‹ Roi de CamargueChapitre 18 sur 27 · XVI

XVI

Renaud, après sa victoire, descendit un moment de cheval, et, s’asseyant à côté de Bernard, au bord du Vaccarès, où bœufs et cavales de sa manade reprirent leur attitude de repos,--il se mit à repasser en lui les choses.

Détruire le projet de son mariage, son avenir, à cause de cette bohémienne, à cause de cet amour mauvais qui lui travaillait la tête, à cela, sûrement, Renaud n’y songeait pas.

La première fougue de son désir dépensée en bonds sauvages, à la manière de Leprince, il trouvait avec lui-même des accommodements. Son honnêteté brute était entamée. Il essayerait d’obtenir de la gitane maudite ce qui se pourrait, à l’occasion; et cela--il en était bien certain--n’ôtait rien à Livette!

Tout comme un raisonneur savant, il combattait en lui sa pensée honnête, prime-sautière, par des raisons qu’il trouvait à grand’peine et qu’il affinait ensuite avec complaisance, rusant contre lui-même.

Maintenant qu’il pouvait se vanter d’avoir battu Rampal à cause de Livette,--en négligeant dans sa pensée les deux autres raisons qu’il avait eues de se battre, à savoir la volonté de reprendre le cheval volé et le désir de montrer sa force et son courage à la Zinzara,--maintenant il pouvait retourner, la tête haute, au Château d’Avignon, et revoir sa fiancée comme si de rien n’était!

Pourquoi, après tout, aurait-il honte? Ne venait-il pas de gagner de nouveaux titres à l’estime des parents et à la reconnaissance de Livette?

Il ramènerait à la jeune fille ce pauvre Blanchet, qu’elle aimait tant,--et il pourrait annoncer à Audiffret que le cheval volé broutait de nouveau, avec la manade, les roseaux du domaine.

Non, il n’y avait rien, tout bien réfléchi, qui pût lui faire honte.

Tant qu’on n’est pas marié, d’ailleurs, est-on tenu d’être si fidèle? Et comment faire, après tout, quand les choses se présentent?

Les yeux voient, bien avant qu’on le leur ait pu défendre! Même marié, peut-on s’empêcher d’être ému en voyant de belles jeunesses? Est-ce qu’on est maître des mouvements de son sang? Désir n’est pas péché, et tant que Livette ne savait rien, tant qu’elle ne souffrait pas par lui, qu’aurait-il eu, voyons, en toute franchise, à se reprocher?

Rien n’était de sa volonté. Il était décidé encore à ne pas parler à la femme bohême,--mais il serait bien sot de ne pas étendre le bras, si la pêche dorée venait s’offrir d’elle-même à lui.

Et le vent salé qui souffle sur les enganes, affolant les troupeaux sauvages, lui courait dans les sangs, faisait monter à ses joues de soudaines brûlures.

Que peut, contre ce vent-là, que respirent avec joie les taures, tous les «je ne veux pas» d’un jeune homme qui sent sa jeunesse? Le bon Dieu en pardonne d’autres! «Je me donne, depuis quelque temps, bien du tourment d’esprit pour peu de chose!...» Et Renaud conclut sagement qu’il allait retourner tout de suite aux Saintes, pour rassurer Livette, comme c’était son premier devoir, sans éviter ni rechercher l’autre....

Pendant ce temps, qu’avait-elle fait, Livette?

En sortant de chez M. le curé, à l’heure à peu près où Renaud atteignait Rampal, Livette avait envie de reprendre son cheval et de retourner tout de suite, sans dîner même, à sa maison.

Elle se sentait comme perdue, si près de ces zangui de malheur.

Elle avait pensé d’abord que Renaud, s’il avait rencontré Rampal, dont il ne pouvait manquer d’être le vainqueur, irait, tout de suite après, au Château d’Avignon.

Mais sa seconde idée fut qu’il reviendrait aux Saintes pour y montrer son triomphe. Elle le connaissait, ce Renaud! Il avait l’orgueil de sa force, de son adresse. Gâté par le public des courses, qui applaudit des mains, de la voix, il aimait s’entendre dire: «Bravo, Renaud!»--et il reviendrait aux Saintes, oui, bien sûr!

Il pouvait deviner aussi qu’elle, Livette, y était restée, et y revenir pour elle... comme aussi un peu, en même temps, pour l’autre!... Ah! pauvre petite! quelque chose de soupçonneux commençait à lui venir! Si elle allait lui plaire, à Renaud, cette zingara, bon Dieu!

Livette, ayant repris son cheval, toujours attaché au mur de l’église, le fit mettre à l’écurie de l’auberge, et alla manger la bouillabaisse du pêcheur Tonin.

--Tu as bien fait, Livette, lui dit ce Tonin, tu as évité un bon coup de mistral. Mais je m’y connais; ce n’est qu’une bourrasque, et cette après-midi tu marcheras tranquille. Il ne fera que trop chaud! Mais qu’as-tu, d’être si pensive?

... Livette n’entendit pas grand’chose de tout ce qui fut dit à la table du pêcheur, et ayant bien réfléchi, vint de nouveau, plus tard, chez M. le curé.

--Tu es encore aux Saintes, petite? fit-il avec un sourire triste.

--Une peur m’est venue, mon père....

Par habitude de la confession, ainsi quelquefois Livette nommait le curé.

--Une peur? et laquelle?

--S’ils se sont battus, qui sait, mon Dieu! le hasard est fort, et ce Rampal est si traître que ce pourrait être Renaud, le vaincu.... Je voudrais, monsieur le curé, avec votre permission, monter tout de suite sur l’église, et, de là, beaucoup plus tôt, je pourrais apercevoir Renaud, s’il doit revenir ici.

Cette bonne idée lui était venue, d’épier de là son fiancé, comme il avait, lui, le matin même, épié Rampal, de la fenêtre du cabaret.

Le curé, de nouveau, sourit, et, bonnement, prit les clefs du petit escalier qui mène à la chapelle haute, et de là au clocher.

Il sortit, suivi de Livette.

Au pied du grand mur nu, si haut, si froid, de l’église,--un rempart, c’est bien vrai, avec ses créneaux découpés tout là-haut sur le bleu du ciel,--le brave curé ouvrit la petite porte.

Ils montèrent....

Arrivés à la chapelle haute, qui est, comme on le sait, juste au-dessus du chœur de l’église:

--Je reste ici, moi, petite, à prier un peu les saintes... tu peux aller seule.

Mais sans répondre, Livette, auprès du curé, dévotement, devant les châsses, s’agenouilla un instant.

Les châsses étaient là, derrière les cordes enroulées au cabestan, au moyen desquelles on les descend dans l’église, tout comme on descend, dans le puits miraculeux qui est en bas, la petite cruche où boivent avidement les lèvres des fidèles;--elles étaient là sur le rebord de l’ouverture par où on les pousse dans le vide....

Dans l’encadrement de cette fenêtre, ouverte sur l’intérieur de l’église, Livette voyait, tout en bas, les chaises bien alignées, et, plus haut, les tribunes et la chaire, et les tableaux,--tout cela perdu au fond d’une ombre noire que traversaient deux rayons entrant comme des flèches, par les meurtrières étroites.

Là-bas, bien en face, au-dessous de la tribune du fond, on voyait luire, en fines raies de feu, les jointures de la grande porte carrée.

Elle regarda, un long moment, les saintes châsses, et les conjura d’éloigner le maléfice qu’elle sentait autour d’elle.

Et, malgré elle, en les regardant, ces châsses qui ont la forme de deux cercueils juxtaposés et soudés l’un à l’autre, Livette se sentait venir des pensées plus tristes. N’avait-elle pas vu, tous les ans, quelque infirme au désespoir s’étendre, sur des coussins, dans le creux, en angle aigu, formé par les deux couvercles de la châsse double? Et combien de ceux-là avaient été guéris! Un, de loin en loin, sur cinquante mille?

Et pourtant, dans cette chapelle haute, que d’ex-voto, tableaux, plaques de marbre commémoratives, béquilles, fusils aux canons crevés, petits bateaux offerts par des marins sauvés d’un naufrage! Oui, mais en combien de temps ont été faits les miracles dont ces ex-voto sont le souvenir.... On tremble d’y songer.

Et Livette, heureuse de détourner sa pensée de ces choses pénibles, laissa M. le curé à ses prières et monta sur la terrasse de l’église.

La vaste lumière du ciel, tout grand déployé sur elle, l’éblouit. Elle dut cligner les paupières, puis regarda la plaine. La plaine était rayonnante.

Ce gueux de mistral qui, lorsqu’il s’établit, souffle par trois, six et neuf jours, n’avait eu qu’un caprice, comme Tonin l’avait bien prévu. Maintenant plus rien ne remuait. La mer n’avait pas eu le temps de se fâcher jusqu’au fond. Elle riait. Les étangs étaient lisses. Le soleil, dans l’air nettoyé, ne rayonnait que plus chaud.

Tout autour de Livette, les hirondelles, les martinets, poussaient en tournoyant ces cris grêles, finement perçants, qui se succèdent l’un derrière l’autre et sans fin s’éloignent et se rapprochent. Les ailes pointues des martinets, qu’on nomme aussi arbalétriers, rasaient les tourelles, filaient dans les créneaux comme des flèches.

Livette regardait au loin, droit devant elle, et, n’apercevant pas ce qu’elle attendait, laissait son regard errer çà et là sur cet immense pays attirant et monotome, qu’on peut voir tout entier sans apercevoir jamais autre chose que la répétition des mêmes sables, des mêmes touffes d’herbe, des mêmes eaux reluisantes.

Du haut de l’église, l’horizon apparaît presque infini de tous côtés, car les Alpilles dorées, perdues là-bas dans le nord-est, ne semblent que des découpures de nuages.

Quand vous les regardez de là, vous avez à droite, c’est-à-dire dans l’est, la Crau et les sansouïres, les Martigues, et puis Marseille par delà les salins de Giraud, divisés en hauts rectangles de sels scintillants. Dans l’ouest, la petite Camargue avec ses étangs temporaires, ses quelques pinèdes, les euphorbes et les asphodèles rameuses, et son Étang des Fournaux, père des mirages,--et plein de coquilles, quoique la mer n’y pénètre pas.

Dans ce pays si plat et si vaste, l’esprit et les regards prennent l’habitude de se porter toujours aux horizons, d’embrasser le plus d’espace possible, pour chercher l’accident.

Mais ils ne peuvent échapper à cette vaste monotonie, plus égale que celle de la mer qui, elle, change de couleurs, tour à tour noire, bleue, dorée, vert pâle ou tout empourprée.

Dans notre désert, toujours les mêmes tamaris, les mêmes enganes, et,--autour des six mille hectares d’eau du Vaccarès,--toujours les mêmes lignes d’horizon, nulle part simplement unies, mais partout au contraire festonnées très légèrement par les touffes des tamaris; toujours le mirage d’un étang apparu, luisant, sur un point de la plaine où il n’en existe pas; et, par réfraction, toujours le grandissement démesuré de quelque pêcheur qui, longeant la plage, grandit toujours davantage à mesure qu’il s’éloigne.

Le mois de mai, quelquefois, est ici chaud comme l’août.

Au mois de mai, Va comme il te plaît.

Livette, éblouie, s’abîme les yeux à fouiller, de son regard tendu, les touffes les plus lointaines des tamaris, à suivre le ruban, à peu près invisible, du chemin charretier qui, du Vaccarès, tombe sur les Saintes-Maries. Ses yeux sont fatigués, brûlés. Rien ne les repose.

Partout en effet le sol sans arbres exhale une ardente respiration qui s’élève en vibrations visibles. L’esprit de la terre se dégage, flotte au-dessus d’elle. On le voit qui brûle et ondoie. Les yeux perçoivent cet ondoiement diaphane, la chaleur tremblotante de l’air chaud, l’âme même du feu, si frémissante aux regards qu’on croit l’entendre bruisser. C’est la danse éternelle de la lumière réverbérée.

Lasse du resplendissement de la plaine, Livette se tourna vers la mer, mais la mer n’était qu’un immense miroir brésillé qui, par les milliards de facettes de ses fragments vivement mobiles, renvoyait aux yeux l’éclat sans fin multiplié du ciel flamboyant.

Quand ses yeux se portèrent sur la plaine, elle vit, à près d’une lieue, un cavalier qui, au grand trot, arrivait droit vers les Saintes. Facilement,--à je ne sais quoi de très parlant dans l’allure de cette fourmi,--elle reconnut son Renaud.

Il ne lui était donc arrivé aucun mal!

Et elle allait redescendre, quand tout à coup elle se commanda de demeurer là encore un peu, pour voir ce que, dès l’arrivée, il allait faire.

Déjà il passait près de la citerne publique. Il tourna bride à sa gauche, disparut un moment derrière les maisons.... Il venait vers l’église.

De créneau en créneau, elle courait, Livette, pour le suivre du regard; et il arriva en quelques secondes devant l’église, sur la place, au pied du Calvaire qui est là.

Penchée, elle le regardait.... Où allait-il?... Il s’était arrêté. Son cheval, las, immobile, ne remuait que sa queue longue, pour chasser les œstres et les mouïssales qui criblaient de piqûres sa croupe saignante, car--après le mistral tombé--les mouïssales dansent. Et puis? Rien. Un grand silence dans une grande lumière vide. Machinalement, Livette remarquait que l’ombre du cheval, violette, bien découpée sur le sol, allongée déjà, devait marquer quatre heures....

Et elle continuait à s’interroger sur l’attitude de Renaud (que faisait-il là, ainsi immobile?) quand tout à coup monta vers elle le son d’une voix de femme qui chantait.

Dans le grand silence, cette voix, très claire, lançait des paroles barbares que ni Renaud ni Livette ne comprenaient.

· · ·

La zingara disait:

Laissez passer le romichâl, le tzigane. C’est le spectre vrai d’un roi. Royal est son manteau troué. Une selle est son trône. Ton royaume, c’est la terre entière, Romichâl!

A Bœrenthal, on parle le zend. Oh! le çoudra deviendra pape! Croyez-vous que ce soit le malin qui a fait la malignité? Non, non; méfie-toi donc de Dieu, et reste libre, Romichâl!

Le Rhin aussi est un Nil. Et le Rhône est un Nil également. Mais c’est dans le fleuve du Châl que ta cavale préfère boire! Le Nil seul fait hennir ton espérance, Romichâl!

De son œil d’oiseau rôdeur, la zingara avait depuis longtemps aperçu Livette, perchée là-haut entre les créneaux de la haute église, et voyant ensuite Renaud venir vers elle, la gitane, toujours joueuse, s’était mise à chanter, par fantaisie et bravade, dans l’écho des hautes murailles.

Comme les serpents au son de la flûte, Renaud était charmé. La tzigane s’en doutait bien.

Et quand elle eut chanté, elle se montra.

--As-tu assommé ton ennemi au moins, romi? lui dit-elle. Tiens! je ne vois pas son cœur au bout de ta pique? Ta poulette au sang de neige te le demandera tout à l’heure. Ah! que voilà, pour un chrétien, un baiser bien vengé!... Car si ton ennemi était encore en selle, tu n’y serais plus, toi, je suppose? Écoute donc, mon beau,--quoique à la vérité ce soit un crime pour nous, femmes de zingari, de trouver beau un chrétien, je dois te le dire quand même! Parole de reine, romi! tu es beau comme un fils de ma race, brave comme un voleur de grand chemin, cavalier comme les meilleurs de nous, fier comme un homme libre enfin!... Je ne regrette ni ma colère de l’autre jour, ni ma chanson de tout à l’heure, ni mon compliment de ce soir: car je ne fais jamais, sache-le, que ce qui me plaît! et mes colères elles-mêmes me servent mieux que des réflexions! Adieu, romi, ton Dieu te garde, s’il me connaît!

Des paroles de la zingara, Livette n’avait guère entendu que le bruit, incisif et saccadé.

Mais la bohémienne qui s’éloignait, prit soin, quand elle fut près de disparaître à l’angle de la place, d’envoyer, du bout des doigts, au gardian, un baiser qui, à lui, parce qu’il voyait son sourire, devait sembler signe de moquerie, et à Livette d’amour partagé.

Renaud alors s’avoua à lui-même qu’il n’était pas venu chercher autre chose aux Saintes que ce compliment de la gitane,--une nouvelle approche de l’attirante créature!

Maintenant, il n’avait qu’à s’en retourner.... Il n’aurait pas voulu retrouver Livette tout de suite! Il préférait reprendre le large du désert, pour débrouiller ses idées, reconnaître en lui ses sentiments, calculer ses chances, et demeurer bien seul, en fin de compte, avec l’image de cette gitane, dont il s’éloignait cependant volontiers.... Ce n’est pas sans plaisir en effet qu’il allait, pour mieux penser à elle, se retrouver loin d’elle, dans ses chemins libres....

Avant de quitter la terrasse de l’église, Livette jeta un dernier coup d’œil sur l’étendue du pays camarguais. Ah! que cette immensité était vide! Les quelques maisons éparses qu’elle aurait pris plaisir à voir dans la plaine, étaient cachées par les bouquets de pins parasols qui les abritent. Rien d’humain ne répondit au cri de détresse de son pauvre cœur qui aurait voulu suivre au vol dans le désert le gardian ensorcelé, et il lui sembla que, du haut de la tour, il tournoyait, son cœur, jusqu’à terre, où il s’écrasait du coup, comme un oiseau tombé du nid.

Page 1