‹ Roi de CamargueChapitre 23 sur 27 · XXI

XXI

Ils galopaient. A chaque temps de galop, Renaud se sentait, par le bras de la fille, doucement pressé. Ils galopaient, Zinzara et Renaud, sur le cheval de Livette!

A quoi songeait-il, le gardian?

Fille ou femme? Il s’obstinait malgré lui, par orgueil d’homme, à vouloir qu’elle fût fille, bien que cela ne lui parût guère probable. Elles sont mûres si vite, ces femelles de païens!

Un souffle d’air passa. Il leur vint aux narines une senteur mâle de fleurs de tamaris. Il ralentit la marche de son cheval.

--Va, va! dit-elle, presse-toi! Plus tard nous causerons... chez nous, Romi, à l’abri des yeux.

Le cheval, de nouveau, s’élança.

Renaud sentait des fiertés, un orgueil confus et puissant d’être là, de fouler la plaine avec quatre pieds, de ne pas connaître d’obstacles, d’avoir à lui, tout près, cette femme,--et, là-bas, une autre!

L’une, pour lui, courait des périls, trahissait sa race. Et l’autre, si elle venait à l’apprendre, en pourrait mourir! Et, bien qu’il l’aimât, cette pensée lui donnait un mouvement, vite réprimé, de joie cruelle.... Heureusement, du reste, elle ne saurait rien.... Et il se grisait de vitesse et d’orgueil, homme et bête, follement lâché.

Magnifique était le ciel, piqueté de plus d’étoiles que les dunes n’ont de grains de sable et le désert de fleurs tremblotantes, accrochées aux ramilles des saladelles. La voie lactée était blanche comme le sel des camelles vu à travers le brouillard du matin. On eût dit qu’un grand voile de mariée traînait, déchiré, sur toute la plaine en rumeur d’amour.

D’innombrables petits colimaçons blancs surmontaient, comme des fleurettes, les tiges des frames, des enganes, et s’y balançaient.

Une brise très lente passait, soulevait, tout contre le bord des marais, un pli de vague, mince, faible, et cela faisait juste le bruit d’un baiser furtif, entre les roseaux qui étaient en fleurs.... Parfois une alouette, un flamant, endormi dans les sansouïres ou au bord de l’eau, parlait, en s’éveillant un tout petit peu, et c’était un gazouillis menu, de quoi faire entendre à sa femelle ou à son mâle qu’on est là, pas loin.

Juin n’est pas plus chaud. Des odeurs de rosiers, très lentes, très diffuses, venues de jardins lointains, passaient parfois en bouffées.... Là-bas, dans le parc du Château d’Avignon, l’arbre de Syrie jetait des poussières....

Renaud, après avoir longé la mer, remontait droit sur le nord-est, au delà de l’étang de la Dame.

Il allait au Grand-Pâtis. Les gens du Sambuc avaient des barques qu’il connaissait.

Ils passèrent, à un moment, près d’une manade. Des taureaux, à peine entrevus, de l’eau jusqu’aux jarrets, paissaient les roseaux en fleurs. Des cavales blanches s’enfuirent à leur approche, suivies fidèlement des étalons attentifs à ne pas les perdre. La sève de mai grésillait sourdement dans les frames et les enganes rigides, dans les sambucs et les tamaris. L’eau elle-même exhalait un arome salé plus vigoureux et plus chargé de désirs. Les lambrusques appelaient le mâle, qui leur arrivait dans l’haleine lourde du désert en sève....

De nouveau, Renaud s’arrêta, pris d’un vertige lent et très doux.

Le grand courant de l’air amoureux, qui les baignait de toutes parts, finalement le commandait.

--Descends, dit-il, descends vite! Le repos ici sera bon.

Mais elle, froidement, songea à l’ordre qu’elle avait donné.

--Où nous allons, dit-elle, il faut aller. Je ne descendrai que là. Il faut, dis-tu, passer le Rhône? Presse-toi donc!... Au galop! la gitane aime le cheval.

Elle ne voulait caresse de lui qu’au lieu désigné. Elle ne le subirait voluptueusement que mis par elle en péril de mort ou de douleur. Tout autre baiser serait triomphe pour lui, et c’est pour elle seule qu’elle se donnait. Elle voulait, au jeu des caresses, savoir que l’humidité de sa lèvre était du poison, que sa morsure amènerait une agonie ou une rage.

Fermement assise sur la croupe, tenant toujours du bras le gardian--sa proie--bien enlacé, ses jambes nues mollement pendantes dans les plis de sa jupe que soulevait le vent de la course, très fièrement cambrée, elle se laissait aller, souple, au bercement du galop; et sa face blafarde, sous la lueur du ciel nocturne, tout contre la nuque de l’homme,--qu’elle emmenait, en se faisant emporter par lui,--était souriante....

· · ·

Lorsque Hérodiade eut obtenu la tête de Jean, elle la prit par les cheveux, dans le plat d’or où elle reposait droite, le cou encerclé de sang, la souleva à la hauteur de son visage, et, après en avoir examiné, curieuse, les paupières closes aux longs cils, toute la pâleur diaphane, appuyant tout à coup sa bouche sur la bouche, elle chercha, de sa langue dardée, à pénétrer sous les lèvres jusqu’au froid des dents trop serrées, trouvant à ce baiser, infligé à l’ennemi mort, volupté plus savoureuse qu’aux caresses de l’inceste--qu’il lui avait reprochées.

De ses méfiances contre Zinzara, que restait-il à Renaud, pendant qu’elle souriait dans la nuit et que le souffle de ses lèvres courait sur la nuque du gardian? Il ne réfléchissait plus; il allait. Il retardait volontiers, puisqu’il y était forcé, l’heure appelée. Il ne songeait pas à la violence.... C’était sûr.... Il pouvait attendre. Pourtant, au milieu de ces déserts, tout chauds encore du jour, rafraîchis par la nuit, l’amour était commandé, mais il en trouvait l’attente meilleure que tout ce qu’il connaissait.... Et puis, elle pouvait lui échapper encore. Il ne fallait pas l’effaroucher. Là-bas, au gîte, il la garderait quelque temps. Et il allait, respirant ce désert salé, qui était à lui,--battant, des quatre pieds sans fer de son étalon, les sables et les eaux, qui étaient siens,--gagnant l’horizon, qui allait lui appartenir.

Une fois pourtant, au beau milieu d’un marais, son cheval ayant de l’eau par-dessus les jarrets, il l’arrêta encore.

--Qu’y a-t-il? dit-elle.

Renaud tourna la tête, et, se renversant en arrière, l’appela d’un bruit de lèvres.

--C’est quand je veux! dit Zinzara d’une voix riante.

Et sur ce mot, Blanchet bondissant, enlevé des quatre pieds, fit éclater autour d’eux dans l’eau un rejaillissement qui retomba sur leurs têtes, en lourde pluie.

Et, invisible pour Renaud, la gitane, derrière lui, souriait tout contre sa nuque, en repiquant dans ses cheveux la longue épingle dorée qu’elle venait d’enfoncer dans la croupe de la bête!

Tout à coup, devant eux, partit un cri de «Qui vive?» si inattendu, dans la solitude, que, de nouveau, Blanchet fit un bond.

--Qui vive? répéta la voix.

--Le Roi! répondit gaiement Renaud.

--Ah! c’est toi, Renaud? fut-il répondu.

C’étaient les douaniers; mais, pour qu’on ne connût point la gitane, Renaud, vite, passa au large.

Ils étaient près de la saline de Badon. Les tas de sels rectangulaires (les camelles) semblaient autant de maisons longues et basses, avec leur toiture aiguë. Dans sa blancheur de linceul, la saline avait l’air d’une petite ville géométrique endormie sous des neiges mortes. Ils arrivèrent au bord du grand Rhône.

Zinzara avait glissé à terre avant que Renaud eût arrêté son cheval.

Il descendit à son tour, donna la bride à la bohémienne. Elle tint Blanchet, qui buvait au fleuve.

--Un peu d’avoine à présent! dit Renaud.

Il prit un petit sac, posé et lié en travers de l’arçon, d’une fonte à l’autre, et à la demande de Zinzara il le vida dans sa robe tendue à deux mains.

Pauvre, pauvre Blanchet! il n’y avait plus là qu’une poignée de grain.

--Attends-moi, je vais querir le bateau.

Renaud disparut dans la nuit claire, derrière les aubes, les saules et les roseaux du bord, noyés d’une brume, pâles et comme flottants dans la nuit.

Zinzara n’entendait plus que le bruit de l’eau et le crenillement tendre de l’avoine sous les dents de Blanchet, qui, de sa longue lèvre, happait le grain au creux de la robe tendue.... Oh! si Livette avait pu voir cela!

--Me voici, viens! dit la voix de Renaud.

Il abordait, élevant les deux avirons.... Elle avança.

--Tiens ferme la bride.... Le cheval nous suivra.

Elle mit un pied dans la barque, se tint debout à l’arrière.... Blanchet suivit, dans le sillage.

Renaud connaissait le courant à cet endroit. Il le traversait en diagonale et il aborda de l’autre côté, plus de cent mètres plus bas.

Il attacha la barque au tronc d’un aube, visita les nœuds des sangles, et repartit.

Il fallait remonter, pour trouver, beaucoup plus haut, un passage sur le canal qui va d’Arles à Port-de-Bouc. Le canal passé:

--Nous approchons, dit-il.

Ils avaient marché près de cinq heures.

La joie lui venait d’être proche du but. L’impatience du dernier quart d’heure le prenait. Il avait la vision de la chose attendue. Il dit:

--C’est dans la gargate. Et il expliqua: Dans la gargate, on entre comme dans de l’eau épaisse. C’est de la boue. La cabane où nous serons est au milieu d’une de ces boues. Ah! là, crois-moi, gitane, nous serons bien gardés. Un homme y a vécu longtemps, autrefois; un conscrit qui voulait échapper au sort, et, plus tard, un forçat évadé, un homme du pays, qui savait. Personne, là, ne put le dénicher.... D’autres connaissent l’endroit, mais ne dis rien, j’ai mes ruses. Crois-moi, gitane, nous serons bien gardés, par la mort--cachée dans l’eau autour de nous!

· · ·

Ils étaient arrivés.

Renaud attacha son cheval à un saule, et ayant pris Zinzara par la main: «Suis-moi,» dit-il. La lune se levait. Du bout d’un bâton, il lui montra, à fleur d’eau, les têtes des pieux, tout noirs parmi les tiges d’ajoncs, de roseaux, et les feuilles larges étalées des nénufars.

--Mets ton pied, dit-il, toujours à gauche des pieux, ils indiquent le bord droit du sentier solide qui est sous l’eau.

Renaud s’était déchaussé. Elle, soulevant ses jupes, marchait jambes nues. Il lui tenait la main. Ils allèrent ainsi quelque temps. Elle était curieuse de cet endroit. Il lui plaisait.

L’eau remuait un peu çà et là. Elle s’arrêta la regardant.

--Les tortues, dit-il. Et il ajouta:--Voici la cabane.

La cabane était là, au milieu du marécage, établie sur pilotis, comme le sentier qui y conduisait. Des roseaux, quelques tamaris, l’enserraient, la rendaient invisible, presque de toutes parts. Sur le toit gris cendré, fait de siagnes, et en forme de meule, luisait, aux rayons de la lune, la petite croix inclinée en arrière, comme renversée par le vent.

La cabane tournait le dos au mistral. Ils entrèrent. Une allumette brilla. Renaud tira de son bissac une chandelle. La clarté dansa sur les murs.

Les murs bas étaient en «tape», saisis dans une lourde charpente. Le sol était recouvert d’un lit de roseaux. Une toile de protection contre les mouïssales retombait devant la porte. Une table fixe attenait au mur de droite, à la tête du lit; c’était une pierre plate portée sur quatre madriers trapus fichés en terre.

Renaud, sur la pierre, colla sa chandelle. La tzigane, assise déjà sur ce lit sauvage, le regardait faire, d’un air farouche. Voilà qu’elle se trouvait un peu trop chez lui, trop en son pouvoir.

La cabane était pareille à toutes celles du pays. Les fleurs des roseaux pendaient du plafond en panaches d’argent flexible.

Les grosses traverses du plafond étaient reliées entre elles par des chevilles dont le gros bout faisait saillie, et auxquelles étaient encore appendus quelques menues ficelles, des lambeaux de hardes hors d’usage. Il y avait un foyer dans un coin, fait de grosses pierres rapprochées, et, au-dessus du foyer, dans le toit, un trou pour la fumée.

A l’une des chevilles Renaud suspendit son bissac.

--Maintenant, attends-moi, dit-il avec un gros rire, je vais m’occuper de mon cheval.

Elle fut étonnée, mais, l’ayant regardé... elle ne songea plus qu’à Rampal!

Il sortit, rejoignit Blanchet, lui ôta la selle qu’il posa à terre et, le montant à cru, il le conduisit au galop à quelque distance de là, dans un pâtis où il le laissa, après l’avoir entravé.

Un quart d’heure après, Renaud, sa selle sur les épaules, regagnait la cabane où l’attendait Zinzara. Mais, à mesure qu’il avançait sur le sentier solide, ruban noir, perdu sous une mince nappe d’eau, il déplaçait les pieux qui marquaient l’un des bords du passage, et de droite les portait à gauche,--en sorte que si ce gueux de Rampal, le seul qui pût songer à le poursuivre dans cette cachette, voulait y venir, pour sûr il n’irait pas loin, et devrait demeurer là, enlisé au moins jusqu’au cou.

Quand il eut déplacé les vingt premiers piquets, les seuls qui, de la berge, pouvaient être visibles, Renaud se redressa et marcha vivement vers la cabane. Son cœur à ce moment était sombre, et plus vaseux, plus plein de bêtes obscures que l’eau du marais qui,--luisant sous la lune,--était noir en dessous.

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