‹ Robert Burns. Vol. 2, Les OeuvresChapitre 18 sur 43 · XXI.]

XXI.]

mais il n'ira pas au-delà; c'est à peu près la borne de son raffinement.

Où sont les joies que jadis je rencontrais le matin, Et qui dansaient à la chanson matinale de l'alouette? Où est la paix qui attendait mes promenades, Le soir, parmi les bois sauvages?

Je ne suis plus le cours sinueux de cette rivière, Regardant les douces fleurettes si belles; Je ne suis plus les pas légers du Plaisir, Mais le Chagrin et les Soucis aux tristes soupirs.

Est-ce que l'Été a abandonné nos vallées, Et le sombre et morose Hiver est-il proche? Non! Non! les abeilles, bourdonnant autour des éclatantes roses, Proclament que c'est maintenant l'orgueil de l'année.

Volontiers je voudrais cacher ce que je crains de découvrir, Ce que depuis longtemps, trop longtemps, je sais trop bien; Ce qui a causé ce désastre dans mon coeur Est Jenny, la douce Jenny toute seule.

Le Temps ne peut me secourir, ma peine est immortelle, L'Espoir n'ose pas m'apporter une consolation: Allons, énamouré et épris de mon angoisse, Je chercherai de la douceur dans ma souffrance[586].

[Footnote 586: _Fair Jenny._]

Parfois cette sensation de modernité, qu'on découvre çà et là chez lui, ressort d'un mélange plus curieux de paysage et de sentiment. La pièce suivante, par exemple, doit son charme à ce que le paysage, au lieu d'être égal et bien assis comme les effets habituels de soleil ou de nuit, est un effet intermédiaire beaucoup plus rare chez lui. Ce vaste et vague horizon, peint d'un trait, dépasse les descriptions ordinaires. Cette ville aperçue dans la lumière du soir, et qui revient à chaque instant, donne un pittoresque et une couleur qui étaient rares alors. Le morceau entier est comme traversé et empourpré par un rayon du couchant. C'est une impression distinguée, dans le genre de celles qui ont été atteintes plus tard par les poètes, lorsque trouvant les grands effets rendus ils ont été obligés d'en chercher de plus fins et de plus rares.

Oh! savez-vous, qui est dans cette ville, Sur laquelle vous voyez le soleil couchant? La plus belle dame est dans cette ville Sur laquelle brille le soleil couchant.

Peut-être là-bas, dans ce bois vert et brillant, Elle erre, près de cet arbre touffu. Heureuses fleurs, qui fleurissez autour d'elle, Vous obtenez les regards de ses yeux!

Heureux oiseaux qui chantez autour d'elle, Souhaitant la bienvenue à l'année fleurie! Et doublement bienvenu soit le printemps La saison chère à ma Lucy.

Sur la ville là-bas, le soleil étincelle, Parmi les coteaux couverts de genêts; Mes délices sont dans cette ville là-bas Et mon plus cher trésor est la belle Lucy!

Sans ma bien-aimée, tous les charmes Du paradis ne me fourniraient pas de joie; Mais donnez-moi Lucy dans mes bras, Et bienvenu soit le morne ciel des Lapons!

Ma caverne serait une chambre d'amoureux, Bien que l'hiver furieux déchirât l'air; Et elle serait une jolie petite fleur Que j'y soignerais, que j'y abriterais!

Oh! douce est celle qui est dans cette ville, Sur laquelle est descendu le soleil baissant; Sur une plus jolie que celle qui est dans cette ville N'ont jamais brillé ses rayons couchants.

Si le destin courroucé jure qu'il est mon ennemi, Si je suis condamné à porter la souffrance, Je quitterai sans peine tout le reste ici-bas, Mais laissez-moi, laissez-moi ma Lucy bien-aimée.

Car, tant que le sang le plus précieux de la vie sera chaud, Pas une de mes pensées ne s'éloignera d'elle, Et elle, comme elle a la plus belle forme, Possède le coeur le plus fidèle et le plus aimant.

Oh! savez-vous qui est dans cette ville, Sur laquelle vous voyez le soleil couchant? La plus belle dame est dans cette ville Sur laquelle brille le soleil couchant[587].

[Footnote 587: _O wat ye wha's in yon Town._]

Il y a, dans cette allée un peu écartée de son oeuvre, des pièces qui font penser à Henri Heine, à certains côtés de Henri Heine. On suppose, en effet, qu'il est mutile de marquer les différences; il n'a ni la saisissante étrangeté d'images, ni l'affinement d'une souffrance toujours à vif, ni l'exquise douceur amère du poète allemand. Ses abeilles n'ont pas voltigé sur les noires absinthes; leur miel est plus simple. Cependant, il y a chez lui un sentiment assez troublant et raffiné qui se trouve à un haut degré dans Heine. Celui-ci, au-delà de tous les poètes, a éprouvé la sensation d'emporter en soi le regard de la bien-aimée, le malaise d'être hanté par des yeux chers et cruels, ce qu'il y a de douloureux dans leur insistance implacable et caressante. «Tes grands yeux de violette je les vois briller devant moi, jour et nuit; c'est là ce qui fait mon tourment; que signifient ces énigmes douces et bleues[588]»? Il les retrouve partout. Les étoiles sont les chers et doux yeux de sa bien-aimée qui veillent sur lui, qui brillent et clignotent du haut de la voûte azurée[589]. Il a écrit sur eux ses plus beaux canzones, ses plus magnifiques stances[590] et des milliers de chansons qui ne périront pas[591]. Et, de fait, il n'y a guère de place où il n'en parle: «Ô les doux yeux de mon épousée, les yeux couleur de violette; c'est pour eux que je meurs[592]».--«Avec tes beaux yeux, tu m'as torturé, torturé, et tu me fais mourir[593]». Cette obsession et ce tourment du regard féminin, si caractéristique de Henri Heine, et que Pétrarque avait déjà connu quand il parlait de «ces beaux yeux qui tiennent toujours en mon coeur leurs étincelles allumées; c'est pourquoi je ne me lasse point de parler d'eux[594]» est bien le fait d'un raffiné. Cet appel de tout un être dans les yeux, cette faculté d'y attirer ce qu'il y a de plus précieux dans une âme et de résumer une personne en un regard, au point d'en souffrir, d'en mourir même, n'appartient qu'à des hommes qui vivent d'une pensée assez ardente pour fondre tout un être dans une expression intangible[595]. C'est l'indice d'un amour très spiritualisé et très intellectuel. Burns a éprouvé, presque à l'égal de Henri Heine, cette tyrannie du regard, et il y a certaines pièces de lui qu'on ne serait pas étonné de rencontrer dans le _Retour_ ou le _Nouveau Printemps_. On peut citer une de ses premières pièces où déjà ce goût du regard se révèle. Elle est un peu longue, mais elle est aussi intéressante par une suite de comparaisons naturelles dont quelques-unes sont exquises et dont d'autres font penser à celles du _Cantique des Cantiques_.

[Footnote 588: Henri Heine. _Le Retour_, XXX.]

[Footnote 589: Id. _Mer du Nord. Dans la cabine. Pendant la nuit._]

[Footnote 590: _Intermezzo_, XIII.]

[Footnote 591: _Le Retour_, LVI.]

[Footnote 592: _Nocturnes. Le Chevalier Olaf._]

[Footnote 593: _Le Retour_, LVI.]

[Footnote 594: Pétrarque. _Sonnets et canzones pendant la vie de Madame Laure._ Sonnet XLVII. (_Traduction de Francisque Reynard_).]

[Footnote 595: Cette souveraineté du regard dans les amours idéalistes, où l'élément intellectuel est prévalent, apparaît très clairement dans Pétrarque. On peut lire ses sonnets XXXII et XLVII, dans les _Sonnets et Canzones pendant la vie de Madame Laure_, et surtout les canzones VI, _Il fait grand éloge des yeux de Laure et avoue la difficulté qu'il y a à les louer_; VII, _Les yeux de Laure s'élèvent à contempler les chemins du ciel_; VIII, _Il trouve tout son bonheur dans les yeux de Laure et proteste qu'il ne cessera jamais de les louer_. On y rencontre des passages qui rappellent quelques-uns de ceux de Heine: «Beaux yeux, où Amour fait son nid, c'est à vous que je consacre mon faible style... Principe de mon doux martyre, je sais bien que personne autre que vous ne me comprend... Je ne me plains pas de vous, ô yeux plus doux qu'aucun regard mortel, ni d'amour qui me tient ainsi lié» (_Canzone VI_).--«Ma gente Dame, je vois, dans le mouvement de vos yeux, une douce lumière qui me montre la voie qui conduit au ciel; et par suite d'une longue habitude, je vois à travers eux, où j'habite seul avec Amour, reluire quasi-visiblement votre coeur... Depuis ce jour, j'ai été content de moi, emplissant d'une haute et suave pensée, ce coeur dont les beaux yeux de Laure ont la clef.... Brillantes, angéliques, heureuses étincelles de ma vie, où s'allume le plaisir qui doucement me consume et me ronge, de même que disparaît et fuit toute autre lumière là où la vôtre vient à resplendir, ainsi, quand une si grande douceur y descend, toute autre chose, toute autre pensée sort de mon coeur, et seul Amour y reste avec vous... Aussi combien il me fait tort, le voile et la main qui se mettent si souvent entre mon suprême plaisir et les yeux d'où, jour et nuit, découle le grand désir apaisant mon coeur, dont l'état varie selon l'aspect de Laure.» (_Canzone VII_).--(_Traduction Francisque Reynard_).]

Sur les rives du Cessnock vit une fillette; Si je pouvais décrire sa fortune et son visage; Elle surpasse de loin toutes nos fillettes, Et elle a deux yeux étincelants et malicieux.

Elle est plus douce que l'aube du matin, Quand Phoebus commence à se montrer, Et que les gouttes de rosée brillent sur les gazons; Et elle a deux yeux étincelants et malicieux.

Elle est droite comme ce jeune frêne Qui se dresse entre deux pentes couvertes de primevères, Et boit le ruisseau, dans sa fraîche vigueur; Et elle a deux yeux étincelants et malicieux.

Elle est sans tache comme l'épine épanouie, Avec des fleurs si blanches et des feuilles si vertes, Quand elle est pure dans la rosée matinale; Et elle a deux yeux étincelants et malicieux.

Son air est comme le mai vernal, Quand Phoebus brille sereinement, le soir, Quand les oiseaux se réjouissent sur toutes les branches; Et elle a deux yeux étincelants et malicieux.

Sa chevelure est comme le brouillard floconneux Qui gravit, le soir, le flanc des montagnes, Quand les pluies qui ravivent les fleurs ont cessé; Et elle a deux yeux étincelants et malicieux.

Son front est comme l'arc pluvieux, Quand des rayons brillants s'interposent, Et dorent le front de la montagne lointaine; Et elle a deux yeux étincelants et malicieux.

Ses joues sont comme cette perle cramoisie, L'orgueil du parterre de fleurs, Qui commence à s'ouvrir sur sa tige épineuse; Et elle a deux yeux étincelants et malicieux.

Sa gorge est comme la neige de la nuit, Quand le matin se lève pâle et froid, Tandis que les ruisseaux murmurants coulent cachés; Et elle a deux yeux étincelants et malicieux.

Ses lèvres sont comme ces cerises mûres, Que des murailles ensoleillées abritent de Borée, Elles tentent le goût et charment la vue; Et elle a deux yeux étincelants et malicieux.

Ses dents sont comme un troupeau de brebis Aux toisons nouvellement lavées, Qui montent lentement la colline rapide; Et elle a deux yeux étincelants et malicieux.

Son haleine est comme la brise parfumée Qui agite doucement les fèves en fleurs, Quand Phoebus s'enfonce derrière les mers; Et elle a deux yeux étincelants et malicieux.

Sa voix est comme la grive, le soir, Qui chante sur les bords du Cessnock, cachée, Tandis que sa compagne couve son nid dans le buisson; Et elle a deux yeux étincelants et malicieux.

Mais ce n'est pas son air, sa forme, son visage, Bien qu'ils égalent la reine fabuleuse de la beauté, C'est l'esprit qui brille dans toutes ses grâces; Et surtout dans ses yeux malicieux[596].

[Footnote 596: _The Lass of Cessnock Banks._]

Une autre pièce a un refrain presque semblable:

Je vois un corps, je vois un visage, Qu'on peut mettre avec les plus beaux; Mais pour moi, la grâce enchanteresse y manque, Le doux amour qui est dans son oeil.

Ceci n'est pas ma vraie fillette, Toute jolie que soit cette fillette-ci; Oh! je connais bien ma vraie fillette À la tendresse qui est dans son oeil.

Elle est belle, fleurissante, droite et grande, Et depuis longtemps tient mon coeur captif, Et toujours ce qui charme le plus mon âme, C'est le doux amour qui est dans son oeil[597].

[Footnote 597: _This is no my ain Lassie._]

On trouve chez lui des images comme celles-ci:

Son joli visage était aussi calme Qu'un agneau sur l'herbe; Le soleil du soir ne fut jamais si doux Que l'était le regard des yeux de Phémie[598]

[Footnote 598: _Blithe was she._]

Ou comme cette autre qui, sous sa forme étroite, fait penser aux images à la fois précieuses, forcenées et passionnées de la Renaissance, si fréquentes chez Shakspeare[599]:

Sa chevelure d'or, sans rivale, Descendait, ruisselait sur son cou neigeux, Et ses deux yeux, comme des étoiles dans les cieux, Sauveraient du naufrage un navire sombrant[600].

[Footnote 599: Pour des images de ce genre voir, par exemple, le passage où Roméo se dit, en voyant Juliette regarder le ciel.

Ce n'est pas à moi qu'elle parle: Deux des plus belles étoiles dans tout le firmament, Ayant quelque chose qui les appelle, supplient ses yeux De briller à leur place jusqu'à ce qu'elles reviennent. Quoi! Si ses yeux étaient là-haut, et les étoiles dans sa tête, L'éclat de sa joue effacerait ces astres, Comme la lueur du jour efface une lampe; ses yeux dans le ciel Répandraient une telle lumière dans les régions aériennes Que les oiseaux se mettraient à chanter, pensant que ce n'est plus la nuit.

_Roméo_, Acte II, scène 2.

Et pour l'image du navire sauvé, voir celle qui est dans _Othello_, quand Cassio raconte que le navire a été épargné parce qu'il portait Desdémona.

Les tempêtes elles-mêmes, la mer enflée et les vents hurlants, Les rochers déchirés, les sables amoncelés, Tous traîtres cachés pour saisir la carène innocente, Comme s'ils avaient conscience de la beauté, oublient Leur nature destructive, et laissent passer en toute sûreté La divine Desdémona.

_(Othello_, Acte II, scène 1).

L'image de Burns n'est d'ailleurs pas très éloignée de la métaphore de Pétrarque: «De même que le nocher fatigué est contraint, par la fureur des vents, à lever les yeux vers les deux lumières qui brillent sans cesse au pôle, ainsi, dans la tempête d'amour que j'essuie, les yeux brillants de Laure sont mon guide et mon seul confort.» (_Sonnets et Canzones pendant la vie de Madame Laure_). Canzone VIII (_Traduction de Francisque Reynard_).]

[Footnote 600: _O Molly's meek._]

Celle-ci enfin n'est-elle pas tout à fait dans la manière de Henri Heine?

J'ai passé hier par un chemin malheureux, Un chemin, j'en ai peur, dont je me repentirai; J'ai reçu la mort de deux yeux doux, Deux charmants yeux d'un joli bleu.

Ce ne fut pas ses brillantes boucles d'or, Ses lèvres pareilles à des roses humides de rosée, Son sein ému, blanc comme un lis; Ce furent ses yeux si joliment bleus.

Elle parla, elle sourit, elle déroba mon coeur, Elle charma mon âme; j'ignore comment; Mais toujours le coup, la blessure mortelle Venait de ses yeux si joliment bleus.

Si je peux lui parler, si je peux l'approcher, Peut-être écoutera-t-elle mes voeux; Si elle refuse, je devrai ma mort À ses deux yeux si joliment bleus[601].

[Footnote 601: _The Blue-eyed Lassie._]

Ne fait-elle pas penser à cette tendre évocation de regards azurés du _Nouveau Printemps?_ «Avec tes yeux bleus, tu me regardes fixement, et moi je deviens si rêveur que je ne puis parler. C'est à tes yeux bleus que je pense toujours; un océan de pensées bleues inonde mon coeur[602]». Et cette image-ci, juste et étrange à la fois, ne se rapproche-t-elle pas encore davantage des fantaisies de Heine?

[Footnote 602: _Nouveau Printemps_, XIX.]

Faut-il que j'aime toujours, Et supporte le mépris qui est dans son oeil? Car il est noir, noir de jais, et il est comme un faucon, Il ne veut pas vous laisser en repos[603].

[Footnote 603: _Song, composed in Spring._]

C'est, avec une métaphore différente, la même impression que dans cet autre passage de Heine: «Dans son doux et pâle visage, grand et puissant, rayonne son oeil semblable à un soleil noir; noir soleil, combien de fois tu m'as versé les flammes dévorantes de l'enthousiasme[604]». Mais encore un coup, ce ne sont là de Burns que des allées écartées de son jardin d'amour, où croissent quelques plantes plus rares. Celles qui foisonnent au coeur même du jardin, là où tombe franchement le soleil, sont plus simples.

[Footnote 604: _Mer du Nord. Le Naufrage._ Voir aussi _Le Retour_, VIII.]

· · ·

Dans toutes les pièces amoureuses de Burns, il faut faire un groupe de celles où il a mélangé la poésie pastorale et la poésie amoureuse. Il y a là un coin absolument ravissant de fraîcheur, de naturel, et de réalité embellie. À vrai dire, les poètes ont de tout temps aimé à placer l'amour au milieu de riantes descriptions. Ils semblent percevoir confusément que cette passion est la même force par laquelle le monde palpite, et que, dans ses profondeurs, elle a des rapports avec la sève qui chaque année renouvelle la parure de la terre. Quand il a cessé d'exister ailleurs, le sentiment de la nature s'est encore conservé dans les poésies amoureuses. Nulle part, cette union n'a été plus constante que dans la littérature anglaise. Burns y a réussi autant qu'aucun autre. Tout naturellement, ses scènes d'amour se placent parmi les fleurs et les ombrages.

Ce n'était pas pour Burns un artifice de poète, un cadre factice. Ses jeunes amours avaient été des amours de paysan, tout faits de rendez-vous dans les champs, de travail côte à côte pendant les moissons, ou de rencontres sur les grands moors déserts où la solitude amène le bonjour et un bout de causerie. Ces intrigues campagnardes ont toujours un fond de paysage à peine indiqué.

La lune descendait à l'ouest, Avec un visage pâle et effaré, Quand mon beau gars, tisserand de l'ouest Me reconduisit à travers le vallon[605].

[Footnote 605: _My Heart was ance as blithe and free._]

Un thème inépuisable, parce qu'il correspondait à la réalité, sont ces rencontres, soit dans les blés où l'on se croise en ces étroits sentiers qui passent par les champs, soit dans les bruyères. Les épis hauts sont favorables:

En revenant par les orges, pauvre quelqu'un, En revenant par les orges, Elle a sali tout son jupon, En revenant par les orges.

Oh! Jenny est toute mouillée, pauvre quelqu'un, Jenny est rarement à sec; Elle a sali tout son jupon, En revenant par les orges.

Si quelqu'un rencontre quelqu'un, En revenant par les orges; Si quelqu'un embrasse quelqu'un, Faut-il que quelqu'un crie?

Si quelqu'un rencontre quelqu'un, En revenant par le vallon, Si quelqu'un embrasse quelqu'un, Faut-il qu'on le sache?[606]

[Footnote 606: _Coming through the Rye._]

Les moors sont aussi bien dangereux. Leurs longues étendues abandonnées sont tristes à traverser seule. On chemine de compagnie, afin que la route semble plus courte; semble, seulement, car il arrive qu'elle dure plus longtemps. Il faut qu'un moor soit bien maussade pour n'avoir pas un coin riant: on s'y repose, on devise, et il en résulte une autre jolie chanson.

Il y avait une fillette; on l'appelait Meg, Et elle traversait le moor pour aller filer; Il y avait un gars qui la suivait, Et on l'appelait Duncan Davison. Le moor était long, et Meg était ombrageuse, Duncan ne pouvait obtenir sa faveur, Car elle le frappait avec la quenouille, Et le menaçait avec la bobine.

Comme ils traversaient légèrement le moor, Voici un ruisseau clair et un vallon vert, Sur la rive, ils se reposèrent, Et toujours elle mettait la roue entre eux deux. Mais Duncan jura un serment sacré Que Meg serait une fiancée le lendemain, Alors Meg prit tous ses ustensiles, Et les jeta par dessus le ruisseau.

Nous bâtirons une maison, une petite, petite maison, Et nous vivrons comme roi et reine, Si joyeux et si gais serons-nous, Quand tu seras assise à ton rouet, le soir. Un homme peut boire et ne pas être gris; Un homme peut se battre et ne pas être tué; Un homme peut embrasser une jolie fille, Et être bienvenu à recommencer[607].

[Footnote 607: _There was a Lass, they ca'd her Meg._]

Ces rencontres amènent des rendez-vous, tantôt parmi les hauteurs où les moutons sont répandus, tantôt au bord d'un ruisseau où les arbres sont épais, tantôt plus secrètement au bout du jardin. Quelques-unes de ces scènes ont une jolie saveur de poésie rustique, à moitié réelle et à moitié transformée, comme dans les meilleures pages de George Sand. Ce dialogue, entre un berger et son amoureuse, est bien dans cette note, et ce refrain, qui se répète comme le rappel des moutons vers le soir, évoque, mieux que ne le ferait une description, le paysage où le troupeau est épars:

Appelle les moutons sur la colline, Appelle-les où croît la bruyère, Appelle-les où court le ruisseau, Ma jolie chérie.

Comme je passais au bord de l'eau, J'y ai rencontré mon gars berger; Il m'a doucement enroulée dans son plaid, Et il m'a appelée sa chérie.

«Veux-tu venir par le bord de l'eau, Et voir les flots doucement glisser, Sous les noisetiers tout grands ouverts? La lune brille très claire.

Tu auras des robes et de beaux rubans, Et des souliers en cuir de veau à tes pieds, Et dans mes bras, tu te reposeras et dormiras, Et tu seras ma chérie».

«Si vous tenez ce que vous promettez, J'irai avec vous, mon gars berger, Et vous pourrez m'enrouler dans votre plaid, Et je serai votre chérie».

Tant que les eaux courront à la mer, Tant que le jour brillera dans ce haut ciel, Jusqu'à ce que la mort froide comme l'argile ferme mes yeux, Vous serez mon chéri.

Appelle les moutons sur la colline, Appelle-les où croît la bruyère, Appelle-les où court le ruisseau, Ma jolie chérie[608].

[Footnote 608: _Ca' the Ewes._]

On voit, comme dans la pièce précédente, que les fillettes sont habituées à se défendre et savent poser leurs conditions. On s'étonnera moins de leur facilité à accepter ces promesses, si l'on se rappelle qu'il y avait toujours une sorte de sanction dans les décisions de la session ecclésiastique. On peut citer encore une autre chanson qui résume en quelque sorte tous ces rendez-vous rustiques; il y a une première strophe qui est belle, et, dans cette strophe, les deux vers sur ces bouleaux «lumineux de rosée» dans l'ombre suffiraient seuls à lui donner un rare prix.

Quand, au-dessus de la colline, l'étoile orientale Annoncera l'instant de parquer les moutons, mon ami, Et que les boeufs, du champ tracé de sillons, S'en iront tristes et fatigués, Ô; Là-bas, près du ruisseau, où les bouleaux parfumés Pendent lumineux de rosée, mon ami, Je te retrouverai sur la berge herbeuse, Mon cher bien-aimé, Ô!

Dans la plus sombre glen, à l'heure de minuit, Je marcherai, sans avoir peur, Ô; Si à travers cette glen, je vais vers toi, Mon cher bien-aimé, Ô! Si farouche, si farouche que soit la nuit, Si lasse, si lasse que je sois, Ô, Je te retrouverai sur la berge herbeuse, Mon cher bien-aimé, Ô!

Le chasseur aime le soleil matinal Pour faire lever les daims des montagnes, mon ami; À midi, le pêcheur cherche la gorge Pour y suivre le ruisseau, mon ami; Donnez-moi l'heure du crépuscule gris, Cela fait mon coeur joyeux, Ô, De te retrouver sur la berge herbeuse, Mon cher bien-aimé, Ô![609]

[Footnote 609: _My ain kind Dearie, O._]

D'autres pièces du même genre sont peut-être plus fines, comme les deux suivantes, dont la seconde surtout est une perle.

Je repasserai par cette ville, Et par ce jardin vert, de nouveau; Je repasserai par cette ville, Pour revoir ma jolie Jane de nouveau.

Personne ne saura, personne ne devinera Pourquoi je reviens, de nouveau; Sinon elle, ma jolie, ma fidèle fillette, Et secrètement nous nous verrons de nouveau.

Elle passera auprès du chêne, Quand l'heure du rendez-vous viendra de nouveau; Et quand je vois sa forme charmante, Ô sur ma foi! Elle m'est deux fois chère de nouveau.

Je repasserai par cette ville, Et par ce jardin vert, de nouveau; Je repasserai par cette ville, Pour voir ma jolie Jane de nouveau[610].

[Footnote 610: _I'll aye ca' in by yon Town._]

Voici l'autre:

Comme je remontais par le bout de notre route, Quand le jour devenait fatigué, Oh! qui descendait à pas légers la rue, Sinon la jolie Peg, ma chérie!

Son air si doux, son corps si joli Dont les proportions sont parfaites: La Reine d'Amour n'a jamais marché D'un mouvement plus enchanteur.

Les mains unies, nous prîmes les sables, Le long de la rivière sinueuse. Et, oh! cette heure et ce recoin dans les genêts, Est-il possible que je les oublie?[611]

[Footnote 611: _Bonny Peg._]

À vrai dire, ce ne sont pas là encore des morceaux où la nature intervienne beaucoup. Un seul mot, un trait, donne l'impression que l'on est en plein air. On sent qu'on se trouve sous le ciel et loin des maisons. Cela ne va guère au-delà, et ces amoureux rustiques n'y voient pas plus loin. Quand Burns parle pour lui-même, cette part de l'extérieur s'élargit et forme autour de la figure féminine un véritable cadre de verdures et de lumières.

Vois, la nature revêt de fleurs le gazon, Et tout est jeune et doux comme toi; Oh! veux-tu partager sa joie avec moi? Dis que tu seras ma chérie, Ô!

Fillette aux blonds cheveux couleur de lin, Jolie fillette, innocente fillette, Veux-tu avec moi garder les troupeaux, Veux-tu être ma chérie, Ô?

Les primevères des talus, le ruisseau sinueux, Le coucou sur l'épine blanche comme le lait, Les moutons joyeux, au prime matin, Te diront la bienvenue, ma chérie, Ô.

Quand la bienfaisante averse d'été A réjoui les petites fleurs languissantes, Nous irons vers le bosquet de l'odorant chèvrefeuille des bois, Au chaud midi, ma chérie, Ô!

Quand Cynthie éclaire, de son rayon d'argent, Le faucheur fatigué qui retourne chez lui, À travers les champs onduleux et jaunis, nous nous perdrons Et parlerons d'amour, ma chérie, Ô!

Et quand la hurlante rafale d'hiver Troublera le repos nocturne de ma fillette, Te serrant sur mon coeur fidèle, Je te rassurerai, ma chérie, Ô![612]

[Footnote 612: _Lassie wi' the Lint white Locks._]

Parmi un grand nombre de pièces, il y en a trois qui sont peut-être ce qu'il a fait de plus achevé dans ce genre. Il faut les citer toutes trois pour donner une idée de la merveilleuse variété avec laquelle il traitait les sujets les plus semblables. La première, avec son riche coloris de coucher de soleil printanier fut composée sur le domaine de Ballochmyle; il a raconté lui-même dans quelles circonstances. Bien qu'on l'ait vue dans la biographie, nous la redonnons ici pour la rapprocher des autres.

C'était le soir, sous la rosée les champs étaient verts, À chaque brin d'herbe pendaient des perles; Le Zéphyr se jouait autour des fèves, Et emportait avec lui leur parfum; Dans chaque vallon le mauvis chantait, Toute la Nature paraissait écouter, Sauf là où les échos des bois verts résonnaient, Parmi les pentes de Ballochmyle.

D'un pas négligent, j'avançais, j'errais, Mon coeur se réjouissait de la joie de la nature, Quand, rêvant dans une clairière solitaire, J'entrevis, par hasard, une belle jeune fille: Son regard était comme le regard du matin, Son air, comme le sourire vernal de la nature, La Perfection, en passant, murmurait: «Regarde la fille de Ballochmyle.»

Doux est le matin de mai fleuri, Et douce est la nuit dans le tiède automne, Quand on erre dans le gai jardin, Ou qu'on s'égare sur la lande solitaire; Mais la femme est l'enfant chéri de la nature! Dans la femme elle a rassemblé tous ses charmes; Mais, même là, ses autres ouvrages sont éclipsés Par la jolie fille de Ballochmyle.

Oh! que ne fut-elle une fille de campagne, Et moi, l'heureux gars des champs! Quoique abrité sous le plus humble toit Qui s'éleva jamais sur les plaines Écossaises! Sous le vent et la pluie du morose hiver, Avec joie, avec bonheur, je travaillerais, Et la nuit je presserais sur mon coeur, La jolie fille de Ballochmyle.

Alors l'orgueil pourrait gravir les pentes glissantes Où brillent bien haut la gloire et les honneurs; Et la soif de l'or pourrait tenter l'abîme, Ou descendre et fouiller les mines de l'Inde; Donnez-moi la chaumière, sous le sapin, Un troupeau à soigner, un sol à bêcher, Et chaque jour aura des joies divines Avec la jolie fille de Ballochmyle[613].

[Footnote 613: _The Lass of Ballochmyle._]

La seconde a été écrite, à quelques semaines de la précédente, probablement pour Mary des Hautes-Terres. Comme tout ce qu'il a fait pour elle, c'est une de ses oeuvres les plus parfaites. Il est impossible de rendre, dans une traduction, la strophe caressante et fluide, qui coule avec la douceur et presque avec la musique d'une eau pure. C'est une de ses plus chastes et de ses plus poétiques inspirations.

Coule, doucement, doux Afton, entre tes rives vertes, Coule doucement, je vais chanter une chanson à ta louange; Ma Mary est endormie près de ton flot murmurant, Coule doucement, doux Afton, ne trouble pas son rêve.

Toi, ramier, dont l'écho résonne dans le vallon, Vous, merles, qui sifflez follement, dans cette gorge pleine d'épines, Toi, vanneau à la crête verte, retiens ton cri perçant, Je vous en conjure, ne troublez pas ma bien-aimée qui dort.

Qu'elles sont hautes, doux Afton, les collines voisines, Marquées au loin par le cours des clairs ruisseaux sinueux; C'est là que, tous les jours, j'erre quand midi monte au ciel, Contemplant mes troupeaux et la douce chaumière de ma Mary.

Qu'ils sont agréables tes bords, et les vertes vallées qui sont plus bas, Où les primevères sauvages éclosent dans les bois; Là souvent, quand le doux crépuscule pleure sur la pelouse, Les bouleaux parfumés nous ombragent, ma Mary et moi.

Qu'elle glisse amoureusement, Afton, ton onde de cristal, Quand tu contournes la chaumière où ma Mary demeure; Que joyeusement tes eaux baignent ses pieds neigeux, Quand cueillant de douces fleurs, elle suit tes flots clairs!

Coule doucement, doux Afton, entre tes rives vertes, Coule doucement, douce rivière, sujet de ma chanson, Ma Mary est endormie près de ton flot murmurant, Coule doucement, doux Afton, ne trouble pas son rêve[614].

[Footnote 614: _Sweet Afton._]

Enfin, la dernière nous transporte dans un paysage différent, plus sauvage et plus grand. Elle se rapporte, probablement, à quelque incident de son premier voyage de Mauchline à Édimbourg.

Ces sauvages montagnes, aux flancs moussus, si hautes et si vastes, Qui nourrissent dans leur sein, la jeune Clyde, Où les grouses mènent leurs volées se nourrir à travers la bruyère, Où le berger garde son troupeau, en jouant sur son roseau, Où les grouses conduisent leurs volées se nourrir à travers la bruyère, Où le berger garde son troupeau en jouant sur son roseau.

Ni les riches vallées de Gowrie, ni les bords soleilleux du Forth N'ont pour moi les charmes de ces moors sauvages et moussus; Car là, près d'un ruisseau clair, solitaire et écarté, Vit une douce fillette, ma pensée et mon rêve, Car là, près d'un ruisseau clair, solitaire et écarté, Vit une douce fillette, ma pensée et mon rêve.

Parmi ces sauvages montagnes, sera toujours mon sentier, Où chaque ruisseau qui tombe et écume a sa gorge étroite et verte, Car là, avec ma fillette, j'erre tout le jour, Tandis qu'au-dessus de nous, inaperçues, passent les rapides heures de l'amour, Car là, avec ma fillette, j'erre tout le jour, Tandis qu'au-dessus de nous, inaperçues, passent les rapides heures de l'amour.

Elle n'est pas la plus jolie, bien qu'elle soit jolie, De fine éducation sa part n'est que petite, Ses parents sont aussi humbles qu'on peut être humble; Mais j'aime la chère fillette, parce qu'elle m'aime; Ses parents sont aussi humbles qu'on peut être humble, Mais j'aime la chère fillette, parce qu'elle m'aime.

Quel homme ne se rend captif à la Beauté, Quand elle a son armure de regards, de rougeurs et de soupirs? Et quand l'esprit et l'élégance ont poli ses traits, Ils éblouissent nos yeux, en volant à nos coeurs; Et quand l'esprit et l'élégance ont poli ses traits, Ils éblouissent nos yeux en volant à nos coeurs.

Mais la tendresse, la douce tendresse dans l'étincelle amoureuse du regard, À pour moi un éclat plus brillant que le diamant, Et l'amour qui agite le coeur, lorsque je suis serré dans ses bras, Oh! tels sont les charmes vainqueurs de ma fillette! Et l'amour qui agite le coeur, quand je suis dans ses bras, Oh! tels sont les charmes vainqueurs de ma fillette![615]

[Footnote 615: _Yon wild mossy Mountains._]

Ne sont-ce pas là trois choses exquises? Quelle est celle qu'on pourrait sacrifier ou choisir? Et voici, à côté de ces pièces si simples, une autre plus complexe. La nature n'est plus seulement un cadre gracieux ou grandiose à la femme aimée, sans qu'elle participe aux sentiments exprimés. Elle devient une compagne dont la physionomie doit s'accorder avec la tristesse du poète, à laquelle elle doit prendre part.

Maintenant dans son manteau vert, la nature se pare Et écoute les agneaux qui bêlent sur toutes les collines, Tandis que les oiseaux gazouillent la bienvenue dans chaque bois vert Mais pour moi tout est sans délices, ma Nannie est au loin.

La perce-neige et la primevère ornent nos bois, Les violettes se baignent dans la rosée du matin, Elles attristent mon triste coeur, tant elles fleurissent doucement, Elles me rappellent ma Nannie--et Nannie est au loin.

Ô alouette, qui t'élances des rosées de la prairie, Pour avertir le berger que la grise aurore pointe, Et toi, doux mauvis, qui salues la chute de la nuit, Cessez par pitié, ma Nannie est au loin.

Viens, Automne, si pensif, vêtu de jaune et de gris, Et calme-moi en m'annonçant le déclin de la nature. Le sombre et morne hiver, les farouches tourbillons de neige Seuls sont mes délices maintenant que Nannie est au loin[616].

[Footnote 616: _My Nannie's Away._]

Dans ce mélange de nature et d'amour, il y a surtout une chose qu'il excelle à rendre. Ce sont les rendez-vous et les promenades le soir, les heures passées à deux, dans les champs, sous les ombrages complices ou les regards de la lune indulgente.

Ô toi, reine brillante qui, sur la plaine, Règnes au plus haut, d'un pouvoir suprême, Souvent ton regard, nous suivant silencieusement, Nous a observés, errant tendrement[617].

[Footnote 617: _Lament, occasioned by the unfortunate issue of a Friend's Amour._]

Rien dans son oeuvre n'est plus exquis que ces scènes nocturnes, baignées de lumière argentée. Elles ont une grâce plus rêveuse que ses autres pièces, qui presque toujours ont quelque chose de très arrêté. Elles font penser à ces couples d'amoureux qu'on voit passer dans les champs, pendant les nuits d'été, tels que Jules Breton les a peints quelquefois. L'ombre, effaçant les précisions et les vulgarités du jour, les dégage des détails individuels; elle les généralise, pour ainsi dire, et ne leur laisse que le charme impersonnel et la signification anoblie et symbolique des attitudes. En effaçant les lignes arrêtées et les limites étroites, par lesquelles la lumière emprisonne durement les objets en eux-mêmes, elle les fond davantage avec ce qui les entoure. Elle en fait des images et comme des rêves de l'Amour humain, enveloppé par la Nature. Celui-ci même, sous cette forme plus vaporeuse et dans cette attitude, s'harmonise avec les choses et semble une des expressions de la tiédeur des nuits. C'est un des moments favoris des poètes, et Burns en a laissé la formule dans une strophe charmante:

Que d'autres aiment les cités, Et à se montrer, à briller, dans le soleil de midi; Donnez-moi la vallée solitaire, Le crépuscule baigné de rosée, la lune qui monte, Qui resplendit, rayonne, et fait ruisseler Sa lumière d'argent à travers les branches; Tandis qu'avec des chutes et des appels de voix, La grive amoureuse conclut sa chanson; Là, chère Chloris, veux-tu errer, Près des détours des ruisseaux, sous le feuillage des rives, Et écouter mes voeux de foi et d'amour, Et me dire que tu m'aimes mieux que tous?[618]

[Footnote 618: _She says she lo'es me best of All._]

C'est pour lui un sujet inépuisable et cela n'est pas étonnant. C'était hors du village que les jeunes paysans écossais allaient retrouver leur maîtresse, le long des champs qu'ils se promenaient avec elle. Il est à présumer que c'est une habitude encore en vigueur en Écosse, et ailleurs. Burns l'avait pratiquée. En revenant de ces nuits précieuses, il les chantait, et les pièces qu'il leur a consacrées appartiennent surtout à la période de Mauchline, pendant qu'il était encore jeune fermier. En voici une des plus gracieuses et des plus purement poétiques:

Voici que les vents d'ouest et les fusils meurtriers Ramènent l'agréable temps d'automne; Le coq de marais s'enlève d'un vol bruyant Parmi la bruyère fleurissante; Voici que le grain, ondoyant largement sur la plaine, Réjouit le fermier fatigué; Et la lune brillante luit, tandis que j'erre la nuit, Pour songer à ma charmeresse.

Mais Peggy, ma chérie, le soir est clair, Nombreuses volent les hirondelles effleurantes; Le ciel est bleu, les champs au loin Sont tous jaunes ou d'un vert pâli. Viens errer, heureux, par notre gai chemin, Voir les charmes de la nature, Le blé frémissant, l'épine en fruits, Et toutes les créatures heureuses!

Nous marcherons lentement, nous causerons doucement, Jusqu'à ce que la lune brille clairement, Je presserai ta taille, et te serrant tendrement, Je jurerai combien je t'aime chèrement. Ni les pluies printanières, aux fleurs écloses; Ni l'automne, au fermier, Ne peuvent être aussi chers que tu l'es pour moi, Ma belle, ma douce charmeresse![619]

[Footnote 619: _Peggy._]

Toutefois, avec Burns, la réalité ne perd jamais ses droits. Au lendemain des soirées où les couples ont passé dans un vaporeux éloignement, il arrive qu'on aperçoit, à la lisière des champs, des endroits où les épis renversés vous rappellent que ces ombres poétiques étaient après tout des êtres humains. Chez certains poètes, comme Lamartine, le clair de lune ne se dissipe jamais et la rêverie persiste. Mais, dans Burns, il y a toujours un endroit où les blés sont couchés.

Les sillons de blé et les sillons d'orge Les sillons de blé sont beaux! Je n'oublierai pas cette nuit heureuse Avec Annie, parmi les sillons.

C'était la nuit du premier août, Quand les sillons de blé sont beaux, Sous la lumière pure de la lune, Je m'en allai vers Annie; Le temps s'envola à notre insu, Si bien qu'entre le tard et le tôt, En la pressant un peu, elle consentit À m'accompagner à travers les orges.

Le ciel était bleu, le vent paisible, La lune clairement brillait, Je la fis asseoir, elle le voulut bien, Parmi les sillons d'orge. Je savais que son coeur était à moi, Et moi, je l'aimais très sincèrement; Je l'embrassai mainte et mainte fois, Parmi les sillons d'orge.

Je l'emprisonnai dans une étreinte passionnée, Comme son coeur battait! Béni soit cet heureux endroit Parmi les sillons d'orge! Mais, par la lune et les étoiles si belles, Qui si clairement brillaient sur cette heure, Elle bénira toujours cette nuit heureuse Parmi les sillons d'orge.

J'ai été gai avec de chers camarades, J'ai été joyeux en buvant, J'ai été content en amassant du bien, J'ai été heureux en songeant. Mais tous les plaisirs que j'ai jamais vus, Quand on les doublerait trois fois, Cette heureuse nuit les valait tous, Parmi les sillons d'orge.

Les sillons de blé et les sillons d'orge Les sillons de blé sont beaux! Je n'oublierai pas cette nuit heureuse Avec Annie, parmi les sillons![620]

[Footnote 620: _The Rigs of Barley._]

Malgré ces rappels de réalité, toutes ces pièces sont charmantes. En littérature anglaise, je ne vois de supérieur en ce genre, parce qu'ils sont d'une inspiration plus élevée, que deux morceaux. Le premier est l'incomparable passage qui se trouve à la fin du _Marchand de Venise_, quand les sons de la musique arrivent dans le calme de la nuit, et que, dans cette atmosphère doucement ébranlée d'harmonie, les âmes des deux amants s'élèvent jusqu'à la musique des sphères[621]. Le second est cette merveilleuse et chaste vision d'Edgar Poe, lorsqu'il aperçoit Helen, vêtue de blanc, dans le jardin enchanté, tandis que de l'orbe plein de la lune, une lumière de perle tombait sur les faces d'un millier de roses tournées vers le ciel[622]. Les pièces nocturnes de Burns n'ont pas la profondeur, le charme vaporeux, et le mystère de ces admirables morceaux. Elles n'en forment pas moins une des plus jolies évocations de l'amour, aux heures bleuâtres et argentées qui semblent être surtout les siennes.

[Footnote 621: Shakspeare. _The Merchant of Venice._ Act V, Scène 1.]

[Footnote 622: Edgard Poe. _Helen._]

· · ·

Cela suffirait déjà pour faire de lui un poète d'amour distingué, mais on peut dire que ce ne sont là que des exceptions, des criques retirées et tranquilles, dans le grand courant de son oeuvre. Ce qui est bien à lui, ce n'est ni la finesse, ni la recherche; c'est la passion sincère et vraie; c'est la simplicité, l'ardeur, l'impétuosité du désir, l'émotion contenue dans une forme si atténuée, si réduite, qu'elle n'existe pour ainsi dire plus et ne s'interpose pas. Elle est comme brûlée par la flamme intérieure. Là, il est incomparable, direct, fort, et d'une simplicité merveilleuse. Il n'y a pas de luxe d'image; il n'y a pas de recherche d'esprit; il n'y a pas de déploiement poétique, pas d'élégance, pas de profondeur; il y a de la passion pure. Elle brûle clair, tant elle est dégagée de tout autre élément. C'est ici vraiment le coeur de son oeuvre, le véritable amas de ces fins et brillants coquillages qui sont bien à lui. Ils ont des teintes diverses, plus claires ou plus sombres, ils contiennent des échos différents, selon qu'ils ont été laissés sur le rivage par des jours de gaieté ou des jours de tristesse; mais ils ont tous le même caractère de netteté. On peut ramasser au hasard, on est à peu près sûr d'avoir dans la main quelque chose de précieux, un petit chef-d'oeuvre.

Dans les teintes claires de l'amour, voici des pièces légères, des minauderies, des gentillesses enjouées et badines, de petits compliments, des déclarations sans importance, jetées en passant. Ces mignardises câlines elles-mêmes sont simples.

Jolie petite chose, fine petite chose, Adorable petite chose, si tu étais à moi, Je te porterais dans mon sein, De peur de perdre mon bijou. Songeusement, je regarde, et je languis, Ce joli visage qui est tien; Et mon coeur tressaille d'angoisse, De peur que ma petite chose ne soit pas mienne.

Esprit et Grâce, et Amour, et Beauté, En une constellation brillent; T'adorer est mon devoir, Déesse de cette âme qui est mienne! Jolie petite chose, fine petite chose, Adorable petite chose, si tu étais à moi, Je te porterais dans mon sein, De peur de perdre mon bijou![623]

[Footnote 623: _The Bonny wee Thing._]

Et celle-ci encore:

Ô! mets ta main dans la mienne, fillette; Dans la mienne, fillette; dans la mienne, fillette; Et jure sur cette blanche main, fillette, Que tu seras à moi.

J'ai été l'esclave du despotique amour, Souvent il m'a bien fait souffrir; Mais maintenant il me fera mourir, Si tu n'es pas à moi.

Mainte fillette a jadis troublé mon repos, Que, pour un court moment, je préférais; Mais tu es reine dans mon coeur, Pour y rester toujours.

Oh! mets la main dans la mienne, fillette; Dans la mienne, fillette; dans la mienne, fillette; Et jure sur cette blanche main mignonne Que tu seras à moi[624].

[Footnote 624: _Oh, lay thy Loof in mine, Lass._]

Parfois ce sont, dans le même genre, de simples cajoleries, quelques mots caressants mis autour d'un baiser et se jouant avec lui. C'est plus simple et plus net que le compte embrouillé des baisers de Catulle[625].

[Footnote 625: Voir les deux petites pièces _ad Lesbiam_: «Vivamus, mea Lesbia, atque Amenus» et «Quæris quot mihi basiationes».]

Je t'embrasserai encore, encore, Je t'embrasserai de nouveau, Je t'embrasserai encore, encore, Ma jolie Peggy Alison.

Tous soucis et toutes craintes, quand tu es près, Je les défie. Ô! Les jeunes rois sur leurs jeunes trônes Sont moins heureux que moi. Ô!

Quand dans mes bras, avec tous tes charmes, Je serre mon trésor infini. Ô! Je ne demande pour ma part du ciel Que le plaisir de pareils moments. Ô!

Et par tes yeux si doucement bleus, Je jure que je suis à toi pour jamais. Ô! Et sur tes lèvres, je scelle mon voeu, Et je ne le briserai jamais. Ô!

Je t'embrasserai encore, encore, Je t'embrasserai de nouveau, Je t'embrasserai encore, encore, Ma jolie Peggy Alison[626].

[Footnote 626: _Bonny Peggy Alison._]

Veut-on de la simplicité dans la grâce attendrie? quelques paroles à moitié ou tout à fait émues? En voici encore, où tantôt la délicatesse domine comme dans la première des pièces qui suivent, et où tantôt la tendresse la restreint et la remplace presque, ne lui laissant qu'une petite place, comme dans celles qui viennent ensuite.

Ô jolie Polly Stewart, Ô charmante Polly Stewart! Il n'y a pas une fleur qui fleurit en Mai, Qui soit à moitié aussi belle que toi! La fleur fleurit, puis se fane et tombe, Et l'art ne peut la raviver; Mais, par la vertu et la candeur, toujours jeune Restera Polly Stewart!

Puisse celui dont les bras posséderont tes charmes, Avoir un coeur loyal et sincère; Qu'il lui soit donné de connaître le Paradis, Qu'il possède en Polly Stewart! Ô adorable Polly Stewart, Ô charmante Polly Stewart! Il n'y a pas une fleur qui fleurit en Mai, Qui soit à moitié aussi jolie que toi![627]

[Footnote 627: _Lovely Polly Stewart._]

Quoi de plus simple que cette strophe?

Quand la cruelle destinée nous séparerait, Aussi loin que du pôle à l'équateur, Sa chère pensée autour de mon coeur S'enroulerait tendrement. Que les montagnes se dressent, et les déserts hurlent, Et les océans rugissent entre nous, Cependant, plus chère que mon âme immortelle, J'aimerais encore ma Jane[628].

[Footnote 628: _My Jean._]

Celle-ci fut une de ses toutes premières chansons; elle fut écrite au commencement de son séjour à Mauchline:

Ô Mary, sois à ta fenêtre, C'est l'heure convoitée et convenue! Laisse-moi voir ces sourires et ces regards, Qui font mépriser le trésor de l'avare: Avec quelle joie je supporterais la poussière, Peinant en esclave du matin au soir, Si je pouvais m'assurer la riche récompense, La jolie Mary Morison!

Hier soir, quand, au son tremblant des cordes, La danse traversait la salle éclairée, Vers toi ma pensée prit son vol. Je restai assis, mais sans voir, ni entendre, Bien que celle-ci fût jolie, et celle-là brillante, Et celle-ci l'orgueil de la ville, Je soupirais et disais au milieu d'elles toutes: «Vous n'êtes pas Mary Morison!»

Ô Mary, peux-tu briser le repos De celui qui, pour loi, mourrait avec joie? Et peux-tu bien briser son coeur Dont la seule faute est de t'aimer? Si tu ne veux pas rendre amour pour amour, Du moins, montre-moi de la pitié; Une pensée sans douceur ne saurait être La pensée de Mary Morison[629].

[Footnote 629: _Mary Morison._]

Et celle-ci, dont les derniers vers sont si simples, est au contraire de ses dernières années:

Le jour revient, et mon coeur est en flamme, Le jour béni où nous nous rencontrâmes; Quoique l'âpre hiver se fatiguât en tempêtes, Jamais soleil d'été ne m'a paru si doux. Plus que les trésors qui chargent les mers Et traversent la ligne enflammée, Plus que les robes royales, les couronnes et les globes, Le ciel m'a accordé;--car il t'a faite mienne.

Tant que le jour et la nuit amèneront des délices, Tant que la nature donnera des plaisirs, Tant que les joies passeront sur mon esprit, Pour toi et toi seule, je vivrai. Quand le sombre ennemi de la vie ici-bas Viendra entre nous deux nous séparer, La main de fer qui brisera notre lien Brisera mon bonheur, brisera mon coeur![630]

[Footnote 630: _The Day returns._]

Et voici encore de la simplicité dans la mélancolie et dans la tristesse; des regrets tels qu'ils naissent dans les coeurs simples et s'exhalent sur des lèvres qui ignorent la recherche. Ils passent naturellement de l'âme dans la voix, ne prenant que peu de mots pour s'exprimer et se changeant presque involontairement en son, comme ces chagrins secrets qui se prolongent en soupirs.

J'ai été aussi joyeux sur cette colline Que les agneaux qui jouaient devant moi; Chacune de mes pensées était aussi insouciante et libre Que la brise qui passait sur mon front. Maintenant, ni ébats, ni jeux, Ni gaîté, ni chanson ne peuvent plus me plaire; Leslie est si jolie et si timide! Le souci et l'angoisse m'ont saisi!

Lourde, lourde est la tâche De déclarer un amour sans espoir: Tremblant, je n'ose que regarder, Soupirant, muet, désespéré. Si elle ne soulage pas les tourments Qui remplissent ma poitrine, Sous la motte de gazon vert, J'irai bientôt demeurer[631].

[Footnote 631: _Blithe have I been._]

Ces deux derniers vers sont, dans le texte, d'une tristesse inexprimable. On trouve les mêmes qualités dans cet autre morceau:

Mon coeur est triste,--je n'ose pas le dire, Mon coeur est triste pour l'amour de quelqu'un, Je veillerais une nuit d'hiver, Pour l'amour de quelqu'un. Oh hon! pour quelqu'un, Oh hon! pour quelqu'un, J'errerais autour du monde Pour l'amour de quelqu'un.

Vous Pouvoirs qui souriez aux amours vertueux. Oh! doucement, souriez à quelqu'un! De tout danger, gardez-le libre, Rendez-moi sauf mon quelqu'un. Oh hon! pour quelqu'un Oh hey! pour quelqu'un, Je ferais--que ne ferais-je pas? Pour l'amour de quelqu'un[632].

[Footnote 632: _For the Sake of Somebady._]

Et celle-ci encore d'une si grande naïveté de plaint, et par cela même si touchante:

Est-ce là ta foi, ta tendresse, ta bonté, Nous quitter ainsi cruellement, ma Katy? Est-ce là ta récompense envers ton ami fidèle, Envers un coeur souffrant et brisé, ma Katy?

Peux-tu me quitter ainsi, ma Katy? Peux-tu me quitter ainsi, ma Katy? Tu connais bien que mon coeur souffre. Peux-tu me quitter ainsi, par pitié?

Adieu, que jamais ces chagrins ne déchirent Ce coeur inconstant qui est tien, ma Katy? Tu pourras trouver qui t'aimera chèrement, Mais pas un amour comme le mien, ma Katy![633]

[Footnote 633: _Canst thou leave me thus, my Katy._]

Au milieu de ces gerbes de pièces amoureuses, celles qui ont été dédiées à Clarinda forment une javelle à part. Aucunes n'offrent d'une façon plus frappante ce merveilleux mélange de passion et de simplicité, qui fait son originalité dans la troupe si nombreuse des poètes de l'amour. Elles ont été citées dans la biographie et il est superflu de les redonner ici. Qu'on se rappelle les vers sur cette nuit de Décembre qui fut plus douce qu'aucun des matins de mai[634], sur le rivage où il errera solitaire au milieu des cris d'oiseaux de mer[635], et surtout cette navrante pièce sur le dernier baiser, le baiser d'adieu éternel qui semble déchirer les lèvres qui se le donnent et les retient cependant éperdues et prises dans son amère douceur[636]. Les simples et douloureux couplets sont désormais dans la littérature anglaise la plainte définitive des coeurs brisés. Qu'on relise ces pièces pour voir avec quels simples moyens on peut rendre ses plus puissantes émotions et la plus ardente passion.

[Footnote 634: _The Mirk Night of December_, voir pag. 472 de la Biographie]

[Footnote 635: _Behold the Hour_, voir pag. 472, id.]

[Footnote 636: _Ae Fond Kiss_, voir pag. 473, id.]

· · ·

Et cependant, ce n'est pas encore là le terme extrême. Il a été plus loin, aussi difficile que cela puisse sembler. Parfois il est plus bref encore. Il semble qu'il n'y ait plus rien. Les pièces sont dépouillées du moindre contenu intellectuel, elles sont vides. Tout s'en est retiré, images, idées, couleur. Que leur reste-t-il donc? La passion. Elles tremblent d'une flamme invisible. L'effet est insaisissable et pénétrant. Cela ne peut se comparer qu'à l'émotion que le frémissement de la voix donne à des mots insignifiants. Et ces pièces si simples ne se laissent pas lire sans contraindre la voix à changer d'expression à chaque vers, et sans parfois la charger d'attendrissement. Qu'on prenne, par exemple, la pièce suivante:

Oh! veux-tu venir avec moi, douce Tibbie Dunbar! Oh! veux-tu venir avec moi, douce Tibbie Dunbar? Veux-tu partir sur un cheval ou dans une voiture, Ou marcher à mes côtés, oh! douce Tibbie Dunbar.

Peu m'importe ton père, tes terres et ton argent, Peu m'importe ta race haute et seigneuriale! Dis seulement que tu veux m'avoir pour heur ou malheur, Et viens dans ton petit manteau, douce Tibbie Dunbar![637]

[Footnote 637: _Tibbie Dunbar._]

Ce n'est rien, et, dans l'original, cela est ravissant. Presque tout l'effet est dû à l'habile répétition et au retour caressant du nom propre. Sans doute, il est difficile de se rendre compte du charme qu'a ce retour. Tout est dans l'inflexion musicale et sa douceur. Il faut pour cela se mettre en mémoire des effets analogues, se répéter la musique de certaines syllabes, se souvenir de certains vers de nos propres poètes, rendus mélodieux par un nom de femme, se dire, avec Ronsard:

Marie, qui voudrait retourner votre nom? Il trouverait aimer[638].

[Footnote 638: Ronsard. _Les Amours, Marie._]

ou avec André Chénier:

Ô Camille! l'amour aime la solitude, Ce qui n'est point Camille est un ennui pour moi... Camille est un besoin dont rien ne me soulage; Rien à mes yeux n'est beau que de sa seule image, Sur l'herbe, sur la soie, au village, à la ville, Partout, reine ou bergère, elle est toujours Camille[639].

[Footnote 639: André Chénier. _Élégies._ Livre II. 7.]

ou avec Victor Hugo:

Thérèse la duchesse à qui je donnerais, Si j'étais roi, Paris, si j'étais Dieu, le monde, Quand elle ne serait que Thérèse la blonde; Cette belle Thérèse, aux yeux de diamant[640].

[Footnote 640: V. Hugo. _Les Contemplations. La Fête chez Thérèse._]

Et l'on arrive alors, non pas à saisir le charme de cette jolie petite pièce, mais à se rendre compte du genre de charme qu'elle peut avoir, car elle est dans sa langue originale beaucoup plus accomplie que les exemples que nous avons donnés en français. En voici une autre du même genre et peut-être plus simple encore:

Et oh! mon Eppie Mon bijou, mon Eppie, Qui ne serait heureux Avec Eppie Adair? Par l'amour, la beauté, Par la loi, le devoir! Je jure d'être fidèle à Mon Eppie Adair!

Et oh! mon Eppie, Mon bijou, mon Eppie, Qui ne serait heureux, Avec Eppie Adair? Que le plaisir m'exile, Que le déshonneur me souille, Si jamais je te trahis, Mon Eppie Adair![641]

[Footnote 641: _Eppie Adair._]

Ici encore, on peut dire que la pièce se compose de la répétition d'un nom. Les vers intermédiaires ne servent qu'à le faire prononcer avec des inflexions différentes. Mais la pièce est si harmonieuse, les sonorités des rimes accompagnent et font valoir si bien celle du nom propre, que celui-ci prend une valeur musicale et poétique qui se passe de sens. Il revient avec persistance et avec une grâce chaque fois accrue, comme ce nom que les amants redisent machinalement et avec délices. Il finit par prendre la douceur qui ravissait le héros du poème de Tennyson quand, en se promenant dans le jardin, près du château, il entendait les oiseaux qui disaient: «Maud! Maud! Maud»! Et c'était pour lui la plus divine des musiques[642].

[Footnote 642: Tennyson. _Maud._ XII.]

Il en est de même pour la passion. Dans la pièce suivante, tout le geste d'énergie farouche et désespérée, l'accent brusque et sombre de la voix qui accompagnent un adieu, est rendu par les vers courts et hachés qui terminent les strophes et surtout la seconde.

Si j'avais une caverne sur un rivage lointain et sauvage, Où les vents hurlent sur les bonds rugissants des vagues, J'y pleurerais mes chagrins, J'y chercherais mon repos perdu, Jusqu'à ce que la peine ferme mes yeux, Pour ne plus m'éveiller.

La plus fausse des femmes, oses-tu déclarer Que les chers voeux donnés sont légers comme l'air? Va-t-en à ton nouvel amant, Ris de ton parjure, Et cherche dans ton coeur Quelle paix tu y trouves![643]

[Footnote 643: _Had I a Cave._]

Et je ne crois pas qu'il soit possible de mettre plus de passion en moins de mots que dans ces deux pièces que nous citons encore. La première est un pur cri, mais si simple, si franc, si sincère, qu'il devient poignant. Ce sont toujours les mêmes mots, comme dans la réalité, mais qui reviennent avec un appel de plus en plus désespéré.

Reste, ma charmeresse, peux-tu me quitter? Cruelle, cruelle, de me tromper! Tu sais combien tu me tortures, Cruelle charmeresse, peux-tu t'en aller? Cruelle charmeresse, peux-tu t'en aller?

Par mon amour si mal récompensé, Par ta foi tendrement promise, Par les tourments des amants dédaignés, Ne me quitte pas, ne me quitte pas ainsi! Ne me quitte pas, ne me quitte pas ainsi![644]

[Footnote 644: _Stay, my charmer._]

La seconde est une plainte mélancolique de jeune fille délaissée. Elle est faite aussi avec le retour des mêmes paroles, la répétition de la même phrase, une modulation triste qui se recommence. L'effet en est navrant. Il est impossible de lire, dans l'original, cette pièce, qui ne contient pas une image et qui est presque sans pensée, sans que, vers la fin, et par une inexprimable émotion qui est on ne sait où, la voix ne s'altère. C'est une des plus merveilleuses choses que Burns ait écrites. Au-delà d'une pièce de ce genre, la poésie cesse et il n'y a plus que l'émotion purement musicale.

Tu m'as quittée pour jamais, Jamie, Tu m'as quittée pour jamais; Tu m'as quittée pour jamais, Jamie, Tu m'as quittée pour jamais. Souvent tu m'as promis que la mort Seule nous séparerait; Maintenant, tu as quitté ta fillette pour toujours, Je ne dois jamais te revoir, Jamie, Je ne te reverrai jamais.

Tu m'as abandonnée, Jamie, Tu m'as abandonnée; Tu m'as abandonnée, Jamie, Tu m'as abandonnée. Tu peux en aimer une autre, Tandis que mon coeur se brise. Bientôt je fermerai mes yeux las Pour ne plus me réveiller, Jamie, Pour ne plus me réveiller![645]

[Footnote 645: _Thou has Left me ever._]

Cette abondance de pièces, semées dans toutes les directions, suffirait à faire de Burns un des plus variés et des plus copieux poètes de l'amour. Mais il convient de ne pas oublier que la portion la plus élevée, la plus riche de sa poésie amoureuse ne figure pas ici, nous voulons dire ses pièces personnelles qui marquent les crises de sa vie. À celles qui viennent d'être données, il faut en ajouter bien d'autres: ses premières chansons d'amour. _Derrière les collines où le Lugar coule_[646], ses vers à Anna Park, si brutalement luxurieux[647]; la série des morceaux à Jane Lorimer, d'un si joli coloris de désir[648]; les strophes à sa petite garde-malade Jessy Lewars[649], sans parler des poèmes inspirés par Clarinda. Il faut se remettre en mémoire les chansons à Jane Armour: _De tous les points d'où souffle le vent, J'ai une femme à moi, Si j'étais sur la colline du Parnasse_[650]; et surtout les pièces écrites au moment de leur séparation et dans lesquelles vit quelque chose du désespoir des _Nuits_[651]. Enfin au-dessus de tout cela, pour la hauteur de l'inspiration, la pureté du sentiment, pour le désintéressement qu'on trouve rarement dans ses vers d'amour, il faut placer les poésies à Mary Campbell. Il faut mettre, au sommet, ce cri de remords et de douleur par lequel, tandis que l'étoile attardée qui aime à saluer le matin ramenait l'anniversaire des adieux, prosterné à terre, il implorait la chère ombre disparue de baisser les yeux vers lui, de sa place de repos bienheureux, et d'accueillir les gémissements qui déchiraient sa poitrine[652]. Et cet autre sanglot, peut-être plus poignant encore, lorsque semblant renoncer à l'espoir d'une réunion future, il épanche une douleur que le temps renouvelle, et pense que ce coeur dont il a été aimé se dissout maintenant en poussière silencieuse[653]. Ce sont des accents qui élèvent sa gloire. Grâce à eux il a atteint au rang des plus douloureux et partant des plus divins chantres de la divine et douloureuse passion; il est parmi ceux qui ont su aimer les mortes et saigner d'un souvenir. Les vers à Mary Campbell se sont envolés jusqu'à la sphère où chantent les élégies célestes, les canzones à Laure, le _Crucifix_, les _Vers à Graziella_[654]. Il y a dans la couronne de Burns deux feuilles du laurier de Pétrarque et de Lamartine, mais deux feuilles seulement.

[Footnote 646: Voir la Biographie, page 42.]

[Footnote 647: Id. page 433.]

[Footnote 648: Id. page 519-527.]

[Footnote 649: Id. page 543-545.]

[Footnote 650: Id. page 388, 398.]

[Footnote 651: Id. page 136-138.]

[Footnote 652: Id. page 412.

Il est curieux de retrouver dans le noble Pétrarque, une pièce qui rappelle tout à fait celle _À Marie dans les cieux_. L'idée en est la même, sauf ce qui semble se mêler de remords au chagrin de Burns. C'est le sonnet XXXVII, _Après la mort de Madame Laure_. Le titre seul suffirait à marquer la similitude des deux morceaux: «Il la prie pour que, de là-haut, elle lui jette un regard de pitié».

«Belle âme, délivrée de ce noeud le plus beau que sut jamais ourdir la nature, tourne du haut du ciel ton esprit sur ma vie obscure, jetée de pensers si joyeux dans les pleurs.

Elle est sortie de ton coeur, la fausse opinion qui pendant un temps te fit paraître acerbe et dure pour moi; rassurée désormais, tourne vers moi les yeux, et écoute mes soupirs.

Regarde le grand rocher d'où naît la Soigne, et tu y verras quelqu'un qui, seul au milieu des herbes et des eaux, se repaît, de ton souvenir et de douleur». (_Traduction de Francisque Reynard_).]

[Footnote 653: Voir la Biographie, p. 504.]

[Footnote 654: Il est inutile de faire remarquer que la situation de Lamartine envers Graziella ressemble, à quelques égards, à celle de Burns envers Mary Campbell.]