse leur échapper toujours Ô; Lors même qu'ils l'atteindraient enfin, Leur coeur n'en saurait jouir Ô!

Mais donnez-moi une douce heure vers le soir, Mes bras autour de ma chérie Ô, Et les soins mondains et les gens mondains Peuvent aller sens dessus dessous Ô!

Pour vous, les graves, qui vous moquez de cela, Vous n'êtes que des stupides ânes Ô; L'homme le plus sage que le monde ait vu A chèrement aimé les fillettes Ô!

La vieille nature déclare que ces charmantes chéries Sont à ses yeux son plus noble ouvrage Ô; Sa main novice s'est essayée sur l'homme, Et puis, elle a fait les fillettes Ô!

Les roseaux verdissent Ô Les roseaux verdissent Ô! Les plus douces heures que je passe Je les passe avec les fillettes Ô![546]

[Footnote 546: _Green grow the Rashes, O!_]

À côté de cette pièce et comme suspendue à elle, se trouve l'apologie de l'inconstance que tant de poètes ont faite. Presque tous l'ont faite avec les mêmes images, avec celles qui expriment le mieux la mobilité et la fuite: les flots, les nuages, les couleurs, tout ce qui échappe sans cesse, est insaisissable.

Que la femme ne se plaigne pas D'inconstance en amour, Que la femme ne se plaigne pas, Que l'homme infidèle aime à changer. Voyez par toute la nature, Sa loi puissante veut qu'on change. Dames, serait-il pas étrange Si l'homme alors était un monstre?

Voyez les vents, voyez les cieux, La montée de la mer et sa descente; Soleil et lune se couchent pour se lever, Et les saisons tournent, tournent. Pourquoi vouloir que l'homme chétif Résiste au plan de la Nature? Nous serons constants, tant que nous pourrons, Vous ne pouvez pas plus, savez-vous?[547]

[Footnote 547: _Let not woman e'er complain._]

«Pouvez-vous contraindre la mer à sommeiller tranquillement, le lis à garder sa fraîcheur, le tremble à ne pas frissonner, pouvez-vous contraindre l'abeille à ne pas voltiger et le col du ramier à ne pas chatoyer, alors vous pourrez contraindre l'amour à durer toujours,» disait un autre poète écossais qui fut presque le contemporain de Burns[548]. Ils sont de l'école de ce personnage de Shakspeare, qui prétendait que, comme un clou en chasse un autre, le souvenir de son dernier amour était chassé par un nouveau, et que celui-ci se fondait comme une image de cire près du feu, ne gardant plus l'empreinte de ce qu'elle était[549]. Ce ne sont pas les métaphores qui ont jamais manqué aux poètes pour rendre la fuite continuelle de l'amour. Peut-être ceux-là seraient-ils encore davantage dans le vrai qui diraient des vents et des flots qu'ils sont aussi inconstants que le coeur humain.

[Footnote 548: Thomas Campbell. _Song: How delicious is the winning._]

[Footnote 549: Shakspeare. _The two Gentlemen of Verona_, act. II, sc. 4.]

· · ·

De ce groupe de poésies amoureuses on peut en rapprocher un autre. Ce sont des pièces impersonnelles. Elles ont été inspirées par des sentiments que Burns n'a pas pu éprouver pour son compte, mais que son esprit, toujours occupé de la même passion, s'est amusé à ressentir. Il y en a toute une série. Ce sont souvent des plaintes de jeunes filles. Elles pleurent l'infidélité, l'exil ou la mort de leur amant. L'une, se promenant un soir d'été, quand les joueurs de cornemuse et les jeunes gens sont en train de jouer, aperçoit son faux ami et s'éloigne en pleurant[550]. Une autre pense à son matelot qui est au loin: pendant que les troupeaux sont haletants autour d'elle, sous le midi, peut-être est-il à son canon, sous le soleil brûlant; quand l'hiver déchire la forêt et flagelle l'air hurlant, elle écoute en priant et en pleurant le rugissement du rivage rocheux[551]. Une veuve des Hautes-Terres se lamente: elle vient vers les Basses-Terres, sans un penny dans sa bourse pour payer son repas. Il n'en était pas ainsi dans les Hautes-Terres; elle avait des vaches qui broutaient sur les collines et des brebis qui couraient sur les mamelons; mais Donald a été tué sur la plaine de Culloden, et aucune femme dans le vaste monde n'est aussi misérable qu'elle[552]. De pauvres filles délaissées gémissent et se repentent d'avoir été trop confiantes et trop faibles. Partout, ce sont des regrets cachés et à peine trahis par un soupir.

[Footnote 550: _As I was a-wandering._]

[Footnote 551: _On the Seas and Far away._]

[Footnote 552: _The Highland Widow Lament._]

Tu briseras mon coeur, toi, bel oiseau, Qui chantes sur la branche! Tu me rappelles les jours heureux, Quand mon faux ami était sincère.

Tu briseras mon coeur, toi, bel oiseau, Qui chantes près de ta compagne! Car ainsi j'étais aimée et ainsi je chantais, Et j'ignorais ma destinée[553].

Souvent j'ai erré près du joli Doon, Pour voir le chèvrefeuille s'entrelacer; Et tous les oiseaux chantaient leurs amours, Et ainsi je chantais le mien!

Le coeur léger, je cueillis une rose Sur son boisson épineux; Et mon faux ami m'a dérobé la rose Et ne m'a laissé que l'épine![554]

[Footnote 553: Ces strophes rappellent un peu le couplet de Molière, d'une grâce archaïque, et qu'on imagine accompagné d'une sourdine de Lully:

Vous chantez sous ces feuillages, Doux rossignols pleins d'amour; Et de vos tendres ramages Vous réveillez tour à tour Les échos de ces bocages; Hélas! petits oiseaux, hélas! Si vous aviez mes maux vous ne chanteriez pas

(_Les Amants magnifiques._ Troisième Intermède).]

[Footnote 554: _The Banks of Doon._]

Plus tard les regrets sont plus clairs et plus douloureux et la douleur de l'abandon se mêle à la honte et au chagrin de la famille.

Oh! amèrement, je regrette, faux ami, Oh! douloureusement, je regrette D'avoir jamais entendu votre langue flatteuse, Et d'avoir vu votre visage.

Oh! j'ai perdu mes joues roses, Et aussi ma taille si fine, Et j'ai perdu mon coeur léger Qui songeait peu à une chute.

Il me faut subir le rire moqueur, De mainte fille hardie, Alors que, si on connaissait toute la vérité, Sa vie a été pire que la mienne.

Chaque fois que mon père pense à moi, Il regarde fixement le mur; Ma mère s'est mise au lit, De penser à ma chute.

Chaque fois que j'entends le pas de mon père, Mon coeur éclate presque de douleur; Chaque fois que je rencontre le regard de ma mère, Mes larmes tombent comme la pluie.

Hélas! qu'un arbre si doux de l'amour Porte un fruit aussi amer! Hélas! qu'un plaisant visage Cause des larmes si arrières!

Mais la malédiction du ciel écrase l'homme Qui désavoue l'enfant qu'il a fait, Ou laisse la douloureuse fillette qu'il a aimée Porter des habits en haillons![555]

[Footnote 555: _The Ruined Maid's Lament._]

La note n'est pas toujours aussi mélancolique. Il y a, chemin faisant, de petits morceaux légers, des refrains d'amour, sans beaucoup de sens, comme ceux qu'on fredonne sur une route un jour de printemps.

Quand mai rose arrive avec des fleurs, Pour parer ses gais buissons au feuillage épandu, Alors ses heures sont occupées, occupées, Au jardinier, avec sa bêche. Les eaux de cristal tombent doucement, Les oiseaux joyeux sont tous amoureux, Les brises parfumées soufflent autour de lui, Le jardinier avec sa bêche.

Quand le matin pourpre éveille le lièvre Qui va chercher son repas matinal, Alors à travers les rosées, il s'en va, Le jardinier avec sa bêche. Quand le jour expirant dans l'ouest Tire le rideau du sommeil de la nature, Il vole vers les bras de celle qu'il préfère, Le jardinier avec sa bêche[556].

[Footnote 556: _When rosy May comes in wi' Flowers._]

Ou bien, ce sont des fantaisies en peu de mots; un petit conte. C'est Katherine Jaffray qui vivait dans cette vallée, et le lord de Lauverdale qui est venu du sud pour la courtiser, mais sans lui dire qui il était jusqu'au jour du mariage[557]. C'est un lord qui est parti à la chasse sans chiens ni faucons. Et pourquoi? C'est que son gibier n'est pas loin de certaine chaumière où reste Jenny. Pour elle, il oublie sa lady avec toutes ses toilettes.

[Footnote 557: _Katherine Jaffray._]

La robe de ma lady, il y a des rubans dessus, Et des fleurs d'or rares dessus; Mais le corset et le corsage de Jenny, Mon lord en fait beaucoup plus de cas.

Par delà ce moor, par delà ces mousses, Où les coqs de bruyère passent à travers la bruyère, Là vit la fille du vieux Collin, Un lis dans une solitude.

Ses jolis membres se meuvent aussi doucement Que des notes de musique dans les hymnes des amants, Un diamant humide est dans ses yeux bleus, Où nage follement l'amour joyeux.

Ma lady est soignée et ma lady est bien habillée, C'est la fleur et le caprice de l'ouest; Mais la fillette qu'un homme préfère, Oh! celle-là est la fillette qui le rend heureux[558].

[Footnote 558: _My Lady's Gown, there's Gairs upon it._]

À cela, il faudrait ajouter quelques imitations des anciennes ballades. C'est celle de lord Gregory qui représente une femme délaissée venant frapper à la tour de son seigneur[559]. C'en est une autre très touchante et très belle, sur le même sujet, seulement c'est un homme qui vient retrouver celle qu'il croit infidèle.

[Footnote 559: Voir ce morceau, plus haut, dans le chapitre sur les vieilles Ballades.]

Oh! ouvre la porte, montre-moi de la pitié, Oh! ouvre la porte pour moi, oh! Bien que tu aies été fausse, je resterai fidèle, Oh! ouvre la porte pour moi, oh!

Froide est la rafale sur ma joue pâlie, Mais plus froid est ton amour pour moi, oh! Le froid qui gèle la vie dans mon coeur, N'est rien auprès des douleurs qui me viennent de toi, oh!

La pâle lune se couche derrière les vagues blanchissantes, Et ma vie est à son coucher, oh! Faux amis, fausse amie, adieu jamais plus, Je ne vous troublerai, ni eux, ni toi, oh!

Elle a ouvert la porte, elle l'a ouverte toute grande, Elle voit son pâle cadavre sur la plaine, oh! «Mon seul amour!» s'écria-t-elle, et elle tomba près de lui, Pour ne se relever jamais, oh![560]

[Footnote 560: _Open the Door to Me, oh._]

La ballade de lady Mary Ann, dans une note plus gaie, est aussi un joli petit morceau.

Oh! lady Mary Ann Regarde par-dessus le mur du château, Elle a vu trois jolis garçons Qui jouaient à la balle. Il était le plus jeune, La fleur d'eux tous, Mon joli petit gars est jeune, Mais il pousse encore.

Oh! père! oh! père, Si vous le jugez bon, Nous l'enverrons un an Encore au collège. Nous coudrons un ruban vert Autour de son chapeau, Afin que l'on sache bien Qu'il est à marier encore.

Lady Mary Ann Était une fleur dans la rosée Doux était son parfum, Et jolie était sa couleur. Et plus elle fleurissait, Plus elle était charmante, Car le lis en bouton Embellira encore.

Le jeune Charlie Cochrane Était une pousse de chêne, Beau et fleurissant, Et droit était son corps. Le soleil prenait plaisir À briller pour lui, Et il sera l'orgueil De la forêt encore.

L'été est parti Où les feuilles étaient vertes, Et loin sont les jours Que nous avons vus. Mais de bien meilleurs jours, J'espère, reviendront; Car mon joli garçonnet est jeune Et il pousse encore[561].

[Footnote 561: _Lady Mary Ann._]

Enfin, il faut encore mettre des dialogues dans le genre de celui d'Horace et de Lydie, qui, fort à la mode dans la littérature amoureuse du XVIIIe siècle, ne comptent pas parmi ses productions très personnelles[562]. À côté de ces jeux, il a fait de petits récits de scènes d'amour qui sont, au contraire, des bijoux de simplicité et d'émotion, bien à lui. Le plus célèbre est peut-être _Le Pauvre et l'Honnête Soldat_. Il était un soir d'été dans une auberge quand il vit passer devant la fenêtre un pauvre soldat fatigué. Il le fit appeler et lui demanda ses aventures, puis tomba aussitôt dans une de ces absences qui lui étaient ordinaires. Au bout de quelques instants, il avait composé un petit drame:

Quand la rafale mortelle de la sauvage guerre fut passée, Et la douce paix fut de retour, Trouvant maint doux bébé sans père, Et mainte veuve en deuil, Je quittai l'armée et les tentes des camps, Où longtemps j'avais été soldat, Mon maigre havresac pour toute ma fortune, Un pauvre et honnête soldat.

Ma poitrine portait un coeur loyal, léger. Le pillage n'avait pas souillé ma main; Et vers la douce Écosse, vers mon pays, Joyeusement je me mis en marche: Je songeais aux rives de la Coil, Je songeais à ma Nancy, Je songeais au sourire charmeur Où ma jeune fantaisie s'est prise.

Enfin, j'arrivai dans la jolie vallée Où j'avais joué en mes jeunes années; Je passai le moulin, l'épine du rendez-vous Où souvent j'ai courtisé Nancy: Qui vis-je sinon ma chère fillette aimée, Près de la demeure de sa mère! Je me détournai pour cacher le flot Qui gonflait mes yeux.

D'une voix altérée, je lui dis: «Douce fillette, Douce comme la fleur de cette épine, Oh! heureux, heureux puisse être celui Qui est chéri de ton coeur. Ma bourse est légère, j'ai loin à aller, Et je voudrais bien loger chez toi. J'ai servi mon roi et mon pays longtemps, Aie pitié d'un soldat!»

Tristement, elle me regarda. Elle était plus adorable que jamais; Et elle me dit: «J'ai aimé autrefois un soldat, Je ne l'oublierai jamais. Notre humble toit et notre humble repas, Vous en aurez votre part. Ce signe vaillant, cette chère cocarde, Vous êtes bienvenu, à cause d'elle».

Elle regarda, elle rougit comme une rose, Puis pâlit comme un lis, Elle tomba dans mes bras, en disant: «Es-tu mon cher Willie»? «Par celui qui fit le soleil et le ciel, Et qui protège l'amour vrai, Je suis bien lui! ainsi puissent toujours, Les amants fidèles avoir leur récompense.

«Les guerres sont finies, et je suis de retour, Et je te retrouve fidèle de coeur; Quoique pauvres de biens, nous sommes riches d'amour Et nous ne nous quitterons plus». Elle me dit: «Mon grand'père m'a laissé de l'or, Une ferme bien fournie; Viens, mon fidèle gars-soldat, Tu es bienvenu à tout partager».

Pour de l'or, le marchand sillonne la mer, Et le fermier laboure la terre; Mais la gloire est la récompense du soldat, La richesse du soldat est l'honneur: Ne méprisez pas le pauvre et brave soldat, Ne le traitez pas en étranger; Souvenez-vous qu'il est le soutien de son pays, Au jour et à l'heure du danger[563].

[Footnote 562: _O Philly, Happy be that Day._]

[Footnote 563: _The Soldier's Return._]

Ce morceau a pris en Écosse la popularité moitié sentimentale et moitié patriotique de certaines chansons militaires de Béranger.

Il est cependant inférieur, selon nous, à la ravissante idylle qui suit. Les détails sont réels; mais des vers d'une poésie exquise, entre autres la sixième strophe, les relèvent et les parent, de façon à faire de ce petit récit un modèle de vérité et de grâce. Ce n'est pas une des inspirations éloquentes et ardentes de Burns; c'est un petit travail d'artiste sobre et délicat. Il n'a rien écrit de plus parfait en ce genre.

Il y avait une fillette, et elle était jolie, Qu'on la vit à l'église ou au marché; Quand toutes les plus belles filles étaient assemblées, La plus belle fille était la jolie Jane.

Toujours elle aidait sa mère dans son travail, Et toujours elle chantait si joyeusement Que l'oiseau le plus gai sur le buisson N'avait pas un coeur plus léger qu'elle.

Mais les éperviers ravissent les jeunes Qui mettent une joie bénie dans le nid du petit linot; Et le froid flétrit les plus brillantes fleurs, Et l'amour brise la paix la plus profonde.

Le jeune Robin était le plus beau gars, La fleur et l'orgueil de tout le vallon; Et il avait des boeufs, des moutons, et des vaches, Et neuf ou dix fringants chevaux.

Il alla avec Jane à la foire, Il dansa avec Jane, sur la dune; Et bien longtemps avant que la pauvre Jeannette ne le sût, Elle avait perdu son coeur, son repos était perdu.

Comme dans le sein du ruisseau Le rayon de lune repose, quand tombe la rosée des crépuscules, Ainsi tremblant, pur, et tendre était l'amour, Dans le coeur de la jolie Jane.

Et maintenant, elle aide sa mère à son travail, Et sans cesse elle soupire de peine et de souci, Cependant elle ne sait pas ce qui la fait souffrir, Ou ce qui pourrait la guérir.

Mais le coeur de Jeannette bondit légèrement, Et la joie brilla dans son oeil, Quand Robin lui dit un conte d'amour, Au soir, sur la prairie où croissent les lis!

Le soleil descendait à l'ouest, Les oiseaux chantaient dans chaque buisson, Il pressa doucement sa joue contre la sienne, Et murmura ainsi son conte d'amour:

«Ma jolie Jane, je t'aime! Crois-tu que tu pourras m'aimer? Veux-tu quitter la chaumière de ta mère, Et apprendre à diriger la ferme avec moi?

«Ni dans la grange, ni dans l'étable, tu n'auras à travailler, Tu n'auras rien pour te troubler, Tu n'auras qu'à errer dans les bruyères fleuries Et à surveiller à mes côtés les blés onduleux».

Que pouvait faire la pauvre Jane? Elle n'eut pas le coeur de dire «non». Elle finit par rougir, c'était doucement consentir, Et l'amour ne les a pas quittés![564]

[Footnote 564: _There was a Lass, and She was Fair._]

On pourrait ajouter à celles-là la pièce un peu vive pour être citée, mais charmante de coloris: _La jolie fille qui a fait mon lit._ Elle fut composée sur une aventure de Charles II, quand il errait et se cachait dans le Nord, aux environs d'Aberdeen, au temps de l'usurpation. Il forma _une petite affaire_[565] avec une fille de la maison de Port-Lethan, qui était «la fille qui avait fait le lit» pour lui[566].

[Footnote 565: En français dans le texte.]

[Footnote 566: _Notes in an interleaved Copy of Johnson's Musical Museum._]

Burns a été plus loin; il a chanté la longue fidélité de deux existences passées ensemble, le sentiment d'attachement et de longue reconnaissance réciproque qui sort peu à peu de la passion, à mesure que celle-ci s'enfonce avec la jeunesse, il a, selon le vers admirable d'Hugo, célébré la douceur «des vieux époux usés ensemble par la vie[567]»; et il l'a fait dans une petite chanson exquise d'émotion vraie et simple.

[Footnote 567: V. Hugo. _Les Contemplations; Écrit sur la Plinthe d'un bas-relief antique._]

John Anderson, mon amoureux, John, Quand nous nous connûmes d'abord, Vos cheveux étaient noirs comme le corbeau, Et votre beau front était poli; Mais maintenant votre front est chauve, John, Vos cheveux sont pareils à la neige; Mais bénie soit votre tête blanche, John Anderson, mon amoureux.

John Anderson, mon amoureux, John, Nous avons gravi la colline ensemble; Et maint jour de bonheur, John, Nous avons eu l'un avec l'autre; Maintenant il nous faut redescendre, John, Nous nous en irons la main dans la main, Et nous dormirons ensemble au pied de la colline, John Anderson, mon amoureux[568].

[Footnote 568: _John Anderson, my Jo, John._]

Il fallait que son imagination eût vraiment exploré toutes les situations de l'amour pour l'avoir conduit jusqu'à celle qu'il était le plus incapable de connaître par lui-même.

· · ·

Au milieu de ce vaste nombre de pièces, les qualités et les manières sont aussi variées que les sentiments. Parfois, bien que la chose soit rare, on sent chez lui presque uniquement l'artiste, le délicat et précieux ouvrier en paroles. Ce sont les pièces qui appartiennent à la seconde partie de sa vie, quand son habileté était devenue grande, faites aux jours où l'inspiration baissait un peu sa flamme. Il reprenait alors volontiers un de ces canevas communs à tous les poètes, sur lesquels ils brodent, en les variant légèrement, des motifs semblables, arrangeant les mêmes fleurs en bouquets différents. Mais comme, avec une simple touche, il rajeunit et renouvelle ces vieux sujets! À la suite d'Anacréon, il n'est guère de poète qui n'ait souhaité d'être un des objets touchés par la bien-aimée; l'agrafe qui serre sa gorge, l'escabeau qui supporte ses pieds[569]. C'est un sujet bien usé, et cependant il en a encore tiré une jolie chanson.

[Footnote 569: Voir dans _The Miller's Daughter_ de Tennyson, comment un motif vieux comme le monde peut être repris, retouché, par une main d'artiste, jusqu'à reprendre place dans la vie contemporaine.]

Oh! si mon amie était ce joli lilas, Dont les fleurs violettes s'offrent au printemps, Et moi un oiseau pour m'y abriter, Lorsque fatigué sur mes petites ailes!

Comme je serais triste, quand il serait déchiré Par l'automne farouche et le dur hiver! Mais comme je chanterais, sur mes ailes joyeuses, Quand le jeune mai renouvellerait sa floraison!

Oh! si mon amie était cette rose rouge, Qui pousse sur le mur du château; Et moi, une goutte de rosée, Pour tomber dans son joli sein!

Oh! là, heureux ineffablement, Je me nourrirais de beautés toute la nuit, Enfermé et sommeillant dans ses plis satinés, Jusqu'à ce que la lumière de Phébus m'en chasse[570].

[Footnote 570: _Oh, were my Love yon Lilac Fair._]

Il en est de même pour ces énumérations de fleurs si chères à toutes les poésies, surtout à la poésie anglaise. Les poètes anglais sont de grands connaisseurs de fleurs; ils en parlent avec fine richesse et une précision particulières. Si un savant accomplissait ce travail de botanique littéraire très minutieux, on trouverait probablement que le catalogue de leur flore est plus long, leurs observations plus exactes, que ceux des poètes étrangers; les serres de la littérature anglaise sont les plus riches du monde. Qu'on n'oublie pas que la poésie anglaise est littéralement parfumée par toutes les fleurs des champs, des jardins et des bois. Si cet éloge paraît excessif, qu'on songe au vieux poète de _la Feuille et la Fleur_; qu'on pense aux passages floraux dont les pièces de Shakspeare sont parées, aux clairières du _Songe d'une nuit d'été_, aux couplets d'Ophélie, à mille traits comme les délicieuses paroles d'Arvirargus.

Avec les plus belles fleurs Tant que l'été durera et que je vivrai ici, Fidèle, J'embaumerai la triste tombe; tu ne manqueras Ni de la fleur qui est comme ta face, la pâle primevère, Ni de la jacinthe azurée comme tes veines, ni non plus De la feuille de l'églantine qui, pour ne pas la calomnier, N'était pas plus douce que ton baleine.[571]

[Footnote 571: _Cymbeline_, Act. IV, scène 2.]

Qu'on se représente l'amas, les brassées de fleurs, sous lesquelles Milton fait disparaître le cercueil de son ami Lycidas: la hâtive perce-neige, la jacinthe, le pâle jasmin, l'oeillet blanc, la pensée striée de jais, la violette, la rose moussue, le chèvrefeuille, et la pâle primevère qui penche sa tête pensive, et toutes les fleurs que portent les broderies du deuil[572]. Qu'on pense au plus surprenant poème qui jamais ait été écrit sur les fleurs, à cette admirable et touchante _Sensitive_ de Shelley, avec sa galerie de fleurs, dont l'expression est rendue comme en une suite de pastels féminins, et dont les âmes délicates sont devinées et pénétrées comme par la sympathie d'un Ariel[573]. Et Wordsworth! Et tant d'autres: Herrick, Tennyson, Browning! Si on plantait sur la tombe de chaque poète anglais un seul pied de chacune des plantes qu'il a chantées, ils dormiraient tous sous des floraisons épaisses, et le parfum du printemps en serait augmenté.

[Footnote 572: Milton. _Lycidas_, vers 140-48.]

[Footnote 573: Shelley. _The Sensitive Plant_, voir surtout les strophes de la I et III parties.]

Naturellement; les poètes ont fait usage de leurs connaissances florales pour en tirer des images. Les femmes ont été, par eux, comparées aux fleurs, de mille manières ingénieuses. On comprend que, s'il est un point difficile à rajeunir, ce soit celui-là. Les poètes contemporains s'en tirent en reportant leurs similitudes sur des fleurs rares et tropicales. Burns n'avait pas cette ressource. Cependant, ses petites offrandes de fleurs familières resteront parmi tant d'autres. Elles n'ont ni la variété, ni les luxuriances de coloris de certaines gerbées, mais elles sont si simples et si fraîches! Ce ne sont pas des bouquets assortis aux beautés fières et fastueuses de grandes dames. Les siens sont cueillis «en un champ voisin», et faits pour des corsages de paysannes simples et fraîches comme eux.

Oh! l'amour s'aventurera Là où il n'aimerait pas être vu; Oh! l'amour s'aventurera Où la prudence était naguère; Mais j'irai par cette rivière, Et parmi ces bois si verts, Et j'y formerai un bouquet Pour ma très chérie May.

Je cueillerai la primevère, Première mignonne de l'année; Et je cueillerai l'oeillet, L'emblème de ma chérie, Car elle est un oeillet parmi les femmes, Elle est la fleur sans rivale; Et j'en formerai un bouquet Pour ma très chérie May.

Je cueillerai la rose entr'éclose, Quand Phébus jette un premier regard, Car elle est comme un baiser embaumé De sa douce et jolie bouche; L'hyacinthe est pour la constance, Avec son bleu inaltérable; Et j'en formerai un bouquet Pour ma très chérie May.

Le lis est une fleur pure, Et le lis est une belle fleur, Et dans son sein délicat Je placerai la fleur du lis; La pâquerette est pour la simplicité Et un air candide; Et j'en formerai un bouquet Pour ma très chérie May.

Je cueillerai l'aubépine, Avec sa chevelure grise et argentée, Là où comme un vieillard Elle se tient dans l'aube; Mais le nid du petit chanteur dans le buisson, Je ne l'emporterai pas; Et j'en formerai un bouquet Pour ma très chérie May.

Je cueillerai le chèvrefeuille, Quand l'étoile du soir est proche, Et les gouttes diamantées de rosée Seront ses yeux si clairs; La violette est pour la modestie, Il lui sied bien de la porter; Et j'en formerai un bouquet Pour ma très chérie May.

Je mettrai autour du bouquet Le ruban de soie de l'amour, Et je le placerai à sa poitrine, Et je jurerai par les cieux Que jusqu'à ma dernière goutte de vie Ce ruban restera noué; Et j'en formerai un bouquet Pour ma très chérie May[574].

[Footnote 574: _Oh, Luve will Venture in._]

Il a repris maints des sujets et des comparaisons ordinaires parmi les poètes, mais avec le coloris, l'éclat d'épithètes, une sorte de sensualité de couleur, qui frappent dans nos poètes de la Renaissance. Il a, comme eux, cette qualité que les mots tels que: rosée, rose, mai, qui pour nous sont un peu usés, ont l'air d'être neufs chez lui. Il semble comme eux les avoir employés avec joie, nouveauté et naïveté. Ils ont gardé tout leur lustre matinal. Les deux pièces qui suivent n'ont-elles pas la teinte riche et pourprée de certaines pièces de Ronsard? Elles ont été composées toutes deux pour Miss Cruikshank, la fille de son ami d'Édimbourg, presque une enfant, comme celle que Ronsard appelait «fleur angevine de quinze ans[575]». Ce sont ces pièces qu'un critique appelle: «the rosebud pieces to Miss Cruikshank». Elles ne sont que l'idée, exprimée avec des qualités semblables, dans ces vers des _Amours_:

Comme on voit sur la branche, au mois de mai, la rose En sa belle jeunesse, en sa première fleur, Rendre le ciel jaloux de sa vive couleur, Quand l'aube, de ses pleurs, au poinct du jour l'arrose, La Grâce dans sa feuille et l'Amour se repose, Embaumant les jardins et les arbres d'odeur[576].

[Footnote 575: Ronsard. _Les Amours, Marie._]

[Footnote 576: Ronsard. _Les Amours, Marie._]

Comme eux, elles valent surtout par le coloris des mots.

Beau bouton de rose, jeune et brillant, Fleurissant dans ton prime Mai, Puisses-tu ne jamais, douce fleur, Frissonner dans la froide averse! Que jamais le froid passage de Borée, Que jamais le souffle empoisonné de l'Eurus, Que jamais les funestes lumières stellaires Ne te touchent d'une nielle précoce! Que jamais, jamais le ver perfide Ne se nourrisse de ta fleur virginale! Que le soleil lui-même ne regarde pas trop ardemment, Ton sein rougissant dans la rosée.

Puisses-tu longtemps, douce perle cramoisie, Richement parer ta tige native; Jusqu'à ce qu'un soir doux et calme, Distillant la rosée, exhalant le baume, Tandis que les bois d'alentour résonneront Des oiseaux qui chanteront ton requiem, Au son de leur chant funèbre, Tu épandes autour de toi tes beautés mourantes, Et rendes à la terre, ta mère, La plus adorable forme qu'elle ait jamais produite[577].

[Footnote 577: _To Miss Cruikshank, Written on the Blank Leaf of a Book, presented to her by the Author._]

La seconde pièce ressemble beaucoup à celle-ci; elle est peut-être encore plus riche et plus fraîche de couleur.

Un bouton de rose, près de mon chemin matinal, Dans un abri au bord des blés, Courbait gracieusement sa tige épineuse, Dans la rosée, un matin. Avant que les ombres de l'aube deux fois aient fui, Épanouie dans sa gloire cramoisie, Et penchant richement sa tête emperlée, Elle embaume le jeune matin.

Dans le buisson était un nid, Un petit linot le couvait tendrement, La rosée perlait froide sur sa poitrine, Si tôt dans le jeune matin. Il verra bientôt sa chère couvée, L'orgueil et la joie du bois, Parmi les fraîches feuilles vertes et humides Éveiller le jeune matin.

Ainsi, cher oiseau, jeune et belle Jenny, Sur les cordes tremblantes, ou de ta douce voix, Tu chanteras pour repayer les tendres soins Qui protègent ton jeune matin; Ainsi, doux bouton de rose, jeune et brillant, Tu brilleras somptueusement tout le jour, Et tu pareras les rayons du soir de ce père Qui a veillé sur ton jeune matin[578].

[Footnote 578: _A Rosebud by my Early Walk._]

Ce sont là les pièces extrêmes dans cette direction, celles où il y a le moins de sentiment et le plus d'habileté technique. Le plus souvent quand il reprend un de ces motifs, il y ajoute quelque chose de lui. Le fond de la petite pièce suivante est bien peu de chose. Elle est cependant si délicatement travaillée qu'elle peut prendre sa place parmi les pièces modèles de ce genre.

Tandis que les alouettes de leurs petites ailes, Battaient l'air pur, Pour goûter l'haleine du printemps Je sortis et marchai: Gaiement l'oeil d'or du soleil Regardait par-dessus les hauts monts; «Tel est ton matin, m'écriai-je, Phillis, la jolie!»

Aux chansons insouciantes des oiseaux, Heureux, je prenais ma part; Et parmi ces fleurs sauvages Le hasard me conduisit. Doucement, sous le jour qui s'ouvrait, Les boutons de rose inclinaient la branche; «Telle est ta fleur, dis-je, Phillis, la jolie!»

Au fond d'une allée ombreuse Des colombes s'aimaient; J'aperçus le cruel faucon Saisi dans un piège. «Puisse la Fortune être aussi bonne, Et réserver un destin semblable À qui voudrait te faire injure, Phillis, la jolie![579]»

[Footnote 579: _Philis the Fair._]

La plupart du temps, quand il prend un de ces canevas tout faits, il commence par y broder quelques jolis détails, curieux par la finesse du travail. Mais cette habileté d'ouvrier ne va pas jusqu'à la fin, et la pièce se termine par une touche de sentiment naturel, sincère, et qui contraste avec la simple dextérité du début.

Oh! joli était ce buisson de roses, Qui fleurit si loin des demeures des hommes; Et jolie était celle, et ah! combien chère Qu'il abritait du soleil couchant.

Ces boutons de rose, dans la rosée matinale, Comme ils sont purs parmi les feuilles si vertes! Mais plus pur était le voeu de l'amant Qu'ils entendaient hier dans leur ombre.

Sous son dais rude et piquant, Combien douce et belle est cette rose cramoisie! Mais l'amour est une bien plus douce fleur Dans le sentier épineux et fatigant de la vie.

Que ce ruisseau écarté, sauvage et murmurant, Avec ma Chloris dans mes bras soit à moi, Je ne désirerai ni ne mépriserai le monde Résignant à la fois ses joies et ses peines[580].

[Footnote 580: _O boine was yon rosy Brier._]

Dans la pièce suivante, cette donnée, si commune, d'un amoureux s'adressant à un oiseau qui gémit, donnée analogue à celle du sonnet de Ronsard:

Que dis-tu? Que fais-tu, pensive tourterelle, Dessus cet arbre sec?--Las! passant, je lamente.-- Pourquoi lamentes-tu?--Pour ma compagne absente![581]

et qu'on retrouve dans des sonnets de Pétrarque[582], finit par disparaître presque complètement. La sensibilité vraie envahit le morceau et ne laisse plus place à l'habileté de l'artiste. Cela devient simple et touchant.

[Footnote 581: Ronsard. _Les Amours, Marie._]

[Footnote 582: Sonnet XLIII. _La plainte du rossignol lui rappelle celle qu'il croyait ne jamais perdre._

Ce rossignol qui pleure, d'une façon si suave, peut-être ses petits ou sa chère compagne, remplit de douceur le ciel et les campagnes de tant de notes mélancoliques et tendres!

Et toute la nuit, il semble m'accompagner et me rappeler ma cruelle destinée; car je n'ai pas à me plaindre d'un autre que moi; car je ne croyais pas que la mort eût pouvoir sur les divinités....

Sonnet LXXXIX. _Le chant triste d'un petit oiseau lui rappelle ses propres chagrins._

Bel oiselet qui vas chantant ou pleurant tes jours passés, en voyant la nuit et l'hiver à tes côtés, et le jour ainsi que les mois joyeux derrière tes épaules!

Si, comme tu connais tes maux pesants, tu connaissais mon état semblable au tien, tu viendrais dans le sein de cet inconsolé pour partager avec lui les douloureuses plaintes.

Je ne sais si les parts seraient égales; car celle que tu pleures est peut-être en vie, tandis que la Mort et le Ciel sont tant avares pour moi.

Mais la saison et l'heure moins propice, ainsi que le souvenir des douces années et des années amères, m'invitent à te parler avec pitié.

(_Sonnets et canzones après la mort de Madame Laure_).

Nous empruntons ces sonnets à la très belle traduction de M. Francisque Reynard, si poétique, si colorée, et qui rend si bien l'étonnant sentiment pittoresque et les qualités de peintre de primitives fresques italiennes, qu'il y a dans Pétrarque.]

Oh! reste, doucement gazouillante alouette des bois, reste, Ne quitte pas à cause de moi le rameau tremblant; Un amant malheureux recherche ta chanson, Ta plainte calmante et aimante. Redis, redis ce tendre passage, Pour que je puisse apprendre ton art touchant; Car sûrement il fondrait le coeur de celle Qui me tue en me dédaignant,

Dis-moi, ta petite compagne fut-elle cruelle? T'a-t-elle écouté comme le vent insouciant? Oh! rien que l'amour et le chagrin unis Ne peut éveiller de telles notes de douleur. Tu parles de chagrin immortel, De douleur silencieuse et de sombre désespoir; Par pitié, doux oiseau, tais-toi, Ou mon pauvre coeur se brisera[583].

[Footnote 583: _Address to the Woodlark._]

Il faut bien entendre que ce n'est là qu'un coin très secondaire et très artificiel de ses poésies amoureuses. Il suffit de noter que, même sur ce métier de travail purement littéraire qui n'était pas le sien, et pour ce fin ouvrage de ciselure de vers auxquels ses mains n'étaient pas faites, il a égalé ce qui a été fait de plus net et de plus brillant dans ce genre. Et il convient aussi de ne pas oublier que, sauf les quelques plus grands chantres de l'amour, les autres poètes, dont les pièces forment l'anthologie de cette passion, n'ont guère dépassé ce degré de goût exquis et de légère main-d'oeuvre.

· · ·

Il lui arrive quelquefois, comme pour ne laisser aucune corde qu'il n'ait touchée, d'être plus subtil, plus recherché, et en quelque sorte plus moderne. Ce n'est pas qu'il approche jamais des enveloppements presque indéchiffrables d'images, ou des finesses presque insaisissables de sentiment, qui charment certains artistes modernes, à la suite des gens de la Renaissance. Il n'a pas même l'idée de ces complexités, de ces quintessences. Il est loin de ceux qui saisissent les nuances d'un sentiment, en les isolant du sentiment lui-même; comme s'ils observaient les couleurs qui passent sur un visage, sans voir le visage. Il est à l'autre pôle des plus ténus et des plus sublimés des poètes, qui analysent des émotions si fines qu'elles sont impalpables, qui pèsent de l'impondérable dans de l'imperceptible, et ne semblent jamais avoir dans la main que de la poussière d'émotion. Il est bien loin aussi de ceux qui, placés aux limites de la passion, n'en étudient que les reflets lointains et les dernières colorations mourantes. Il reste toujours près du foyer ardent. Il pose fermement un sentiment plein, entier. S'il rend une phase plus fine d'émotion elle a encore pour cadre l'émotion générale dont elle dépend, qui la raffermit et la soutient. Il y a toujours sous ces teintes plus fugitives le ton franc et simple. La recherche ne l'écarte jamais beaucoup du sentier très clair et très droit qu'il suit d'ordinaire. Ainsi il imagine un compromis entre l'amour et l'amitié, mais ce sera quelque chose de bien peu compliqué, de très primitif, où ce qu'il y a d'un peu plus recherché dans le sentiment est à peine souligné par un peu plus de recherche dans les images.

Retourne-toi, encore, ô belle Eliza, Un regard de bonté avant que nous ne nous quittions, Prends pitié du désespéré qui t'aime! Peux-tu briser son coeur fidèle? Retourne-toi encore, ô belle Eliza; Si ton coeur se refuse à aimer, Par compassion cache la cruelle sentence, Sous le bon déguisement de l'amitié.

T'ai-je donc offensée, ô bien-aimée? Mon offense est de t'avoir aimée: Peux-tu détruire pour jamais la paix De celui qui mourrait joyeusement pour la tienne? Tant que la vie battra dans ma poitrine, Tu seras mêlée à chaque battement; Retourne-toi encore, ô adorable fille, Accorde-moi encore un doux sourire.

Ni l'abeille au coeur de la fleur, Dans l'éclat d'un midi soleilleux; Ni la petite fée qui se joue Sous la pleine lune d'été; Ni le poète, au moment Où la fantaisie s'allume en son oeil, Ne connaît le plaisir, ne ressent l'extase Que ta présence me donne[584].

[Footnote 584: _Fair Eliza._]

Ou bien; parlant d'une douleur d'amour, au lieu de se plaindre simplement comme il le fait d'ordinaire, il rendra une idée un peu plus complexe et analogue à celle que termine le beau vers:

Et vis de ta douleur, n'en pouvant pas guérir[585].

[Footnote 585: Edmond Arnould. _Sonnets et Poèmes_, sonnet