V
Si fraîche était Livette qu’on répétait souvent en parlant d’elle, ce mot de Provence: «On la boirait dans un verre d’eau!»
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A aimer Livette, Renaud éprouvait ce plaisir, si doux au cœur des forts, d’avoir à protéger quelqu’un, une petite femme qui était une enfant. Grâce à la fragilité, à la petitesse de Livette, le rude gardian, bâti pour des amours violentes, le cavalier du désert camarguais, le bouvier au poing robuste, le dompteur de cavales et de taureaux, éprouvait une sorte d’amour fait de pitié douce, de respect pour la faiblesse gracieuse; il apprenait la tendresse en un mot, qu’il n’eût pas su avoir peut-être pour une de ses pareilles.
Il ne lui serait jamais venu à l’idée de lui dire, à elle, quelqu’une de ces grosses plaisanteries à double entente dont il régalait volontiers, aux jours de ferrades ou de courses, les fortes belles filles de sa connaissance. Il lui eût semblé qu’il abusait vilainement de sa puissance et de son expérience d’homme.
Encore moins Livette lui donnait-elle cet âpre désir, bien connu de lui, qui, parfois, auprès des autres filles, lui montait au cerveau en coup de sang, ce désir de toucher avec ses mains, de prendre avec ses bras, de renverser au revers du fossé, en riant de la résistance molle, du consentement qui repousse un peu, de la lutte égale entre la fille et le garçon qui tous deux s’entendent, au fond, pour être voleur et volée. Non, devant Livette, Renaud se sentait nouveau à lui-même. Il lui venait, de la petite demoiselle aux cheveux d’or, une tranquillité de cœur dont il était bien surpris. Il a mille formes, l’amour. Celui qu’éprouvait Renaud pour Livette était un apaisement. Il lui «voulait du bien». Voilà ce qu’il se répétait en songeant à elle. Et, comme il désirait toutes les autres un peu à la façon des taureaux de sa manade, dans la saison où les germes travaillent, il se trouvait que la seule qu’il aimât vraiment, il lui semblait ne la désirer point.
Alors, de cela, il éprouvait un charme bon, qu’il savourait comme une eau pure après la longue marche dans la poussière, au soleil. Il se réjouissait en lui-même de son amour comme d’un repos, d’une halte sous un ombrage d’arbre, au bord d’une source très fraîche, très claire, pendant que des oiseaux chantent, au réveil, le matin. Quelquefois, dans le flamboiement de midi, quand il traversait, sur son cheval qui baissait la tête, le désert miroitant de sables, de sel et d’eau, il sentait le souvenir de Livette lui arriver doucement, et il lui semblait alors qu’une brise lente l’accompagnait, passait sur son front, le lavait en quelque sorte de sa fatigue, de la poussière, comme un bain. Il était rafraîchi et il se sentait sourire. Ranimé, il avait un frisson d’aise qui parcourait tout son être, et qui, par les genoux et par la main, imperceptiblement, commandait à son cheval de relever la tête. Il la relevait sans autre commandement, s’ébrouait; le cheval de l’amoureux secouait sa crinière, chassait, du coup de fouet brusque de sa queue, les mouïssales qui ensanglantaient ses flancs et, d’un pas allongé, gagnait les abris à l’ombre, au bord du Rhône, sous les aubes, sous les peupliers,--dont les feuilles toujours tremblotent et bruissent comme l’eau, comme les cœurs d’homme, comme tout ce qui vit, espère, souffre et meurt.
Non seulement par sa grâce et sa faiblesse elle le charmait, lui fort et brutal; mais aussi par les soins de sa mise, par son élégance de femme riche, elle l’enchantait, lui pauvre; et elle lui semblait une créature neuve, étrange, d’un autre monde. Et elle l’était en effet. D’une autre qualité, se disait-il; un être hors de sa région, bien au-dessus.
Qu’il pût dénouer un jour les cordons de ses petits souliers, cela «ne lui venait pas», et cependant elle était à lui, Livette, la fille des intendants du château d’Avignon! elle était sa fiancée, sa promise, sa future femme!
Il se faisait l’effet de l’héritier d’un trône. Devant l’idée seule de son avenir, il éprouvait quelque chose comme l’embarras d’un mendiant au seuil d’un palais, devant les tapis qu’il faut fouler, pour y entrer, avec des souliers lourds de boue.
Elle tenait un peu pour lui de la sainte Madone, en bois sculpté, peinte d’or et de bleu, chargée de colliers de perles et de fleurs, qu’il voyait, enfant, dans l’église d’Arles, à Saint-Trophime.
Aussi éprouvait-il un étonnement secret à se savoir aimé.
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Cela ne lui paraissait pas vrai tout à fait; et comme il fallait bien se rendre à l’évidence, toutes les fois qu’elle lui parlait, il éprouvait sans fin la nouveauté de son amour.
Et il était embarrassé un peu, devant elle, ne trouvait plus ses mots, se contentait de lui sourire, de lui être soumis comme un enfant, de courir pour aller chercher ceci ou cela, la devinant sur un regard; se trompant quelquefois, mais rarement; goûtant, à être le valet de la fillette, le plaisir d’un gros nain domestique amoureux d’une mignonnette fille de roi.
Son sobriquet de Le Roi à côté d’elle maintenant lui semblait une moquerie. Elle l’embarrassait, il était humble devant elle.
Et il était surpris, indigné même, au dedans de lui, de l’aisance des autres avec Livette. Il lui semblait étrange que ses compagnes la traitassent en égale; que son père, sa grand’mère, n’eussent pas pour sa fiancée les égards, le respect qu’il avait, lui.
Volontiers, quand la grand’mère criait à Livette: «Fais ceci ou cela, cours! dépêche-toi!» il se serait fâché, lui aurait dit: «Pourquoi la commandez-vous? Elle n’est pas faite pour obéir! Vous êtes une méchante grand’mère! Ne voyez-vous pas bien qu’elle est trop délicate pour ces besognes, et trop jolie!»
Mais ce n’était qu’un sentiment caché en lui; il n’aurait pas osé l’avouer, car les femmes sont faites, selon nos anciens, pour être les servantes de l’homme. Il n’en disait donc rien du tout. Il se trouvait même, de l’éprouver, un peu ridicule. Il se contentait de faire très vite, à la place de Livette, la chose qu’on lui commandait, si c’était de celles qu’il pouvait faire.
Oh! par exemple, si un homme se fût permis, avec Livette, une plaisanterie malsonnante, eût pris une liberté, oh! alors, avant de réfléchir, certainement, celui-là, il l’eût assommé du poing, là, tout de suite!
Si, même dans la foule, un jour de fête, quelqu’un, homme ou femme, non loin d’elle, lançait un mot grossier, un de ceux-là que lui-même, à l’occasion, savait faire sonner très bien, il éprouvait, contre l’inconnu, une rage; il lui semblait véritablement qu’on eût dû s’apercevoir de la présence de Livette, la sentir près de là, comprendre que, devant elle, on devait se respecter.
Tout cela, il eût été incapable de l’expliquer, mais il l’éprouvait, confus et certain, en lui.
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Pour Livette, elle sentait finement l’adoration du bouvier. Elle en jouissait sans trop en avoir l’air. Elle voyait très clairement qu’elle avait, sans aucun effort, dompté une bête sauvage. Elle riait parfois, en le regardant, d’un rire honnête, clair, où il y avait cependant le triomphe de la mystérieuse magie féminine, merveilleuse invention de la nature qui veut que le fort soit, au gré de la faiblesse exquise, attiré, vaincu, roulé à terre. Ce miracle, opéré par la vie, par la nature, par l’amour, elle le croyait son œuvre, à elle Livette, et elle était travaillée d’un peu d’orgueil, la petite femme! D’autant plus que souvent elle se disait: «Comment ai-je fait? je ne mérite pas ce bonheur; non, en vérité, je ne le mérite pas!» Elle voyait très bien que, pour lui, elle était un être à part; qu’il ne la traitait pas du tout comme faisait tout le monde; et, très étonnée, elle en était fière.
Puis, se demandant, en son cœur sincère, ce qu’elle avait de «plus», de mieux qu’une autre, et ne trouvant pas, il lui arrivait de juger, malgré elle, son amoureux un peu, un tout petit peu bête d’être comme cela, lui si fort, dominé par elle! Alors elle se moquait gentiment, riait de lui tout haut:
--Ah! grand nigaud!
Ainsi, obscurément, toute la Femme, profonde, ondoyante, était dans cette paysanne simple, qui n’aurait rien su dire sur elle-même.
Il lui arrivait aussi de se trouver jolie, belle, la plus belle, la plus jolie, de s’admirer. Quand cette idée lui venait, et, il faut l’avouer, ce fut bientôt la plus fréquente, oh! c’est alors qu’elle sentait son orgueil! Et elle ne trouvait plus bête du tout son amoureux; il lui semblait bien heureux, au contraire, trop heureux! Oh! c’est lui qui ne la méritait guère!... Dans ces moments-là, elle accueillait ses services, ses humilités, avec un petit air de princesse habituée aux hommages.
Alors aussi, elle se demandait pourquoi tous les autres ne faisaient pas pour elle ce qu’il faisait, lui? Et, par contre, elle concevait aussitôt pour lui une sorte de reconnaissance.... Cette mobilité d’impressions qui tournent en nous, souvent opposées, sans fin variées, autour de l’idée fixe, voilà l’amour.... Eh oui, vraiment, il méritait d’être aimé seulement pour avoir su la connaître!... la choisir!... C’étaient les autres jeunes hommes, qui, tous, étaient des sots!
Bienvenu était-il s’il arrivait à la ferme quand elle en était à cette pensée.... Elle poussait un petit cri d’oiseau content et courait à son ami.
--Bonjour, monsieur Jacques!
--Bonjour, demoiselle Livette!
Ils se prenaient la main.
--Venez-vous au Rhône?
--De bon cœur!
Et souvent ils allaient s’asseoir ensemble au bord du Rhône, sous le grand aube, un arbre de plus de cent ans, qui est là, connu de tout le monde.... Les aubes, assez pareils aux trembles et aux bouleaux, sont des arbres bien camarguais.
Quelquefois, en y allant, elle lui tendait une branchette verte, souple, cueillie à un peuplier du chemin, et ils marchaient attachés l’un à l’autre et séparés à la fois par la branchette courte que suivait un vol de fins moucherons aux petites ailes irisées.
Elle aimait beaucoup ce jeu de le faire marcher ainsi, pas trop près, pas trop loin, le tenant sans le toucher, l’attirant à volonté, le maintenant à distance selon sa fantaisie, faisant de la baguette feuillue un fouet, s’il venait à entrer en révolte.
Elle se sentait ainsi bien maîtresse de lui, se rappelant qu’ainsi quelquefois elle s’était fait suivre docilement de son cheval Blanchet, en lui tendant une gerbe mince d’avoines en fleurs;--qu’ainsi parfois elle avait ramené derrière elle, calme comme un bœuf, un taureau méchant, échappé, blessé dans les courses, et qu’elle avait rencontré au fond d’une touffe d’ajoncs, au bord du chemin, en train de tendre sa langue baveuse aux filets de sang qui découlaient de son mufle.
Arrivés au bord du Rhône, sous le grand aube au tronc rugueux et noir, aux branches lisses et blanches, qui s’étend largement au-dessus du fleuve, avec son vaste feuillage bruissant, ils s’asseyaient côte à côte, les fiancés, sur les racines qui sortent de terre ou bien sur un paquet de roseaux coupés.
Et ils regardaient couler l’eau. L’eau terreuse, jaunâtre, charriant des amas d’écumes tournoyantes, allant à la mer.
Ils s’asseyaient et ils regardaient.
Ils ne parlaient pas. Ils vivaient en silence, au bruit du Rhône dont les petites vaguelettes, obliquement, sur les bords, viennent jouer, s’attacher dans les pieds innombrables des roseaux, des peupliers jeunes, tandis que le gros du courant passe au milieu, pressé, rapide, comme en hâte d’arriver là-bas, à la mer qui est sa perte.... Ils rêvaient, ils ne parlaient pas.
Ils se sentaient vivre de la même vie que tout ce qui les entourait. De temps en temps, un martin-pêcheur, azuré et mordoré, filait devant eux, se posait sur une basse branche, regardant l’eau de côté, le bec en arrêt, puis brusque, traversait le Rhône. Et avec l’oiseau bleu, leur pensée traversait aussi le fleuve, s’arrêtait là-bas, sur quelque branche courbée en arc dont le fin bout trempait dans l’eau, tout vibrant de la course du fleuve, et entouré d’écumes accumulées, de feuilles mortes, de brindilles. Comme un sorcier, l’oiseau, tout à coup, avait disparu!...
--C’est joli! disait parfois Livette.
Et c’était tout.
Lui ne répondait pas. Il ne savait que lui dire. Il était trop heureux. Le roi n’était pas son cousin!
Aux heures du soir, beaucoup de tout petits lapins, des jeunes, en cette saison de mai, sortaient du parc, des haies sauvages, et jouaient presque invisibles, gris, dans l’ombre au pied des buissons, trahis par l’agitation d’une touffe d’herbe, d’une branchette basse, horizontale, qui barrait leur coulée.
Il y avait aussi, pour la joie des deux fiancés, la chanson du rossignol, à l’heure où la lune monte. Écoutez-là: c’est toujours beau, dans la nuit, cette chanson du rossignol. Il commence par trois cris distincts et bien prolongés; on dirait un signal, un appel convenu; cela commande l’attention. Puis la modulation s’élève, hésitante. On dirait qu’il est timide, qu’il a peur de n’être pas exaucé.... Mais bientôt il prend courage, il s’assure, et le chant monte, s’élève, éclate, se répand dans un tumulte ordonné.... Et c’est l’amour, c’est la jeunesse et l’amour qui ne se contiennent plus, que rien n’arrête, qui réclament leur droit à la vie.... Il se tait.
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Il s’était tu, que les amoureux écoutaient longtemps encore le chant de l’oiseau se répéter dans l’écho ténébreux d’eux-mêmes.
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... C’était l’heure de rentrer. Ils se levaient, s’acheminaient vers la ferme qui est tout proche.
La grand’mère appelait du seuil de la porte:
--Livette! Livette!
Sa voix leur arrivait comme plaintive, caressante, un peu triste, du bord de la grande plaine qui élevait aussi dans l’obscurité, vers les étoiles, vers la vie, vers l’amour, un long appel mélancolique. La voix des nuits sur la plaine se répand et monte tranquille sans se heurter à aucun écho, triste d’être seule dans trop d’étendue.
Et autour des amoureux qui regagnaient la ferme, dans les vergers, dans le parc, s’élevait bientôt, à mesure que croissait la nuit, l’assourdissante clameur des grenouilles, tapage puissant qui est le total d’une addition de bruits faibles, énorme brouhaha, fait de menus coassements inégaux qui, accumulés, s’écrasant l’un l’autre, arrivent à n’être plus qu’un tumulte régulier, pareil au ronflement continu d’une cataracte.
Et au milieu de cette formidable clameur d’éternité, faite des milliers de voix des toutes petites rainettes amoureuses, traversée d’un cri de courlis ou de héron en chasse, accompagnée du bourdonnement des deux Rhônes, et du battement de la mer,--les amoureux, émus l’un de l’autre, n’entendaient rien que le battement calme de leurs deux cœurs.
Et à mesure que le temps passait, l’amour grandissait en eux, accru du souvenir de toutes ces heures vécues ensemble.
Renaud n’était plus seulement Renaud pour Livette, mais l’être par qui elle éprouvait la vie, à travers qui lui venait ce grand souffle de toutes les choses, des horizons de terre et de mer, cette émotion d’être, ce désir d’avenir, d’accroissement, ce flux d’espérances vagues, qui est l’amour et qui fait l’intérêt de vivre.
Et maintenant, si on eût voulu arracher Jacques à Livette, elle en serait morte, et celui qui aurait voulu prendre à Jacques Livette, en serait mort, oui, mes amis, encore plus sûrement.
C’est une belle et bonne chose que l’amour soit sans cesse occupé à rajeunir le monde,--et le rossignol, comme les grenouilles, ne se lassent pas de le répéter.