IV
Jacques Renaud, le fiancé de Livette, était donc un des plus braves gardians de la Camargue.
Il savait, comme pas un, poursuivre, prendre et dompter un cheval sauvage, attaquer un taureau rebelle et s’en rendre maître; il était le Roi de la lande.
Pour les réjouissances publiques, on l’appelait à Nîmes, à Arles, lorsqu’on voulait, dans les arènes, une course vraiment belle. Et si souvent il avait fait dire dans toutes les arènes provençales: «Oh! celui-là, c’est le roi!» que le surnom lui en était resté. Et lui-même avait donné à son plus fier étalon le nom de Leprince.
Tous les tours d’adresse et de force que d’autres faisaient, il les faisait mieux.
Avec cela, il était beau, pas trop grand ni petit, la tête fine, à peau bistrée et mate, les cheveux en broussaille, noirs, courts, tordus sur eux-mêmes, la moustache bien peinte, du même noir du diable que les cheveux, et la barbe toujours rasée, car, dans les sacs de cuir attachés à l’arçon de sa selle, il avait toujours, ce sauvage, un couteau affilé en rasoir, une pierre pour l’aiguiser, et un petit miroir rond dans un étui de peau de mouton.
Et lorsque, sa forte jambe bien prise dans la botte pesante, ses pieds dans les étriers fermés, bien droit sur la selle à haut dossier, la longue pique appuyée à la botte, il se dressait, immobile, grandi par l’effet de réfraction du désert, au milieu de son peuple de cavales et de taures sauvages, oui, vraiment, sous le chapeau rond dont les bords étroits le couronnaient de paille dorée et luisante, il avait l’air d’un roi bizarre et barbare, le gardian!
Et ce n’est cependant pas un jour de ferrade et pour ses hauts faits de dompteur que la douce blondinette s’était mise à l’aimer.
D’abord, elle était habituée à en voir beaucoup, de ces pasteurs; et puis, fille de riche intendant, elle eût été plutôt prête à les mépriser un peu, comme valets de troupeaux. Son père, et sa grand’mère même, n’avaient pas consenti tout de suite à la promettre à Renaud qui, lui, était pauvre et n’avait plus aucuns parents; mais Livette était fille unique, et tant avait pleuré et prié la mignonne, qu’à la fin ils avaient dit: oui.
Et voici comme le gardian Renaud, qui avait l’habitude d’être recherché des belles filles, avait pris dans sa main lourde le petit cœur tremblant de Livette.
C’était un matin où il faisait, pour son cheval qui, la veille en se baignant au Rhône, avait perdu le sien, un autre «séden».
C’est un licol, le séden de Camargue, mais un licol tressé en poils de cavales, l’usage étant de laisser toujours aux étalons crinières et queues longues et vierges, en signe de force et de fierté. Le séden, le plus souvent, est blanc et noir. C’est après tout une longue corde qu’on enroule sur elle-même en paquet pour la suspendre au cou du cheval et qui, licol la plupart du temps, lasso quelquefois, peut servir, selon l’occasion, à bien des usages.
Seulement le séden, chose essentiellement camarguaise, ne doit pas sortir du pays. Il en sort plus d’un, à coup sûr, mais c’est par la méprisable vénalité de tels ou tels gardians qui se moquent des vieilles coutumes, bonnes pour les gens d’autrefois.
Donc, Renaud faisait un «séden». C’était devant une des fermes dépendantes du Château d’Avignon, maisonnette basse et longue, logis à gardian plutôt que ferme, perdue dans la lande, si écrasée qu’elle avait l’air de vouloir ne pas être vue, comme un animal qui se tapit.
On était en octobre. Les alouettes chantaient. A cheval sur Blanquet (ou Blanchet), son favori, la petite, d’après l’ordre de son père, arrivait chercher Renaud et, de bien loin, elle l’aperçut qui, marchant à reculons, faisait le cordier. Dans une toile attachée autour de ses reins et gonflée devant lui, comme un tablier retroussé en grande poche, il prenait à pincées les touffes de poil blanches, puis noires, qu’il entre-mêlait, et qui se tordaient en une corde à vue d’œil toujours plus allongée. Un enfant tournait l’épaisse roue de bois, creuse, d’où partait le séden déjà long, et Renaud,--au rythme de la roue, qui à chaque tour frappait, ne sais comme, un coup sourd,--chantait une chanson qui vers Livette arrivait, portée par une petite brise, comme un appel doux et fort de l’amour qu’elle ignorait encore.
N’use pas sur les routes Tes souliers: Descends plutôt le Rhône En bateau.
Laisse Lyon, Valence, De côté; Salue-les de la tête Sous les ponts.
Il avait une belle voix, unie et souple, puissante sans effort, étendue.
Avignon est la reine... Passe encor: Tu ne verras qu’en Arles Tes amours...
La plaine est belle et grande, Compagnon... Prends tes amours en croupe, En avant!
Livette avait arrêté son cheval, pour mieux entendre. C’était le matin. Il y avait dans la lumière cette jeunesse du jour qui fait bondir l’espérance dans les cœurs de seize ans, et qui met une espérance encore au cœur des vieux.
Vague espoir qui n’est que le désir d’aimer et dont la perte, pire que la mort, rend consolante l’idée de mourir!
Prends tes amours en croupe... En avant!
répéta le chanteur, et la petite, d’un mouvement vers la chanson qui l’appelait, lança, sans le vouloir, son cheval.
--Tiens! dit Renaud qui s’arrêta de travailler, tiens, demoiselette! vous voilà de bon matin!... avec un cheval blanc qui sera tout rouge bientôt!
--Oui, dit-elle en riant, d’œstres et de mouïssales, il y en a beaucoup! et même trop, ma foi de Dieu!
--Vous en êtes couverte, demoiselette, comme un rayon de miel est couvert d’abeilles, ou comme une touffe de genêt fleuri!... Mais qui vous amène?
--J’arrive de la part du père. Il faut avec moi vous en venir tout de suite.
--...C’est que mon cheval, tout à l’heure, le camarade Rampal me l’a demandé pour aller jusqu’aux Saintes. Ils sont partis l’un sur l’autre.
--Prenez-donc le mien, dit Livette.
--Et vous, demoiselette?
Elle eut honte de l’étourderie et devint toute rouge.
--Moi? dit-elle,--et la chanson lui sonnait au cœur:
Prends tes amours en croupe, En avant!
--A moins, dit-il, riant à son tour, qu’il ne vous plaise me prendre en croupe!
--On en parlerait longtemps dans toute notre Camargue, dit-elle de sa voix mêlée de rire.... Un gardian comme vous, le terrible parmi les cavaliers, en croupe comme une fillette? Non, non, sans honte, ce sera ma place. Nous ôterons ma selle, que vous me rapporterez demain.
--Fort heureusement, dit Renaud, Rampal m’a laissé la mienne, que je ne prête jamais.
Livette sauta à bas de son cheval; et, au vent de sa jupe, un essaim de grosses mouches, d’énormes moustiques, s’envola, bruissant autour d’elle. La croupe très blanche de Blanchet parut alors comme recouverte d’une résille de soie pourpre, tant les filets de sang s’y entre-croisaient, nombreux. Un instant après, œstres et mouïssales, s’abattant de nouveau sur la croupe toute sanglante, la tachetèrent d’une myriade de points noirs, mais Blanchet, ombrageux pourtant, était habitué à cette peine-là.
Livette l’attacha à un des anneaux du mur, et, assise sur le banc de pierre, attendit que Renaud eût achevé le séden.
La roue tournait, frappant, à chaque tour son coup sourd, très régulier.
--C’est une jolie chanson, Renaud, dit Livette tout d’un coup, répondant à ses pensées avant de l’avoir voulu; c’est une jolie chanson que vous chantiez tout à l’heure!
--Je l’ai apprise, dit Renaud, d’un batelier, ami de mon père, avec lequel j’ai remonté le Rhône jusqu’à Lyon--et l’ai ensuite redescendu....
--Et c’est beau, tout ce pays jusque là-bas? fit-elle.
--Oui, dit-il, c’est beau!
Et il n’ajouta rien.
--Vous n’avez pas l’air, Renaud, de penser ce que vous dites. Vous n’avez donc pas aimé cette ville de Lyon, dont on parle?
Il y eut un assez long silence. On n’entendait que le rythme monotone de la roue.
--Pas de soleil! dit Renaud brusquement.... C’est une ville dans un nuage froid!--Il ajouta: Le Rhône n’est beau que lorsqu’on le redescend.
Livette le regarda, et ses yeux, très grands ouverts, voulaient dire: «Pourquoi cela?»
Il répondit à son regard:
--Quand un des nôtres va vers là-bas, comprenez-vous, demoiselette, il quitte tout pour n’arriver nulle part, et ne demande, au bout du chemin, qu’à repartir pour le retour!...--Quand il vient de là-bas vers ici, au contraire, il ne quitte rien du tout et il sait qu’au bout de la route, il sera le bien arrivé!... Devant la mer, voyez-vous demoiselle, il faut bien que, de force, le meilleur cheval s’arrête,--et c’est là seulement que je veux bien, moi, consentir à ne pas aller plus loin.... Où la mer n’est pas, tout le chemin reste toujours à faire....--Assez, petit! ajouta-t-il en élevant la voix.
La roue s’arrêta. Il examina le séden. La corde, bien régulièrement noire et blanche, était achevée.
--C’est de bon ouvrage, voyez, dit-il, demoiselle.
Il se pencha, tout contre elle, pour regarder un point de la corde qui lui semblait un défaut; il se pencha, et une boucle de ses courts cheveux noirs toucha imperceptiblement les cheveux fous, presque pas visibles, qui faisaient comme un léger nuage doré au-dessus du front de Livette.... Et alors, il leur sembla à tous deux--si jeunes!--que leurs cheveux s’enflammaient, grésillaient tout bas comme une herbe fine qui prendrait feu, l’été, au soleil.... Ah! sainte jeunesse!
Alors, pour la première fois, Renaud songea à la fille. Jusque-là, il n’avait jamais vu en Livette que la «demoiselette».... Ils restaient inclinés tous deux, elle sur la corde qu’elle paraissait examiner attentivement; lui, sur les cheveux de Livette. Livette avait la «coiffure du matin», faite d’un petit mouchoir blanc qui enserre le chignon, et qu’on noue de telle façon que les deux bouts, formant oreillettes, se relèvent, creux et pointus, au sommet de la tête. Lorsqu’elles sont en grande toilette, les Camarguaises entourent le haut chignon, pris dans une fine coiffe blanche, d’un large velours, presque toujours noir, dont les longs bouts retombent inégalement derrière la tête, un peu sur le côté.
Il regardait donc, Renaud, les cheveux de Livette, blonds, clairs, mêlés de deux ou trois floques d’un or plus sombre--bien noués sur la tête, ondulés en petites vagues sur les tempes, très coquettement soignés, mais si jeunes qu’il s’en échappait à toute force quelques-uns, de tous les côtés, assez pour faire au-dessus de sa tête ce léger brouillard de lumière.
Il regardait la nuque jolie, ronde, où poussait cette chevelure comme une herbe ardente si frêle, si fine! et si longue et si vivace! Et la tentation d’y mettre ses lèvres l’attirait comme l’eau attire, après un jour de marche, dans une colline pierreuse, sans eau, le cheval de Camargue habitué aux pâturages mouillés.
Elle se sentit trop regardée.
--Partons! fit-elle tout d’un coup. Mon père a commandé que vous veniez au plus vite.
Renaud crut qu’il se réveillait d’un sommeil long, et d’un rêve. Il eut un sursaut. Sans une parole, il alla à Blanchet, lui ôta la selle de femme qu’il enferma dans la maison, lui mit la sienne, et sauta sur la bête que les moustiques à la fin impatientaient.
En croupe, d’un bond, aidée par la main vigoureuse du gardian, sauta après lui Livette, très amusée, et qui, d’un bras, entoura la taille de Renaud. C’est la mode des Camarguaises qui, toutes, les jours de fête, aux plaines de Meyran, aux Saintes-Maries ou ailleurs, arrivent «appareillées» sur le cheval de leur promis.
Le gardian enleva Blanchet au galop, lui rendit la main, et le laissa faire. Blanchet quitta le chemin battu, prit droit sa route vers le Château, à travers la lande dans le sable semé de salicornes arrondies en touffes rigides et voisines, inégalement espacées. La bonne bête volait au-dessus de ces plantes, effleurant à peine les tiges, retombant toujours entre les touffes, dans le sable mou, d’où pourtant, par habitude, elle retirait le pied sans effort, mesurant d’avance l’écartement des obstacles, galopant juste, d’un galop calculé et libre, changeant de pied à sa guise, se jouant de la difficulté, heureuse d’être laissée à elle-même.
Et il fallait que Livette enserrât étroitement la taille du gardian. Il était souple, le cavalier; il ondoyait avec l’animal. Et la vitesse, l’air libre, la jeunesse et l’amour, tout les grisait, les deux jeunes gens; et, sans le vouloir, sans y songer, assez haut pour être entendu de la fille, le cavalier, entre ses dents, répétait sa chanson de tout à l’heure:
Prends tes amours en croupe! En avant!
Et il leur semblait que l’horizon était à eux.
Quand ils sautèrent à bas de cheval, devant la ferme du Château,--ils ne s’étaient pas dit une parole, mais ils avaient échangé en silence le plus subtil et le plus fort d’eux-mêmes.
Depuis ce jour, Renaud, sincèrement amoureux, devint attentif à plaire. Il soigna sa mise, arrangea mieux sa taïole, se rasa de plus près, et n’eut plus un seul regard pour les autres fillettes, même les plus jolies.
Un jour, enfin, il avait dit à Livette:
--Votre père ne voudra jamais!
C’étaient ses premières paroles d’amour.
--Si je veux, mon père voudra. Et ce que veut mon père, mère-grand le veut toujours!
--Le bon Dieu le fasse! répondit Jacques.
Et, en effet, comme elle l’avait dit,--cela était arrivé.... Maintenant, depuis cinq mois à peu près, ils étaient promis.
Ce qui le charmait en Livette, c’est qu’elle était tout le contraire de lui, si fine, si frêle, si blonde, si enfant,--et c’était que, à ne pas s’y tromper, elle l’aimait de toutes ses forces, la mignonnette.