‹ Roi de CamargueChapitre 24 sur 27 · XXII

XXII

Dans la cage étroite, dont la toiture de siagnes, avec son arête de tuiles roses, luisait au milieu des paluns, sous la lune, les deux bêtes de même espèce, Zinzara et Renaud, étaient enfermées ensemble.

--J’ai faim, dit-elle d’un ton hostile.

Du bissac, il tira une boîte de fer-blanc, dont il souleva le couvercle à poignée; il avait là du «vivre»; il coupa le pain, déboucha la bouteille.

Elle mangeait, silencieuse, l’air toujours farouche. Il la servait, mordant aussi dans le pain très sec; accolant la bouteille plate et bombée, pleine d’un fort vin de lambrusque.

Quand ils eurent mangé, il lui tendit une gourde, petite; de l’eau-de-vie. Elle en but, joyeusement, et bientôt ses yeux étincelèrent. Il la regardait, prêt à l’étreindre. Elle lui répondait d’un regard si moqueur, si obscur, qu’il hésitait, attendant il ne savait quoi, las d’ailleurs, et sentant se brouiller en lui ses idées.

Il la vit alors prendre son tambour de basque, qu’elle portait attaché, sous sa cotte, par une cordelette à sa ceinture; elle se mit à en jouer. Elle était assise. Elle frappait des coups réguliers, monotones, sur la peau vibrante, et, à chaque coup, les amulettes, qui pendaient autour du tambourin, s’entre-choquaient.

Puis, lentement, elle se mit à chanter des mots bizarres en continuant à frapper le tambourin. Et cela, à la longue, charmait le gardian qui la regardait, immobile, fasciné comme un lézard qui écoute la cigale, l’été, au soleil.

Cela dura une heure. Il la regardait ravi, fier, ne songeant plus à rien, à rien d’autre, et il sentait dans sa poitrine, à chaque coup du tambourin, son cœur sauter et vibrer.

Mais on eût dit qu’elle s’entourait d’un cercle qu’il ne pouvait dépasser.--Il attendait que ce cercle fût rompu. Il était là comme un de ces grands chiens de taureaux, si hardis contre les coups de corne, et qui, docilement assis, regardent le repas du maître, puis, attendent une miette, esclaves du roi, de leur Dieu qui est l’homme.

Elle lui faisait maintenant l’effet d’une vraie reine, d’une reine des contes de fée, avec ses attitudes étudiées qu’accompagnait cette musique monotone, scandée par le bruit des sequins qui frémissaient autour de sa couronne de cuivre, sur son front fauve et sur le noir mat de ses cheveux.

Tout à coup elle posa son tambourin à terre. Il fit vers elle un mouvement. Elle le retint d’un regard dur, et, arrachant le foulard qui couvrait ses épaules, elle apparut en corsage bariolé, riche; et il vit sur sa poitrine des colliers de pièces d’or,--sa fortune d’Orientale.

--Attends mon heure, dit-elle. Laisse-moi en paix un moment.

Elle couvrit sa tête de l’ample foulard qu’elle avait retiré, et demeura cachée sous ce voile un instant. Renaud entendait un murmure, des mots barbares, mormô, gorgô, des mots de sorcière, sans doute....

Quand elle rejeta son voile, elle riait.

Quelle vision avait-elle évoquée, la magicienne? Qu’avait-elle appris, la voyante?

--Ce sera mieux que je n’espérais!... dit-elle. A présent, regarde!

Elle se leva, et au seul bruit des médailles de son diadème et des pièces d’or de son collier qu’agitait sa danse lente, dansée sur place, elle ôtait, un à un, tous ses vêtements.

Aux lueurs vacillantes de la chandelle, dont parfois un souffle du dehors inclinait la flamme, Renaud regardait cette apparition connue lui réapparaître.

La Zinzara ondulait, dégrafait l’une après l’autre sa veste, ses jupes,--les ôtait avec des flexions, des grâces, des bras recourbés au-dessus de sa tête ou abaissés jusqu’à ses chevilles.... Et maintenant on eût dit une statue de bronze, luisante, dans cette demi-obscurité. Renaud la connaissait bien, cette forme, pour l’avoir vue un jour au grand soleil, et si souvent, depuis, revue en pensée....

Sur les seins bombés, tintait le collier; aux chevilles plusieurs grands anneaux; sur le front, la couronne d’où pendaient des médailles.

Elle se tordait, souple, avec des miroitements sur sa peau brune.

--Tu vois, Zinzara se donne, lui dit-elle, on ne la prend pas, romi. La fille sauvage n’est qu’à elle. Et maintenant encore, je pourrais, s’il me plaisait, te clouer où te voilà, pour toujours!

Elle jeta à terre, sur ses hardes, un stylet serpentin, qui tout à coup avait lui dans sa main.

Viens! dit-elle.

· · ·

... Ils étaient étendus, côte à côte, au fond de cette tanière, sur les roseaux qui craquaient.

En ce moment, il la regardait au fond des yeux, et il voyait, tout au fond, les choses vagues dont il avait été, plusieurs fois déjà, épouvanté en son cœur. L’arrière-pensée de la gitane, obscure à elle-même, s’agitait dans le dessous de son regard, et, sans se laisser deviner, se laissait sentir.

Son sourire, qui, à l’ordinaire, n’était visible que dans un coin de sa bouche, s’était répandu, plus insaisissable, sur tout son visage. Une moquerie triomphante y rayonnait, l’embellissant encore. Plus mystérieuse elle apparaissait et plus elle était désirable. Si Renaud eût connu les bêtes de pierre sculptées qui dorment au désert d’Égypte, il en eût retrouvé l’expression, que nul mot n’explique, sur ce visage bien vivant qui le regardait, l’appelait.

Et voilà qu’une haine, déjà éprouvée pour ce regard, pour ce visage, lui revint impérieuse, rapide; l’envie irrésistible de prendre au cou cette femme et de serrer, avec ses mains dures, solides.

Cela encore était de l’amour, car autrement l’idée de se séparer brusquement de la sorcière, de la fuir, cette idée-là lui serait venue, au moins une fois, et elle ne lui vint pas. Il sentait bien au contraire qu’il ne la possèderait vraiment qu’avec des violences pareilles. Est-ce que pour les aigues, les morsures ne sont pas des caresses?--Elle vit, dans son regard, passer cette fureur, et se mit à rire.

De nouveau elle reconnaissait distinctement, avec joie, la bête semblable à elle qu’elle éveillait en lui. Et elle l’éveillait pour se prouver sa puissance à la dompter, d’un regard.

--Oh! tu peux! dit-elle, souriante.

Il eut, à ce mot, une conscience rapide de ce qu’elle était dans sa destinée: le mal définitif, la perte du bonheur vrai, de tout repos, l’amour faux,--le plus fort.

Leurs haines amoureuses se croisaient dans leurs regards comme des lames de couteau.

Il la saisit au cou, il fut tout près de serrer réellement; il crut qu’il l’étoufferait.--«Va, va!» dit-elle, d’une voix soupirée: mais, brusquement, ayant senti la pesée de la main qui, tout de bon, la serrait à la gorge, elle eut un sursaut vers lui et, avec un rire étranglé, heurtant sa bouche à celle du gardian, elle le mordit aux lèvres.... Ils entendirent sonner leurs dents.... Il poussa un cri aussitôt étouffé, fondu, car, à peine s’étaient-elles touchées, les deux bouches, irritées, s’étaient amollies....

Elle le regarda longtemps, cherchant toujours ses yeux. Elle les vit, plus d’une fois, se troubler, se voiler, mourir, et, alors, heureuse de sentir tout faible, par elle, ce taureau, elle riait en silence, mais jamais aucun trouble n’éteignait son regard à elle.... Tout à coup, lui, enfin calmé, à un soupir plus profond qu’elle fit, regarda, attentif, la créature sauvage enfin vaincue sous lui. Une pâleur de l’autre monde était répandue sous le brun de sa face aux traits distendus. Elle ne souriait plus. Le pli qui soulevait à l’ordinaire un coin de ses lèvres et leur donnait un air de moquerie, s’était effacé. Les deux coins de la bouche au contraire tombant un peu, semblaient exprimer la tristesse. On eût dit, en vérité, un autre être. Il n’y avait plus trace d’expression vivante sur son visage. Elle ne s’appartenait plus. Un tournoiement de vertige avait emporté, en arrière, sa pensée perdue. Elle n’était plus qu’une noyée à la dérive. Quelque chose d’éternel comme la mort avait été plus fort qu’elle.

Comme du fond d’un de ces rêves qui, en une seconde, ont ouvert l’infini, elle revint à elle avec étonnement.

La charmeuse de serpents eut le sentiment d’une défaite assez nouvelle pour elle, elle éprouva une honte bizarre, le regret orgueilleux de s’être oubliée, comme jamais.... Et puis, allait-il, sans même s’être douté du piège qu’elle lui avait tendu, emporter tranquillement la joie d’amour qui avait été l’appât du piège? Elle se serait, alors, trahie elle-même!... Elle serait donc la vaincue de son amant détesté! de ce fiancé de Livette!....--La seule pensée lui en fut intolérable.... Et, rageuse, humiliée, étendant un bras, elle chercha, sans rien dire, de sa main tâtonnante, dans les replis de ses hardes entassées tout proche, le stylet qu’elle y avait tout à l’heure insolemment jeté.

Renaud ne comprit qu’une chose: la bête redevenait maligne! Et, saisissant les deux poignets de la sorcière, clouant au sol ses deux bras en croix, à son tour il se mit à rire.

Sa rage folle s’agitait en elle. Elle se tordit; tâcha de mordre, et ne put pas. Elle se sentait déchue, livrée décidément à plus fort qu’elle. Sans la comprendre, il la sentait dangereuse et la maîtrisait. Il la tenait donc, le chrétien! C’était trop. Elle sentit des larmes, prêtes à jaillir, lui crever les deux yeux, mais elle se résista. Un peu d’écume parut au coin de ses lèvres....

--Chien! dit-elle.

Et lui, alors, dont elle voyait la face au-dessus de la sienne, se courbant, vite relevé, effleura ses lèvres.... Et il eut l’impression que la main, crispée sur le stylet, s’était détendue....

A ce moment, au dehors, une plainte de loin arriva, déchira l’air au-dessus de la cabane, et trop brusquement se perdit, avant de se faire lointaine, comme si l’oiseau qui jetait dans l’espace cet appel de détresse se fût posé tout proche dans les roseaux, en se taisant aussitôt.

Le visage de Renaud quitta celui de la gitane.

--Qu’est cela? dit-il. Et elle, immobile:--Un courlis qui passe!--Le courlis passe l’hiver.

Renaud, debout, était pâle.

--Roi, disait-elle, aimes-tu ta reine? Regarde-la donc!

Et couchée sur le dos, elle se mit, en riant, à faire ondoyer et miroiter son corps de couleuvre, au son rythmé de son tambour de basque, qu’elle élevait au-dessus de sa tête....

Les éclats de rire, dont elle scandait sa musique barbare, découvraient jusqu’au fond toute sa mâchoire blanche.

--Reviens là, dit-elle. As-tu peur?

Il eut honte et regagna, sur le lit de paille, sa place de molosse dompté, amoureux d’une louve.

Le jeune homme, en cette seule nuit, éprouva toute sa jeunesse, goûta plus de vie, épuisa plus de rêves que bien des rois véritables.

La joie d’amour n’est pas meilleure aux princes qu’au charbonnier.

· · ·

Le jour se fit. Des bandes violettes qui étaient sur l’horizon, se firent roses, jaunes.... Une fraîcheur de réveil courut comme un frisson sur tout le désert de sable et d’eau, entra dans la cabane, éteignit un reste de lumière sur la table de pierre.

Un coq lointain appela l’aurore.

Renaud voulut sortir alors, pour aller voir son cheval. Et puis, le bissac était vide.

--Au mas d’Icard, dit-il, je trouverai ce qu’il faut.

--Et crois-tu, lui dit-elle, que je veuille ici passer tout le jour comme une oie captive?...

--Est-ce donc fini, dit-il? et vas-tu partir ainsi?

--Revenir peut être une joie, dit-elle, demeurer n’est jamais qu’ennui.

Elle fredonna en langue bohême:

Dieu n’a pas bridé ta cavale, Romichâl!

--Allons, si tu veux, reprit-elle, courir ensemble jusqu’au soir.... Ma maison à moi a des ailes.

--Soit, dit Renaud. Repasse donc la première sur la terre ferme. Nous irons ensemble prendre mon cheval. Le jour sera beau.

--... Et bon! sois-en bien sûr! dit-elle de sa voix saccadée, sa voix qui semblait d’une autre.

Il l’accompagna, pour lui indiquer la route sûre, jusqu’au premier des piquets qu’il avait déplacés, et quand il la vit, soixante pas plus loin, toucher le bord du marais, il se baissa et commença, en allant vers la terre ferme, de remettre un à un les piquets en place.

Quand il arriva au dernier, il se releva dans un sursaut, tout debout, les yeux hagards.

· · ·

La tête de Livette, renversée, la face vers le ciel, les yeux clos, la bouche ouverte, des herbes emmêlées sur ses cheveux défaits, semblait dormir, dans un mauvais rêve, au milieu des nénufars. Il voyait aussi hors de l’eau les deux petites mains crispées, accrochées à des roseaux.

Un moment changé en statue, Renaud se réveilla et, courbé sur Livette, il la prit, à plein bras, sous les aisselles. Tout le pauvre corps, enfoncé dans le limon visqueux et noir, en sortit, lentement arraché, comme la tige molle d’un lis d’eau.

Quand il eut entre ses bras ce pauvre corps tout flexible, glacé, mort peut-être, la pauvre fillette aimée, dont les jupes entortillées dans un réseau d’herbes longues, serraient les jambes ballantes, Renaud tout à coup poussa un hurlement de bête enragée, et, courant aussi vite qu’il le pouvait, il alla comme un fou au mas le plus proche.

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