‹ Roi de CamargueChapitre 17 sur 27 · V. S. L. M.

V. S. L. M.

On trouva enfin, parfaitement reconnaissables, les ossements des saintes et, en outre, une tête enfermée dans une caisse de plomb qui, selon M. le curé, est la tête de saint Jacques le Mineur, apportée de Jérusalem par Marie Jacobé, sa mère.

Les ossements, ayant été recueillis pieusement, furent, en grande cérémonie, enfermés dans des châsses de bois de cyprès. Le roi était là avec sa cour. Il y avait le légat du pape, un archevêque, douze évêques, un grand nombre de dignitaires des chapitres, de professeurs et de docteurs. Le chancelier de l’Université d’Avignon était présent. Il y avait, comme en font foi les procès-verbaux, trois protonotaires du Saint-Siège et trois notaires publics.

Rien n’est donc plus sûr que l’authenticité des reliques des Saintes Maries.

Mais des légendes apocryphes viennent contredire la vraie, et voici la page qui retient à son bureau M. le curé, tandis que Livette, toujours plus troublée, l’attend au salon:

«Parmi les erreurs populaires, écrit M. le curé, qui détruisent la pure tradition, il faut relever comme une des plus fâcheuses, des plus pernicieuses même, celle qui tend à mettre au nombre des passagers de la barque miraculeuse, une sainte Marie surnommée l’Égyptiaque. C’est là une véritable hérésie! Comment a-t-elle pu prendre source et quelles sont ses racines?»

M. le curé se propose de retoucher tout à l’heure cette dernière phrase, et pour cause.

«Sans aucun doute, poursuit-il, les Égyptiens ou Bohémiens, en manifestant, depuis des temps reculés, une dévotion particulière à sainte Sara, qui était, d’après eux, Égyptienne et épouse de Ponce-Pilate, ont contribué à la formation d’une absurde légende, mais celle-ci a sa source, ou sa racine, dans une autre raison: il y a dans la vie de l’Égyptiaque une histoire de barque qui prête à l’erreur, en causant les confusions.»

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M. le curé se propose de revenir aussi sur ce paragraphe.

«Née aux environs d’Alexandrie, Marie l’Égyptienne quitta sa famille pour mener, dans la grande ville, la vie honteuse de son choix. Une rivière s’étant présentée, elle dut la passer dans un bateau, et, n’ayant pas de quoi payer son passage, elle récompensa le batelier d’une manière impure.

«Elle entreprit plus tard un voyage à Jérusalem, avec un grand nombre de pèlerins, et là encore elle paya les frais de sa route d’une façon diabolique, si l’on songe surtout que ceux qu’elle entraînait au mal étaient de pieux pèlerins! Aussi, quand elle se présenta à la porte du temple, une force invisible et invincible la repoussa. Elle ne put y pénétrer.»

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M. le curé, plus content, respire sa tabatière.

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«Elle se retira alors au désert où elle vécut quarante-sept ans. Son simulacre apparut un jour au moine Zozime, à Jérusalem. Elle lui apparut toute nue et le pria de venir la confesser. Il obéit et se rendit dans le désert. Elle était toute nue, en effet, mais très vieille. Et Zozime comprit sa sainteté à ceci qu’elle avait le pouvoir de marcher sur les eaux. Zozime écouta sa confession. Elle mourut en odeur de sainteté, aussi décrépite et affreuse à voir qu’elle avait été belle et agréable. Un lion lui creusa une fosse avec ses pattes dans le sable du désert.

«La longue pénitence de l’Égyptiaque avait donc racheté sa vie, et, sous Louis IX, les Parisiens lui consacrèrent une église qui porta le nom de _Sainte-Marie-l’Égyptienne_,--qui, plus tard, fut appelée la _Gypecienne_ par corruption, puis la _Jussienne_. Cette église était dans la rue _Montmartre_, à l’angle de la rue de la _Jussienne_.

«On y voyait un vitrail naïf représentant la sainte et le batelier, avec cette inscription: _Comment la sainte offrit son corps au batelier pour son passage_[A].

«On ne doit donc, en aucun cas, confondre sainte Sara, contemporaine du Christ, avec Marie l’Égyptienne... laquelle vivait au Vᵉ siècle... ce qui coupe court à toute controverse!

«Il est très heureux, poursuivait M. le curé, satisfait de sa conclusion un peu tardive, qu’une pécheresse pareille ne se soit pas trouvée à bord de la barque de nos Maries-de-la-Mer, car dans cette barque, comme nous l’avons dit plus haut, il y avait un certain nombre de disciples du Christ.... _Spiritus quidem promptus est; caro autem infirma._»

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M. le curé prend une prise, ôte et remet ses lunettes. M. le curé s’oublie.... Il repasse les toutes premières pages de sa notice, il biffe et rebiffe; il se bat avec les mots rebelles. De temps en temps, il assure ses lunettes, ouvre et consulte un vieux gros livre. Il est très occupé, très absorbé par son travail favori. M. le curé oublie qu’on l’attend, et la pauvre Livette, toute seule, dans le salon, avec les oiseaux morts et les coquilles, roule en son cœur des inquiétudes. La tristesse qui est en elle n’est pas dissipée,--loin de là!--par l’endroit où elle se trouve.

Tous ces oiseaux morts, qu’elle reconnaît la plupart pour des oiseaux de passage, lui racontent les ennuis de l’hiver, de la saison où les brumes se traînent sur l’île inondée....

Il y a des effraies, ces chouettes d’un jaune pâle, qui habitent les clochers et qui, la nuit, vont boire l’huile des lampes des églises; des vautours qui, des Alpes et des Pyrénées, descendent ici par les grands froids; le vautour cendré, qui habite la Sainte-Baume. Il y a de ces petites mésanges, nommées _serruriers_, qu’on ne trouve qu’aux bords du Rhône, et des _pendulines_, ainsi nommées parce qu’elles suspendent leurs nids, comme de petites escarpolettes, aux branches flexibles qui se balancent au-dessus de l’eau; des _faiseurs de bas_, dont les nids ressemblent au tissu d’un bas tricoté; et l’alcyon, c’est-à-dire le _bleuret_ ou martin-pêcheur; et la sirène, aux couleurs variées, merveilleuses, appelée aussi _mange-miel_, qui passe au mois de mai et se tient de préférence en Camargue. Voici une cigogne, qui trouvait sans doute la Camargue, entre les digues du Rhône, un peu semblable à la Hollande. Voici le héron, avec son jabot de fines plumes retombantes, comme des franges longues, sur sa gorge. Livette ne le connaît que sous le nom de _galejon_ qu’on lui donne ici parce que les hérons, de préférence, se rassemblent dans l’étang de Galejon. En voici un qui porte sur son socle cette date: 1807, et la mention: _Acheté au marché d’Arles_; il est bleu d’ardoise et il a sur la tête trois plumes grêles, noires, longues d’un pied. Puis, des flamants, il y en a, pardi, à volonté, puisqu’on les voit quelquefois nicher dans les marais de Crau, assis par myriades, jambe de-ci, jambe de-là, sur leurs nids hauts comme leurs pattes. Et des plongeons! et des grêbes! et des pingouins manchots, qu’on voit rarement! Et le vilain pélican, que les gens d’ici nomment _grand gousier_!

Livette croit entendre au loin, lamentable et déchirant, l’appel des oiseaux de passage surmonter le bruit des rafales, des eaux pleurant dans les eaux; dominer le gémissement des choses, la nuit.... Les grues, les pétrels, le courlis d’Égypte, l’ibis, que de fois elle les a entendus crier, au-dessus du Château d’Avignon, dans la saison où les nuits sont longues, où la vue du feu réjouit le cœur comme une chose vivante, pleine de promesses, quand la mort noire enveloppe le monde. Ces oiseaux lui rappellent aussi les soirs de Noël, ces soirs où les bûches en flamme dans la grande cheminée, les lampes nombreuses, semblent dire: «Courage! la nuit passera.» C’est en ce temps que le blé montre sa tige verte, disant, lui aussi: «Oui, courage! le mauvais temps finit comme l’autre.»

Livette songe ainsi, et machinalement ses yeux se lèvent vers le plafond où est suspendu le crocodile[B].

Elle ne se dit pas, Livette, qu’il y a quelque part, de l’autre côté de la grande mer, dans cette Égypte où s’enfuirent saint Joseph et la Vierge Marie, afin de dérober l’enfant Jésus aux persécutions du roi Hérode, un grand fleuve, frère puissant du Rhône, et qu’aux heures chaudes, dans les îlots du Nil, les crocodiles nombreux se traînent sur le sable surchauffé, pour offrir leur dos aux rayons d’un ciel ardent comme un four.

Elle ne se dit pas que sainte Sare, la noire patronne des bohémiens, est par eux appelée l’Égyptienne, et que, dans le Nil, les zangui, aussi bien que dans le Rhône, font boire leurs chevaux maigres. Elle ne peut pas se dire--parce qu’elle l’ignore--que les Égyptiens tenaient des Hindous une magie dégénérée, et que c’est sans doute la même, plus corrompue encore, qui fait la puissance de Zinzara.

Que Zinzara, dans un des coffres de sa maison roulante, emporte, à côté d’un crocodile du Nil et d’un ibis sacré, trouvés tous les deux dans une crypte égyptienne, une momie de jeune fille, âgée de six mille ans, et dont la face, dépouillée de ses bandelettes, porte un masque d’or, Livette l’ignore aussi. Elle ne peut établir aucun rapport entre l’ibis du Nil et celui-ci, tué l’an passé au bord du Vaccarès; mais elle subit l’influence de toutes ces correspondances de mystère, pour qui l’espace et le temps ne sont rien.

Ces êtres morts, rangés autour d’elle, revivent par la puissance de la forme perpétuée.... Et la peur la prend, car voici que, tout à coup, l’idée folle, magique, à la fois vague et précise, lui entre dans l’esprit, d’une ressemblance du profil de ce grand lézard, suspendu au plafond, avec le bas du visage de la zingara....

Livette se croit malade, et se lève pour s’en aller, sans plus attendre; mais comme elle approche sa main de la porte, elle pousse un cri.... Un mille-pieds, bien vivant, court sur la clef. Elle recule, et voit, sur la blancheur du mur, à hauteur de sa tête, une _tarente_, immobile, qui semble, avec ses yeux gris pâle, la guetter. La tarente est inoffensive, mais Livette n’en sait rien. C’est le gecko de Mauritanie, qui abonde en Provence, un lézard répugnant au regard, avec ses granulations grises sur la tête et sur le dos, semblables à celles des melons cantalous. Et puis... cela si petit, cette bête, si petitette, ressemble au crocodile!... Livette, pour sûr, a la fièvre....

--Qu’avez-vous donc, mon enfant?

C’est M. le curé qui entre. Il a un air de bonté qui, tout de suite, rassure la pauvrette.

Il lui montre une chaise. Elle s’assied, et n’ose rien dire. Par où commencer?

Il la presse.

--Voyons, mon enfant!...

Il ferme les yeux, pour ne pas l’embarrasser avec son regard, qu’il sait pénétrant. Il a laissé là-haut ses lunettes sur son gros livre. Il ferme les yeux; et, les lèvres serrées, il presse l’une contre l’autre ses mâchoires, d’un effort rythmé, en sorte qu’on voit se gonfler et s’abaisser ses tempes, comme des ouïes de poisson. C’est un tic. Il a croisé ses mains sur sa ceinture; il mêle ses doigts et joue à les faire virer l’un sur l’autre, machinalement; mais il est très attentif. M. le curé aime les âmes. Il sait qu’elles souffrent, que la vie est infinie, et que, dans l’espace et le temps, elles tournent en s’appelant comme des oiseaux de tempêtes. Il réfléchit. C’est un bon prêtre. Il a l’esprit de l’Évangile. Il est indulgent. Ne sait-il pas que de grandes saintes ont été de grandes coupables? Il veut être bon. Il sait l’être.

De quoi s’agit-il?

Livette enfin parle. Elle dit tout: la première apparition de la gitane, son refus de lui donner l’huile qu’elle demandait insolemment avec des moqueries sur l’extrême-onction; puis le sort jeté, menaçant, déjà réalisé peut-être; le changement de caractère de son Renaud, ses froideurs, sa fuite, et puis, ce matin même, la scène des serpents; comment elle a été attirée--elle, Livette--par la curiosité sans doute, mais aussi par la conviction qu’elle aurait là des nouvelles de Renaud.... Et elle a livré sa main à la bohémienne, pour se faire dire la bonne aventure! Cela, elle l’a fait bien malgré elle! Elle sait que c’est une faute.... Qui lui eût dit, un instant plus tôt, qu’elle commettrait un péché pareil? Mais elle a eu peur de paraître peureuse, et cela non pas à cause du monde, mais à cause d’_elle_, de cette gitane devant qui elle a cru devoir faire la fière, montrer du courage. Elle la sent très ennemie. Elle en a peur, et cependant, malgré elle, elle la bravera. C’est plus fort qu’elle.... Elle arrive enfin à son aveu le plus pénible... elle est jalouse.... Une terreur lui est venue: est-ce que Renaud pourrait?... Mais non.... N’a-t-il pas, pour la défendre contre Rampal, risqué sa vie, sauté d’un premier étage, toute la hauteur de la maison? Il est vrai que Rampal a volé un cheval de Renaud et que depuis longtemps Renaud le cherche....

Livette s’est tue. Elle a regardé M. le curé qui, maintenant, avant de répondre, s’écoute lui-même, les yeux toujours fermés, pour n’être pas distrait. Il joue à faire tourner les uns sur les autres ses doigts entre-croisés.

Autour d’eux, les cygnes, le pélican, le flamant rose, le pétrel, l’ibis, regardent avec leurs yeux de verre enchâssés dans leurs têtes qui ont vécu! Les ailes repliées, une patte en avant, ils sont là, ces fantômes d’oiseaux, exactement pareils de forme, de couleurs, de plumage, à des oiseaux qui volent à cette heure, par delà les mers, sur le Nil, sur le Gange, et non moins pareils à d’autres oiseaux qui, il y a six mille ans, vécurent.

Le lézard du plafond, qui rit là-haut avec ses dents aiguës, longues, nombreuses, ressemble en vérité, vaguement, un peu, à quelqu’un... à qui?

Livette, qui s’interroge, tout à coup se trouve folle, parfaitement folle, d’avoir eu pareille idée! Elle en sourit elle-même. Et voici qu’elle _sent_ son sourire. Elle le sent. Elle croit le voir!

Et à ce moment, elle a l’impression--qui lui est pénible--d’être là, dans cette même salle, au milieu de ces bêtes et devant un prêtre,--_pour la seconde fois_ de sa vie!...

Oui, tout ce qui l’entoure ici, elle l’a _déjà vu_... ce qui lui arrive lui est _déjà arrivé_. Seulement, la première fois, c’était... oh! c’était il y a longtemps, si longtemps! Le grand lézard du plafond s’en souvient peut-être.... C’est pour cela qu’il rit.... Mais elle, elle _a tout_ oublié. Pourquoi est-elle ici? Elle n’en sait même plus rien. C’est bête, d’être venue là!

Voyez-vous, ce pays de Camargue est un pays de fièvre maligne. Il sort des marécages, au soleil, avec l’odeur du corrompu, certaines exhalaisons qui troublent le sang, la tête.... Des choses mortes, des eaux mortes, il sort, comme une fumée, certaines songeries, la fièvre.... Il y a _le mauvais air_... et _le mauvais œil_, songe Livette.

Or, qui sait à quoi songe, pendant ce temps, dans la voiture de Zinzara, la momie couchée, que Livette ignore, et qui a l’âge de Livette, plus six mille ans? Elle a, comme Livette, des cheveux ondés, très longs, mais un peu rougis par le temps. Ils étaient bien noirs autrefois, comme des cheveux d’Arlésienne.... Elle a l’âge de Livette, la momie, plus six mille ans!... Les zanguis prétendent que tant que la forme des morts subsiste, quelque chose de leur esprit reste en elle. La Zinzara raconte que cette momie, qu’elle a prise en Égypte, lui parle quelquefois, lui apprend des choses....

Ah! si l’on se mettait à approfondir les faits les plus simples, comme ils nous troubleraient! Nos cavales sarrasines de Camargue, sœurs d’Al-Borak, la jument blanche de Mahomet, et les taureaux du Vaccarès, frères d’Apis, quelquefois, de leur dent distraite, attirent à eux, du fond des marécages, la longue tige, mollement ondulante, du lotus mystérieux qui vit de trois existences à la fois, dans le limon par ses racines, dans l’eau par sa tige, dans l’air bleu par sa fleur.

Ce n’est pas sans raison qu’ils viennent, les zanguis, descendants de Çoudra, vénérer, dans la crypte de l’église aux trois étages, la châsse de Sara, femme de Pilate,--Égyptienne....

Eh bien, M. le curé, qui est un savant, confusément roule en lui ces choses,--sans les bien comprendre, lui non plus--et il s’interroge.

Ah! s’il pouvait, comme il balayerait, loin de l’île, cette vermine de bohémiens! Mais il ne peut pas. La tradition commande. Sara dans la crypte est leur sainte. Il y a là un mélange de païen et de chrétien certainement bien fâcheux, mais qu’on n’a pas le droit de défaire. L’essentiel est que le chrétien saisisse le païen, en triomphe, que Dieu ait raison contre Satan,--car pour sûr, quoi qu’en disent quelquefois les bohémiens, ils ne descendent pas de ce roi mage qui était nègre et qui porta la myrrhe à Jésus.

Comment défendre Livette?

--Ne restez pas avec vos pensées, mon enfant. Portez sur vous toujours votre chapelet, et dites-le souvent, en y songeant bien et non pas machinalement. Confiez les chagrins de votre cœur à votre bonne grand’mère, dont je connais les sentiments chrétiens. Cette vieille femme simple a un très grand cœur.

Évitez de venir à la ville. Dites à votre père--qui a toujours fait vos volontés, sans avoir d’ailleurs à s’en repentir--de surveiller sa maison, de ne jamais vous laisser seule. Fuyez Renaud quelque temps; du moins, ne le cherchez pas. Il faut qu’il voie clair en lui-même; il ne faut pas l’aider--en essayant de le ramener à vous--à se tromper sur ses sentiments pour vous, qui ne sont peut-être pas assez profonds. Je lui parlerai du reste quand il le faudra. C’est après-demain la fête des Saintes. Venez y assister; apportez-nous, ce jour-là, un cœur plein de foi et du désir de bien faire. Vous y rencontrerez beaucoup d’infortunes. Tournez vos yeux vers de plus malheureux que vous, et vous verrez, par la comparaison, que vous êtes heureuse, vous qui avez jeunesse et belle santé.

La santé de l’âme dépend de nous-mêmes. Vous la sauverez en vous.

Enfin ce sera vous, le jour de la fête (je vous le demande et je vous l’impose au besoin comme pénitence), qui chanterez le solo d’invocation, au moment où descendront les châsses.

Qui pense à Dieu et aux Saintes oublie les maux de la terre. Frappez et l’on vous ouvrira.... Ceux qui craignent seront rassurés.... Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés....

M. le curé, brusquement, s’interrompit. Il venait de sentir, avec son cœur de brave homme, que sa harangue tournait, par la force de l’habitude, au sermon banal, et vite, se levant, et se dirigeant vers la porte, il donna sur la joue de l’enfant tremblante, avec deux doigts de sa main, qui tenait sa tabatière, une tape affectueuse, en lui disant d’un ton paternel:

--Va, petite, tu as un bon cœur. Les méchants ne pourront rien contre nous. Je prierai pour toi à la messe.... Tout le monde t’aime dans le pays.... Ne crains rien, ma fille.

Livette sortit. Le curé, demeuré seul, soupira. Il entrevoyait, devant Livette, un péril confus, inconnu, satanique, de ceux qu’on ne détourne pas, que Dieu seul peut conjurer.

--C’est le sort, murmura-t-il, employant, sans y songer, un mot à double entente. C’est le sort, répéta-t-il. La vie est trouble, et Dieu profond.