‹ Romans et contesChapitre 27 sur 38 · XIV

XIV

Vers deux heures de l’après-midi, une bande de touristes anglais, guidée par un cicerone, visitait les ruines de Pompeï; la tribu insulaire, composée du père, de la mère, de trois grandes filles, de deux petits garçons et d’un cousin, avait déjà parcouru d’un œil glauque et froid, où se lisait ce profond ennui qui caractérise la race britannique, l’amphithéâtre, le théâtre de tragédie et de chant, si curieusement juxtaposés; le quartier militaire, crayonné de caricatures par l’oisiveté du corps de garde; le Forum, surpris au milieu d’une réparation, la basilique, les temples de Vénus et de Jupiter, le Panthéon et les boutiques qui les bordent. Tous suivaient en silence dans leur Murray les explications bavardes du cicerone et jetaient à peine un regard sur les colonnes, les fragments de statues, les mosaïques, les fresques et les inscriptions.

Ils arrivèrent enfin aux bains antiques, découverts en 1824, comme le guide le leur faisait remarquer. «Ici étaient les étuves, là le four à chauffer l’eau, plus loin la salle à température modérée;» ces détails donnés en patois napolitain mélangé de quelques désinences anglaises paraissaient intéresser médiocrement les visiteurs, qui déjà opéraient une volte-face pour se retirer, lorsque miss Ethelwina, l’aînée des demoiselles, jeune personne aux cheveux blonds filasse, et à la peau truitée de taches de rousseur, fit deux pas en arrière, d’un air moitié choqué, moitié effrayé, et s’écria: «Un homme!

—Ce sera sans doute quelque ouvrier des fouilles à qui l’endroit aura paru propice pour faire la sieste; il y a sous cette voûte de la fraîcheur et de l’ombre: n’ayez aucune crainte, mademoiselle, dit le guide en poussant du pied le corps étendu à terre. Holà! réveille-toi, fainéant, et laisse passer Leurs Seigneuries.»

Le prétendu dormeur ne bougea pas.

«Ce n’est pas un homme endormi, c’est un mort,» dit un des jeunes garçons, qui, vu sa petite taille, démêlait mieux dans l’ombre l’aspect du cadavre.

Le cicerone se baissa sur le corps et se releva brusquement, les traits bouleversés.

«Un homme assassiné! s’écria-t-il.

—Oh! c’est vraiment désagréable de se trouver en présence de tels objets; écartez-vous, Ethelwina, Kitty, Bess, dit mistress Bracebridge, il ne convient pas à de jeunes personnes bien élevées de regarder un spectacle si impropre. Il n’y a donc pas de police dans ce pays-ci! Le coroner aurait dû relever le corps.

«Un papier! fit laconiquement le cousin, roide, long et embarrassé de sa personne comme le laird de Dumbidike de la Prison d’Édimbourg.

—En effet, dit le guide en prenant le billet placé sur la poitrine d’Altavilla, un papier avec quelques lignes d’écriture.

—Lisez, dirent en chœur les insulaires, dont la curiosité était surexcitée.

«Qu’on ne recherche ni n’inquiète personne pour ma mort. Si l’on trouve ce billet sur ma blessure, j’aurai succombé dans un duel loyal.

«Signé FELIPE, comte D’ALTAVILLA.»

—C’était un homme comme il faut; quel dommage! soupira mistress Bracebridge, que la qualité de comte du mort impressionnait.

—Et un joli garçon, murmura tout bas Ethelwina, la demoiselle aux taches de rousseur.

—Tu ne te plaindras plus, dit Bess à Kitty, du manque d’imprévu dans les voyages: nous n’avons pas, il est vrai, été arrêtés par des brigands sur la route de Terracine à Fondi; mais un jeune seigneur percé d’un coup de stylet dans les ruines de Pompeï, voilà une aventure. Il y a sans doute là-dessous une rivalité d’amour;—au moins nous aurons quelque chose d’italien, de pittoresque et de romantique à raconter à nos amies. Je ferai de la scène un dessin sur mon album, et tu joindras au croquis des stances mystérieuses dans le goût de Byron.

—C’est égal, fit le guide, le coup est bien donné, de bas en haut, dans toutes les règles; il n’y a rien à dire.»

Telle fut l’oraison funèbre du comte Altavilla.

Quelques ouvriers, prévenus par le cicerone, allèrent chercher la justice, et le corps du pauvre Altavilla fut reporté à son château, près de Salerne.

Quant à M. d’Aspremont, il avait regagné sa voiture, les yeux ouverts comme un somnambule et ne voyant rien. On eût dit une statue qui marchait. Quoiqu’il eût éprouvé à la vue du cadavre cette horreur religieuse qu’inspire la mort, il ne se sentait pas coupable, et le remords n’entrait pour rien dans son désespoir. Provoqué de manière à ne pouvoir refuser, il n’avait accepté ce duel qu’avec l’espérance d’y laisser une vie désormais odieuse. Doué d’un regard funeste, il avait voulu un combat aveugle pour que la fatalité seule fût responsable. Sa main même n’avait pas frappé; son ennemi s’était enferré! Il plaignait le comte Altavilla comme s’il eût été étranger à sa mort. «C’est mon stylet qui l’a tué, se disait-il, mais si je l’avais regardé dans un bal, un lustre se fût détaché du plafond et lui eût fendu la tête. Je suis innocent comme la foudre, comme l’avalanche, comme le mancenillier, comme toutes les forces destructives et inconscientes. Jamais ma volonté ne fut malfaisante, mon cœur n’est qu’amour et bienveillance, mais je sais que je suis nuisible. Le tonnerre ne sait pas qu’il tue; moi, homme, créature intelligente, n’ai-je pas un devoir sévère à remplir vis-à-vis de moi-même? je dois me citer à mon propre tribunal et m’interroger. Puis-je rester sur cette terre où je ne cause que des malheurs? Dieu me damnerait-il si je me tuais par amour pour mes semblables? Question terrible et profonde que je n’ose résoudre; il me semble que, dans la position où je suis, la mort volontaire est excusable. Mais si je me trompais? pendant l’éternité, je serais privé de la vue d’Alicia, qu’alors je pourrais regarder sans lui nuire, car les yeux de l’âme n’ont pas le fascino.—C’est une chance que je ne veux pas courir.»

Une idée subite traversa le cerveau du malheureux jettatore et interrompit son monologue intérieur. Ses traits se détendirent; la sérénité immuable qui suit les grandes résolutions dérida son front pâle: il avait pris un parti suprême.

«Soyez condamnés, mes yeux, puisque vous êtes meurtriers; mais, avant de vous fermer pour toujours, saturez-vous de lumière, contemplez le soleil, le ciel bleu, la mer immense, les chaînes azurées de montagnes, les arbres verdoyants, les horizons indéfinis, les colonnades des palais, la cabane du pêcheur, les îles lointaines du golfe, la voile blanche rasant l’abîme, le Vésuve, avec son aigrette de fumée; regardez, pour vous en souvenir, tous ces aspects charmants que vous ne verrez plus; étudiez chaque forme et chaque couleur, donnez-vous une dernière fête. Pour aujourd’hui, funestes ou non, vous pouvez vous arrêter sur tout; enivrez-vous du splendide spectacle de la création! Allez, voyez, promenez-vous. Le rideau va tomber entre vous et le décor de l’univers!»

La voiture, en ce moment, longeait le rivage; la baie radieuse étincelait, le ciel semblait taillé dans un seul saphir; une splendeur de beauté revêtait toutes choses.

Paul dit à Scazziga d’arrêter; il descendit, s’assit sur une roche et regarda longtemps, longtemps, longtemps, comme s’il eût voulu accaparer l’infini. Ses yeux se noyaient dans l’espace et la lumière, se renversaient comme en extase, s’imprégnaient de lueurs, s’imbibaient de soleil! La nuit qui allait suivre ne devait pas avoir d’aurore pour lui.

S’arrachant à cette contemplation silencieuse, M. d’Aspremont remonta en voiture et se rendit chez miss Alicia Ward.

Elle était, comme la veille, allongée sur son étroit canapé, dans la salle basse que nous avons déjà décrite. Paul se plaça en face d’elle, et cette fois ne tint pas ses yeux baissés vers la terre, ainsi qu’il le faisait depuis qu’il avait acquis la conscience de sa jettature.

La beauté si parfaite d’Alicia se spiritualisait par la souffrance: la femme avait presque disparu pour faire place à l’ange: ses chairs étaient transparentes, éthérées, lumineuses; on apercevait l’âme à travers comme une lueur dans une lampe d’albâtre. Ses yeux avaient l’infini du ciel et la scintillation de l’étoile; à peine si la vie mettait sa signature rouge dans l’incarnat de ses lèvres.

Un sourire divin illumina sa bouche, comme un rayon de soleil éclairant une rose, lorsqu’elle vit les regards de son fiancé l’envelopper d’une longue caresse. Elle crut que Paul avait enfin chassé ses funestes idées de jettature et lui revenait heureux et confiant comme aux premiers jours, et elle tendit à M. d’Aspremont, qui la garda, sa petite main pâle et fluette.

«Je ne vous fais donc plus peur? dit-elle avec une douce moquerie à Paul qui tenait toujours les yeux fixés sur elle.

—Oh! laissez-moi vous regarder, répondit M. d’Aspremont d’un ton de voix singulier en s’agenouillant près du canapé; laissez-moi m’enivrer de cette beauté ineffable!» et il contemplait avidement les cheveux lustrés et noirs d’Alicia, son beau front pur comme un marbre grec, ses yeux d’un bleu noir comme l’azur d’une belle nuit, son nez d’une coupe si fine, sa bouche dont un sourire languissant montrait à demi les perles, son col de cygne onduleux et flexible, et semblait noter chaque trait, chaque détail, chaque perfection comme un peintre qui voudrait faire un portrait de mémoire; il se rassasiait de l’aspect adoré, il se faisait une provision de souvenirs, arrêtant les profils, repassant les contours.

Sous ce regard ardent, Alicia, fascinée et charmée, éprouvait une sensation voluptueusement douloureuse, agréablement mortelle; sa vie s’exaltait et s’évanouissait; elle rougissait et pâlissait, devenait froide, puis brûlante.—Une minute de plus, et l’âme l’eût quittée.

Elle mit sa main sur les yeux de Paul, mais les regards du jeune homme traversaient comme une flamme les doigts transparents et frêles d’Alicia.

«Maintenant mes yeux peuvent s’éteindre, je la verrai toujours dans mon cœur,» dit Paul en se relevant.

Le soir, après avoir assisté au coucher du soleil,—le dernier qu’il dût contempler,—M. d’Aspremont, en rentrant à l’hôtel de Rome, se fit apporter un réchaud et du charbon.

«Veut-il s’asphyxier? dit en lui-même Vergilio Falsacappa en remettant à Paddy ce qu’il lui demandait de la part de son maître; c’est ce qu’il pourrait faire de mieux, ce maudit jettatore!»

Le fiancé d’Alicia ouvrit la fenêtre, contrairement à la conjecture de Falsacappa, alluma les charbons, y plongea la lame d’un poignard et attendit que le fer devînt rouge.

La mince lame, parmi les braises incandescentes, arriva bientôt au rouge blanc; Paul, comme pour prendre congé de lui-même, s’accouda sur la cheminée en face d’un grand miroir où se projetait la clarté d’un flambeau à plusieurs bougies; il regarda cette espèce de spectre qui était lui, cette enveloppe de sa pensée qu’il ne devait plus apercevoir, avec une curiosité mélancolique: «Adieu, fantôme pâle que je promène depuis tant d’années à travers la vie, forme manquée et sinistre où la beauté se mêle à l’horreur, argile scellée au front d’un cachet fatal, masque convulsé d’une âme douce et tendre! tu vas disparaître à jamais pour moi: vivant, je te plonge dans les ténèbres éternelles, et bientôt je t’aurai oublié comme le rêve d’une nuit d’orage. Tu auras beau dire, misérable corps, à ma volonté inflexible: «Hubert, Hubert, mes pauvres yeux!» tu ne l’attendriras point. Allons, à l’œuvre, victime et bourreau!» Et il s’éloigna de la cheminée pour s’asseoir sur le bord de son lit.

Il aviva de son souffle les charbons du réchaud posé sur un guéridon voisin, et saisit par le manche la lame d’où s’échappaient en pétillant de blanches étincelles.

A ce moment suprême, quelle que fût sa résolution, M. d’Aspremont sentit comme une défaillance: une sueur froide baigna ses tempes; mais il domina bien vite cette hésitation purement physique et approcha de ses yeux le fer brûlant.

Une douleur aiguë, lancinante, intolérable, faillit lui arracher un cri; il lui sembla que deux jets de plomb fondu lui pénétraient par les prunelles jusqu’au fond du crâne; il laissa échapper le poignard, qui roula par terre et fit une marque brune sur le parquet.

Une ombre épaisse, opaque, auprès de laquelle la nuit la plus sombre est un jour splendide, l’encapuchonnait de son voile noir; il tourna la tête vers la cheminée sur laquelle devaient brûler encore les bougies; il ne vit que des ténèbres denses, impénétrables, où ne tremblaient même pas ces vagues lueurs que les voyants perçoivent encore, les paupières fermées, lorsqu’ils sont en face d’une lumière.—Le sacrifice était consommé!

«Maintenant, dit Paul, noble et charmante créature, je pourrai devenir ton mari sans être un assassin. Tu ne dépériras plus héroïquement sous mon regard funeste: tu reprendras ta belle santé; hélas! je ne t’apercevrai plus, mais ton image céleste rayonnera d’un éclat immortel dans mon souvenir; je te verrai avec l’œil de l’âme, j’entendrai ta voix plus harmonieuse que la plus suave musique, je sentirai l’air déplacé par les mouvements, je saisirai le frisson soyeux de ta robe, l’imperceptible craquement de ton brodequin, j’aspirerai le parfum léger qui émane de toi et te fait comme une atmosphère. Quelquefois tu laisseras ta main entre les miennes pour me convaincre de ta présence, tu daigneras guider ton pauvre aveugle lorsque son pied hésitera sur son chemin obscur; tu lui liras les poëtes, tu lui raconteras les tableaux et les statues. Par ta parole, tu lui rendras l’univers évanoui; tu seras sa seule pensée, son seul rêve; privé de la distraction des choses et de l’éblouissement de la lumière, son âme volera vers toi d’une aile infatigable!

«Je ne regrette rien, puisque tu es sauvée: qu’ai-je perdu, en effet? le spectacle monotone des saisons et des jours, la vue des décorations plus ou moins pittoresques où se déroulent les cent actes divers de la triste comédie humaine.—La terre, le ciel, les eaux, les montagnes, les arbres, les fleurs: vaines apparences, redites fastidieuses, formes toujours les mêmes! Quand on a l’amour, on possède le vrai soleil, la clarté qui ne s’éteint pas!»

Ainsi parlait, dans son monologue intérieur, le malheureux Paul d’Aspremont, tout enfiévré d’une exaltation lyrique où se mêlait parfois le délire de la souffrance.

Peu à peu ses douleurs s’apaisèrent; il tomba dans ce sommeil noir, frère de la mort et consolateur comme elle.

Le jour, en pénétrant dans la chambre, ne le réveilla pas.—Midi et minuit devaient désormais, pour lui, avoir la même couleur; mais les cloches tintant l’Angelus à joyeuses volées bourdonnaient vaguement à travers son sommeil, et, peu à peu devenant plus distinctes, le tirèrent de son assoupissement.

Il souleva ses paupières, et, avant que son âme endormie encore se fût souvenue, il eut une sensation horrible. Ses yeux s’ouvraient sur le vide, sur le noir, sur le néant, comme si, enterré vivant, il se fût réveillé de léthargie dans un cercueil; mais il se remit bien vite. N’en serait-il pas toujours ainsi? ne devait-il point passer, chaque matin, des ténèbres du sommeil aux ténèbres de la veille?

Il chercha à tâtons le cordon de la sonnette.

Paddy accourut.

Comme il manifestait son étonnement de voir son maître se lever avec les mouvements incertains d’un aveugle:

«J’ai commis l’imprudence de dormir la fenêtre ouverte, lui dit Paul, pour couper court à toute explication, et je crois que j’ai attrapé une goutte sereine, mais cela se passera; conduis-moi à mon fauteuil et mets près de moi un verre d’eau fraîche.»

Paddy, qui avait une discrétion tout anglaise, ne fit aucune remarque, exécuta les ordres de son maître et se retira.

Resté seul, Paul trempa son mouchoir dans l’eau froide, et le tint sur ses yeux pour amortir l’ardeur causée par la brûlure.

Laissons M. d’Aspremont dans son immobilité douloureuse et occupons-nous un peu des autres personnages de notre histoire.

La nouvelle de la mort étrange du comte Altavilla s’était promptement répandue dans Naples et servait de thème à mille conjectures plus extravagantes les unes que les autres. L’habileté du comte à l’escrime était célèbre; Altavilla passait pour un des meilleurs tireurs de cette école napolitaine si redoutable sur le terrain; il avait tué trois hommes et en avait blessé grièvement cinq ou six. Sa renommée était si bien établie en ce genre, qu’il ne se battait plus. Les duellistes les plus sur la hanche le saluaient poliment et, les eût-il regardés de travers, évitaient de lui marcher sur le pied. Si quelqu’un de ces rodomonts eût tué Altavilla, il n’eût pas manqué de se faire honneur d’une telle victoire. Restait la supposition d’un assassinat, qu’écartait le billet trouvé sur la poitrine du mort. On contesta d’abord l’authenticité de l’écriture; mais la main du comte fut reconnue par des personnes qui avaient reçu de lui plus de cent lettres. La circonstance des yeux bandés, car le cadavre portait encore un foulard noué autour de la tête, semblait toujours inexplicable. On retrouva, outre le stylet planté dans la poitrine du comte, un second stylet échappé sans doute de sa main défaillante: mais si le combat avait eu lieu au couteau, pourquoi ces épées et ces pistolets qu’on reconnut pour avoir appartenu au comte, dont le cocher déclara qu’il avait amené son maître à Pompeï, avec ordre de s’en retourner si au bout d’une heure il ne reparaissait pas?

C’était à s’y perdre.

Le bruit de cette mort arriva bientôt aux oreilles de Vicè, qui en instruisit sir Joshua Ward. Le commodore, à qui revint tout de suite en mémoire l’entretien mystérieux qu’Altavilla avait eu avec lui au sujet d’Alicia, entrevit confusément quelque tentative ténébreuse, quelque lutte horrible et désespérée où M. d’Aspremont devait se trouver mêlé volontairement ou involontairement. Quant à Vicè, elle n’hésitait pas à attribuer la mort du beau comte au vilain jettatore, et en cela sa haine la servait comme une seconde vue. Cependant M. d’Aspremont avait fait sa visite à miss Ward à l’heure accoutumée, et rien dans sa contenance ne trahissait l’émotion d’un drame terrible, il paraissait même plus calme qu’à l’ordinaire.

Cette mort fut cachée à miss Ward, dont l’état devenait inquiétant, sans que le médecin anglais appelé par sir Joshua pût constater de maladie bien caractérisée: c’était comme une sorte d’évanouissement de la vie, de palpitation de l’âme battant des ailes pour prendre son vol, de suffocation d’oiseau sous la machine pneumatique, plutôt qu’un mal réel, possible à traiter par les moyens ordinaires. On eût dit un ange retenu sur terre et ayant la nostalgie du ciel; la beauté d’Alicia était si suave, si délicate, si diaphane, si immatérielle, que la grossière atmosphère humaine ne devait plus être respirable pour elle; on se la figurait planant dans la lumière d’or du Paradis, et le petit oreiller de dentelles qui soutenait sa tête rayonnait comme une auréole. Elle ressemblait, sur son lit, à cette mignonne Vierge de Schoorel, le plus fin joyau de la couronne de l’art gothique.

M. d’Aspremont ne vint pas ce jour-là: pour cacher son sacrifice, il ne voulait pas paraître les paupières rougies, se réservant d’attribuer sa brusque cécité à une tout autre cause.

Le lendemain, ne sentant plus de douleur, il monta dans sa calèche, guidé par son groom Paddy.

La voiture s’arrêta comme d’habitude à la porte en claire-voie. L’aveugle volontaire la poussa, et, sondant le terrain du pied, s’engagea dans l’allée connue. Vicè n’était pas accourue selon sa coutume au bruit de la sonnette mise en mouvement par le ressort de la porte; aucun de ces mille petits bruits joyeux qui sont comme la respiration d’une maison vivante ne parvenait à l’oreille attentive de Paul; un silence morne, profond, effrayant, régnait dans l’habitation, que l’on eût pu croire abandonnée. Ce silence qui eût été sinistre, même pour un homme clairvoyant, devenait plus lugubre encore dans les ténèbres qui enveloppaient le nouvel aveugle.

Les branches qu’il ne distinguait plus semblaient vouloir le retenir comme des bras suppliants et l’empêcher d’aller plus loin. Les lauriers lui barraient le passage; les rosiers s’accrochaient à ses habits, les lianes le prenaient aux jambes, le jardin lui disait dans sa langue muette: «Malheureux! que viens-tu faire ici, ne force pas les obstacles que je t’oppose, va-t’en!» Mais Paul n’écoutait pas, et tourmenté de pressentiments terribles, se roulait dans le feuillage, repoussait les masses de verdure, brisait les rameaux et avançait toujours du côté de la maison.

Déchiré et meurtri par les branches irritées, il arriva enfin au bout de l’allée. Une bouffée d’air libre le frappa au visage, et il continua sa route les mains tendues en avant.

Il rencontra le mur et trouva la porte en tâtonnant.

Il entra; nulle voix amicale ne lui donna la bienvenue. N’entendant aucun son qui pût le guider, il resta quelques minutes hésitant sur le seuil. Une senteur d’éther, une exhalaison d’aromates, une odeur de cire en combustion, tous les vagues parfums des chambres mortuaires saisirent l’odorat de l’aveugle pantelant d’épouvante; une idée affreuse se présenta à son esprit, et il pénétra dans la chambre.

Après quelques pas, il heurta quelque chose qui tomba avec grand bruit; il se baissa et reconnut au toucher que c’était un chandelier de métal pareil aux flambeaux d’église et portant un long cierge.

Éperdu, il poursuivit sa route à travers l’obscurité. Il lui sembla entendre une voix qui murmurait tout bas des prières; il fit un pas encore, et ses mains rencontrèrent le bord d’un lit; il se pencha, et ses doigts tremblants effleurèrent d’abord un corps immobile et droit sous une fine tunique; puis une couronne de roses et un visage pur et froid comme le marbre.

C’était Alicia allongée sur sa couche funèbre.

«Morte! s’écria Paul avec un râle étranglé! morte! et c’est moi qui l’ai tuée!»

Le commodore, glacé d’horreur, avait vu ce fantôme aux yeux éteints entrer en chancelant, errer au hasard et se heurter au lit de mort de sa nièce: il avait tout compris. La grandeur de ce sacrifice inutile fit jaillir deux larmes des yeux rougis du vieillard, qui croyait bien ne plus pouvoir pleurer.

Paul se précipita à genoux près du lit et couvrit de baisers la main glacée d’Alicia; les sanglots secouaient son corps par saccades convulsives. Sa douleur attendrit même la féroce Vicè, qui se tenait silencieuse et sombre contre la muraille, veillant le dernier sommeil de sa maîtresse.

Quand ces adieux muets furent terminés, M. d’Aspremont se releva et se dirigea vers la porte, roide, tout d’une pièce, comme un automate mû par des ressorts; ses yeux ouverts et fixes, aux prunelles atones, avaient une expression surnaturelle; quoique aveugles, on aurait dit qu’ils voyaient. Il traversa le jardin d’un pas lourd comme celui des apparitions de marbre, sortit dans la campagne et marcha devant lui, dérangeant les pierres du pied, trébuchant quelquefois, prêtant l’oreille comme pour saisir un bruit dans le lointain, mais avançant toujours.

La grande voix de la mer résonnait de plus en plus distincte; les vagues, soulevées par un vent d’orage, se brisaient sur la rive avec des sanglots immenses, expression de douleurs inconnues, et gonflaient, sous les plis de l’écume, leurs poitrines désespérées; des millions de larmes amères ruisselaient sur les roches, et les goëlands inquiets poussaient des cris plaintifs.

Paul arriva bientôt au bord d’une roche qui surplombait. Le fracas des flots, la pluie salée que la rafale arrachait aux vagues et lui jetait au visage auraient dû l’avertir du danger; il n’en tint aucun compte; un sourire étrange crispa ses lèvres pâles, et il continua sa marche sinistre, quoique sentant le vide sous son pied suspendu.

Il tomba; une vague monstrueuse le saisit, le tordit quelques instants dans sa volute et l’engloutit.

La tempête éclata alors avec furie: les lames assaillirent la plage en files pressées, comme des guerriers montant à l’assaut, et lançant à cinquante pieds en l’air des fumées d’écume; les nuages noirs se lézardèrent comme des murailles d’enfer, laissant apercevoir par leurs fissures l’ardente fournaise des éclairs; des lueurs sulfureuses, aveuglantes, illuminèrent l’étendue; le sommet du Vésuve rougit, et un panache de vapeur sombre, que le vent rabattait, ondula au front du volcan. Les barques amarrées se choquèrent avec des bruits lugubres, et les cordages trop tendus se plaignirent douloureusement. Bientôt la pluie tomba en faisant siffler ses hachures comme des flèches,—on eût dit que le chaos voulait reprendre la nature et en confondre de nouveau les éléments.

Le corps de M. Paul d’Aspremont ne fut jamais retrouvé, quelques recherches que fît faire le commodore.

Un cercueil de bois d’ébène à fermoirs et à poignées d’argent, doublé de satin capitonné, et tel enfin que celui dont miss Clarisse Harlowe recommande les détails avec une grâce si touchante «à monsieur le menuisier,» fut embarqué à bord d’un yacht par les soins du commodore, et placé dans la sépulture de famille du cottage du Lincolnshire. Il contenait la dépouille terrestre d’Alicia Ward, belle jusque dans la mort.

Quant au commodore, un changement remarquable s’est opéré dans sa personne. Son glorieux embonpoint a disparu. Il ne met plus de rhum dans son thé, mange du bout des dents, dit à peine deux paroles en un jour, le contraste de ses favoris blancs et de sa face cramoisie n’existe plus,—le commodore est devenu pâle!

ARRIA MARCELLA

SOUVENIR DE POMPEÏ

Trois jeunes gens, trois amis qui avaient fait ensemble le voyage d’Italie, visitaient l’année dernière le musée des Studj, à Naples, où l’on a réuni les différents objets antiques exhumés des fouilles de Pompeï et d’Herculanum.

Ils s’étaient répandus à travers les salles et regardaient les mosaïques, les bronzes, les fresques détachés des murs de la ville morte, selon que leur caprice les éparpillait, et quand l’un d’eux avait fait une rencontre curieuse, il appelait ses compagnons avec des cris de joie, au grand scandale des Anglais taciturnes et des bourgeois posés occupés à feuilleter leur livret.

Mais le plus jeune des trois, arrêté devant une vitrine, paraissait ne pas entendre les exclamations de ses camarades, absorbé qu’il était dans une contemplation profonde. Ce qu’il examinait avec tant d’attention, c’était un morceau de cendre noire coagulée portant une empreinte creuse: on eût dit un fragment de moule de statue, brisé par la fonte; l’œil exercé d’un artiste y eût aisément reconnu la coupe d’un sein admirable et d’un flanc aussi pur de style que celui d’une statue grecque. L’on sait, et le moindre guide du voyageur vous l’indique, que cette lave, refroidie autour du corps d’une femme, en a gardé le contour charmant. Grâce au caprice de l’éruption qui a détruit quatre villes, cette noble forme, tombée en poussière depuis deux mille ans bientôt, est parvenue jusqu’à nous; la rondeur d’une gorge a traversé les siècles lorsque tant d’empires disparus n’ont pas laissé de trace! Ce cachet de beauté, posé par le hasard sur la scorie d’un volcan, ne s’est pas effacé.

Voyant qu’il s’obstinait dans sa contemplation, les deux amis d’Octavien revinrent vers lui, et Max, en le touchant à l’épaule, le fit tressaillir comme un homme surpris dans son secret. Évidemment Octavien n’avait entendu venir ni Max ni Fabio.

«Allons, Octavien, dit Max, ne t’arrête pas ainsi des heures entières à chaque armoire, ou nous allons manquer l’heure du chemin de fer, et nous ne verrons pas Pompeï aujourd’hui.

—Que regarde donc le camarade?» ajouta Fabio, qui s’était rapproché. Ah! l’empreinte trouvée dans la maison d’Arrius Diomèdes. Et il jeta sur Octavien un coup d’œil rapide et singulier.

Octavien rougit faiblement, prit le bras de Max, et la visite s’acheva sans autre incident. En sortant des Studj, les trois amis montèrent dans un corricolo et se firent mener à la station du chemin de fer. Le corricolo, avec ses grandes roues rouges, son strapontin constellé de clous de cuivre, son cheval maigre et plein de feu, harnaché comme une mule d’Espagne, courant au galop sur les larges dalles de lave, est trop connu pour qu’il soit besoin d’en faire la description ici, et d’ailleurs nous n’écrivons pas des impressions de voyage sur Naples, mais le simple récit d’une aventure bizarre et peu croyable, quoique vraie.

Le chemin de fer par lequel on va à Pompeï longe presque toujours la mer, dont les longues volutes d’écume viennent se dérouler sur un sable noirâtre qui ressemble à du charbon tamisé. Ce rivage, en effet, est formé de coulées de lave et de cendres volcaniques, et produit, par son ton foncé, un contraste avec le bleu du ciel et le bleu de l’eau; parmi tout cet éclat, la terre seule semble retenir l’ombre.

Les villages que l’on traverse ou que l’on côtoie, Portici, rendu célèbre par l’opéra de M. Auber, Resina, Torre del Greco, Torre dell’Annunziata, dont on aperçoit en passant les maisons à arcades et les toits en terrasses, ont, malgré l’intensité du soleil et le lait de chaux méridional, quelque chose de plutonien et de ferrugineux comme Manchester et Birmingham; la poussière y est noire, une suie impalpable s’y accroche à tout; on sent que la grande forge du Vésuve halète et fume à deux pas de là.

Les trois amis descendirent à la station de Pompeï, en riant entre eux du mélange d’antique et de moderne que présentent naturellement à l’esprit ces mots: Station de Pompeï. Une ville gréco-romaine et un débarcadère de railway!

Ils traversèrent le champ planté de cotonniers, sur lequel voltigeaient quelques bourres blanches, qui sépare le chemin de fer de l’emplacement de la ville déterrée, et prirent un guide à l’osteria bâtie en dehors des anciens remparts, ou, pour parler plus correctement, un guide les prit. Calamité qu’il est difficile de conjurer en Italie.

Il faisait une de ces heureuses journées si communes à Naples, où par l’éclat du soleil et la transparence de l’air les objets prennent des couleurs qui semblent fabuleuses dans le Nord, et paraissent appartenir plutôt au monde du rêve qu’à celui de la réalité. Quiconque a vu une fois cette lumière d’or et d’azur en emporte au fond de sa brume une incurable nostalgie.

La ville ressuscitée ayant secoué un coin de son linceul de cendre, ressortait avec ses mille détails sous un jour aveuglant. Le Vésuve découpait dans le fond son cône sillonné de stries de laves bleues, roses, violettes, mordorées par le soleil. Un léger brouillard presque imperceptible dans la lumière, encapuchonnait la crête écimée de la montagne; au premier abord, on eût pu le prendre pour un de ces nuages qui, même par les temps les plus sereins, estompent le front des pics élevés. En y regardant de plus près, on voyait de minces filets de vapeur blanche sortir du haut du mont comme des trous d’une cassolette, et se réunir ensuite en vapeur légère. Le volcan, d’humeur débonnaire ce jour-là, fumait tout tranquillement sa pipe, et sans l’exemple de Pompeï ensevelie à ses pieds, on ne l’aurait pas cru d’un caractère plus féroce que Montmartre; de l’autre côté, de belles collines aux lignes ondulées et voluptueuses comme des hanches de femme, arrêtaient l’horizon; et plus loin la mer, qui autrefois apportait les birèmes et les trirèmes sous les remparts de la ville, tirait sa placide barre d’azur.

L’aspect de Pompeï est des plus surprenants; ce brusque saut de dix-neuf siècles en arrière étonne même les natures les plus prosaïques et les moins compréhensives, deux pas vous mènent de la vie antique à la vie moderne, et du christianisme au paganisme; aussi, lorsque les trois amis virent ces rues où les formes d’une existence évanouie sont conservées intactes, éprouvèrent-ils, quelque préparés qu’ils y fussent par les livres et les dessins, une impression aussi étrange que profonde. Octavien surtout semblait frappé de stupeur et suivait machinalement le guide d’un pas de somnambule, sans écouter la nomenclature monotone et apprise par cœur que ce faquin débitait comme une leçon.

Il regardait d’un œil effaré ces ornières de char creusées dans le pavage cyclopéen des rues et qui paraissent dater d’hier tant l’empreinte en est fraîche; ces inscriptions tracées en lettres rouges, d’un pinceau cursif, sur les parois des murailles: affiches de spectacle, demandes de location, formules votives, enseignes, annonces de toutes sortes, curieuses comme le serait dans deux mille ans, pour les peuples inconnus de l’avenir, un pan de mur de Paris retrouvé avec ses affiches et ses placards; ces maisons aux toits effondrés laissant pénétrer d’un coup d’œil tous ces mystères d’intérieur, tous ces détails domestiques que négligent les historiens et dont les civilisations emportent le secret avec elles; ces fontaines à peine taries, ce forum surpris au milieu d’une réparation par la catastrophe, et dont les colonnes, les architraves toutes taillées, toutes sculptées, attendent dans leur pureté d’arête qu’on les mette en place; ces temples voués à des dieux passés à l’état mythologique et qui alors n’avaient pas un athée; ces boutiques où ne manque que le marchand; ces cabarets où se voit encore sur le marbre la tache circulaire laissée par la tasse des buveurs; cette caserne aux colonnes peintes d’ocre et de minium que les soldats ont égratignée de caricatures de combattants, et ces doubles théâtres de drame et de chant juxtaposés, qui pourraient reprendre leurs représentations, si la troupe qui les desservait, réduite à l’état d’argile, n’était pas occupée, peut-être, à luter le bondon d’un tonneau de bière ou à boucher une fente de mur, comme la poussière d’Alexandre et de César, selon la mélancolique réflexion d’Hamlet.

Fabio monta sur le thymelé du théâtre tragique tandis que Octavien et Max grimpaient jusqu’en haut des gradins, et là il se mit à débiter avec force gestes les morceaux de poésie qui lui venaient à la tête, au grand effroi des lézards, qui se dispersaient en frétillant de la queue et en se tapissant dans les fentes des assises ruinées; et quoique les vases d’airain ou de terre, destinés à répercuter les sons, n’existassent plus, sa voix n’en résonnait pas moins pleine et vibrante.

Le guide les conduisit ensuite à travers les cultures qui recouvrent les portions de Pompeï encore ensevelies, à l’amphithéâtre, situé à l’autre extrémité de la ville. Ils marchèrent sous ces arbres dont les racines plongent dans les toits des édifices enterrés, en disjoignent les tuiles, en fendent les plafonds, en disloquent les colonnes, et passèrent par ces champs où de vulgaires légumes fructifient sur des merveilles d’art, matérielles images de l’oubli que le temps déploie sur les plus belles choses.

L’amphithéâtre ne les surprit pas. Ils avaient vu celui de Vérone, plus vaste et aussi bien conservé, et ils connaissaient la disposition de ces arènes antiques aussi familièrement que celle des places de taureaux en Espagne, qui leur ressemblent beaucoup, moins la solidité de la construction et la beauté des matériaux.

Ils revinrent donc sur leurs pas, gagnèrent par un chemin de traverse de la rue de la Fortune, écoutant d’une oreille distraite le cicerone, qui en passant devant chaque maison la nommait du nom qui lui a été donné lors de sa découverte, d’après quelque particularité caractéristique:—la maison du Taureau de bronze, la maison du Faune, la maison du Vaisseau, le temple de la Fortune, la maison de Méléagre, la taverne de la Fortune à l’angle de la rue Consulaire, l’académie de Musique, le Four banal, la Pharmacie, la boutique du Chirurgien, la Douane, l’habitation des Vestales, l’auberge d’Albinus, les Thermopoles, et ainsi de suite jusqu’à la porte qui conduit à la voie des Tombeaux.

Cette porte en briques, recouverte de statues, et dont les ornements ont disparu, offre dans son arcade intérieure deux profondes rainures destinées à laisser glisser une herse, comme un donjon du moyen âge à qui l’on aurait cru ce genre de défense particulier.

«Qui aurait soupçonné, dit Max à ses amis, Pompeï, la ville gréco-latine, d’une fermeture aussi romantiquement gothique? Vous figurez-vous un chevalier romain attardé, sonnant du cor devant cette porte pour se faire lever la herse, comme un page du quinzième siècle?

—Rien n’est nouveau sous le soleil, répondit Fabio, et cet aphorisme lui-même n’est pas neuf, puisqu’il a été formulé par Salomon.

—Peut-être y a-t-il du nouveau sous la lune! continua Octavien en souriant avec une ironie mélancolique.

—Mon cher Octavien, dit Max, qui pendant cette petite conversation s’était arrêté devant une inscription tracée à la rubrique sur la muraille extérieure, veux-tu voir des combats de gladiateurs?—Voici les affiches:—Combat et chasse pour le 5 des nones d’avril,—les mâts seront dressés,—vingt paires de gladiateurs lutteront aux nones,—et si tu crains pour la fraîcheur de ton teint, rassure-toi, on tendra les voiles;—à moins que tu ne préfères te rendre à l’amphithéâtre de bonne heure, ceux-ci se couperont la gorge le matin—matutini erunt; on n’est pas plus complaisant.»

En devisant de la sorte, les trois amis suivaient cette voie bordée de sépulcres qui, dans nos sentiments modernes, serait une lugubre avenue pour une ville, mais qui n’offrait pas les mêmes significations tristes pour les anciens, dont les tombeaux, au lieu d’un cadavre horrible, ne contenaient qu’une pincée de cendres, idée abstraite de la mort. L’art embellissait ces dernières demeures, et, comme dit Gœthe, le païen décorait des images de la vie les sarcophages et les urnes.

C’est ce qui faisait sans doute que Max et Fabio visitaient, avec une curiosité allègre et une joyeuse plénitude d’existence qu’ils n’auraient pas eues dans un cimetière chrétien, ces monuments funèbres si gaiement dorés par le soleil et qui, placés sur le bord du chemin, semblent se rattacher encore à la vie et n’inspirent aucune de ces froides répulsions, aucune de ces terreurs fantastiques que font éprouver nos sépultures lugubres. Ils s’arrêtèrent devant le tombeau de Mammia, la prêtresse publique, près duquel est poussé un arbre, un cyprès ou un peuplier; ils s’assirent dans l’hémicycle du triclinium des repas funéraires, riant comme des héritiers; ils lurent avec force lazzi les épitaphes de Nevoleja, de Labeon et de la famille Arria, suivis d’Octavien, qui semblait plus touché que ses insouciants compagnons du sort de ces trépassés de deux mille ans.

Ils arrivèrent ainsi à la villa d’Arrius Diomèdes, une des habitations les plus considérables de Pompeï. On y monte par des degrés de briques, et lorsqu’on a dépassé la porte flanquée de deux petites colonnes latérales, on se trouve dans une cour semblable au patio qui fait le centre des maisons espagnoles et moresques et que les anciens appelaient impluvium ou cavædium; quatorze colonnes de briques recouvertes de stuc forment, des quatre côtés, un portique ou péristyle couvert, semblable au cloître des couvents, et sous lequel on pouvait circuler sans craindre la pluie. Le pavé de cette cour est une mosaïque de briques et de marbre blanc, d’un effet doux et tendre à l’œil. Dans le milieu, un bassin de marbre quadrilatère, qui existe encore, recevait les eaux pluviales qui dégouttaient du toit du portique.—Cela produit un singulier effet d’entrer ainsi dans la vie antique et de fouler avec des bottes vernies des marbres usés par les sandales et les cothurnes des contemporains d’Auguste et de Tibère.

Le cicerone les promena dans l’exèdre ou salon d’été, ouvert du côté de la mer pour en aspirer les fraîches brises. C’était là qu’on recevait et qu’on faisait la sieste pendant les heures brûlantes, quand soufflait ce grand zéphyr africain chargé de langueurs et d’orages. Il les fit entrer dans la basilique, longue galerie à jour qui donne de la lumière aux appartements et où les visiteurs et les clients attendaient que le nomenclateur les appelât; il les conduisit ensuite sur la terrasse de marbre blanc d’où la vue s’étend sur les jardins verts et sur la mer bleue; puis il leur fit voir le nymphæum ou salle de bains, avec ses murailles peintes en jaune, ses colonnes de stuc, son pavé de mosaïque et sa cuve de marbre qui reçut tant de corps charmants évanouis comme des ombres;—le cubiculum, où flottèrent tant de rêves venus de la porte d’ivoire, et dont les alcôves pratiquées dans le mur étaient fermées par un conopeum ou rideau dont les anneaux de bronze gisent encore à terre, le tétrastyle ou salle de récréation, la chapelle des dieux lares, le cabinet des archives, la bibliothèque, le musée des tableaux, le gynécée ou appartement des femmes, composé de petites chambres en partie ruinées, dont les parois conservent des traces de peintures et d’arabesques comme des joues dont on a mal essuyé le fard.

Cette inspection terminée, ils descendirent à l’étage inférieur, car le sol est beaucoup plus bas du côté du jardin que du côté de la voie des Tombeaux, ils traversèrent huit salles peintes en rouge antique, dont l’une est creusée de niches architecturales, comme on en voit au vestibule de la salle des Ambassadeurs à l’Alhambra, et ils arrivèrent enfin à une espèce de cave ou de cellier dont la destination était clairement indiquée par huit amphores d’argile dressées contre le mur et qui avaient dû être parfumées de vin de Crète, de Falerne et de Massique comme des odes d’Horace.

Un vif rayon de jour passait par un étroit soupirail obstrué d’orties, dont il changeait les feuilles traversées de lumières en émeraudes et en topazes, et ce gai détail naturel souriait à propos à travers la tristesse du lieu.

«C’est ici, dit le cicerone de sa voix nonchalante, dont le ton s’accordait à peine avec le sens des paroles, que l’on trouva, parmi dix-sept squelettes, celui de la dame dont l’empreinte se voit au musée de Naples. Elle avait des anneaux d’or, et les lambeaux de sa fine tunique adhéraient encore aux cendres tassées qui ont gardé sa forme.»

Les phrases banales du guide causèrent une vive émotion à Octavien. Il se fit montrer l’endroit exact où ces restes précieux avaient été découverts, et s’il n’eût été contenu par la présence de ses amis, il se serait livré à quelque lyrisme extravagant; sa poitrine se gonflait, ses yeux se trempaient de furtives moiteurs: cette catastrophe, effacée par vingt siècles d’oubli, le touchait comme un malheur tout récent; la mort d’une maîtresse ou d’un ami ne l’eût pas affligé davantage, et une larme en retard de deux mille ans tomba, pendant que Max et Fabio avaient le dos tourné, sur la place où cette femme, pour laquelle il se sentait pris d’un amour rétrospectif, avait péri étouffée par la cendre chaude du volcan.

«Assez d’archéologie comme cela! s’écria Fabio; nous ne voulons pas écrire une dissertation sur une cruche ou une tuile du temps de Jules César pour devenir membre d’une académie de province, ces souvenirs classiques me creusent l’estomac. Allons dîner, si toutefois la chose est possible, dans cette osteria pittoresque, où j’ai peur qu’on ne nous serve que des beefsteaks fossiles et des œufs frais pondus avant la mort de Pline.

—Je ne dirai pas comme Boileau:

Un sot, quelquefois, ouvre un avis important,

fit Max en riant, ce serait malhonnête; mais cette idée a du bon. Il eût été pourtant plus joli de festiner ici, dans un triclinium quelconque, couchés à l’antique, servis par des esclaves, en manière de Lucullus ou de Trimalcion. Il est vrai que je ne vois pas beaucoup d’huîtres du lac Lucrin; les turbots et les rougets de l’Adriatique sont absents; le sanglier d’Apulie manque sur le marché; les pains et les gâteaux au miel figurent au musée de Naples aussi durs que des pierres à côté de leurs moules vert-de-grisés; le macaroni cru, saupoudré de caccia-cavallo, et quoiqu’il soit détestable, vaut encore mieux que le néant. Qu’en pense le cher Octavien?»

Octavien, qui regrettait fort de ne pas s’être trouvé à Pompeï le jour de l’éruption du Vésuve pour sauver la dame aux anneaux d’or et mériter ainsi son amour, n’avait pas entendu une phrase de cette conversation gastronomique. Les deux derniers mots prononcés par Max le frappèrent seuls, et comme il n’avait pas envie d’entamer une discussion, il fit, à tout hasard, un signe d’assentiment, et le groupe amical reprit, en côtoyant les remparts, le chemin de l’hôtellerie.

L’on dressa la table sous l’espèce de porche ouvert qui sert de vestibule à l’osteria, et dont les murailles, crépies à la chaux, étaient décorées de quelques croûtes qualifiées par l’hôte: Salvator Rosa, Espagnolet, cavalier Massimo et autres noms célèbres de l’école napolitaine, qu’il se crut obligé d’exalter.

«Hôte vénérable, dit Fabio, ne déployez pas votre éloquence en pure perte. Nous ne sommes pas des Anglais, et nous préférons les jeunes filles aux vieilles toiles. Envoyez-nous plutôt la liste de vos vins par cette belle brune, aux yeux de velours, que j’ai aperçue dans l’escalier.»

Le palforio, comprenant que ses hôtes n’appartenaient pas au genre mystifiable des philistins et des bourgeois, cessa de vanter sa galerie pour glorifier sa cave. D’abord, il avait tous les vins des meilleurs crus: Château-Margaux, grand-Laffite retour des Indes, Sillery de Moët, Hochmeyer, Scarlat-wine, Porto et porter, ale et gingerbeer, Lacryma-Christi blanc et rouge, Capri et Falerne.

«Quoi! tu as du vin de Falerne, animal, et tu le mets à la fin de ta nomenclature; tu nous fais subir une litanie œnologique insupportable, dit Max en sautant à la gorge de l’hôtelier avec un mouvement de fureur comique; mais tu n’as donc pas le sentiment de la couleur locale? tu es donc indigne de vivre dans ce voisinage antique? Est-il bon au moins ton Falerne? a-t-il été mis en amphore sous le consul Plancus?—consule Planco.

—Je ne connais pas le consul Plancus, et mon vin n’est pas mis en amphore, mais il est vieux et coûte 10 carlins la bouteille,» répondit l’hôte.

Le jour était tombé et la nuit était venue, nuit sereine et transparente, plus claire, à coup sûr, que le plein midi de Londres; la terre avait des tons d’azur et le ciel des reflets d’argent d’une douceur inimaginable; l’air était si tranquille que la flamme des bougies posées sur la table n’oscillait même pas.

Un jeune garçon jouant de la flûte s’approcha de la table et se tint debout, fixant ses yeux sur les trois convives, dans une attitude de bas-relief, et soufflant dans son instrument aux sons doux et mélodieux, quelqu’une de ces cantilènes populaires en mode mineur dont le charme est pénétrant.

Peut-être ce garçon descendait en droite ligne du flûteur qui précédait Duilius.

«Notre repas s’arrange d’une façon assez antique, il ne nous manque que des danseuses gaditanes et des couronnes de lierre, dit Fabio en se versant une large rasade de vin de Falerne.

—Je me sens en veine de faire des citations latines comme un feuilleton des Débats; il me revient des strophes d’ode, ajouta Max.

—Garde-les pour toi, s’écrièrent Octavien et Fabio, justement alarmés; rien n’est indigeste comme le latin à table.»

La conversation entre jeunes gens qui, le cigare à la bouche, le coude sur la table, regardent un certain nombre de flacons vidés, surtout lorsque le vin est capiteux, ne tarde pas à tourner sur les femmes. Chacun exposa son système, dont voici à peu près le résumé.

Fabio ne faisait cas que de la beauté et de la jeunesse. Voluptueux et positif, il ne se payait pas d’illusions et n’avait en amour aucun préjugé. Une paysanne lui plaisait autant qu’une duchesse, pourvu qu’elle fût belle; le corps le touchait plus que la robe; il riait beaucoup de certains de ses amis amoureux de quelques mètres de soie et de dentelles, et disait qu’il serait plus logique d’être épris d’un étalage de marchand de nouveautés. Ces opinions, fort raisonnables au fond, et qu’il ne cachait pas, le faisaient passer pour un homme excentrique.

Max, moins artiste que Fabio, n’aimait, lui, que les entreprises difficiles, que les intrigues compliquées; il cherchait des résistances à vaincre, des vertus à séduire, et conduisait l’amour comme une partie d’échecs, avec des coups médités longtemps, des effets suspendus, des surprises et des stratagèmes dignes de Polybe. Dans un salon, la femme qui paraissait avoir le moins de sympathie à son endroit, était celle qu’il choisissait pour but de ses attaques; la faire passer de l’aversion à l’amour par des transitions habiles, était pour lui un plaisir délicieux; s’imposer aux âmes qui le repoussaient, mater les volontés rebelles à son ascendant, lui semblait le plus doux des triomphes. Comme certains chasseurs qui courent les champs, les bois et les plaines par la pluie, le soleil et la neige, avec des fatigues excessives et une ardeur que rien ne rebute, pour un maigre gibier que les trois quarts du temps ils dédaignent de manger, Max, la proie atteinte, ne s’en souciait plus, et se remettait en quête presque aussitôt.

Pour Octavien, il avouait que la réalité ne le séduisait guère, non qu’il fît des rêves de collégien tout pétris de lis et de roses comme un madrigal de Demoustier, mais il y avait autour de toute beauté trop de détails prosaïques et rebutants; trop de pères radoteurs et décorés; de mères coquettes, portant des fleurs naturelles dans de faux cheveux; de cousins rougeauds et méditant des déclarations; de tantes ridicules, amoureuses de petits chiens. Une gravure à l’aqua-tinte, d’après Horace Vernet ou Delaroche, accrochée dans la chambre d’une femme, suffisait pour arrêter chez lui une passion naissante. Plus poétique encore qu’amoureux, il demandait une terrasse de l’Isola-Bella, sur le lac Majeur, par un beau clair de lune, pour encadrer un rendez-vous. Il eût voulu enlever son amour du milieu de la vie commune et en transporter la scène dans les étoiles. Aussi s’était-il épris tour à tour d’une passion impossible et folle pour tous les grands types féminins conservés par l’art ou l’histoire. Comme Faust, il avait aimé Hélène, et il aurait voulu que les ondulations des siècles apportassent jusqu’à lui une de ces sublimes personnifications des désirs et des rêves humains, dont la forme, invisible pour les yeux vulgaires, subsiste toujours dans l’espace et le temps. Il s’était composé un sérail idéal avec Sémiramis, Aspasie, Cléopâtre, Diane de Poitiers, Jeanne d’Aragon. Quelquefois aussi il aimait des statues, et un jour, en passant au Musée devant la Vénus de Milo, il s’était écrié: «Oh! qui te rendra les bras pour m’écraser contre ton sein de marbre!» A Rome, la vue d’une épaisse chevelure nattée exhumée d’un tombeau antique l’avait jeté dans un bizarre délire; il avait essayé, au moyen de deux ou trois de ces cheveux obtenus d’un gardien séduit à prix d’or, et remis à une somnambule d’une grande puissance, d’évoquer l’ombre et la forme de cette morte; mais le fluide conducteur s’était évaporé après tant d’années, et l’apparition n’avait pu sortir de la nuit éternelle.

Comme Fabio l’avait deviné devant la vitrine des Studj, l’empreinte recueillie dans la cave de la villa d’Arrius Diomèdes excitait chez Octavien des élans insensés vers un idéal rétrospectif; il tentait de sortir du temps et de la vie, et de transposer son âme au siècle de Titus.

Max et Fabio se retirèrent dans leur chambre, et, la tête un peu alourdie par les classiques fumées du Falerne, ne tardèrent pas à s’endormir. Octavien, qui avait souvent laissé son verre plein devant lui, ne voulant pas troubler par une ivresse grossière l’ivresse poétique qui bouillonnait dans son cerveau, sentit à l’agitation de ses nerfs que le sommeil ne lui viendrait pas, et sortit de l’osteria à pas lents pour rafraîchir son front et calmer sa pensée à l’air de la nuit.

Ses pieds, sans qu’il en eût conscience, le portèrent à l’entrée par laquelle on pénètre dans la ville morte, il déplaça la barre de bois qui la ferme et s’engagea au hasard dans les décombres.

La lune illuminait de sa lueur blanche les maisons pâles, divisant les rues en deux tranches de lumière argentée et d’ombre bleuâtre. Ce jour nocturne, avec ses teintes ménagées, dissimulait la dégradation des édifices. L’on ne remarquait pas, comme à la clarté crue du soleil, les colonnes tronquées, les façades sillonnées de lézardes, les toits effondrés par l’éruption; les parties absentes se complétaient par la demi-teinte, et un rayon brusque, comme une touche de sentiment dans l’esquisse d’un tableau, indiquait tout un ensemble écroulé. Les génies taciturnes de la nuit semblaient avoir réparé la cité fossile pour quelque représentation d’une vie fantastique.

Quelquefois même Octavien crut voir se glisser de vagues formes humaines dans l’ombre; mais elles s’évanouissaient dès qu’elles atteignaient la portion éclairée. De sourds chuchotements, une rumeur indéfinie, voltigeaient dans le silence. Notre promeneur les attribua d’abord à quelque papillonnement de ses yeux, à quelque bourdonnement de ses oreilles,—ce pouvait être aussi un jeu d’optique, un soupir de la brise marine, ou la fuite à travers les orties d’un lézard ou d’une couleuvre, car tout vit dans la nature, même la mort, tout bruit, même le silence. Cependant il éprouvait une espèce d’angoisse involontaire, un léger frisson, qui pouvait être causé par l’air froid de la nuit, et faisait frémir sa peau. Il retourna deux ou trois fois la tête; il ne se sentait plus seul comme tout à l’heure dans la ville déserte. Ses camarades avaient-ils eu la même idée que lui, et le cherchaient-ils à travers ces ruines? Ces formes entrevues, ces bruits indistincts de pas, était-ce Max et Fabio marchant et causant, et disparus à l’angle d’un carrefour? Cette explication toute naturelle, Octavien comprenait à son trouble qu’elle n’était pas vraie, et les raisonnements qu’il faisait là-dessus à part lui ne le convainquaient pas. La solitude et l’ombre s’étaient peuplées d’êtres invisibles qu’il dérangeait; il tombait au milieu d’un mystère, et l’on semblait attendre qu’il fût parti pour commencer. Telles étaient les idées extravagantes qui lui traversaient la cervelle et qui prenaient beaucoup de vraisemblance de l’heure, du lieu et de mille détails alarmants que comprendront ceux qui se sont trouvés de nuit dans quelque vaste ruine.

En passant devant une maison qu’il avait remarquée pendant le jour et sur laquelle la lune donnait en plein, il vit, dans un état d’intégrité parfaite, un portique dont il avait cherché à rétablir l’ordonnance: quatre colonnes d’ordre dorique cannelées jusqu’à mi-hauteur, et le fût enveloppé comme d’une draperie pourpre d’une teinte de minium, soutenaient une cimaise coloriée d’ornements polychromes, que le décorateur semblait avoir achevée hier; sur la paroi latérale de la porte un molosse de Laconie, exécuté à l’encaustique et accompagné de l’inscription sacramentelle: Cave canem, aboyait à la lune et aux visiteurs avec une fureur peinte. Sur le seuil de mosaïque le mot Have, en lettres osques et latines, saluait les hôtes de ses syllabes amicales. Les murs extérieurs, teints d’ocre et de rubrique, n’avaient pas une crevasse. La maison s’était exhaussée d’un étage, et le toit de tuiles dentelé d’un acrotère de bronze, projetait son profil intact sur le bleu léger du ciel où pâlissaient quelques étoiles.

Cette restauration étrange, faite de l’après-midi au soir par un architecte inconnu, tourmentait beaucoup Octavien, sûr d’avoir vu cette maison le jour même dans un fâcheux état de ruine. Le mystérieux reconstructeur avait travaillé bien vite, car les habitations voisines avaient le même aspect récent et neuf; tous les piliers étaient coiffés de leurs chapiteaux; pas une pierre, pas une brique, pas une pellicule de stuc, pas une écaille de peinture ne manquaient aux parois luisantes des façades, et par l’interstice des péristyles on entrevoyait, autour du bassin de marbre du cavædium, des lauriers roses et blancs, des myrtes et des grenadiers. Tous les historiens s’étaient trompés; l’éruption n’avait pas eu lieu, ou bien l’aiguille du temps avait reculé de vingt heures séculaires sur le cadran de l’éternité.

Octavien, surpris au dernier point, se demanda s’il dormait tout debout et marchait dans un rêve. Il s’interrogea sérieusement pour savoir si la folie ne faisait pas danser devant lui ses hallucinations; mais il fut obligé de reconnaître qu’il n’était ni endormi ni fou.

Un changement singulier avait eu lieu dans l’atmosphère; de vagues teintes roses se mêlaient, par dégradations violettes, aux lueurs azurées de la lune; le ciel s’éclaircissait sur les bords; on eût dit que le jour allait paraître. Octavien tira sa montre; elle marquait minuit. Craignant qu’elle ne fût arrêtée, il poussa le ressort de la répétition; la sonnerie tinta douze fois; il était bien minuit, et cependant la clarté allait toujours augmentant, la lune se fondait dans l’azur de plus en plus lumineux; le soleil se levait.

Alors Octavien, en qui toutes les idées de temps se brouillaient, put se convaincre qu’il se promenait non dans une Pompeï morte, froid cadavre de ville qu’on a tiré à demi de son linceul, mais dans une Pompeï vivante, jeune, intacte, sur laquelle n’avaient pas coulé les torrents de boue brûlante du Vésuve.

Un prodige inconcevable le reportait, lui, Français du dix-neuvième siècle, au temps de Titus, non en esprit, mais en réalité, ou faisait revenir à lui, du fond du passé, une ville détruite avec ses habitants disparus; car un homme vêtu à l’antique venait de sortir d’une maison voisine.

Cet homme portait les cheveux courts et la barbe rasée, une tunique de couleur brune et un manteau grisâtre, dont les bouts étaient retroussés de manière à ne pas gêner sa marche; il allait d’un pas rapide, presque cursif, et passa à côté d’Octavien sans le voir. Un panier de sparterie pendait à son bras, et il se dirigeait vers le Forum Nundinarium;—c’était un esclave, un Davus quelconque allant au marché; il n’y avait pas à s’y tromper.

Des bruits de roues se firent entendre, et un char antique, traîné par des bœufs blancs et chargé de légumes, s’engagea dans la rue. A côté de l’attelage marchait un bouvier aux jambes nues et brûlées par le soleil, aux pieds chaussés de sandales, et vêtu d’une espèce de chemise de toile bouffant à la ceinture; un chapeau de paille conique, rejeté derrière le dos et retenu au col par la mentonnière, laissait voir sa tête d’un type inconnu aujourd’hui, son front bas traversé de dures nodosités, ses cheveux crépus et noirs, son nez droit, ses yeux tranquilles comme ceux de ses bœufs, et son cou d’Hercule campagnard. Il touchait gravement ses bêtes de l’aiguillon, avec une pose de statue à faire tomber Ingres en extase.

Le bouvier aperçut Octavien et parut surpris, mais il continua sa route; une fois il retourna la tête, ne trouvant pas sans doute d’explication à l’aspect de ce personnage étrange pour lui, mais laissant, dans sa placide stupidité rustique, le mot de l’énigme à de plus habiles.

Des paysans campaniens parurent aussi, poussant devant eux des ânes chargés d’outres de vin, et faisant tinter des sonnettes d’airain; leur physionomie différait de celle des paysans d’aujourd’hui comme une médaille diffère d’un sou.

La ville se peuplait graduellement comme un de ces tableaux de diorama, d’abord déserts, et qu’un changement d’éclairage anime de personnages invisibles jusque-là.

Les sentiments qu’éprouvait Octavien avaient changé de nature. Tout à l’heure, dans l’ombre trompeuse de la nuit, il était en proie à ce malaise dont les plus braves ne se défendent pas, au milieu de circonstances inquiétantes et fantastiques que la raison ne peut expliquer. Sa vague terreur s’était changée en stupéfaction profonde; il ne pouvait douter, à la netteté de leurs perceptions, du témoignage de ses sens, et cependant ce qu’il voyait était parfaitement incroyable.—Mal convaincu encore, il cherchait par la constatation de petits détails réels à se prouver qu’il n’était pas le jouet d’une hallucination.—Ce n’étaient pas des fantômes qui défilaient sous ses yeux, car la vive lumière du soleil les illuminait avec une réalité irrécusable, et leurs ombres allongées par le matin se projetaient sur les trottoirs et les murailles.—Ne comprenant rien à ce qui lui arrivait, Octavien, ravi au fond de voir un de ses rêves les plus chers accompli, ne résista plus à son aventure, il se laissa faire à toutes ces merveilles, sans prétendre s’en rendre compte; il se dit que puisque en vertu d’un pouvoir mystérieux il lui était donné de vivre quelques heures dans un siècle disparu, il ne perdrait pas son temps à chercher la solution d’un problème incompréhensible, et il continua bravement sa route, en regardant à droite et à gauche ce spectacle si vieux et si nouveau pour lui. Mais à quelle époque de la vie de Pompeï était-il transporté? Une inscription d’édilité, gravée sur une muraille, lui apprit, par le nom des personnages publics, qu’on était au commencement du règne de Titus,—soit en l’an 79 de notre ère.—Une idée subite traversa l’âme d’Octavien; la femme dont il avait admiré l’empreinte au musée de Naples devait être vivante, puisque l’éruption du Vésuve dans laquelle elle avait péri eut lieu le 24 août de cette même année; il pouvait donc la retrouver, la voir, lui parler... Le désir fou qu’il avait ressenti à l’aspect de cette cendre moulée sur des contours divins allait peut-être se satisfaire, car rien ne devait être impossible à un amour qui avait eu la force de faire reculer le temps, et passer deux fois la même heure dans le sablier de l’éternité.

Pendant qu’Octavien se livrait à ces réflexions, de belles jeunes filles se rendaient aux fontaines, soutenant du bout de leurs doigts blancs des urnes en équilibre sur leur tête; des patriciens en toges blanches bordées de bandes de pourpre, suivis de leur cortége de clients, se dirigeaient vers le forum. Les acheteurs se pressaient autour des boutiques, toutes désignées par des enseignes sculptées et peintes, et rappelant par leur petitesse et leur forme les boutiques moresques d’Alger; au-dessus de la plupart de ces échoppes, un glorieux phallus de terre cuite colorié et l’inscription hic habitat felicitas, témoignaient de précautions superstitieuses contre le mauvais œil; Octavien remarqua même une boutique d’amulettes dont l’étalage était chargé de cornes, de branches de corail bifurquées, et de petits Priapes en or, comme on en trouve encore à Naples aujourd’hui, pour se préserver de la jettature, et il se dit qu’une superstition durait plus qu’une religion.

En suivant le trottoir qui borde chaque rue de Pompeï, et enlève ainsi aux Anglais la confortabilité de cette invention, Octavien se trouva face à face avec un beau jeune homme, de son âge à peu près, vêtu d’une tunique couleur de safran, et drapé d’un manteau de fine laine blanche, souple comme du cachemire. La vue d’Octavien, coiffé de l’affreux chapeau moderne, sanglé dans une mesquine redingote noire, les jambes emprisonnées dans un pantalon, les pieds pincés par des bottes luisantes, parut surprendre le jeune Pompeïen, comme nous étonnerait, sur le boulevard de Gand, un Ioway ou un Botocudo avec ses plumes, ses colliers de griffes d’ours et ses tatouages baroques. Cependant, comme c’était un jeune homme bien élevé, il n’éclata pas de rire au nez d’Octavien, et prenant en pitié ce pauvre barbare égaré dans cette ville græco-romaine, il lui dit d’une voix accentuée et douce:

—Advena, salve.

Rien n’était plus naturel qu’un habitant de Pompeï, sous le règne du divin empereur Titus, très-puissant et très-auguste, s’exprimât en latin, et pourtant Octavien tressaillit en entendant cette langue morte dans une bouche vivante. C’est alors qu’il se félicita d’avoir été fort en thème, et remporté des prix au concours général. Le latin enseigné par l’Université lui servit en cette occasion unique, et rappelant en lui ses souvenirs de classe, il répondit au salut du Pompeïen en style de De viris illustribus et de Selectæ è profanis, d’une façon suffisamment intelligible, mais avec un accent parisien qui fit sourire le jeune homme.

«Il te sera peut-être plus facile de parler grec, dit le Pompeïen; je sais aussi cette langue, car j’ai fait mes études à Athènes.

—Je sais encore moins de grec que de latin, répondit Octavien; je suis du pays des Gaulois, de Paris, de Lutèce.

—Je connais ce pays. Mon aïeul a fait la guerre dans les Gaules sous le grand Jules César. Mais quel étrange costume portes-tu? Les Gaulois que j’ai vus à Rome n’étaient pas habillés ainsi.»

Octavien entreprit de faire comprendre au jeune Pompeïen que vingt siècles s’étaient écoulés depuis la conquête de la Gaule par Jules César, et que la mode avait pu changer; mais il y perdit son latin, et à vrai dire ce n’était pas grand’chose.

«Je me nomme Rufus Holconius, et ma maison est la tienne, dit le jeune homme; à moins que tu ne préfères la liberté de la taverne: on est bien à l’auberge d’Albinus, près de la porte du faubourg d’Augustus Felix, et à l’hôtellerie de Sarinus, fils de Publius, près de la deuxième tour; mais si tu veux, je te servirai de guide dans cette ville inconnue pour toi;—tu me plais, jeune barbare, quoique tu aies essayé de te jouer de ma crédulité en prétendant que l’empereur Titus, qui règne aujourd’hui, était mort depuis deux mille ans, et que le Nazaréen, dont les infâmes sectateurs, enduits de poix, ont éclairé les jardins de Néron, trône seul en maître dans le ciel désert, d’où les grands dieux sont tombés.—Par Pollux! ajouta-t-il en jetant les yeux sur une inscription rouge tracée à l’angle d’une rue, tu arrives à propos, l’on donne la Casina de Plaute, récemment remise au théâtre; c’est une curieuse et bouffonne comédie qui t’amusera, n’en comprendrais-tu que la pantomime. Suis-moi, c’est bientôt l’heure; je te ferai placer au banc des hôtes et des étrangers.»

Et Rufus Holconius se dirigea du côté du petit théâtre comique que les trois amis avaient visité dans la journée.

Le Français et le citoyen de Pompeï prirent les rues de la Fontaine d’Abondance, des Théâtres, longèrent le collége et le temple d’Isis, l’atelier du statuaire, et entrèrent dans l’Odéon ou théâtre comique par un vomitoire latéral. Grâce à la recommandation d’Holconius, Octavien fut placé près du proscenium, un endroit qui répondrait à nos baignoires d’avant-scène. Tous les regards se tournèrent aussitôt vers lui avec une curiosité bienveillante et un léger susurrement courut dans l’amphithéâtre.

La pièce n’était pas encore commencée; Octavien en profita pour regarder la salle. Les gradins demi circulaires, terminés de chaque côté par une magnifique patte de lion sculptée en lave du Vésuve, partaient en s’élargissant d’un espace vide correspondant à notre parterre, mais beaucoup plus restreint, et pavé d’une mosaïque de marbres grecs; un gradin plus large formait, de distance en distance, une zone distinctive, et quatre escaliers correspondant aux vomitoires et montant de la base au sommet de l’amphithéâtre, le divisaient en cinq coins plus larges du haut que du bas. Les spectateurs, munis de leurs billets, consistant en petites lames d’ivoire où étaient désignés, par leurs numéros d’ordre, la travée, le coin et le gradin, avec le titre de la pièce représentée et le nom de son auteur, arrivaient aisément à leurs places. Les magistrats, les nobles, les hommes mariés, les jeunes gens, les soldats, dont on voyait luire les casques de bronze, occupaient des rangs séparés.—C’était un spectacle admirable que ces belles toges et ces larges manteaux blancs bien drapés, s’étalant sur les premiers gradins et contrastant avec les parures variées des femmes, placées au-dessus, et les capes grises des gens du peuple, relégués aux bancs supérieurs, près des colonnes qui supportent le toit, et qui laissaient apercevoir, par leurs interstices, un ciel d’un bleu intense comme le champ d’azur d’une panathénée;—une fine pluie d’eau, aromatisée de safran, tombait des frises en gouttelettes imperceptibles, et parfumait l’air qu’elle rafraîchissait. Octavien pensa aux émanations fétides qui vicient l’atmosphère de nos théâtres, si incommodes qu’on peut les considérer comme des lieux de torture, et il trouva que la civilisation n’avait pas beaucoup marché.

Le rideau, soutenu par une poutre transversale, s’abîma dans les profondeurs de l’orchestre, les musiciens s’installèrent dans leur tribune, et le Prologue parut vêtu grotesquement et la tête coiffée d’un masque difforme, adapté comme un casque.

Le Prologue, après avoir salué l’assistance et demandé les applaudissements, commença une argumentation bouffonne. «Les vieilles pièces, disait-il, étaient comme le vin qui gagne avec les années, et la Casina, chère aux vieillards, ne devait pas moins l’être aux jeunes gens; tous pouvaient y prendre plaisir: les uns parce qu’ils la connaissaient, les autres parce qu’ils ne la connaissaient pas. La pièce avait été, du reste, remise avec soin, et il fallait l’écouter l’âme libre de tout souci, sans penser à ses dettes, ni à ses créanciers, car on n’arrête pas au théâtre; c’était un jour heureux, il faisait beau, et les alcyons planaient sur le forum.» Puis il fit une analyse de la comédie que les acteurs allaient représenter, avec un détail qui prouve que la surprise entrait pour peu de chose dans le plaisir que les anciens prenaient au théâtre; il raconta comment le vieillard Stalino, amoureux de sa belle esclave Casina, veut la marier à son fermier Olympio, époux complaisant qu’il remplacera dans la nuit des noces; et comment Lycostrata, la femme de Stalino, pour contrecarrer la luxure de son vicieux mari, veut unir Casina à l’écuyer Chalinus, dans l’idée de favoriser les amours de son fils; enfin la manière dont Stalino, mystifié, prend un jeune esclave déguisé pour Casina, qui, reconnue libre et de naissance ingénue, épouse le jeune maître, qu’elle aime et dont elle est aimée.

Le jeune Français regardait distraitement les acteurs, avec leurs masques aux bouches de bronze, s’évertuer sur la scène; les esclaves couraient çà et là pour simuler l’empressement; le vieillard hochait la tête et tendait ses mains tremblantes; la matrone, le verbe haut, l’air revêche et dédaigneux, se carrait dans son importance et querellait son mari, au grand amusement de la salle.—Tous ces personnages entraient et sortaient par trois portes pratiquées dans le mur de fond et communiquant au foyer des acteurs.—La maison de Stalino occupait un coin du théâtre, et celle de son vieil ami Alcésimus lui faisait face. Ces décorations, quoique très-bien peintes, étaient plutôt représentatives de l’idée d’un lieu que du lieu lui-même, comme les coulisses vagues du théâtre classique.

Quand la pompe nuptiale conduisant la fausse Casina fit son entrée sur la scène, un immense éclat de rire, comme celui qu’Homère attribue aux dieux, circula sur tous les bancs de l’amphithéâtre, et des tonnerres d’applaudissements firent vibrer les échos de l’enceinte; mais Octavien n’écoutait plus et ne regardait plus.

Dans la travée des femmes, il venait d’apercevoir une créature d’une beauté merveilleuse. A dater de ce moment, les charmants visages qui avaient attiré son œil s’éclipsèrent comme les étoiles devant Phœbé; tout s’évanouit, tout disparut comme dans un songe; un brouillard estompa les gradins fourmillants de monde, et la voix criarde des acteurs semblait se perdre dans un éloignement infini.

Il avait reçu au cœur comme une commotion électrique, et il lui semblait qu’il jaillissait des étincelles de sa poitrine lorsque le regard de cette femme se tournait vers lui.

Elle était brune et pâle; ses cheveux ondés et crespelés, noirs comme ceux de la Nuit, se relevaient légèrement vers les tempes à la mode grecque, et dans son visage d’un ton mat brillaient des yeux sombres et doux, chargés d’une indéfinissable expression de tristesse voluptueuse et d’ennui passionné; sa bouche, dédaigneusement arquée à ses coins, protestait par l’ardeur vivace de sa pourpre enflammée contre la blancheur tranquille du masque; son col présentait ces belles lignes pures qu’on ne retrouve à présent que dans les statues. Ses bras étaient nus jusqu’à l’épaule, et de la pointe de ses seins orgueilleux, soulevant sa tunique d’un rose mauve, partaient deux plis qu’on aurait pu croire fouillés dans le marbre par Phidias ou Cléomène.

La vue de cette gorge d’un contour si correct, d’une coupe si pure, troubla magnétiquement Octavien; il lui sembla que ces rondeurs s’adaptaient parfaitement à l’empreinte en creux du musée de Naples, qui l’avait jeté dans une si ardente rêverie, et une voix lui cria au fond du cœur que cette femme était bien la femme étouffée par la cendre du Vésuve à la villa d’Arrius Diomèdes. Par quel prodige la voyait-il vivante, assistant à la représentation de la Casina de Plaute? Il ne chercha pas à se l’expliquer; d’ailleurs, comment était-il là lui-même? Il accepta sa présence comme dans le rêve on admet l’intervention de personnes mortes depuis longtemps et qui agissent pourtant avec les apparences de la vie; d’ailleurs son émotion ne lui permettait aucun raisonnement. Pour lui, la roue du temps était sortie de son ornière, et son désir vainqueur choisissait sa place parmi les siècles écoulés! Il se trouvait face à face avec sa chimère, une des plus insaisissables, une chimère rétrospective. Sa vie se remplissait d’un seul coup.

En regardant cette tête si calme et si passionnée, si froide et si ardente, si morte et si vivace, il comprit qu’il avait devant lui son premier et son dernier amour, sa coupe d’ivresse suprême; il sentit s’évanouir comme des ombres légères les souvenirs de toutes les femmes qu’il avait cru aimer, et son âme redevenir vierge de toute émotion antérieure. Le passé disparut.

Cependant la belle Pompéïenne, le menton appuyé sur la paume de la main, lançait sur Octavien, tout en ayant l’air de s’occuper de la scène, le regard velouté de ses yeux nocturnes, et ce regard lui arrivait lourd et brûlant comme un jet de plomb fondu. Puis elle se pencha vers l’oreille d’une fille assise à son côté.

La représentation s’acheva; la foule s’écoula par les vomitoires. Octavien, dédaignant les bons offices de son guide Holconius, s’élança par la première sortie qui s’offrit à ses pas. A peine eut-il atteint la porte, qu’une main se posa sur son bras, et qu’une voix féminine lui dit d’un ton bas, mais de manière à ce qu’il ne perdît pas un mot:

«Je suis Tyché Novoleja, commise aux plaisirs d’Arria Marcella, fille d’Arrius Diomèdes. Ma maîtresse vous aime, suivez-moi.»

Arria Marcella venait de monter dans sa litière portée par quatre forts esclaves syriens nus jusqu’à la ceinture, et faisant miroiter au soleil leurs torses de bronze. Le rideau de la litière s’entr’ouvrit, et une main pâle, étoilée de bagues, fit un signe amical à Octavien, comme pour confirmer les paroles de la suivante. Le pli de pourpre retomba, et la litière s’éloigna au pas cadencé des esclaves.

Tyché fit passer Octavien par des chemins détournés, coupant les rues en posant légèrement le pied sur les pierres espacées qui relient les trottoirs et entre lesquelles roulent les roues des chars, et se dirigeant à travers le dédale avec la précision que donne la familiarité d’une ville. Octavien remarqua qu’il franchissait des quartiers de Pompeï que les fouilles n’ont pas découverts, et qui lui étaient en conséquence complétement inconnus. Cette circonstance étrange parmi tant d’autres ne l’étonna pas. Il était décidé à ne s’étonner de rien. Dans toute cette fantasmagorie archaïque, qui eût fait devenir un antiquaire fou de bonheur, il ne voyait plus que l’œil noir et profond d’Arria Marcella et cette gorge superbe victorieuse des siècles, et que la destruction même a voulu conserver.

Ils arrivèrent à une porte dérobée, qui s’ouvrit et se ferma aussitôt, et Octavien se trouva dans une cour entourée de colonnes de marbre grec d’ordre ionique peintes jusqu’à moitié de leur hauteur, d’un jaune vif, et le chapiteau relevé d’ornements rouges et bleus; une guirlande d’aristoloche suspendait ses larges feuilles vertes en forme de cœur aux saillies de l’architecture comme une arabesque naturelle, et près d’un bassin encadré de plantes, un flammant rose se tenait debout sur une patte, fleur de plume parmi les fleurs végétales.

Des panneaux de fresque représentant des architectures capricieuses ou des paysages de fantaisie décoraient les murailles. Octavien vit tous ces détails d’un coup d’œil rapide, car Tyché le remit aux mains des esclaves baigneurs qui firent subir à son impatience toutes les recherches des thermes antiques. Après avoir passé par les différents degrés de chaleur vaporisée, supporté le râcloir du strigillaire, senti ruisseler sur lui les cosmétiques et les huiles parfumées, il fut revêtu d’une tunique blanche, et retrouva à l’autre porte Tyché, qui lui prit la main et le conduisit dans une autre salle extrêmement ornée.

Sur le plafond étaient peints, avec une pureté de dessin, un éclat de coloris et une liberté de touche qui sentaient le grand maître et non plus le simple décorateur à l’adresse vulgaire, Mars, Vénus et l’Amour; une frise composée de cerfs, de lièvres et d’oiseaux se jouant parmi les feuillages régnait au-dessus d’un revêtement de marbre cipolin; la mosaïque du pavé, travail merveilleux dû peut-être à Sosimus de Pergame, représentait des reliefs de festin exécutés avec un art qui faisait illusion.

Au fond de la salle, sur un biclinium ou lit à deux places, était accoudée Arria Marcella dans une pose voluptueuse et sereine qui rappelait la femme couchée de Phidias sur le fronton du Parthénon; ses chaussures, brodées de perles, gisaient au bas du lit, et son beau pied nu, plus pur et plus blanc que le marbre, s’allongeait au bout d’une légère couverture de byssus jetée sur elle.

Deux boucles d’oreilles faites en forme de balance et portant des perles sur chaque plateau tremblaient dans la lumière au long de ses joues pâles; un collier de boules d’or, soutenant des grains allongés en poire, circulait sur sa poitrine laissée à demi découverte par le pli négligé d’un peplum de couleur paille bordé d’une grecque noire; une bandelette noir et or passait et luisait par place dans ses cheveux d’ébène, car elle avait changé de costume en revenant du théâtre; et autour de son bras, comme l’aspic autour du bras de Cléopâtre, un serpent d’or, aux yeux de pierreries, s’enroulait à plusieurs reprises et cherchait à se mordre la queue.

Une petite table à pieds de griffons, incrustée de nacre, d’argent et d’ivoire, était dressée près du lit à deux places, chargée de différents mets servis dans des plats d’argent et d’or ou de terre émaillée de peintures précieuses. On y voyait un oiseau du Phase couché dans ses plumes, et divers fruits que leurs saisons empêchent de se rencontrer ensemble.

Tout paraissait indiquer qu’on attendait un hôte; des fleurs fraîches jonchaient le sol, et les amphores de vin étaient plongées dans des urnes pleines de neige.

Arria Marcella fit signe à Octavien de s’étendre à côté d’elle sur le biclinium et de prendre part au repas;—le jeune homme, à demi-fou de surprise et d’amour, prit au hasard quelques bouchées sur les plats que lui tendaient de petits esclaves asiatiques aux cheveux frisés, à la courte tunique. Arria ne mangeait pas, mais elle portait souvent à ses lèvres un vase myrrhin aux teintes opalines rempli d’un vin d’une pourpre sombre comme du sang figé; à mesure qu’elle buvait, une imperceptible vapeur rose montait à ses joues pâles, de son cœur qui n’avait pas battu depuis tant d’années; cependant son bras nu, qu’Octavien effleura en soulevant sa coupe, était froid comme la peau d’un serpent ou le marbre d’une tombe.

«Oh! lorsque tu t’es arrêté aux Studj à contempler le morceau de boue durcie qui conserve ma forme, dit Arria Marcella en tournant son long regard humide vers Octavien, et que ta pensée s’est élancée ardemment vers moi, mon âme l’a senti dans ce monde où je flotte invisible pour les yeux grossiers; la croyance fait le dieu, et l’amour fait la femme. On n’est véritablement morte que quand on n’est plus aimée; ton désir m’a rendu la vie, la puissante évocation de ton cœur a supprimé les distances qui nous séparaient.»

L’idée d’évocation amoureuse qu’exprimait la jeune femme, rentrait dans les croyances philosophiques d’Octavien, croyances que nous ne sommes pas loin de partager.

En effet, rien ne meurt, tout existe toujours; nulle force ne peut anéantir ce qui fut une fois. Toute action, toute parole, toute forme, toute pensée tombée dans l’océan universel des choses y produit des cercles qui vont s’élargissant jusqu’aux confins de l’éternité. La figuration matérielle ne disparaît que pour les regards vulgaires, et les spectres qui s’en détachent peuplent l’infini. Pâris continue d’enlever Hélène dans une région inconnue de l’espace. La galère de Cléopâtre gonfle ses voiles de soie sur l’azur d’un Cydnus idéal. Quelques esprits passionnés et puissants ont pu amener à eux des siècles écoulés en apparence, et faire revivre des personnages morts pour tous. Faust a eu pour maîtresse la fille de Tyndare, et l’a conduite à son château gothique, du fond des abîmes mystérieux de l’Hadès. Octavien venait de vivre un jour sous le règne de Titus et de se faire aimer d’Arria Marcella, fille d’Arrius Diomèdes, couchée en ce moment près de lui sur un lit antique dans une ville détruite pour tout le monde.

«A mon dégoût des autres femmes, répondit Octavien, à la rêverie invincible qui m’entraînait vers ses types radieux au fond des siècles comme des étoiles provocatrices, je comprenais que je n’aimerais jamais que hors du temps et de l’espace. C’était toi que j’attendais, et ce frêle vestige conservé par la curiosité des hommes m’a par son secret magnétisme mis en rapport avec ton âme. Je ne sais si tu es un rêve ou une réalité, un fantôme ou une femme, si comme Ixion je serre un nuage sur ma poitrine abusée, si je suis le jouet d’un vil prestige de sorcellerie, mais ce que je sais bien, c’est que tu seras mon premier et mon dernier amour.

—Qu’Éros, fils d’Aphrodite, entende ta promesse, dit Arria Marcella en inclinant sa tête sur l’épaule de son amant qui la souleva avec une étreinte passionnée. Oh! serre-moi sur ta jeune poitrine, enveloppe-moi de ta tiède haleine, j’ai froid d’être restée si longtemps sans amour.» Et contre son cœur Octavien sentait s’élever et s’abaisser ce beau sein, dont le matin même il admirait le moule à travers la vitre d’une armoire de musée; la fraîcheur de cette belle chair le pénétrait à travers sa tunique et le faisait brûler. La bandelette or et noir s’était détachée de la tête d’Arria passionnément renversée, et ses cheveux se répandaient comme un fleuve noir sur l’oreiller bleu.

Les esclaves avaient emporté la table. On n’entendit plus qu’un bruit confus de baisers et de soupirs. Les cailles familières, insouciantes de cette scène amoureuse, picoraient, sur le pavé mosaïque les miettes du festin en poussant de petits cris.

Tout à coup les anneaux d’airain de la portière qui fermait la chambre glissèrent sur leur tringle, et un vieillard d’aspect sévère et drapé dans un ample manteau brun parut sur le seuil. Sa barbe grise était séparée en deux pointes comme celle des Nazaréens, son visage semblait sillonné par la fatigue des macérations: une petite croix de bois noir pendait à son col et ne laissait aucun doute sur sa croyance: il appartenait à la secte, toute récente alors, des disciples du Christ.

A son aspect, Arria Marcella, éperdue de confusion, cacha sa figure sous un pli de son manteau, comme un oiseau qui met la tête sous son aile en face d’un ennemi qu’il ne peut éviter, pour s’épargner au moins l’horreur de le voir; tandis qu’Octavien, appuyé sur son coude, regardait avec fixité le personnage fâcheux qui entrait ainsi brusquement dans son bonheur.

«Arria, Arria, dit le personnage austère d’un ton de reproche, le temps de ta vie n’a-t-il pas suffi à tes déportements, et faut-il que tes infâmes amours empiètent sur les siècles qui ne t’appartiennent pas? Ne peux-tu laisser les vivants dans leur sphère, ta cendre n’est donc pas encore refroidie depuis le jour où tu mourus sans repentir sous la pluie de feu du volcan? Deux mille ans de mort ne t’ont donc pas calmée, et tes bras voraces attirent sur ta poitrine de marbre, vide de cœur, les pauvres insensés enivrés par tes philtres.

—Arrius, grâce, mon père, ne m’accablez pas, au nom de cette religion morose qui ne fut jamais la mienne; moi, je crois à nos anciens dieux qui aimaient la vie, la jeunesse, la beauté, le plaisir; ne me replongez pas dans le pâle néant. Laissez-moi jouir de cette existence que l’amour m’a rendue.

—Tais-toi, impie, ne me parle pas de tes dieux qui sont des démons. Laisse aller cet homme enchaîné par tes impures séductions; ne l’attire plus hors du cercle de sa vie que Dieu a mesurée; retourne dans les limbes du paganisme avec tes amants asiatiques, romains ou grecs. Jeune chrétien, abandonne cette larve qui te semblerait plus hideuse qu’Empouse et Phorkyas, si tu la pouvais voir telle qu’elle est.»

Octavien, pâle, glacé d’horreur, voulut parler; mais sa voix resta attachée à son gosier, selon l’expression virgilienne.

«M’obéiras-tu, Arria? s’écria impérieusement le grand vieillard.

—Non, jamais,» répondit Arria, les yeux étincelants, les narines dilatées, les lèvres frémissantes, en entourant le corps d’Octavien de ses beaux bras de statue, froids, durs et rigides comme le marbre. Sa beauté furieuse, exaspérée par la lutte, rayonnait avec un éclat surnaturel à ce moment suprême, comme pour laisser à son jeune amant un inéluctable souvenir.

«Allons, malheureuse, reprit le vieillard, il faut employer les grands moyens, et rendre ton néant palpable et visible à cet enfant fasciné,» et il prononça d’une voix pleine de commandement une formule d’exorcisme qui fit tomber des joues d’Arria les teintes pourprées que le vin noir du vase myrrhin y avait fait monter.

En ce moment, la cloche lointaine d’un des villages qui bordent la mer ou des hameaux perdus dans les plis de la montagne fit entendre les premières volées de la Salutation angélique.

A ce son, un soupir d’agonie sortit de la poitrine brisée de la jeune femme. Octavien sentit se desserrer les bras qui l’entouraient; les draperies qui la couvraient se replièrent sur elles-mêmes, comme si les contours qui les soutenaient se fussent affaissés, et le malheureux promeneur nocturne ne vit plus à côté de lui, sur le lit du festin, qu’une pincée de cendres mêlée de quelques ossements calcinés parmi lesquels brillaient des bracelets et des bijoux d’or, et que des restes informes, tels qu’on les dut découvrir en déblayant la maison d’Arrius Diomèdes.

Il poussa un cri terrible et perdit connaissance.

Le vieillard avait disparu. Le soleil se levait, et la salle ornée tout à l’heure avec tant d’éclat n’était plus qu’une ruine démantelée.

Après avoir dormi d’un sommeil appesanti par les libations de la veille, Max et Fabio se réveillèrent en sursaut, et leur premier soin fut d’appeler leur compagnon, dont la chambre était voisine de la leur, par un de ces cris de ralliement burlesques dont on convient quelquefois en voyage; Octavien ne répondit pas, pour de bonnes raisons. Fabio et Max, ne recevant pas de réponse, entrèrent dans la chambre de leur ami, et virent que le lit n’avait pas été défait.

«Il se sera endormi sur quelque chaise, dit Fabio, sans pouvoir gagner sa couchette; car il n’a pas la tête forte, ce cher Octavien; et il sera sorti de bonne heure pour dissiper les fumées du vin à la fraîcheur matinale.

—Pourtant il n’avait guère bu, ajouta Max par manière de réflexion. Tout ceci me semble assez étrange. Allons à sa recherche.»

Les deux amis, aidés du cicerone, parcoururent toutes les rues, carrefours, places et ruelles de Pompeï, entrèrent dans toutes les maisons curieuses où ils supposèrent qu’Octavien pouvait être occupé à copier une peinture ou à relever une inscription, et finirent par le trouver évanoui sur la mosaïque disjointe d’une petite chambre à demi écroulée. Ils eurent beaucoup de peine à le faire revenir à lui, et quand il eut repris connaissance, il ne donna pas d’autre explication, sinon qu’il avait eu la fantaisie de voir Pompeï au clair de la lune, et qu’il avait été pris d’une syncope qui, sans doute, n’aurait pas de suite.

La petite bande retourna à Naples par le chemin de fer, comme elle était venue, et le soir, dans leur loge, à San Carlo, Max et Fabio regardaient à grand renfort de jumelles sautiller dans un ballet, sur les traces d’Amalia Ferraris, la danseuse alors en vogue, un essaim de nymphes culottées, sous leurs jupes de gaze, d’un affreux caleçon vert monstre qui les faisait ressembler à des grenouilles piquées de la tarentule. Octavien, pâle, les yeux troubles, le maintien accablé, ne paraissait pas se douter de ce qui se passait sur la scène, tant, après les merveilleuses aventures de la nuit, il avait peine à reprendre le sentiment de la vie réelle.

A dater de cette visite à Pompeï, Octavien fut en proie à une mélancolie morne, que la bonne humeur et les plaisanteries de ses compagnons aggravaient plutôt qu’ils ne le soulageaient; l’image d’Arria Marcella le poursuivait toujours, et le triste dénoûment de sa bonne fortune fantastique n’en détruisait pas le charme.

N’y pouvant plus tenir, il retourna secrètement à Pompeï et se promena, comme la première fois, dans les ruines, au clair de lune, le cœur palpitant d’un espoir insensé, mais l’hallucination ne se renouvela pas; il ne vit que des lézards fuyant sur les pierres; il n’entendit que des piaulements d’oiseaux de nuit effrayés; il ne rencontra plus son ami Rufus Holconius; Tyché ne vint pas lui mettre sa main fluette sur le bras; Arria Marcella resta obstinément dans la poussière.

En désespoir de cause, Octavien s’est marié dernièrement à une jeune et charmante Anglaise, qui est folle de lui. Il est parfait pour sa femme; cependant Ellen, avec cet instinct du cœur que rien ne trompe, sent que son mari est amoureux d’une autre; mais de qui? C’est ce que l’espionnage le plus actif n’a pu lui apprendre. Octavien n’entretient pas de danseuse; dans le monde, il n’adresse aux femmes que des galanteries banales; il a même répondu très-froidement aux avances marquées d’une princesse russe, célèbre par sa beauté et sa coquetterie. Un tiroir secret, ouvert pendant l’absence de son mari, n’a fourni aucune preuve d’infidélité aux soupçons d’Ellen. Mais comment pourrait-elle s’aviser d’être jalouse de Marcella, fille d’Arrius Diomèdes, affranchi de Tibère?

LA MILLE ET DEUXIÈME NUIT

J’avais fait défendre ma porte ce jour-là; ayant pris dès le matin la résolution formelle de ne rien faire, je ne voulais pas être dérangé dans cette importante occupation. Sûr de n’être inquiété par aucun fâcheux (ils ne sont pas tous dans la comédie de Molière), j’avais pris toutes mes mesures pour savourer à mon aise ma volupté favorite.

Un grand feu brillait dans ma cheminée, les rideaux fermés tamisaient un jour discret et nonchalant, une demi-douzaine de carreaux jonchaient le tapis, et, doucement étendu devant l’âtre à la distance d’un rôti à la broche, je faisais danser au bout de mon pied une large babouche marocaine d’un jaune oriental et d’une forme bizarre; mon chat était couché sur ma manche, comme celui du prophète Mahomet, et je n’aurais pas changé ma position pour tout l’or du monde.

Mes regards distraits, déjà noyés par cette délicieuse somnolence qui suit la suspension volontaire de la pensée, erraient, sans trop les voir, de la charmante esquisse de la Madeleine au désert de Camille Roqueplan au sévère dessin à la plume d’Aligny et au grand paysage des quatre inséparables, Feuchères, Séchan, Diéterle et Despléchins, richesse et gloire de mon logis de poëte; le sentiment de la vie réelle m’abandonnait peu à peu, et j’étais enfoncé bien avant sous les ondes insondables de cette mer d’anéantissement où tant de rêveurs orientaux ont laissé leur raison, déjà ébranlée par le hatschich et l’opium.

Le silence le plus profond régnait dans la chambre; j’avais arrêté la pendule pour ne pas entendre le tic-tac du balancier, ce battement de pouls de l’éternité; car je ne puis souffrir, lorsque je suis oisif, l’activité bête et fiévreuse de ce disque de cuivre jaune qui va d’un coin à l’autre de sa cage et marche toujours sans faire un pas.

Tout à coup, et kling et klang, un coup de sonnette vif, nerveux, insupportablement argentin, éclate et tombe dans ma tranquillité comme une goutte de plomb fondu qui s’enfoncerait en grésillant dans un lac endormi; sans penser à mon chat, pelotonné en boule sur ma manche, je me redressai en tressaillant et sautai sur mes pieds comme lancé par un ressort, envoyant à tous les diables l’imbécile concierge qui avait laissé passer quelqu’un malgré la consigne formelle; puis je me rassis. A peine remis de la secousse nerveuse, j’assurai les coussins sous mes bras et j’attendis l’événement de pied ferme.

La porte du salon s’entr’ouvrit et je vis paraître d’abord la tête laineuse d’Adolfo-Francesco Pergialla, espèce de brigand abyssin au service duquel j’étais alors, sous prétexte d’avoir un domestique nègre. Ses yeux blancs étincelaient, son nez épaté se dilatait prodigieusement, ses grosses lèvres, épanouies en un large sourire qu’il s’efforçait de rendre malicieux, laissaient voir ses dents de chien de Terre-Neuve, il crevait d’envie de parler dans sa peau noire, et faisait toutes les contorsions possibles pour attirer mon attention.

«Eh bien! Francesco, qu’y a-t-il? Quand vous tourneriez pendant une heure vos yeux d’émail comme ce nègre de bronze qui avait une horloge dans le ventre, en serais-je plus instruit? Voilà assez de pantomime, tâchez de me dire, dans un idiome quelconque, ce dont il s’agit, et quelle est la personne qui vient me relancer jusqu’au fond de ma paresse.»

Il faut vous dire qu’Adolfo-Francesco Pergialla-Abdallah-Ben-Mohammed, Abyssin de naissance, autrefois mahométan, chrétien pour le quart d’heure, savait toutes les langues et n’en parlait aucune intelligiblement; il commençait en français, continuait en italien, et finissait en turc ou en arabe, surtout dans les conversations embarrassantes pour lui, lorsqu’il s’agissait de bouteilles de vin de Bordeaux, de liqueurs des îles ou de friandises disparues prématurément. Par bonheur, j’ai des amis polyglottes: nous le chassions d’abord de l’Europe; après avoir épuisé l’italien, l’espagnol et l’allemand, il se sauvait à Constantinople, dans le turc, où Alfred le pourchassait vivement: se voyant traqué, il sautait à Alger, où Eugène lui marchait sur les talons en le suivant à travers tous les dialectes de haut et bas arabe; arrivé là, il se réfugiait dans le bambara, le galla et autres dialectes de l’intérieur de l’Afrique, où d’Abadie, Combes et Tamisier pouvaient seuls le forcer. Cette fois, il me répondit résolûment en un espagnol médiocre, mais fort clair:

«Una mujer muy bonita con su hermana quien quiere hablar á usted.

—Fais-les entrer si elles sont jeunes et jolies; autrement, dis que je suis en affaires.»

Le drôle, qui s’y connaissait, disparut quelques secondes et revint bientôt suivi de deux femmes enveloppées dans de grands bournous blancs, dont les capuchons étaient rabattus.

Je présentai le plus galamment du monde deux fauteuils à ces dames; mais, avisant les piles de carreaux, elles me firent un signe de la main qu’elles me remerciaient, et, se débarrassant de leurs bournous, elles s’assirent en croisant leurs jambes à la mode orientale.

Celle qui était assise en face de moi, sous le rayon du soleil qui pénétrait à travers l’interstice des rideaux, pouvait avoir vingt ans; l’autre, beaucoup moins jolie, paraissait un peu plus âgée; ne nous occupons que de la plus jolie.

Elle était richement habillée à la mode turque; une veste de velours vert, surchargée d’ornements, serrait sa taille d’abeille; sa chemisette de gaze rayée, retenue au col par deux boutons de diamant, était échancrée de manière à laisser voir une poitrine blanche et bien formée; un mouchoir de satin blanc, étoilé et constellé de paillettes, lui servait de ceinture. Des pantalons larges et bouffants lui descendaient jusqu’aux genoux; des jambières à l’albanaise en velours brodé garnissaient ses jambes fines et délicates aux jolis pieds nus enfermés dans de petites pantoufles de maroquin gaufré, piqué, colorié et cousu de fils d’or; un caftan orange, broché de fleurs d’argent, un fez écarlate enjolivé d’une longue houppe de soie, complétaient cette parure assez bizarre pour rendre des visites à Paris en cette malheureuse année 1842.

Quant à sa figure, elle avait cette beauté régulière de la race turque: dans son teint, d’un blanc mat semblable à du marbre dépoli, s’épanouissaient mystérieusement, comme deux fleurs noires, ces beaux yeux orientaux si clairs et si profonds sous leurs longues paupières teintes de henné. Elle regardait d’un air inquiet et semblait embarrassée; par contenance, elle tenait un de ses pieds dans une de ses mains, et de l’autre jouait avec le bout d’une de ses tresses, toute chargée de sequins percés par le milieu, de rubans et de bouquets de perles.

L’autre, vêtue à peu près de même, mais moins richement, se tenait également dans le silence et l’immobilité. Me reportant par la pensée à l’apparition des bayadères à Paris, j’imaginai que c’était quelque almée du Caire, quelque connaissance égyptienne de mon ami Dauzats, qui, encouragée par l’accueil que j’avais fait à la belle Amany et à ses brunes compagnes, Sandiroun et Rangoun, venait implorer ma protection de feuilletoniste.

«Mesdames, que puis-je faire pour vous?» leur dis-je en portant mes mains à mes oreilles de manière à produire un salamalec assez satisfaisant.

La belle Turque leva les yeux au plafond, les ramena vers le tapis, regarda sa sœur d’un air profondément méditatif. Elle ne comprenait pas un mot de français.

«Holà, Francesco! maroufle, butor, belître, ici, singe manqué, sers-moi à quelque chose au moins une fois dans ta vie.»

Francesco s’approcha d’un air important et solennel.

«Puisque tu parles si mal français, tu dois parler fort bien arabe, et tu vas jouer le rôle de drogman entre ces dames et moi. Je t’élève à la dignité d’interprète; demande d’abord à ces deux belles étrangères qui elles sont, d’où elles viennent et ce qu’elles veulent.»

Sans reproduire les différentes grimaces dudit Francesco, je rapporterai la conversation comme si elle avait eu lieu en français.

«Monsieur, dit la belle Turque par l’organe du nègre, quoique vous soyez littérateur, vous devez avoir lu les Mille et une Nuits, contes arabes, traduits ou à peu près par ce bon M. Galland, et le nom de Scheherazade ne vous est pas inconnu?

—La belle Scheherazade, femme de cet ingénieux sultan Schahriar, qui, pour éviter d’être trompé, épousait une femme le soir et la faisait étrangler le matin? Je la connais parfaitement.

—Eh bien! je suis la sultane Scheherazade, et voilà ma bonne sœur Dinarzarde, qui n’a jamais manqué de me dire toutes les nuits: «Ma sœur, devant qu’il fasse jour, contez-nous donc, si vous ne dormez pas, un de ces beaux contes que vous savez.»

—Enchanté de vous voir, quoique la visite soit un peu fantastique; mais qui me procure cet insigne honneur de recevoir chez moi, pauvre poëte, la sultane Scheherazade et sa sœur Dinarzarde?

—A force de conter, je suis arrivée au bout de mon rouleau; j’ai dit tout ce que je savais. J’ai épuisé le monde de la féerie; les goules, les djinns, les magiciens et les magiciennes m’ont été d’un grand secours, mais tout s’use, même l’impossible; le très-glorieux sultan, ombre du padischa, lumière des lumières, lune et soleil de l’Empire du milieu, commence à bâiller terriblement et tourmente la poignée de son sabre; ce matin, j’ai raconté ma dernière histoire, et mon sublime seigneur a daigné ne pas me faire couper la tête encore; au moyen du tapis magique des quatre Facardins, je suis venue ici en toute hâte chercher un conte, une histoire, une nouvelle, car il faut que demain matin, à l’appel accoutumé de ma sœur Dinarzarde, je dise quelque chose au grand Schahriar, l’arbitre de mes destinées; cet imbécile de Galland a trompé l’univers en affirmant qu’après la mille et unième nuit le sultan, rassasié d’histoires, m’avait fait grâce; cela n’est pas vrai: il est plus affamé de contes que jamais, et sa curiosité seule peut faire contre-poids à sa cruauté.

—Votre sultan Schahriar, ma pauvre Scheherazade, ressemble terriblement à notre public; si nous cessons un jour de l’amuser, il ne nous coupe pas la tête, il nous oublie, ce qui n’est guère moins féroce. Votre sort me touche, mais qu’y puis-je faire?

—Vous devez avoir quelque feuilleton, quelque nouvelle en portefeuille, donnez-le-moi.

—Que demandez-vous, charmante sultane? je n’ai rien de fait, je ne travaille que par la plus extrême famine, car, ainsi que l’a dit Perse, fames facit poetridas picas. J’ai encore de quoi dîner trois jours; allez trouver Karr, si vous pouvez parvenir à lui à travers les essaims des guêpes qui bruissent et battent de l’aile autour de sa porte et contre ses vitres; il a le cœur plein de délicieux romans d’amour, qu’il vous dira entre une leçon de boxe et une fanfare de cor de chasse; attendez Jules Janin au détour de quelque colonne de feuilleton, et, tout en marchant, il vous improvisera une histoire comme jamais le sultan Schahriar n’en a entendu.»

La pauvre Scheherazade leva vers le plafond ses longues paupières teintes de henné avec un regard si doux, si lustré, si onctueux et si suppliant, que je me sentis attendri et que je pris une grande résolution.

«J’avais une espèce de sujet dont je voulais faire un feuilleton; je vais vous le dicter, vous le traduirez en arabe en y ajoutant les broderies, les fleurs et les perles de poésie qui lui manquent; le titre est déjà tout trouvé, nous appellerons notre conte la Mille et deuxième Nuit.»

Scheherazade prit un carré de papier et se mit à écrire de droite à gauche, à la mode orientale, avec une grande vélocité. Il n’y avait pas de temps à perdre: il fallait qu’elle fût le soir même dans la capitale du royaume de Samarcande.

· · ·

Il y avait une fois dans la ville du Caire un jeune homme nommé Mahmoud-Ben-Ahmed, qui demeurait sur la place de l’Esbekick.

Son père et sa mère étaient morts depuis quelques années en lui laissant une fortune médiocre, mais suffisante pour qu’il pût vivre sans avoir recours au travail de ses mains: d’autres auraient essayé de charger un vaisseau de marchandises ou de joindre quelques chameaux chargés d’étoffes précieuses à la caravane qui va de Bagdad à la Mecque; mais Mahmoud-Ben-Ahmed préférait vivre tranquille, et ses plaisirs consistaient à fumer du tombeki dans son narguilhé, en prenant des sorbets et en mangeant des confitures sèches de Damas.

Quoiqu’il fût bien fait de sa personne, de visage régulier et de mine agréable, il ne cherchait pas les aventures, et avait répondu plusieurs fois aux personnes qui le pressaient de se marier et lui proposaient des partis riches et convenables, qu’il n’était pas encore temps et qu’il ne se sentait nullement d’humeur à prendre femme.

Mahmoud-Ben-Ahmed avait reçu une bonne éducation: il lisait couramment dans les livres les plus anciens, possédait une belle écriture, savait par cœur les versets du Coran, les remarques des commentateurs, et eût récité sans se tromper d’un vers les Moallakats des fameux poëtes affichés aux portes des mosquées; il était un peu poëte lui-même et composait volontiers des vers assonants et rimés, qu’il déclamait sur des airs de sa façon avec beaucoup de grâce et de charme.

A force de fumer son narguilhé et de rêver à la fraîcheur du soir sur les dalles de marbre de sa terrasse, la tête de Mahmoud-Ben-Ahmed s’était un peu exaltée: il avait formé le projet d’être l’amant d’une péri ou tout au moins d’une princesse du sang royal. Voilà le motif secret qui lui faisait recevoir avec tant d’indifférence les propositions de mariage et refuser les offres des marchands d’esclaves. La seule compagnie qu’il pût supporter était celle de son cousin Abdul-Malek, jeune homme doux et timide qui semblait partager la modestie de ses goûts.

Un jour, Mahmoud-Ben-Ahmed se rendait au bazar pour acheter quelques flacons d’atar-gull et autres drogueries de Constantinople, dont il avait besoin. Il rencontra, dans une rue fort étroite, une litière fermée par des rideaux de velours incarnadin, portée par deux mules blanches et précédée de zebeks et de chiaoux richement costumés. Il se rangea contre le mur pour laisser passer le cortége; mais il ne put le faire si précipitamment qu’il n’eût le temps de voir, par l’interstice des courtines, qu’une folle bouffée d’air souleva, une fort belle dame assise sur des coussins de brocart d’or. La dame, se fiant sur l’épaisseur des rideaux et se croyant à l’abri de tout regard téméraire, avait relevé son voile à cause de la chaleur. Ce ne fut qu’un éclair; cependant cela suffit pour faire tourner la tête du pauvre Mahmoud-Ben-Ahmed: la dame avait le teint d’une blancheur éblouissante, des sourcils que l’on eût pu croire tracés au pinceau, une bouche de grenade, qui en s’entr’ouvrant laissait voir une double file de perles d’Orient plus fines et plus limpides que celles qui forment les bracelets et le collier de la sultane favorite, un air agréable et fier, et dans toute sa personne je ne sais quoi de noble et de royal.

Mahmoud-Ben-Ahmed, comme ébloui de tant de perfections, resta longtemps immobile à la même place, et, oubliant qu’il était sorti pour faire des emplettes, il retourna chez lui les mains vides, emportant dans son cœur la radieuse vision.

Toute la nuit il ne songea qu’à la belle inconnue, et dès qu’il fut levé il se mit à composer en son honneur une longue pièce de poésie, où les comparaisons les plus fleuries et les plus galantes étaient prodiguées.

Ne sachant que faire, sa pièce achevée et transcrite sur une belle feuille de papyrus avec de belles majuscules en encre rouge et des fleurons dorés, il la mit dans sa manche et sortit pour montrer ce morceau à son ami Abdul, pour lequel il n’avait aucune pensée secrète.

En se rendant à la maison d’Abdul, il passa devant le bazar et entra dans la boutique du marchand de parfums pour prendre les flacons d’atar-gull. Il y trouva une belle dame enveloppée d’un long voile blanc qui ne laissait découvert que l’œil gauche. Mahmoud-Ben-Ahmed, sur ce seul œil gauche, reconnut incontinent la belle dame du palanquin. Son émotion fut si forte, qu’il fut obligé de s’adosser à la muraille.

La dame au voile blanc s’aperçut du trouble de Mahmoud-Ben-Ahmed, et lui demanda obligeamment ce qu’il avait et si, par hasard, il se trouvait incommodé.

Le marchand, la dame et Mahmoud-Ben-Ahmed passèrent dans l’arrière-boutique. Un petit nègre apporta sur un plateau un verre d’eau de neige, dont Mahmoud-Ben-Ahmed but quelques gorgées.

«Pourquoi donc ma vue vous a-t-elle causé une si vive impression?» dit la dame d’un ton de voix fort doux et où perçait un intérêt assez tendre.

Mahmoud-Ben-Ahmed lui raconta comment il l’avait vue près de la mosquée du sultan Hassan à l’instant où les rideaux de sa litière s’étaient un peu écartés, et que depuis cet instant il se mourait d’amour pour elle.

«Vraiment, dit la dame, votre passion est née si subitement que cela? je ne croyais pas que l’amour vînt si vite. Je suis effectivement la femme que vous avez rencontrée hier; je me rendais au bain dans ma litière, et comme la chaleur était étouffante, j’avais relevé mon voile. Mais vous m’avez mal vue, et je ne suis pas si belle que vous le dites.»

En disant ces mots, elle écarta son voile et découvrit un visage radieux de beauté, et si parfait, que l’envie n’aurait pu y trouver le moindre défaut.

Vous pouvez juger quels furent les transports de Mahmoud-Ben-Ahmed à une telle faveur; il se répandit en compliments qui avaient le mérite, bien rare pour des compliments, d’être parfaitement sincères et de n’avoir rien d’exagéré. Comme il parlait avec beaucoup de feu et de véhémence, le papier sur lequel ses vers étaient transcrits s’échappa de sa manche et roula sur le plancher.

«Quel est ce papier? dit la dame; l’écriture m’en paraît fort belle et annonce une main exercée.

—C’est, répondit le jeune homme en rougissant beaucoup, une pièce de vers que j’ai composée cette nuit, ne pouvant dormir. J’ai tâché d’y célébrer vos perfections; mais la copie est bien loin de l’original, et mes vers n’ont point les brillants qu’il faut pour célébrer ceux de vos yeux.»

La jeune dame lut ces vers attentivement, et dit en les mettant dans sa ceinture:

«Quoiqu’ils contiennent beaucoup de flatteries, ils ne sont vraiment pas mal tournés.»

Puis elle ajusta son voile et sortit de la boutique en laissant tomber avec un accent qui pénétra le cœur de Mahmoud-Ben-Ahmed:

«Je viens quelquefois, au retour du bain, acheter des essences et des boîtes de parfumerie chez Bedredin.»

Le marchand félicita Mahmoud-Ben-Ahmed de sa bonne fortune, et, l’emmenant tout au fond de sa boutique, il lui dit bien bas à l’oreille:

«Cette jeune dame n’est autre que la princesse Ayesha, fille du calife.»

Mahmoud-Ben-Ahmed rentra chez lui tout étourdi de son bonheur et n’osant y croire. Cependant, quelque modeste qu’il fût, il ne pouvait se dissimuler que la princesse Ayesha ne l’eût regardé d’un œil favorable. Le hasard, ce grand entremetteur, avait été au delà de ses plus audacieuses espérances. Combien il se félicita alors de ne pas avoir cédé aux suggestions de ses amis qui l’engageaient à prendre femme, et aux portraits séduisants que lui faisaient les vieilles des jeunes filles à marier qui ont toujours, comme chacun le sait, des yeux de gazelle, une figure de pleine lune, des cheveux plus longs que la queue d’Al Borack, la jument du Prophète, une bouche de jaspe rouge, avec une haleine d’ambre gris, et mille autres perfections qui tombent avec le haick et le voile nuptial: comme il fut heureux de se sentir dégagé de tout lien vulgaire, et libre de s’abandonner tout entier à sa nouvelle passion!

Il eut beau s’agiter et se tourner sur son divan, il ne put s’endormir; l’image de la princesse Ayesha, étincelante comme un oiseau de flamme sur un fond de soleil couchant, passait et repassait devant ses yeux. Ne pouvant trouver de repos, il monta dans un de ses cabinets de bois de cèdre merveilleusement découpé que l’on applique, dans les villes d’Orient, aux murailles extérieures des maisons, afin d’y profiter de la fraîcheur et du courant d’air qu’une rue ne peut manquer de former; le sommeil ne lui vint pas encore, car le sommeil est comme le bonheur, il fuit quand on le cherche; et, pour calmer ses esprits par le spectacle d’une nuit sereine, il se rendit avec son narguilhé sur la plus haute terrasse de son habitation.

L’air frais de la nuit, la beauté du ciel plus pailleté d’or qu’une robe de péri et dans lequel la lune faisait voir ses joues d’argent, comme une sultane pâle d’amour qui se penche aux treillis de son kiosque, firent du bien à Mahmoud-Ben-Ahmed, car il était poëte, et ne pouvait rester insensible au magnifique spectacle qui s’offrait à sa vue.

De cette hauteur, la ville du Caire se déployait devant lui comme un de ces plans en relief où les giaours retracent leurs villes fortes. Les terrasses ornées de pots de plantes grasses, et bariolées de tapis; les places où miroitait l’eau du Nil, car on était à l’époque de l’inondation; les jardins d’où jaillissaient des groupes de palmiers, des touffes de caroubiers ou de nopals; les îles de maisons coupées de rues étroites; les coupoles d’étain des mosquées; les minarets frêles et découpés à jour comme un hochet d’ivoire; les angles obscurs ou lumineux des palais formaient un coup d’œil arrangé à souhait pour le plaisir des yeux. Tout au fond, les sables cendrés de la plaine confondaient leurs teintes avec les couleurs laiteuses du firmament, et les trois pyramides de Giseh, vaguement ébauchées par un rayon bleuâtre, dessinaient au bord de l’horizon leur gigantesque triangle de pierre.

Assis sur une pile de carreaux et le corps enveloppé par les circonvolutions élastiques du tuyau de son narguilhé, Mahmoud-Ben-Ahmed tâchait de démêler dans la transparente obscurité la forme lointaine du palais où dormait la belle Ayesha. Un silence profond régnait sur ce tableau qu’on aurait pu croire peint, car aucun souffle, aucun murmure n’y révélaient la présence d’un être vivant: le seul bruit appréciable était celui que faisait la fumée du narguilhé de Mahmoud-Ben-Ahmed en traversant la boule de cristal de roche remplie d’eau destinée à refroidir ses blanches bouffées. Tout d’un coup, un cri aigu éclata au milieu de ce calme, un cri de détresse suprême, comme doit en pousser, au bord de la source, l’antilope qui sent se poser sur son cou la griffe d’un lion, ou s’engloutir sa tête dans la gueule d’un crocodile. Mahmoud-Ben-Ahmed, effrayé par ce cri d’agonie et de désespoir, se leva d’un seul bond et posa instinctivement la main sur le pommeau de son yatagan dont il fit jouer la lame pour s’assurer qu’elle ne tenait pas au fourreau; puis il se pencha du côté d’où le bruit avait semblé partir.

Il démêla fort loin dans l’ombre un groupe étrange, mystérieux, composé d’une figure blanche poursuivie par une meute de figures noires, bizarres et monstrueuses, aux gestes frénétiques, aux allures désordonnées. L’ombre blanche semblait voltiger sur la cime des maisons, et l’intervalle qui la séparait de ses persécuteurs était si peu considérable, qu’il était à craindre qu’elle ne fût bientôt prise si sa course se prolongeait, et qu’aucun événement ne vînt à son secours. Mahmoud-Ben-Ahmed crut d’abord que c’était une péri ayant aux trousses un essaim de goules mâchant de la chair de mort dans leurs incisives démesurées, ou de djinns aux ailes flasques, membraneuses, armées d’ongles comme celles des chauves-souris, et, tirant de sa poche son comboloio de graines d’aloès jaspées, il se mit à réciter, comme préservatif, les quatre-vingt-dix-neuf noms d’Allah. Il n’était pas au vingtième, qu’il s’arrêta. Ce n’était pas une péri, un être surnaturel qui fuyait ainsi en sautant d’une terrasse à l’autre et en franchissant les rues de quatre ou cinq pieds de large qui coupent le bloc compacte des villes orientales, mais bien une femme; les djinns n’étaient que des zebecks, des chiaoux et des eunuques acharnés à sa poursuite.

Deux ou trois terrasses et une rue séparaient encore la fugitive de la plate-forme où se tenait Mahmoud-Ben-Ahmed, mais ses forces semblaient la trahir; elle retourna convulsivement la tête sur l’épaule, et, comme un cheval épuisé dont l’éperon ouvre le flanc, voyant si près d’elle le groupe hideux qui la poursuivait, elle mit la rue entre elle et ses ennemis d’un bond désespéré.

Elle frôla dans son élan Mahmoud-Ben-Ahmed qu’elle n’aperçut pas, car la lune s’était voilée, et courut à l’extrémité de la terrasse qui donnait de ce côté-là sur une seconde rue plus large que la première. Désespérant de la pouvoir sauter, elle eut l’air de chercher des yeux quelque coin où se blottir, et, avisant un grand vase de marbre, elle se cacha dedans comme le génie qui rentre dans la coupe d’un lis.

La troupe furibonde envahit la terrasse avec l’impétuosité d’un vol de démons. Leurs faces cuivrées ou noires à longues moustaches, ou hideusement imberbes, leurs yeux étincelants, leurs mains crispées agitant des damas et des kandjars, la fureur empreinte sur leurs physionomies basses et féroces, causèrent un mouvement d’effroi à Mahmoud-Ben-Ahmed, quoiqu’il fût brave de sa personne et habile au maniement des armes. Ils parcoururent de l’œil la terrasse vide, et n’y voyant pas la fugitive, ils pensèrent sans doute qu’elle avait franchi la seconde rue, et ils continuèrent leur poursuite sans faire autrement attention à Mahmoud-Ben-Ahmed.

Quand le cliquetis de leurs armes et le bruit de leurs babouches sur les dalles des terrasses se fut éteint dans l’éloignement, la fugitive commença à lever par-dessus les bords du vase sa jolie tête pâle, et promena autour d’elle des regards d’antilope effrayée, puis elle sortit ses épaules et se mit debout, charmant pistil de cette grande fleur de marbre; n’apercevant plus que Mahmoud-Ben-Ahmed qui lui souriait et lui faisait signe qu’elle n’avait rien à craindre, elle s’élança hors du vase et vint vers le jeune homme avec une attitude humble et des bras suppliants.

«Par grâce, par pitié, seigneur, sauvez-moi, cachez-moi dans le coin le plus obscur de votre maison, dérobez-moi à ces démons qui me poursuivent.»

Mahmoud-Ben-Ahmed la prit par la main, la conduisit à l’escalier de la terrasse dont il ferma la trappe avec soin, et la mena dans sa chambre. Quand il eut allumé la lampe, il vit que la fugitive était jeune, il l’avait déjà deviné au timbre argentin de sa voix, et fort jolie, ce qui ne l’étonna pas; car à la lueur des étoiles, il avait distingué sa taille élégante. Elle paraissait avoir quinze ans tout au plus. Son extrême pâleur faisait ressortir ses grands yeux noirs en amande, dont les coins se prolongeaient jusqu’aux tempes; son nez mince et délicat donnait beaucoup de noblesse à son profil, qui aurait pu faire envie aux plus belles filles de Chio ou de Chypre, et rivaliser avec la beauté de marbre des idoles adorées par les vieux païens grecs. Son cou était charmant et d’une blancheur parfaite; seulement, sur sa nuque, on voyait une légère raie de pourpre mince comme un cheveu ou comme le plus délié fil de soie, quelques petites gouttelettes de sang sortaient de cette ligne rouge. Ses vêtements étaient simples et se composaient d’une veste passementée de soie, de pantalons de mousseline et d’une ceinture bariolée; sa poitrine se levait et s’abaissait sous sa tunique de gaze rayée, car elle était encore hors d’haleine et à peine remise de son effroi.

Lorsqu’elle fut un peu reposée et rassurée, elle s’agenouilla devant Mahmoud-Ben-Ahmed et lui raconta son histoire en fort bons termes: «J’étais esclave dans le sérail du riche Abu-Becker, et j’ai commis la faute de remettre à la sultane favorite un sélam ou lettre de fleurs envoyée par un jeune émir de la plus belle mine avec qui elle entretenait un commerce amoureux. Abu-Becker, ayant surpris le sélam, est entré dans une fureur horrible, a fait enfermer sa sultane favorite dans un sac de cuir avec deux chats, l’a fait jeter à l’eau et m’a condamnée à avoir la tête tranchée. Le Kislar-agassi fut chargé de cette exécution; mais, profitant de l’effroi et du désordre qu’avait causé dans le sérail le châtiment terrible infligé à la pauvre Nourmahal, et trouvant ouverte la trappe de la terrasse, je me sauvai. Ma fuite fut aperçue, et bientôt les eunuques noirs, les zebecs et les Albanais au service de mon maître se mirent à ma poursuite. L’un d’eux, Mesrour, dont j’ai toujours repoussé les prétentions, m’a talonné de si près avec son damas brandi, qu’il a bien manqué de m’atteindre; une fois même j’ai senti le fil de son sabre effleurer ma peau, et c’est alors que j’ai poussé ce cri terrible que vous avez dû entendre, car je vous avoue que j’ai cru que ma dernière heure était arrivée; mais Dieu est Dieu et Mahomet est son prophète; l’ange Asraël n’était pas encore prêt à m’emporter vers le pont d’Alsirat. Maintenant je n’ai plus d’espoir qu’en vous. Abu-Becker est puissant, il me fera chercher, et s’il peut me reprendre, Mesrour aurait cette fois la main plus sûre, et son damas ne se contenterait pas de m’effleurer le cou, dit-elle en souriant, et en passant la main sur l’imperceptible raie rose tracée par le sabre du zebec. Acceptez-moi pour votre esclave, je vous consacrerai une vie que je vous dois. Vous trouverez toujours mon épaule pour appuyer votre coude, et ma chevelure pour essuyer la poudre de vos sandales.»

Mahmoud-Ben-Ahmed était fort compatissant de sa nature, comme tous les gens qui ont étudié les lettres et la poésie. Leila, tel était le nom de l’esclave fugitive, s’exprimait en termes choisis; elle était jeune, belle, et n’eût-elle été rien de tout cela, l’humanité eût défendu de la renvoyer. Mahmoud-Ben-Ahmed montra à la jeune esclave un tapis de Perse, des carreaux de soie dans l’angle de la chambre, et sur le rebord de l’estrade une petite collation de dattes, de cédrats confits et de conserves de roses de Constantinople, à laquelle, distrait par ses pensées, il n’avait pas touché lui-même, et de plus, deux pots à rafraîchir l’eau, en terre poreuse de Thèbes, posés dans des soucoupes de porcelaine du Japon et couverts d’une transpiration perlée. Ayant ainsi provisoirement installée Leila, il remonta sur sa terrasse pour achever son narguillé et trouver la dernière assonance du ghazel qu’il composait en l’honneur de la princesse Ayesha, ghazel où les lis d’Iran, les fleurs du Gulistan, les étoiles et toutes les constellations célestes se disputaient pour entrer.

Le lendemain, Mahmoud-Ben-Ahmed, dès que le jour parut, fit cette réflexion qu’il n’avait pas de sachet de benjoin, qu’il manquait de civette, et que la bourse de soie brochée d’or et constellée de paillettes, où il serrait son latakié, était éraillée et demandait à être remplacée par une autre plus riche et de meilleur goût. Ayant à peine pris le temps de faire ses ablutions et de réciter sa prière en se tournant du côté de l’orient, il sortit de sa maison après avoir recopié sa poésie et l’avoir mise dans sa manche comme la première fois, non pas dans l’intention de la montrer à son ami Abdul, mais pour la remettre à la princesse Ayesha en personne, dans le cas où il la rencontrerait au bazar, dans la boutique de Bedredin. Le muezzin, perché sur le balcon du minaret, annonçait seulement la cinquième heure, il n’y avait dans les rues que les fellahs, poussant devant eux leurs ânes chargés de pastèques, de régimes de dattes, de poules liées par les pattes, et de moitiés de moutons qu’ils portaient au marché. Il fut dans le quartier où était situé le palais d’Ayesha, mais il ne vit rien que des murailles crénelées et blanchies à la chaux. Rien ne paraissait aux trois ou quatre petites fenêtres obstruées de treillis de bois à mailles étroites, qui permettaient aux gens de la maison de voir ce qui se passait dans la rue, mais ne laissaient aucun espoir aux regards indiscrets et aux curieux du dehors. Les palais orientaux, à l’envers des palais du Franguistan, réservent leurs magnificences pour l’intérieur et tournent, pour ainsi dire, le dos au passant. Mahmoud-Ben-Ahmed ne retira donc pas grand fruit de ses investigations. Il vit entrer et sortir deux ou trois esclaves noirs, richement habillés, et dont la mine insolente et fière prouvait la conscience d’appartenir à une maison considérable et à une personne de la plus haute qualité. Notre amoureux, en regardant ces épaisses murailles, fit de vains efforts pour découvrir de quel côté se trouvaient les appartements d’Ayesha. Il ne put y parvenir: la grande porte, formée par un arc découpé en cœur, était murée au fond, ne donnait accès dans la cour que par une porte latérale, et ne permettait pas au regard d’y pénétrer. Mahmoud-Ben-Ahmed fut obligé de se retirer sans avoir fait aucune découverte; l’heure s’avançait et il aurait pu être remarqué. Il se rendit donc chez Bedredin, auquel il fit, pour se le rendre favorable, des emplettes assez considérables d’objets dont il n’avait aucun besoin. Il s’assit dans la boutique, questionna le marchand, s’enquit de son commerce, s’il s’était heureusement défait des soieries et des tapis apportés par la dernière caravane d’Alep, si ses vaisseaux étaient arrivés au port sans avaries; bref, il fit toutes les lâchetés habituelles aux amoureux; il espérait toujours voir paraître Ayesha; mais il fut trompé dans son attente: elle ne vint pas ce jour-là. Il s’en retourna chez lui, le cœur gros, l’appelant déjà cruelle et perfide, comme si effectivement elle lui eût promis de se trouver chez Bedredin et qu’elle lui eût manqué de parole.

En rentrant dans sa chambre, il mit ses babouches dans la niche de marbre sculpté, creusée à côté de la porte pour cet usage; il ôta le caftan d’étoffe précieuse qu’il avait endossé dans l’idée de rehausser sa bonne mine et de paraître avec tous ses avantages aux yeux d’Ayesha, et s’étendit sur son divan dans un affaissement voisin du désespoir. Il lui semblait que tout était perdu, que le monde allait finir, et il se plaignait amèrement de la fatalité; le tout, pour ne pas avoir rencontré, ainsi qu’il l’espérait, une femme qu’il ne connaissait pas deux jours auparavant.

Comme il avait fermé les yeux de son corps pour mieux voir le rêve de son âme, il sentit un vent léger lui rafraîchir le front; il souleva ses paupières, et vit, assise à côté de lui, par terre, Leila qui agitait un de ces petits pavillons d’écorce de palmier, qui servent, en Orient, d’éventail et de chasse-mouche. Il l’avait complétement oubliée.

«Qu’avez-vous, mon cher seigneur? dit-elle d’une voix perlée et mélodieuse comme de la musique. Vous ne paraissez pas jouir de votre tranquillité d’esprit; quelque souci vous tourmente. S’il était au pouvoir de votre esclave de dissiper ce nuage de tristesse qui voile votre front, elle s’estimerait la plus heureuse femme du monde, et ne porterait pas envie à la sultane Ayesha elle-même, quelque belle et quelque riche qu’elle soit.»

Ce nom fit tressaillir Mahmoud-Ben-Ahmed sur son divan, comme un malade dont on touche la plaie par hasard; il se souleva un peu et jeta un regard inquisiteur sur Leila, dont la physionomie était la plus calme du monde et n’exprimait rien autre chose qu’une tendre sollicitude. Il rougit cependant comme s’il avait été surpris dans le secret de sa passion. Leila, sans faire attention à cette rougeur délatrice et significative, continua à offrir ses consolations à son nouveau maître:

«Que puis-je faire pour éloigner de votre esprit les sombres idées qui l’obsèdent? un peu de musique dissiperait peut-être cette mélancolie. Une vieille esclave qui avait été odalisque de l’ancien sultan m’a appris les secrets de la composition; je puis improviser des vers et m’accompagner de la guzla.»

En disant ces mots, elle détacha du mur la guzla au ventre de citronnier, côtelé d’ivoire, au manche incrusté de nacre, de burgau et d’ébène, et joua d’abord avec une rare perfection la tarabuca et quelques autres airs arabes.

La justesse de la voix et la douceur de la musique eussent, en toute autre occasion, réjoui Mahmoud-Ben-Ahmed, qui était fort sensible aux agréments des vers et de l’harmonie; mais il avait le cerveau et le cœur si préoccupés de la dame qu’il avait vue chez Bedredin, qu’il ne fit aucune attention aux chansons de Leila.

Le lendemain, plus heureux que la veille, il rencontra Ayesha dans la boutique de Bedredin. Vous décrire sa joie serait une entreprise impossible; ceux qui ont été amoureux peuvent seuls la comprendre. Il resta un moment sans voix, sans haleine, un nuage dans les yeux. Ayesha, qui vit son émotion, lui en sut gré et lui adressa la parole avec beaucoup d’affabilité; car rien ne flatte les personnes de haute naissance comme le trouble qu’elles inspirent. Mahmoud-Ben-Ahmed, revenu à lui, fit tous ses efforts pour être agréable, et comme il était jeune, de belle apparence, qu’il avait étudié la poésie et s’exprimait dans les termes les plus élégants, il crut s’apercevoir qu’il ne déplaisait point, et il s’enhardit à demander un rendez-vous à la princesse dans un lieu plus propice et plus sûr que la boutique de Bedredin.

«Je sais, lui dit-il, que je suis tout au plus bon pour être la poussière de votre chemin, que la distance de vous à moi ne pourrait être parcourue en mille ans par un cheval de la race du prophète toujours lancé au galop; mais l’amour rend audacieux, et la chenille éprise de la rose ne saurait s’empêcher d’avouer son amour.»

Ayesha écoula tout cela sans le moindre signe de courroux, et, fixant sur Mahmoud-Ben-Ahmed des yeux chargés de langueur, elle lui dit:

«Trouvez-vous demain à l’heure de la prière dans la mosquée du sultan Hassan, sous la troisième lampe; vous y rencontrerez un esclave noir vêtu de damas jaune. Il marchera devant vous, et vous le suivrez.»

Cela dit, elle ramena son voile sur sa figure et sortit.

Notre amoureux n’eut garde de manquer au rendez-vous: il se planta sous la troisième lampe, n’osant s’en écarter de peur de ne pas être trouvé par l’esclave noir, qui n’était pas encore à son poste. Il est vrai que Mahmoud-Ben-Ahmed avait devancé de deux heures le moment indiqué. Enfin il vit paraître le nègre vêtu de damas jaune; il vint droit au pilier contre lequel Mahmoud-Ben-Ahmed se tenait debout. L’esclave l’ayant regardé attentivement, lui fit un signe imperceptible pour l’engager à le suivre. Ils sortirent tous deux de la mosquée. Le noir marchait d’un pas rapide, et fit faire à Mahmoud-Ben-Ahmed une infinité de détours à travers l’écheveau embrouillé et compliqué des rues du Caire. Notre jeune homme une fois voulut adresser la parole à son guide; mais celui-ci, ouvrant sa large bouche meublée de dents aiguës et blanches, lui fit voir que sa langue avait été coupée jusqu’aux racines. Ainsi il lui eût été difficile de commettre des indiscrétions.

Enfin ils arrivèrent dans un endroit de la ville tout à fait désert et que Mahmoud-Ben-Ahmed ne connaissait pas, quoiqu’il fût natif du Caire et qu’il crût en connaître tous les quartiers: le muet s’arrêta devant un mur blanchi à la chaux, où il n’y avait pas apparence de porte. Il compta six pas à partir de l’angle du mur, et chercha avec beaucoup d’attention un ressort sans doute caché dans l’interstice des pierres. L’ayant trouvé, il pressa la détente, une colonne tourna sur elle-même, et laissa voir un passage sombre, étroit, ou le muet s’engagea, suivi de Mahmoud-Ben-Ahmed. Ils descendirent d’abord plus de cent marches, et suivirent ensuite un corridor obscur d’une longueur interminable. Mahmoud-Ben-Ahmed, en tâtant les murs, reconnut qu’ils étaient de roche vive, sculptés d’hiéroglyphes en creux et comprit qu’il était dans les couloirs souterrains d’une ancienne nécropole égyptienne, dont on avait profité pour établir cette issue secrète. Au bout du corridor, dans un grand éloignement, scintillaient quelques lueurs de jour bleuâtre. Ce jour passait à travers des dentelles d’une sculpture évidée faisant partie de la salle où le corridor aboutissait. Le muet poussa un autre ressort, et Mahmoud-Ben-Ahmed se trouva dans une salle dallée de marbre blanc, avec un bassin et un jet d’eau au milieu, des colonnes d’albâtre, des murs revêtus de mosaïques de verre, de sentences du Coran entremêlées de fleurs et d’ornements, et couverte par une voûte sculptée, fouillée, travaillée comme l’intérieur d’une ruche ou d’une grotte à stalactites; d’énormes pivoines écarlates posées dans d’énormes vases mauresques de porcelaine blanche et bleue complétaient la décoration. Sur une estrade garnie de coussins, espèce d’alcôve pratiquée dans l’épaisseur du mur, était assise la princesse Ayesha, sans voile, radieuse, et surpassant en beauté les houris du quatrième ciel.

«Eh bien! Mahmoud-Ben-Ahmed, avez-vous fait d’autres vers en mon honneur?» lui dit-elle du ton le plus gracieux en lui faisant signe de s’asseoir.

Mahmoud-Ben-Ahmed se jeta aux genoux d’Ayesha et tira son papyrus de sa manche, et lui récita son ghazel du ton le plus passionné; c’était vraiment un remarquable morceau de poésie. Pendant qu’il lisait, les joues de la princesse s’éclairaient et se coloraient comme une lampe d’albâtre que l’on vient d’allumer. Ses yeux étoilaient et lançaient des rayons d’une clarté extraordinaire, son corps devenait comme transparent, sur ses épaules frémissantes s’ébauchaient vaguement des ailes de papillon. Malheureusement Mahmoud-Ben-Ahmed, trop occupé de la lecture de sa pièce de vers, ne leva pas les yeux et ne s’aperçut pas de la métamorphose qui s’était opérée. Quand il eut achevé, il n’avait plus devant lui que la princesse Ayesha qui le regardait en souriant d’un air ironique.

Comme tous les poëtes, trop occupés de leurs propres créations, Mahmoud-Ben-Ahmed avait oublié que les plus beaux vers ne valent pas une parole sincère, un regard illuminé par la clarté de l’amour.—Les péris sont comme les femmes, il faut les deviner et les prendre juste au moment où elles vont remonter aux cieux pour n’en plus descendre.—L’occasion doit être saisie par la boucle de cheveux qui lui pend sur le front, et les esprits de l’air par leurs ailes. C’est ainsi qu’on peut s’en rendre maître.

«Vraiment, Mahmoud-Ben-Ahmed, vous avez un talent de poëte des plus rares, et vos vers méritent d’être affichés à la porte des mosquées, écrits en lettres d’or, à côté des plus célèbres productions de Ferdoussi, de Saâdi et d’Ibnn-Ben-Omaz. C’est dommage qu’absorbé par la perfection de vos rimes allitérées, vous ne m’avez pas regardée tout à l’heure, vous auriez vu... ce que vous ne reverrez peut-être jamais plus. Votre vœu le plus cher s’est accompli devant vous sans que vous vous en soyez aperçu. Adieu, Mahmoud-Ben-Ahmed, qui ne vouliez aimer qu’une péri.»

Là-dessus Ayesha se leva d’un air tout à fait majestueux, souleva une portière de brocart d’or et disparut.

Le muet vint reprendre Mahmoud-Ben-Ahmed, et le reconduisit par le même chemin jusqu’à l’endroit où il l’avait pris. Mahmoud-Ben-Ahmed, affligé et surpris d’avoir été ainsi congédié, ne savait que penser et se perdait dans ses réflexions, sans pouvoir trouver de motif à la brusque sortie de la princesse: il finit par l’attribuer à un caprice de femme qui changerait à la première occasion; mais il eut beau aller chez Bedredin acheter du benjoin et des peaux de civette, il ne rencontra plus la princesse Ayesha; il fit un nombre infini de stations près du troisième pilier de la mosquée du sultan Hassan, il ne vit plus reparaître le noir vêtu de damas jaune, ce qui le jeta dans une noire et profonde mélancolie.

Leila s’ingéniait à mille inventions pour le distraire: elle lui jouait de la guzla; elle lui récitait des histoires merveilleuses; ornait sa chambre de bouquets dont les couleurs étaient si bien mariées et diversifiées, que la vue en était aussi réjouie que l’odorat; quelquefois même elle dansait devant lui avec autant de souplesse et de grâce que l’almée la plus habile; tout autre que Mahmoud-Ben-Ahmed eût été touché de tant de prévenances et d’attentions; mais il avait la tête ailleurs, et le désir de retrouver Ayesha ne lui laissait aucun repos. Il avait été bien souvent errer à l’entour du palais de la princesse; mais il n’avait jamais pu l’apercevoir; rien ne se montrait derrière les treillis exactement fermés; le palais était comme un tombeau.

Son ami Abdul-Maleck, alarmé de son état, venait le visiter souvent et ne pouvait s’empêcher de remarquer les grâces et la beauté de Leila, qui égalaient pour le moins celles de la princesse Ayesha, si même elles ne les dépassaient, et s’étonnait de l’aveuglement de Mahmoud-Ben-Ahmed; et s’il n’eût craint de violer les saintes lois de l’amitié, il eût pris volontiers la jeune esclave pour femme. Cependant, sans rien perdre de sa beauté, Leila devenait chaque jour plus pâle; ses grands yeux s’alanguissaient; les rougeurs de l’aurore faisaient place sur ses joues aux pâleurs du clair de lune. Un jour Mahmoud-Ben-Ahmed s’aperçut qu’elle avait pleuré, et lui en demanda la cause:

«O mon cher seigneur, je n’oserais jamais vous la dire: moi, pauvre esclave recueillie par pitié, je vous aime; mais que suis-je à vos yeux? je sais que vous avez formé le vœu de n’aimer qu’une péri ou qu’une sultane: d’autres se contenteraient d’être aimés sincèrement par un cœur jeune et pur et ne s’inquiéteraient pas de la fille du calife ou de la reine des génies: regardez-moi, j’ai eu quinze ans hier, je suis peut-être aussi belle que cette Ayesha dont vous parlez tout haut en rêvant; il est vrai qu’on ne voit pas briller sur mon front l’escarboucle magique, ou l’aigrette de plume de héron; je ne marche pas accompagnée de soldats aux mousquets incrustés d’argent et de corail. Mais cependant je sais chanter, improviser sur la guzla, je danse comme Emineh elle-même, je suis pour vous comme une sœur dévouée; que faut-il donc pour toucher votre cœur?»

Mahmoud-Ben-Ahmed, en entendant ainsi parler Leila, sentait son cœur se troubler; cependant il ne disait rien et semblait en proie à une profonde méditation. Deux résolutions contraires se disputaient son âme: d’une part, il lui en coûtait de renoncer à son rêve favori; de l’autre, il se disait qu’il serait bien fou de s’attacher à une femme qui s’était jouée de lui et l’avait quitté avec des paroles railleuses, lorsqu’il avait dans sa maison, en jeunesse et en beauté, au moins l’équivalent de ce qu’il perdait.

Leila, comme attendant son arrêt, se tenait agenouillée, et deux larmes coulaient silencieusement sur la figure pâle de la pauvre enfant.

«Ah! pourquoi le sabre de Mesrour n’a-t-il pas achevé ce qu’il avait commencé! dit-elle en portant la main à son cou frêle et blanc.»

Touché de cet accent de douleur, Mahmoud-Ben-Ahmed releva la jeune esclave et déposa un baiser sur son front.

Leila redressa la tête comme une colombe caressée, et, se posant devant Mahmoud-Ben-Ahmed, lui prit les mains, et lui dit:

«Regardez-moi bien attentivement; ne trouvez-vous pas que je ressemble fort à quelqu’un de votre connaissance?»

Mahmoud-Ben-Ahmed ne put retenir un cri de surprise:

«C’est la même figure, les mêmes yeux, tous les traits en un mot de la princesse Ayesha. Comment se fait-il que je n’aie pas remarqué cette ressemblance plus tôt?

—Vous n’aviez jusqu’à présent laissé tomber sur votre pauvre esclave qu’un regard fort distrait, répondit Leila d’un ton de douce raillerie.

—La princesse Ayesha elle-même m’enverrait maintenant son noir à la robe de damas jaune, avec le sélam d’amour, que je refuserais de le suivre.

—Bien vrai? dit Leila d’une voix plus mélodieuse que celle de Bulbul faisant ses aveux à la rose bien-aimée. Cependant, il ne faudrait pas trop mépriser cette pauvre Ayesha, qui me ressemble tant.»

Pour toute réponse, Mahmoud-Ben-Ahmed pressa la jeune esclave sur son cœur. Mais quel fut son étonnement lorsqu’il vit la figure de Leila s’illuminer, l’escarboucle magique s’allumer sur son front, et des ailes, semées d’yeux de paon, se développer sur ses charmantes épaules! Leila était une péri!

«Je ne suis, mon cher Mahmoud-Ben-Ahmed, ni la princesse Ayesha, ni Leila l’esclave. Mon véritable nom est Boudroulboudour. Je suis péri du premier ordre, comme vous pouvez le voir par mon escarboucle et par mes ailes. Un soir, passant dans l’air à côté de votre terrasse, je vous entendis émettre le vœu d’être aimé d’une péri. Cette ambition me plut; les mortels ignorants, grossiers et perdus dans les plaisirs terrestres, ne songent pas à de si rares voluptés. J’ai voulu vous éprouver, et j’ai pris le déguisement d’Ayesha et de Leila pour voir si vous sauriez me reconnaître et m’aimer sous cette enveloppe humaine.—Votre cœur a été plus clairvoyant que votre esprit, et vous avez eu plus de bonté que d’orgueil. Le dévouement de l’esclave vous l’a fait préférer à la sultane; c’était là que je vous attendais. Un moment séduite par la beauté de vos vers, j’ai été sur le point de me trahir; mais j’avais peur que vous ne fussiez qu’un poëte amoureux seulement de votre imagination et de vos rimes, et je me suis retirée, affectant un dédain superbe. Vous avez voulu épouser Leila l’esclave, Boudroulboudour la péri se charge de la remplacer. Je serai Leila pour tous, et péri pour vous seul; car je veux votre bonheur, et le monde ne vous pardonnerait pas de jouir d’une félicité supérieure à la sienne. Toute fée que je sois, c’est tout au plus si je pourrais vous défendre contre l’envie et la méchanceté des hommes.»

Ces conditions furent acceptées avec transport par Mahmoud-Ben-Ahmed, et les noces furent faites comme s’il eût épousé réellement la petite Leila.

· · ·

Telle est en substance l’histoire que je dictai à Scheherazade par l’entremise de Francesco.

«Comment a-t-il trouvé votre conte arabe, et qu’est devenue Scheherazade?

—Je ne l’ai plus vue depuis.»

Je pense que Schahriar, mécontent de cette histoire, aura fait définitivement couper la tête à la pauvre sultane.

Des amis, qui reviennent de Bagdad, m’ont dit avoir vu, assise sur les marches d’une mosquée, une femme dont la folie était de se croire Dinarzarde des Mille et une Nuits, et qui répétait sans cesse cette phrase:

«Ma sœur, contez-nous une de ces belles histoires que vous savez si bien conter.»

Elle attendait quelques minutes, prêtant l’oreille avec beaucoup d’attention, et comme personne ne lui répondait, elle se mettait à pleurer, puis essuyait ses larmes avec un mouchoir brodé d’or et tout constellé de taches de sang.

LE PAVILLON SUR L’EAU

Dans la province de Canton, à quelque li de la ville, demeuraient porte à porte deux riches Chinois retirés des affaires; à quelle époque, c’est ce qu’il importe peu de savoir, les contes n’ont pas besoin d’une chronologie bien précise. L’un de ces Chinois s’appelait Tou, et l’autre Kouan; Tou avait occupé de hautes fonctions scientifiques. Il était hanlin et lettré de la Chambre de jaspe; Kouan, dans des emplois moins relevés, avait su amasser de la fortune et de la considération.

Tou et Kouan, que reliait une parenté éloignée, s’étaient aimés autrefois. Plus jeunes, ils se plaisaient à se réunir avec quelques-uns de leurs anciens condisciples, et, pendant les soirées d’automne, ils faisaient voltiger le pinceau chargé de noir sur le treillis du papier à fleurs, et célébraient par des improvisations la beauté des reines-marguerites tout en buvant de petites tasses de vin; mais leurs deux caractères, qui ne présentaient d’abord que des différences presque insensibles, devinrent, avec le temps, tout à fait opposés. Telle une branche d’amandier qui se bifurque et dont les baguettes, rapprochées par le bas, s’écartent complétement au sommet, de sorte que l’une répand son parfum amer dans le jardin, tandis que l’autre secoue sa neige de fleurs en dehors de la muraille.

D’année en année, Tou prenait de la gravité; son ventre s’arrondissait majestueusement, son triple menton s’étageait d’un air solennel, il ne faisait plus que des distiques moraux bons à suspendre aux poteaux des pavillons.

Kouan, au contraire, semblait se regaillardir avec l’âge, il chantait plus joyeusement que jamais le vin, les fleurs et les hirondelles. Son esprit, débarrassé de soins vulgaires, était vif et alerte comme celui d’un jeune homme, et quand le mot qu’il fallait enchâsser dans un vers avait été donné, sa main n’hésitait pas un seul instant.

Peu à peu les deux amis s’étaient pris d’animosité l’un contre l’autre. Ils ne pouvaient plus se parler sans s’égratigner de paroles piquantes, et ils étaient, comme deux haies de ronces, hérissés d’épines et de griffes. Les choses en vinrent au point qu’ils n’eurent plus aucun rapport ensemble et firent pendre, chacun de son côté, à la façade de leurs maisons, une tablette portant la défense formelle qu’aucun des habitants du logis voisin, sous quelque prétexte que ce fût, en franchît jamais le seuil.

Ils auraient bien voulu pouvoir déraciner leurs maisons et les planter ailleurs; malheureusement cela n’était pas possible. Tou essaya même de vendre sa propriété; mais il n’en put trouver un prix raisonnable, et d’ailleurs il en coûte toujours de quitter les lambris sculptés, les tables polies, les fenêtres transparentes, les treillis dorés, les siéges de bambou, les vases de porcelaine, les cabinets de laque rouge ou noire, les cartouches d’anciens poëmes, qu’on a pris tant de peine à disposer; il est dur de céder à d’autres le jardin qu’on a planté soi-même de saules, de pêchers et de pruniers, où l’on a vu, chaque printemps, s’épanouir la jolie fleur de meï: chacun de ces objets attache le cœur de l’homme avec un fil plus ténu que la soie, mais aussi difficile à rompre qu’une chaîne de fer.

A l’époque où Tou et Kouan étaient amis, ils avaient fait élever dans leur jardin chacun un pavillon, sur le bord d’une pièce d’eau commune aux deux propriétés: c’était un plaisir pour eux de s’envoyer du haut du balcon des salutations familières et de fumer la goutte d’opium enflammé sur le champignon de porcelaine en échangeant des bouffées bienveillantes; mais, depuis leurs dissensions, ils avaient fait bâtir un mur qui séparait l’étang en deux portions égales; seulement, comme la profondeur du bassin était grande, le mur s’appuyait sur des pilotis formant des espèces d’arcades basses, dont les baies laissaient passer les eaux sur lesquelles s’allongeaient les reflets du pavillon opposé.

Ces pavillons comptaient trois étages avec des terrasses en retraite. Les toits, retroussés et courbés aux angles en pointes de sabot, étaient couverts de tuiles rondes et brillantes semblables aux écailles qui papelonnent le ventre des carpes; sur chaque arête se profilaient des dentelures en forme de feuillages et de dragons. Des piliers de vernis rouge, réunis par une frise découpée à jour, comme la feuille d’ivoire d’un éventail, soutenaient cette toiture élégante. Leurs fûts reposaient sur un petit mur bas, plaqué de carreaux de porcelaine disposés avec une agréable symétrie, et bordé d’un garde-fou d’un dessin bizarre, de manière à former devant le corps de logis une galerie ouverte.

Cette disposition se répétait à chaque étage, non sans quelques variantes: ici les carreaux de porcelaine étaient remplacés par des bas-reliefs représentant divers sujets de la vie champêtre; un lacis de branches curieusement difformes et faisant des coudes inattendus, se substituait au balcon; des poteaux, peints de couleurs vives, servaient de piédestaux à des chimères verruqueuses, à des monstres fantastiques, produit de toutes les impossibilités soudées ensemble. L’édifice se terminait par une corniche évidée et dorée, garnie d’une balustrade de bambous aux nœuds égaux, ornée à chaque compartiment d’une boule de métal. L’intérieur n’était pas moins somptueux: aux parois des murailles, des vers de Tou-chi et de Li-tai-pe étaient écrits d’une main agile par lignes perpendiculaires, en caractères d’or sur fond de laque. Des feuilles de talc laissaient filtrer à travers les fenêtres un jour laiteux et couleur d’opale, et sur leur rebord, des pots de pivoine, d’orchis, de primevères de la Chine, d’érythrine à fleurs blanches, placés avec art, réjouissaient les yeux par leurs nuances délicates. Des carreaux, d’une soie magnifiquement ramagée, étaient disposés dans les coins de chaque chambre; et sur les tables, qui renvoyaient des reflets comme un miroir, on trouvait toujours des cure-dents, des éventails, des pipes d’ébène, des pierres de porphyre, des pinceaux, et tout ce qui est nécessaire pour écrire.

Des rochers artificiels, dans l’interstice desquels des saules, des noyers plongeaient leurs racines, servaient du côté de la terre de base à ces jolies constructions; du côté de l’eau, elles portaient sur des poteaux de bois indestructible.

C’était en réalité un coup d’œil charmant de voir le saule précipiter du haut de ces roches vers la surface de l’eau ses filaments d’or et ses houppes de soie, et les couleurs brillantes des pavillons reluire dans un cadre de feuillages bigarrés.

Sous le cristal de l’onde folâtraient par bandes des poissons d’azur écaillés d’or; des flottes de jolis canards à cols d’émeraude manœuvraient en tous sens, et les larges feuilles du nymphœa-nélumbo s’étalaient paresseusement sous la transparence diamantée de ce petit lac alimenté par une source vive.

Excepté vers le milieu, où le fond était formé d’un sable argenté d’une finesse extraordinaire, et où les bouillons de la source qui sourdait n’eussent pas permis à la végétation aquatique d’implanter ses fibrilles, tout le reste de l’étang était tapissé du plus beau velours vert qu’on puisse imaginer, par des nappes de cresson vivace.

Sans cette vilaine muraille élevée par l’inimitié réciproque des deux voisins, il n’y eût pas eu assurément, dans toute l’étendue de l’Empire du milieu, qui, comme on le sait, occupe plus des trois quarts du monde, un jardin plus pittoresque et plus délicieux; chacun eût agrandi sa propriété de la vue de celle de l’autre; car l’homme ici-bas ne peut prendre des objets que l’apparence.

Telle qu’elle était cependant, un sage n’eût pas souhaité, pour terminer sa vie dans la contemplation de la nature et les amusements de la poésie, une retraite plus fraîche et plus propice.

Tou et Kouan avaient gagné à leur mésintelligence une muraille pour toute perspective, et s’étaient privés réciproquement de la vue des charmants pavillons; mais ils se consolaient par l’idée d’avoir fait tort chacun à son voisin.

Cet état de choses régnait déjà depuis quelques années: les orties et les mauvaises herbes avaient envahi les sentiers qui conduisaient d’une maison à l’autre. Les branches d’arbustes épineux s’entrecroisaient, comme si elles eussent voulu intercepter toute communication; on eût dit que les plantes comprenaient les dissensions qui divisaient les deux anciens amis, et y prenaient part en tâchant de les séparer encore davantage.

Pendant ce temps, les femmes de Tou et de Kouan avaient chacune donné le jour à un enfant. Madame Tou était mère d’une charmante fille, et madame Kouan, d’un garçon le plus joli du monde. Cet heureux événement, qui avait mis la joie dans les deux maisons, était ignoré de part et d’autre; car, bien que leurs propriétés se touchassent, les deux Chinois vivaient aussi étrangers l’un à l’autre que s’ils eussent été séparés par le fleuve Jaune ou la grande muraille; les connaissances communes évitaient toute allusion à la maison voisine, et les serviteurs, s’ils se rencontraient par hasard, avaient ordre de ne se point parler sous peine du fouet et de la cangue.

Le garçon s’appelait Tchin-Sing, et la fille, Ju-Kiouan, c’est-à-dire, la perle et le jaspe; leur parfaite beauté justifiait le choix de ces noms. Dès qu’ils furent un peu grandelets, la muraille, qui coupait l’étang en deux et bornait désagréablement la vue de ce côté, attira leur attention, et ils demandèrent à leurs parents ce qu’il y avait derrière cette clôture si singulièrement posée au milieu d’une pièce d’eau, et à qui appartenaient les grands arbres dont on apercevait la cime.

On leur répondait que c’était l’habitation de gens bizarres, quinteux, revêches et de tout point insociables, et que cette clôture avait été faite pour se défendre de si méchants voisins.

Cette explication avait suffi à ces enfants; ils s’étaient accoutumés à la muraille et n’y prenaient plus garde.

Ju-Kiouan croissait en grâces et en perfections, elle était habile à tous les travaux de son sexe, elle maniait l’aiguille avec une adresse incomparable.

Les papillons quelle brodait sur le satin semblaient vivre et battre des ailes, vous eussiez juré entendre le chant des oiseaux qu’elle fixait au canevas; plus d’un nez abusé se colla sur ses tapisseries pour respirer le parfum des fleurs qu’elle y semait. Les talents de Ju-Kiouan ne se bornaient pas là, elle savait par cœur le livre des Odes et les cinq règles de conduite; jamais main plus légère ne jeta sur le papier de soie des caractères plus hardis et plus nets. Les dragons ne sont pas plus rapides dans leur vol, que son poignet lorsqu’il fait pleuvoir la pluie noire du pinceau. Elle connaissait tous les modes de poésies, le Tardif, le Hâté, l’Élevé et le Rentrant, et composait des pièces pleines de mérite sur les sujets qui doivent naturellement frapper une jeune fille, sur le retour des hirondelles, les saules printaniers, les reines-marguerites et autres objets analogues. Plus d’un lettré qui se croit digne d’enfourcher le cheval d’or n’eût pas improvisé avec autant de facilité.

Tchin-Sing n’avait pas moins profité de ses études, son nom se trouvait être des premiers sur la liste des examens. Quoiqu’il fût bien jeune, il eût pu se coiffer du bonnet noir, et déjà toutes les mères pensaient qu’un garçon si avancé dans les sciences ferait un excellent gendre et parviendrait bientôt aux plus hautes dignités littéraires; mais Tchin-Sing répondait d’un air enjoué aux négociateurs qu’on lui envoyait, qu’il était trop tôt, et qu’il désirait jouir encore quelque temps de sa liberté. Il refusa successivement Hon-Giu, Lo-Men-Gli, Oma, Po-Fo et autres jeunes personnes fort distinguées. Jamais, sans excepter le beau Fan-Gan, dont les dames remplissaient la voiture d’oranges et de sucreries, lorsqu’il revenait de tirer de l’arc, jeune homme ne fut plus choyé et ne reçut plus d’avances; mais son cœur paraissait insensible à l’amour, non par froideur, car à mille détails on pouvait deviner que Tchin-Sing avait l’âme tendre; on eût dit qu’il se souvenait d’une image connue dans une existence antérieure, et qu’il espérait retrouver dans celle-ci. On avait beau lui vanter les sourcils de feuille de saule, les pieds imperceptibles, et la taille de libellule des beautés qu’on lui proposait, il écoutait d’un air distrait et comme pensant à tout autre chose.

De son côté, Ju-Kiouan ne se montrait pas moins difficile: elle éconduisait tous les prétendants. Celui-ci saluait sans grâce, celui-là n’était pas soigneux sur ses habits; l’un avait une écriture lourde et commune, l’autre ne savait pas le livre des vers, ou s’était trompé sur la rime; bref, ils avaient tous un défaut quelconque. Ju-Kiouan en traçait des portraits si comiques, que ses parents finissaient par en rire eux-mêmes, et mettaient à la porte, le plus poliment du monde, le pauvre aspirant qui croyait déjà poser le pied sur le seuil du pavillon oriental.

A la fin, les parents des deux enfants s’alarmèrent de leur persistance à repousser tous les partis qu’on leur présentait. Madame Tou et madame Kouan, préoccupées sans doute de ces idées de mariage, continuaient dans leurs rêves de nuit leurs pensées de jour. Un des songes qu’elles firent les frappa particulièrement. Madame Kouan rêva qu’elle voyait sur la poitrine de son fils Tchin-Sing une pierre de jaspe si merveilleusement polie, qu’elle jetait des rayons comme une escarboucle; de son côté, madame Tou rêva que sa fille portait au cou une perle du plus bel orient et d’une valeur inestimable. Quelle signification pouvaient avoir ces deux songes? Celui de madame Kouan présageait-il à Tchin-Sing les honneurs de l’Académie impériale, et celui de madame Tou voulait-il dire que Ju-Kiouan trouverait quelque trésor enfoui dans le jardin ou sous une brique de l’âtre? Une telle explication n’avait rien de déraisonnable, et plus d’un s’en fût contenté; mais les bonnes dames virent dans ce songe des allusions à des mariages extrêmement avantageux que devaient bientôt conclure leurs enfants. Malheureusement Tchin-Sing et Ju-Kiouan persistaient plus que jamais dans leur résolution, et démentaient la prophétie.

Kouan et Tou, quoiqu’ils n’eussent rien rêvé, s’étonnaient d’une pareille opiniâtreté, le mariage étant d’ordinaire une cérémonie pour laquelle les jeunes gens ne montrent pas une aversion si soutenue; ils s’imaginèrent que cette résistance venait peut-être d’une inclination préconçue; mais Tchin-Sing ne faisait la cour à aucune jeune fille, et nul jeune homme ne se promenait le long des treillis de Ju-Kiouan. Quelques jours d’observation suffirent pour en convaincre les deux familles. Madame Tou et madame Kouan crurent plus que jamais aux grandes destinées présagées par le rêve.

Les deux femmes allèrent, chacune de son côté, consulter le bonze du temple de Fô, un bel édifice aux toits découpés, aux fenêtres rondes, tour reluisant d’or et de vernis, plaqué de tablettes votives, orné de mâts d’où flottent des bannières de soie historiées de chimères et de dragons, ombragé d’arbres millénaires et d’une grosseur monstrueuse. Après avoir brûlé du papier doré et des parfums devant l’idole, le bonze répondit à madame Tou qu’il fallait le jaspe à la perle, et à madame Kouan qu’il fallait la perle au jaspe: que leur union seule pourrait terminer toutes les difficultés. Peu satisfaites de cette réponse ambiguë, les deux femmes revinrent chez elles, sans s’être vues au temple, par un chemin différent; leur perplexité était encore plus grande qu’auparavant.

Or, il arriva qu’un jour Ju-Kiouan était accoudée à la balustrade du pavillon champêtre, précisément à l’heure où Tchin-Sing en faisait autant de son côté.

Le temps était beau, aucun nuage ne voilait le ciel; il ne faisait pas assez de vent pour agiter une feuille de tremble, pas une ride ne moirait la surface de l’étang, plus uni qu’un miroir. A peine si, dans ses jeux, quelque carpe faisant la cabriole, venait y tracer un cercle bientôt évanoui; les arbres de la rive s’y réfléchissaient si exactement que l’on hésitait entre l’image et la réalité; on eût dit une forêt plantée la tête en bas, et soudant ses racines aux racines d’une forêt identique; un bois qui se serait noyé pour un chagrin d’amour; les poissons avaient l’air de nager dans le feuillage et les oiseaux de voler dans l’eau. Ju-Kiouan s’amusait à considérer cette transparence merveilleuse, lorsque, jetant les yeux sur la portion de l’étang qui avoisinait le mur de séparation, elle aperçut le reflet du pavillon opposé qui s’étendait jusque-là en glissant par-dessous l’arche.

Elle n’avait jamais fait attention à ce jeu d’optique, qui la surprit et l’intéressa. Elle distinguait les piliers rouges, les frises découpées, les pots de reines-marguerites, les girouettes dorées, et si la réfraction ne les eût renversées, elle aurait lu les sentences inscrites sur les tablettes. Mais ce qui l’étonna au plus haut degré, ce fut de voir penchée sur la rampe du balcon, dans une position pareille à la sienne, une figure qui lui ressemblait d’une telle façon, que si elle ne fût pas venue de l’autre côté du bassin, elle l’eût prise pour elle-même: c’était l’ombre de Tchin-Sing, et si l’on trouve étrange qu’un garçon puisse être pris pour une demoiselle, nous répondrons que Tchin-Sing, à cause de la chaleur, avait ôté son bonnet de licencié, qu’il était extrêmement jeune et n’avait pas encore de barbe; ses traits délicats, son teint uni et ses yeux brillants pouvaient facilement prêter à l’illusion, qui, du reste, ne dura guère. Ju-Kiouan, aux mouvements de son cœur, reconnut bien vite que ce n’était point une jeune fille dont l’eau répétait l’image.

Jusque-là, elle avait cru que la terre ne renfermait pas l’être créé pour elle, et bien souvent elle avait souhaité d’avoir à sa disposition un des chevaux de Fargana, qui font mille lieues par jour pour le chercher dans les espaces imaginaires. Elle s’imaginait qu’elle était dépareillée en ce monde, et qu’elle ne connaîtrait jamais la douceur de l’union des sarcelles. Jamais, se disait-elle, je ne consacrerai la lentille d’eau et l’alisma sur l’autel des ancêtres, et j’entrerai seule parmi les mûriers et les ormes.

En voyant cette ombre dans l’eau, elle comprit que sa beauté avait une sœur ou plutôt un frère. Loin d’en être fâchée, elle se trouva tout heureuse; l’orgueil de se croire unique céda bien vite à l’amour, car dès cet instant, le cœur de Ju-Kiouan fut lié à jamais; un seul coup d’œil échangé, non pas même directement, mais par simple réflexion, suffit pour cela. Qu’on n’accuse pas là-dessus Ju-Kiouan de frivolité; devenir amoureuse d’un jeune homme sur son reflet..., n’est-ce pas une folie? Mais à moins d’une longue fréquentation qui permette d’étudier les caractères, que voit-on de plus dans les hommes? un aspect purement extérieur, pareil à celui donné par un miroir; et n’est-ce pas le propre des jeunes filles de juger de l’âme d’un futur mari par l’émail de ses dents et la coupe de ses ongles?

Tchin-Sing avait aussi aperçu cette beauté merveilleuse: Est-ce un rêve que je fais tout éveillé, s’écria-t-il? Cette charmante figure qui scintille sous le cristal de l’eau doit être formée des rayons argentés de la lune par une nuit de printemps et du plus subtil arome des fleurs; quoique je ne l’aie jamais vue, je la reconnais, c’est bien elle dont l’image est gravée dans mon âme, la belle inconnue à qui j’adresse mes distiques et mes quatrains.

Tchin-Sing en était là de son monologue, lorsqu’il entendit la voix de son père qui l’appelait.

«Mon fils, lui dit-il, c’est un parti très-riche et très-convenable que l’on te propose par l’organe de Wing, mon ami. C’est une fille qui a du sang impérial dans les veines, dont la beauté est célèbre, et qui possède toutes les qualités propres à rendre un mari heureux.»

Tchin-Sing, tout préoccupé de l’aventure du pavillon, et brûlant d’amour pour l’image entrevue dans l’eau, refusa nettement. Son père, outré de colère, s’emporta et lui fit les menaces les plus violentes.

«Mauvais sujet, s’écriait le vieillard, si tu persistes dans ton entêtement, je prierai le magistrat qu’il te fasse enfermer dans cette forteresse occupée par les barbares d’Europe, d’où l’on ne découvre que des roches battues par la mer, des montagnes coiffées de nuages, et des eaux noires sillonnées par ces monstrueuses inventions des mauvais génies, qui marchent avec des roues et vomissent une fumée fétide. Là, tu auras le temps de réfléchir et de t’amender!»

Ces menaces n’effrayèrent pas beaucoup Tchin-Sing, qui répondit qu’il accepterait la première épouse qu’on lui présenterait pourvu que ce ne fût pas celle-là.

Le lendemain, à la même heure, il se rendit au pavillon champêtre, et, comme la veille, se pencha en dehors de la balustrade.

Au bout de quelques minutes, il vit s’allonger sur l’eau le reflet de Ju-Kiouan comme un bouquet de fleurs submergées.

Le jeune homme posa la main sur son cœur, mit des baisers au bout de ses doigts et les envoya au reflet avec un geste plein de grâce et de passion.

Un sourire joyeux s’épanouit comme un bouton de grenade dans la transparence de l’eau et prouva à Tchin-Sing qu’il n’était pas désagréable à la belle inconnue; mais comme on ne peut pas avoir de bien longues conversations avec un reflet dont on ne peut pas voir le corps, il fit signe qu’il allait écrire, et rentra dans l’intérieur du pavillon. Au bout de quelques instants il sortit tenant un carré de papier argenté et coloré, sur lequel il avait improvisé une déclaration d’amour en vers de sept syllabes. Il roula sa pièce de vers, l’enferma dans le calice d’une fleur et enveloppa le tout d’une large feuille de nénuphar qu’il posa délicatement sur l’eau.

Une légère brise, qui s’éleva fort à propos, poussa la déclaration vers une des baies de la muraille, de sorte que Ju-Kiouan n’eut qu’à se baisser pour la recueillir. De peur d’être surprise, elle se retira dans la plus reculée de ses chambres, et lut avec un plaisir infini les expressions d’amour et les métaphores dont Tchin-Sing s’était servi; outre la joie de se savoir aimée, elle éprouvait la satisfaction de l’être par un homme de mérite, car la beauté de l’écriture, le choix des mots, l’exactitude des rimes, l’éclat des images prouvaient une éducation brillante: ce qui la frappa surtout, c’était le nom de Tchin-Sing. Elle avait trop souvent entendu sa mère parler du rêve de la perle pour n’être pas frappée de cette coïncidence; aussi ne douta-t-elle pas un instant que Tchin-Sing ne fût l’époux que le ciel lui destinait.

Le jour suivant, comme la brise avait changé, Ju-Kiouan envoya par le même moyen, vers le pavillon opposé, une réponse en vers, où, malgré toute la modestie naturelle à une jeune fille, il était facile de voir qu’elle partageait l’amour de Tchin-Sing.

En lisant la signature du billet, Tchin-Sing ne put retenir une exclamation de surprise: «Le Jaspe!» N’est-ce pas la pierre précieuse que ma mère voyait en songe étinceler sur ma poitrine comme une escarboucle!... Décidément il faut que je me présente dans cette maison; car c’est là qu’habite l’épouse prophétisée par les esprits nocturnes.—Comme il allait sortir, il se souvint des dissensions qui divisaient les deux propriétaires, et des prohibitions inscrites sur la tablette; et ne sachant quel parti prendre, il conta toute l’histoire à madame Kouan. Ju-Kiouan, de son côté, avait tout dit à madame Tou. Ces noms de perle et de jaspe parurent décisifs aux deux matrones, qui retournèrent au temple de Fô consulter le bonze.

Le bonze répondit que telle était, en effet, la signification du rêve, et que ne pas s’y conformer serait encourir la colère céleste. Touché des instances des deux mères, et aussi par quelques légers présents qu’elles lui firent, il se chargea des démarches auprès de Tou et de Kouan, et les entortilla si bien, qu’ils ne purent se dédire lorsqu’il découvrit la vraie origine des époux. En se revoyant après un si long temps, les deux anciens amis s’étonnèrent d’avoir pu se séparer pour des causes si frivoles, et sentirent combien ils s’étaient privés l’un et l’autre. Les noces se firent; la Perle et le Jaspe purent enfin se parler autrement que par l’intermédiaire d’un reflet.—En furent-ils plus heureux, c’est ce que nous n’oserions affirmer; car le bonheur n’est souvent qu’une ombre dans l’eau.

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