III
Jacques Renaud, le fiancé de Livette, était, dans cet étrange pays camarguais, «gardian» de taureaux et de chevaux, sur le domaine du Château d’Avignon.
Les «manades», ou troupeaux de Camargue, vivent en liberté, taureaux et cavales, dans la vaste lande, sautant les fossés, pataugeant dans les marais, mâchant les herbes amères, buvant au Rhône, galopant, bondissant, se vautrant, hennissant et meuglant vers le soleil ou vers les mirages, secouant à grands coups de queue les nuées de «mouïssales» attachées à leurs flancs, puis se couchant par groupes au bord des marais, les genoux repliés sous les lourds poitrails, las et somnolents, leurs yeux pleins de rêve vaguement fixés sur les horizons.
Les gardians, à cheval, les laissent libres, mais surveillent leur liberté; puis, selon les jours et les pâturages, courent aux manades, les maintiennent, les rassemblent, les dirigent.
De loin, ils apparaissent parfois, immobiles sur leurs chevaux blancs, la pique appuyée à l’étrier fermé, bien droits sur la selle à la «gardiane», comme des chevaliers du moyen âge qui attendent, pour entrer dans la lice, la sonnerie du héraut.
Le cheval camarguais, à forte croupe, puissant d’encolure, la tête un peu lourde, mais bon coursier, descend des cavales sarrasines et du palefroi des croisés. Il a conservé un harnachement ancien. De gros étriers fermés battent ses flancs; la courroie large de la martingale passe, sur son poitrail, dans un morceau de cuir en forme de cœur, et la selle est un fauteuil où le cavalier s’encastre entre deux solides cloisons, celle de devant aussi haute que le dossier.
A de certains jours, si les nouveaux pâturages sont sur l’autre rive du Rhône, les gardians poussent les manades vers le fleuve. Arrivées au bord, on les presse, on les précipite. Le fleuve roule ses eaux couleur de terre en bouillonnant. Les bêtes hésitent. Quelques-unes penchant leur tête avec lenteur, boivent, sans savoir ce qu’on leur demande. D’autres, «au ramage» de l’eau, s’animent tout à coup, tendent le col, aspirent l’air bruyamment, puis meuglent et hennissent. Un cheval, que fouette un gardian, se défend, rue, puis se cabre et retombe dans l’eau, qui rejaillit sous le poids de tout son ventre... mais il s’est élancé, il nage et tout suit. Mufles et naseaux, crinières et cornes, s’agitent sur le fleuve grouillant de têtes. Tous soufflent l’écume, l’air et l’eau. Plus d’un, mis en gaîté, mord une croupe voisine. Des pieds se lèvent sur des dos qui les secouent d’une torsion brusque et les rejettent dans les vagues. Parfois, une bête affolée, étourdie de quelque ruade, veut retourner à la rive, et, chassée à nouveau par les gardians, perd la tête, suit le courant, vogue à la mer, se sent faiblir, boit, lutte, tournoie sur elle-même, plonge et boit encore, chavire enfin comme une barque, et disparaît.
Enfin, le gros du troupeau a gagné la rive opposée, se secoue au soleil, s’ébroue de joie et bondit. Les queues fouettent les flancs et les croupes. De jeunes chevaux que le bain affole, détalent et, côte à côte, s’enfuient vers l’horizon, se mordant, l’un l’autre, les longs crins de leur crinière envolée.
Alors, c’est le tour des «gardians». Les uns s’élancent à cheval dans le fleuve. D’autres, au milieu de l’arrière-garde de la manade, dirigent, à l’aviron, une barque plate qu’un coup de pied démonterait, et leurs chevaux, tenus par la bride, suivent le sillage en nageant.
En d’autres temps, les «gardians» conduisent aux ferrades de la Camargue, des plaines de Meyran ou d’Arles, d’Avignon, de Nîmes, d’Aigues-Mortes, les taureaux destinés aux jeux.
Ces taureaux quelquefois voyagent captifs dans une sorte de haute clôture sans plancher établie sur des roues, traînée par des chevaux, et dans laquelle ils marchent, heurtant des cornes le mur de bois qui résonne.
Le plus souvent, les taureaux vont aux jeux, libres, sous la surveillance des gardians à cheval, la pique au poing.
Ces voyages ont lieu la nuit. On traverse les bourgs où les gens se mettent aux fenêtres. Les jeunes hommes attendent «les bœufs», essayant de les faire échapper hors du cercle des gardians qui s’irritent, grondent et frappent, et ce jeu s’appelle l’abrivade. En Arles, si l’arrivée des taureaux a lieu en plein jour, les gardians ont fort à faire, car tous les jeunes hommes de la ville s’acharnent à rompre la ligne des cavaliers, pour faire échapper un taureau, plusieurs, s’il est possible, qu’on lance à travers la ville. La ville se défend. Des chariots renversés barricadent l’entrée des rues. Des boutiques se ferment. Le taureau, fou, bondit çà et là, rêve aux carrefours, se décide à prendre une direction, se rue sur un passant, le renverse, et choisit le plus souvent la boutique d’un marchand de faïences et de verroteries pour s’y ébattre aux cris d’une populace ameutée.
Les gardians sont une race libre, intrépide, sauvage, un peu dédaigneuse des villes, amoureuse de son désert.
Un gardian vit au soleil, à la pluie, au vent terral, au vent de mer.
Un gardian sait donner des coups et en recevoir; il poursuit un taureau au galop, et, d’un coup de lance poussé sur la croupe, en prenant bien son temps, il le «tombe» à coup sûr.
Il sait courir derrière un taureau fou qui gagne le large.... Son cheval bien dressé mord à la croupe la bête en rage qui se retourne.... Le gardian, la lance en arrêt, pique au naseau le taureau qui se précipite; et il l’arrête.
On a vu un gardian à pied, seul, poursuivi par une vache «qui a le veau» et qui, furieuse, semble inévitable,--se retourner, et,--le bras tendu, comme s’il tenait la pique,--présenter à l’animal trois doigts écartés, figurant les trois pointes du trident.... Devant l’homme immobile, la vaquette saisie de peur a reculé, en labourant du pied la terre, tête baissée, corne prête; puis, dès qu’elle s’est jugée hors de l’atteinte de l’homme, elle s’est enfuie.
Une manœuvre fréquente du gardian en belle humeur est celle-ci: le taureau poursuivi, il le dépasse au galop, de vingt, de trente mètres, s’arrête court, saute à bas de son cheval; le taureau surpris vient sur l’homme; l’homme a mis un genou en terre. Le taureau est là, courant, la corne basse.... Trois appels frappés dans la main: le taureau s’est arrêté!... Son souffle chaud court sur le visage du dompteur qui déjà l’a saisi, à pleins poings, par les cornes. L’homme, debout aussitôt, s’efforce de renverser l’animal à droite. Le taureau qui lui résiste se renverse en sens contraire. Les deux efforts se contrarient un moment, se balancent, égaux, incertains, puis brusquement, l’homme cède, et l’animal, poussé à l’improviste dans le sens même de sa résistance, tombe sur le flanc.... L’adresse s’est aidée de toutes les forces de la brute, pour vaincre.
C’est ainsi qu’on opère dans les ferrades, où il s’agit de marquer au fer rouge les bouvillons.
Pour un gardian, prendre aux naseaux les poulins, les monter à cru; rouler avec son cheval au fond du fossé d’où l’on ressort bien assis en selle; dompter les étalons par la fatigue, et, si l’on est démonté, panser tranquillement sa chair, ouverte par quelque ruade, comme fait un bouchonnier pour une simple entaille de couperet, tout cela n’est que jeux d’enfant.
Un gardian, pris entre deux cornes (heureusement assez écartées), lancé en l’air, et retombant à terre, n’a, quand il se relève, qu’un souci, assez surprenant pour n’être pas ridicule: remonter sa culotte et renouer sa taïole.
Race particulière, dure, brutale, qui apparaîtrait héroïque (comme la race corse), si elle avait à employer à de grandes choses ses grandes qualités.