‹ Romans et contesChapitre 28 sur 38 · L’ENFANT AUX SOULIERS DE PAIN

L’ENFANT AUX SOULIERS DE PAIN

Écoutez cette histoire que les grand’mères d’Allemagne content à leurs petits enfants,—l’Allemagne, un beau pays de légendes et de rêveries, où le clair de lune, jouant sur les brumes du vieux Rhin, crée mille visions fantastiques.

Une pauvre femme habitait seule, à l’extrémité du village, une humble maisonnette: le logis était assez misérable et ne contenait que les meubles les plus indispensables.

Un vieux lit à colonnes torses où pendaient des rideaux de serge jaunie, une huche pour mettre le pain, un coffre de noyer luisant de propreté, mais dont de nombreuses piqûres de vers, rebouchées avec de la cire, annonçaient les longs services, un fauteuil de tapisserie aux couleurs passées et qu’avait usé la tête branlante de l’aïeule, un rouet poli par le travail: c’était tout.

Nous allions oublier un berceau d’enfant, tout neuf, bien douillettement garni, et recouvert d’une jolie courte-pointe à ramages, piquée par une aiguille infatigable, celle d’une mère ornant la crèche de son petit Jésus.

Toute la richesse de la pauvre maison était concentrée là.

L’enfant d’un bourgmestre ou d’un conseiller aulique n’eût pas été plus moelleusement couché. Sainte prodigalité, douce folie de la mère, qui se prive de tout pour faire un peu de luxe, au sein de sa misère, à son cher nourrisson!

Ce berceau donnait un air de fête au mince taudis; la nature, qui est compatissante aux malheureux, égayait la nudité de cette chaumine par des touffes de joubarbes et des mousses de velours. De bonnes plantes, pleines de pitié, tout en ayant l’air de parasites, bouchaient à propos les trous du toit qu’elles rendaient splendide comme une corbeille, et empêchaient la pluie de tomber sur le berceau; les pigeons s’abattaient sur la fenêtre et roucoulaient jusqu’à ce que l’enfant fût endormi.

Un petit oiseau auquel le jeune Hanz avait donné une miette de pain l’hiver, quand la neige blanchissait la terre, avait, au printemps, laissé choir une graine de son bec au pied de la muraille, et il en était sorti un beau liseron qui, s’accrochant aux pierres avec ses griffes vertes, était entré dans la chambre par un carreau brisé, et couronnait de sa guirlande le berceau de l’enfant, de sorte qu’au matin, les yeux bleus de Hanz et les clochettes bleues du liseron s’éveillaient en même temps, et se regardaient d’un air d’intelligence.

Ce logis était donc pauvre, mais non pas triste.

La mère de Hanz, dont le mari était mort bien loin à la guerre, vivait, tant bien que mal, de quelques légumes du jardin, et du produit de son rouet: bien peu de chose, mais Hanz ne manquait de rien, c’était assez.

Certes c’était une femme pieuse et croyante que la mère de Hanz. Elle priait, travaillait et pratiquait la vertu; mais elle commit une faute: elle se regarda avec trop de complaisance et s’enorgueillit trop dans son fils.

Il arrive quelquefois que les mères, voyant ces beaux enfants vermeils, aux mains trouées de fossettes, à la peau blanche, aux talons roses, s’imaginent qu’ils sont à elles pour toujours; mais Dieu ne donne rien, il prête seulement; et, comme un créancier oublié, il vient parfois redemander subitement son dû.

Parce que ce frais bouton était sorti de sa tige, la mère de Hanz crut qu’elle l’avait fait naître; et Dieu, qui, du fond de son paradis aux voûtes d’azur étoilées d’or, observe tout ce qui se passe sur terre, et entend du bout de l’infini le bruit que fait le brin d’herbe en poussant, ne vit pas cela avec plaisir.

Il vit aussi que Hanz était gourmand et sa mère trop indulgente à sa gourmandise; souvent ce mauvais enfant pleurait lorsqu’il fallait, après le raisin ou la pomme, manger le pain, objet de l’envie de tant de malheureux, et la mère le laissait jeter le morceau commencé, ou l’achevait elle-même.

Or, il advint que Hanz tomba malade: la fièvre le brûlait, sa respiration sifflait dans son gosier étranglé; il avait le croup, une terrible maladie qui a fait rougir les yeux de bien des mères et de bien des pères.

La pauvre femme, à ce spectacle, sentit une douleur horrible.

Sans doute vous avez vu dans quelque église l’image de Notre-Dame, vêtue de deuil et debout sous la croix, avec sa poitrine ouverte et son cœur ensanglanté, où plongent sept glaives d’argent, trois d’un côté, quatre de l’autre. Cela veut dire qu’il n’y a pas d’agonie plus affreuse que celle d’une mère qui voit mourir son enfant.

Et pourtant la sainte Vierge croyait à la divinité de Jésus et savait que son fils ressusciterait.

Or, la mère de Hanz n’avait pas cet espoir.

Pendant les derniers jours de la maladie de Hanz, tout en le veillant, la mère, machinalement, continuait à filer, et le bourdonnement du rouet se mêlait au râle du petit moribond.

Si des riches trouvent étrange qu’une mère file près du lit de mort de son enfant, c’est qu’ils ne savent pas ce que la pauvreté renferme de tortures pour l’âme; hélas! elle ne brise pas seulement le corps, elle brise aussi le cœur.

Ce qu’elle filait ainsi, c’était le fil pour le linceul de son petit Hanz; elle ne voulait pas qu’une toile qui eût servi enveloppât ce cher corps, et comme elle n’avait pas d’argent, elle faisait ronfler son rouet avec une funèbre activité; mais elle ne passait pas le fil sur sa lèvre comme d’habitude: il lui tombait assez de pleurs des yeux pour le mouiller.

A la fin du sixième jour, Hanz expira. Soit hasard, soit sympathie, la guirlande de liseron qui caressait son berceau languit, se fana, se dessécha, et laissa tomber sa dernière fleur crispée sur le lit.

Quand la mère fut bien convaincue que le souffle s’était envolé à tout jamais de ses lèvres où les violettes de la mort avaient remplacé les roses de la vie, elle recouvrit, avec le bord du drap, cette tête trop chère, prit son paquet de fil sous son bras, et se dirigea vers la maison du tisserand.

«Tisserand, lui dit-elle, voici du fil bien égal, très-fin et sans nœuds: l’araignée n’en file pas de plus délié entre les solives du plafond; que votre navette aille et vienne; de ce fil il me faut faire une aune de toile aussi douce que de la toile de Frise et de Hollande.»

Le tisserand prit l’écheveau, disposa la chaîne, et la navette affairée, tirant le fil après elle, se mit à courir çà et là.

Le peigne raffermissait la trame, et la toile s’avançait sur le métier sans inégalité, sans rupture, aussi fine que la chemise d’une archiduchesse ou le linge dont le prêtre essuie le calice à l’autel.

Quand le fil fut tout employé, le tisserand rendit la toile à la pauvre mère et lui dit, car il avait tout compris à l’air fixement désespéré de la malheureuse:

«Le fils de l’Empereur, qui est mort, l’année dernière, en nourrice, n’est pas enveloppé dans son petit cercueil d’ébène, à clous d’argent, d’une toile plus moelleuse et plus fine.»

Ayant plié la toile, la mère tira de son doigt amaigri un mince anneau d’or tout usé par le frottement:

«Bon tisserand, dit-elle, prenez cet anneau, mon anneau de mariage, le seul or que j’aie jamais possédé.»

Le brave homme de tisserand ne voulait pas le prendre; mais elle lui dit:

«Je n’ai pas besoin de bague là où je vais; car, je le sens, les petits bras de Hanz me tirent en terre.»

Elle alla ensuite chez le charpentier, et lui dit:

«Maître, prenez de bon cœur de chêne qui ne se pourrisse pas et que les vers ne puissent piquer; taillez-y cinq planches et deux planchettes, et faites-en une bière de cette mesure.»

Le charpentier prit la scie et le rabot, ajusta les ais, frappa, avec son maillet, sur les clous le plus doucement possible, pour ne pas faire entrer les pointes de fer dans le cœur de la pauvre femme plus avant que dans le bois.

Quand l’ouvrage fut fini, on aurait dit, tant il était soigné et bien fait, une boîte à mettre des bijoux et des dentelles.

«Charpentier, qui avez fait un si beau cercueil à mon petit Hanz, je vous donne ma maison au bout du village, et le petit jardin qui est derrière, et le puits avec sa vigne.—Vous n’attendrez pas longtemps.»

Avec le linceul et le cercueil qu’elle tenait sous son bras, tant il était petit, elle s’en allait par les rues du village, et les enfants, qui ne savent ce que c’est que la mort, disaient:

«Voyez comme la mère de Hanz lui porte une belle boîte de joujoux de Nuremberg; sans doute une ville avec ses maisons de bois peintes et vernissées, son clocher entouré d’une feuille de plomb, son beffroi et sa tour crénélée, et les arbres des promenades, tout frisés et tout verts, ou bien un joli violon avec ses chevilles sculptées au manche et son archet en crin de cheval.—Oh! que n’avons-nous une boîte pareille!»

Et les mères, en pâlissant, les embrassaient et les faisaient taire:

«Imprudents que vous êtes, ne dites pas cela; ne la souhaitez pas la boîte à joujoux, la boîte à violon que l’on porte sous le bras en pleurant; vous l’aurez assez tôt, pauvres petits!»

Quand la mère de Hanz fut rentrée, elle prit le cadavre mignon et encore joli de son fils, et se mit à lui faire cette dernière toilette qu’il faut bien soigner, car elle doit durer l’éternité.

Elle le revêtit de ses habits du dimanche, de sa robe de soie et de sa pelisse à fourrures, pour qu’il n’eût pas froid dans l’endroit humide où il allait. Elle plaça à côté de lui la poupée aux yeux d’émail qu’il aimait tant qu’il la faisait coucher dans son berceau.

Mais, au moment de rabattre le linceul sur le corps à qui elle avait donné mille fois le dernier baiser, elle s’aperçut qu’elle avait oublié de mettre à l’enfant mort ses jolis petits souliers rouges.

Elle les chercha dans la chambre, car cela lui faisait de la peine de voir nus ces pieds autrefois si tièdes et si vermeils, maintenant si glacés et si pâles; mais, pendant son absence, les rats ayant trouvé les souliers sous le lit, faute de meilleure nourriture, avaient grignoté, rongé et déchiqueté la peau.

Ce fut un grand chagrin pour la pauvre mère que son Hanz s’en allât dans l’autre monde les pieds nus; alors que le cœur n’est plus qu’une plaie, il suffit de le toucher pour le faire saigner.

Elle pleura devant ces souliers: de cet œil enflammé et tari une larme put jaillir encore.

Comment pourrait-elle avoir des souliers pour Hanz, elle avait donné sa bague et sa maison? telle était la pensée qui la tourmentait. A force de rêver, il lui vint une idée.

Dans la huche restait une miche tout entière, car, depuis longtemps, la malheureuse, nourrie par son chagrin, ne mangeait plus.

Elle fendit cette miche, se souvenant qu’autrefois, avec la mie, elle avait fait, pour amuser Hanz, des pigeons, des canards, des poules, des sabots, des barques et autres puérilités.

Plaçant la mie dans le creux de sa main, et la pétrissant avec son pouce en l’humectant de ses larmes, elle fit une paire de petits souliers de pain dont elle chaussa les pieds froids et bleuâtres de l’enfant mort, et, le cœur soulagé, elle rabattit le linceul et ferma la bière.—Pendant qu’elle pétrissait la mie, un pauvre s’était présenté sur le seuil, timide, demandant du pain; mais de la main elle lui avait fait signe de s’éloigner.

Le fossoyeur vint prendre la boîte, et l’enfouit dans un coin du cimetière sous une touffe de rosiers blancs: l’air était doux, il ne pleuvait pas, et la terre n’était pas mouillée; ce fut une consolation pour la mère, qui pensa que son pauvre petit Hanz ne passerait pas trop mal sa première nuit de tombeau.

Revenue dans sa maison solitaire, elle plaça le berceau de Hanz à côté de son lit, se coucha et s’endormit.

La nature brisée succombait.

En dormant, elle eut un rêve, ou, du moins, elle crut que c’était un rêve.

Hanz lui apparut, vêtu, comme dans sa bière, de sa robe des dimanches, de sa pelisse à fourrure de cygne, ayant à la main sa poupée aux yeux d’émail, et aux pieds ses souliers de pain.

Il semblait triste.

Il n’avait pas cette auréole que la mort doit donner aux petits innocents; car si l’on met un enfant dans la terre, il en sort un ange.

Les roses du Paradis ne fleurissaient pas sur ses joues pâles, fardées en blanc par la mort; des larmes tombaient de ses cils blonds, et de gros soupirs gonflaient sa petite poitrine.

La vision disparut, et la mère s’éveilla baignée de sueur, ravie d’avoir vu son fils, effrayée de l’avoir revu si triste; mais elle se rassura en se disant: Pauvre Hanz! même en Paradis, il ne peut m’oublier.

La nuit suivante, l’apparition se renouvela: Hanz était encore plus triste et plus pâle.

Sa mère, lui tendant les bras, lui dit:

«Cher enfant, console-toi, et ne t’ennuie pas au Ciel, je vais te rejoindre.»

La troisième nuit, Hanz revint encore; il gémissait et pleurait plus que les autres fois, et il disparut en joignant ses petites mains: il n’avait plus sa poupée, mais il avait toujours ses souliers de pain.

La mère inquiète alla consulter un vénérable prêtre qui lui dit:

«Je veillerai près de vous cette nuit, et j’interrogerai le petit spectre; il me répondra; je sais les mots qu’il faut dire aux esprits innocents ou coupables.»

Hanz parut à l’heure ordinaire, et le prêtre le somma, avec les mots consacrés, de dire ce qui le tourmentait dans l’autre monde.

«Ce sont les souliers de pain qui font mon tourment et m’empêchent de monter l’escalier de diamant du Paradis; ils sont plus lourds à mes pieds que des bottes de postillon, et je ne puis dépasser les deux ou trois premières marches, et cela me cause une grande peine, car je vois là-haut une nuée de beaux chérubins avec des ailes roses qui m’appellent pour jouer et me montrent des joujoux d’argent et d’or.

Ayant dit ces mots, il disparut.

Le saint prêtre, à qui la mère de Hanz avait fait sa confession, lui dit:

«Vous avez commis une grande faute, vous avez profané le pain quotidien, le pain sacré, le pain du bon Dieu, le pain que Jésus-Christ, à son dernier repas, a choisi pour représenter son corps, et, après en avoir refusé une tranche au pauvre qui s’est présenté sur votre seuil, vous en avez pétri des souliers pour votre Hanz.

«Il faut ouvrir la bière, retirer les souliers de pain des pieds de l’enfant et les brûler dans le feu qui purifie tout.»

Accompagné du fossoyeur et de la mère, le prêtre se rendit au cimetière: en quatre coups de bêche on mit le cercueil à nu, on l’ouvrit.

Hanz était couché dedans, tel que sa mère l’y avait posé, mais sa figure avait une expression de douleur.

Le saint prêtre ôta délicatement des talons du jeune mort les souliers de pain, et les brûla lui-même à la flamme d’un cierge en récitant une prière.

Lorsque la nuit vint, Hanz apparut à sa mère une dernière fois, mais joyeux, rose, content, avec deux petits chérubins dont il s’était déjà fait des amis; il avait des ailes de lumière et un bourrelet de diamants.

«Oh! ma mère, quelle joie, quelle félicité, et comme ils sont beaux les jardins du Paradis! On y joue éternellement, et le bon Dieu ne gronde jamais.»

Le lendemain, la mère revit son fils, non pas sur terre, mais au ciel; car elle mourut dans la journée, le front penché sur le berceau vide.

LE CHEVALIER DOUBLE

Qui rend donc la blonde Edwige si triste? que fait-elle assise à l’écart, le menton dans sa main et le coude au genou, plus morne que le désespoir, plus pâle que la statue d’albâtre qui pleure sur un tombeau?

Du coin de sa paupière une grosse larme roule sur le duvet de sa joue, une seule, mais qui ne tarit jamais; comme cette goutte d’eau qui suinte des voûtes du rocher et qui à la longue use le granit, cette seule larme, en tombant sans relâche de ses yeux sur son cœur, l’a percé et traversé à jour.

Edwige, blonde Edwige, ne croyez-vous plus à Jésus-Christ le doux Sauveur? doutez-vous de l’indulgence de la très-sainte Vierge Marie? Pourquoi portez-vous sans cesse à votre flanc vos petites mains diaphanes, amaigries et fluettes comme celles des Elfes et des Willis? Vous allez être mère; c’était votre plus cher vœu; votre noble époux, le comte Lodbrog, a promis un autel d’argent massif, un ciboire d’or fin à l’église de Saint-Euthbert si vous lui donniez un fils.

Hélas! hélas! la pauvre Edwige a le cœur percé des sept glaives de la douleur; un terrible secret pèse sur son âme. Il y a quelques mois, un étranger est venu au château; il faisait un terrible temps cette nuit-là: les tours tremblaient dans leur charpente, les girouettes piaulaient, le feu rampait dans la cheminée, et le vent frappait à la vitre comme un importun qui veut entrer.

L’étranger était beau comme un ange, mais comme un ange tombé; il souriait doucement et regardait doucement, et pourtant ce regard et ce sourire vous glaçaient de terreur et vous inspiraient l’effroi qu’on éprouve en se penchant sur un abîme. Une grâce scélérate, une langueur perfide comme celle du tigre qui guette sa proie, accompagnaient tous ses mouvements; il charmait à la façon du serpent qui fascine l’oiseau.

Cet étranger était un maître chanteur; son teint bruni montrait qu’il avait vu d’autres cieux; il disait venir du fond de la fond de la Bohême, et demandait l’hospitalité pour cette nuit-là seulement.

Il resta cette nuit, et encore d’autres jours et encore d’autres nuits, car la tempête ne pouvait s’apaiser, et le vieux château s’agitait sur ses fondements comme si la rafale eût voulu le déraciner et faire tomber sa couronne de créneaux dans les eaux écumeuses du torrent.

Pour charmer le temps, il chantait d’étranges poésies qui troublaient le cœur et donnaient des idées furieuses; tout le temps qu’il chantait, un corbeau noir vernissé, luisant comme le jais, se tenait sur son épaule; il battait la mesure avec son bec d’ébène, et semblait applaudir en secouant ses ailes.—Edwige pâlissait, pâlissait comme les lis du clair de lune; Edwige rougissait, rougissait comme les roses de l’aurore, et se laissait aller en arrière dans son grand fauteuil, languissante, à demi morte, enivrée comme si elle avait respiré le parfum fatal de ces fleurs qui font mourir.

Enfin le maître chanteur put partir; un petit sourire bleu venait de dérider la face du ciel. Depuis ce jour, Edwige, la blonde Edwige ne fait que pleurer dans l’angle de la fenêtre.

Edwige est mère; elle a un bel enfant tout blanc et tout vermeil.—Le vieux comte Lodbrog a commandé au fondeur l’autel d’argent massif, et il a donné mille pièces d’or à l’orfévre dans une bourse de peau de renne pour fabriquer le ciboire; il sera large et lourd, et tiendra une grande mesure de vin. Le prêtre qui le videra pourra dire qu’il est un bon buveur.

L’enfant est tout blanc et tout vermeil, mais il a le regard noir de l’étranger: sa mère l’a bien vu. Ah! pauvre Edwige! pourquoi avez-vous tant regardé l’étranger avec sa harpe et son corbeau?...

Le chapelain ondoie l’enfant;—on lui donne le nom d’Oluf, un bien beau nom!—Le mire monte sur la plus haute tour pour lui tirer l’horoscope.

Le temps était clair et froid: comme une mâchoire de loup cervier aux dents aiguës et blanches, une découpure de montagnes couvertes de neiges mordait le bord de la robe du ciel; les étoiles larges et pâles brillaient dans la crudité bleue de la nuit comme des soleils d’argent.

Le mire prend la hauteur, remarque l’année, le jour et la minute; il fait de longs calculs en encre rouge sur un long parchemin tout constellé de signes cabalistiques; il rentre dans son cabinet, et remonte sur la plate-forme, il ne s’est pourtant pas trompé dans ses supputations, son thème de nativité est juste comme un trébuchet à peser les pierres fines; cependant il recommence: il n’a pas fait d’erreur.

Le petit comte Oluf a une étoile double, une verte et une rouge, verte comme l’espérance, rouge comme l’enfer; l’une favorable, l’autre désastreuse. Cela s’est-il jamais vu qu’un enfant ait une étoile double?

Avec un air grave et compassé le mire rentre dans la chambre de l’accouchée et dit, en passant sa main osseuse dans les flots de sa grande barbe de mage:

«Comtesse Edwige, et vous, comte Lodbrog, deux influences ont présidé à la naissance d’Oluf, votre précieux fils: l’une bonne, l’autre mauvaise; c’est pourquoi il a une étoile verte et une étoile rouge. Il est soumis à un double ascendant; il sera très-heureux ou très-malheureux, je ne sais lequel; peut-être tous les deux à la fois.»

Le comte Lodbrog répondit au mire: «L’étoile verte l’emportera.» Mais Edwige craignait dans son cœur de mère que ce ne fût la rouge. Elle remit son menton dans sa main, son coude sur son genou, et recommença à pleurer dans le coin de la fenêtre. Après avoir allaité son enfant, son unique occupation était de regarder à travers la vitre la neige descendre en flocons drus et pressés, comme si l’on eût plumé là-haut les ailes blanches de tous les anges et de tous les chérubins.

De temps en temps un corbeau passait devant la vitre, croassant et secouant cette poussière argentée. Cela faisait penser Edwige au corbeau singulier qui se tenait toujours sur l’épaule de l’étranger au doux regard du tigre, au charmant sourire de vipère.

Et ses larmes tombaient plus vite de ses yeux sur son cœur, sur son cœur percé à jour.

Le jeune Oluf est un enfant bien étrange: on dirait qu’il y a dans sa petite peau blanche et vermeille deux enfants d’un caractère différent; un jour il est bon comme un ange, un autre jour il est méchant comme un diable, il mord le sein de sa mère, et déchire à coup d’ongles le visage de sa gouvernante.

Le vieux comte Lodbrog, souriant dans sa moustache grise, dit qu’Oluf fera un bon soldat et qu’il a l’humeur belliqueuse. Le fait est qu’Oluf est un petit drôle insupportable: tantôt il pleure, tantôt il rit; il est capricieux comme la lune, fantasque comme une femme; il va, vient, s’arrête tout à coup sans motif apparent, abandonne ce qu’il avait entrepris et fait succéder à la turbulence la plus inquiète l’immobilité la plus absolue; quoiqu’il soit seul, il paraît converser avec un interlocuteur invisible! Quand on lui demande la cause de toutes ces agitations, il dit que l’étoile rouge le tourmente.

Oluf a bientôt quinze ans. Son caractère devient de plus en plus inexplicable; sa physionomie, quoique parfaitement belle, est d’une expression embarrassante; il est blond comme sa mère, avec tous les traits de la race du Nord; mais sous son front blanc comme la neige que n’a rayée encore ni le patin du chasseur ni maculée le pied de l’ours, et qui est bien le front de la race antique des Lodbrog, scintille entre deux paupières orangées un œil aux longs cils noirs, un œil de jais illuminé des fauves ardeurs de la passion italienne, un regard velouté, cruel et doucereux comme celui du maître chanteur de Bohême.

Comme les mois s’envolent, et plus vite encore les années! Edwige repose maintenant sous les arches ténébreuses du caveau des Lodbrog, à côté du vieux comte, souriant, dans son cercueil, de ne pas voir son nom périr. Elle était déjà si pâle que la mort ne l’a pas beaucoup changée. Sur son tombeau il y a une belle statue couchée, les mains jointes, et les pieds sur une levrette de marbre, fidèle compagnie des trépassés. Ce qu’a dit Edwige à sa dernière heure, nul ne le sait, mais le prêtre qui la confessait est devenu plus pâle encore que la mourante.

Oluf, le fils brun et blond d’Edwige la désolée, a vingt ans aujourd’hui. Il est très-adroit à tous les exercices, nul ne tire mieux l’arc que lui; il refend la flèche qui vient de se planter en tremblant dans le cœur du but; sans mors ni éperon il dompte les chevaux les plus sauvages.

Il n’a jamais impunément regardé une femme ou une jeune fille; mais aucune de celles qui l’ont aimé n’a été heureuse. L’inégalité fatale de son caractère s’oppose à toute réalisation de bonheur entre une femme et lui. Une seule de ses moitiés ressent de la passion, l’autre éprouve de la haine; tantôt l’étoile verte l’emporte, tantôt l’étoile rouge. Un jour il vous dit: «O blanches vierges du Nord, étincelantes et pures comme les glaces du pôle; prunelles de clair de lune; joues nuancées des fraîcheurs de l’aurore boréale!» Et l’autre jour il s’écriait: «O filles d’Italie, dorées par le soleil et blondes comme l’orange! cœurs de flamme dans des poitrines de bronze!» Ce qu’il y a de plus triste, c’est qu’il est sincère dans les deux exclamations.

Hélas! pauvres désolées, tristes ombres plaintives, vous ne l’accusez même pas, car vous savez qu’il est plus malheureux que vous; son cœur est un terrain sans cesse foulé par les pieds de deux lutteurs inconnus, dont chacun, comme dans le combat de Jacob et de l’Ange, cherche à dessécher le jarret de son adversaire.

Si l’on allait au cimetière, sous les larges feuilles veloutées du verbascum aux profondes découpures, sous l’asphodèle aux rameaux d’un vert malsain, dans la folle avoine et les orties, l’on trouverait plus d’une pierre abandonnée où la rosée du matin répand seule ses larmes. Mina, Dora, Thécla! la terre est-elle bien lourde à vos seins délicats et à vos corps charmants?

Un jour Oluf appelle Dietrich, son fidèle écuyer; il lui dit de seller son cheval.

«Maître, regardez comme la neige tombe, comme le vent siffle et fait ployer jusqu’à terre la cime des sapins; n’entendez-vous pas dans le lointain hurler les loups maigres et bramer ainsi que des âmes en peine les rennes à l’agonie?

—Dietrich, mon fidèle écuyer, je secouerai la neige comme on fait d’un duvet qui s’attache au manteau; je passerai sous l’arceau des sapins en inclinant un peu l’aigrette de mon casque. Quant aux loups, leurs griffes s’émousseront sur cette bonne armure, et du bout de mon épée fouillant la glace, je découvrirai au pauvre renne, qui geint et pleure à chaudes larmes, la mousse fraîche et fleurie qu’il ne peut atteindre.»

Le comte Oluf de Lodbrog, car tel est son titre depuis que le vieux comte est mort, part sur son bon cheval, accompagné de ses deux chiens géants, Murg et Fenris, car le jeune seigneur aux paupières couleur d’orange a un rendez-vous, et déjà peut-être, du haut de la petite tourelle aiguë en forme de poivrière se penche sur le balcon sculpté, malgré le froid et la bise, la jeune fille inquiète, cherchant à démêler dans la blancheur de la plaine le panache du chevalier.

Oluf, sur son grand cheval à formes d’éléphant, dont il laboure les flancs à coups d’éperon, s’avance dans la campagne; il traverse le lac, dont le froid n’a fait qu’un seul bloc de glace, où les poissons sont enchâssés, les nageoires étendues, comme des pétrifications dans la pâte du marbre; les quatre fers du cheval, armés de crochets, mordent solidement la dure surface; un brouillard, produit par sa sueur et sa respiration, l’enveloppe et le suit; on dirait qu’il galope dans un nuage; les deux chiens, Murg et Fenris, soufflent, de chaque côté de leur maître, par leurs naseaux sanglants, de longs jets de fumée comme des animaux fabuleux.

Voici le bois de sapins; pareils à des spectres, ils étendent leurs bras appesantis chargés de nappes blanches; le poids de la neige courbe les plus jeunes et les plus flexibles: on dirait une suite d’arceaux d’argent. La noire terreur habite dans cette forêt, où les rochers affectent des formes monstrueuses, où chaque arbre, avec ses racines, semble couver à ses pieds un nid de dragons engourdis. Mais Oluf ne connaît pas la terreur.

Le chemin se resserre de plus en plus, les sapins croisent inextricablement leurs branches lamentables; à peine de rares éclaircies permettent-elles de voir la chaîne de collines neigeuses qui se détachent en blanches ondulations sur le ciel noir et terne.

Heureusement Mopse est un vigoureux coursier qui porterait sans plier Odin le gigantesque; nul obstacle ne l’arrête; il saute par-dessus les rochers, il enjambe les fondrières, et de temps en temps il arrache aux cailloux que son sabot heurte sous la neige une aigrette d’étincelles aussitôt éteintes.

«Allons, Mopse, courage! tu n’as plus à traverser que la petite plaine et le bois de bouleaux; une jolie main caressera ton col satiné, et dans une écurie bien chaude tu mangeras de l’orge mondée et de l’avoine à pleine mesure.»

Quel charmant spectacle que le bois de bouleaux! toutes les branches sont ouatées d’une peluche de givre, les plus petites brindilles se dessinent en blanc sur l’obscurité de l’atmosphère: on dirait une immense corbeille de filigrane, un madrépore d’argent, une grotte avec tous ses stalactites; les ramifications et les fleurs bizarres dont la gelée étame les vitres n’offrent pas des dessins plus compliqués et plus variés.

«Seigneur Oluf, que vous avez tardé! j’avais peur que l’ours de la montagne vous eût barré le chemin ou que les elfes vous eussent invité à danser, dit la jeune châtelaine en faisant asseoir Oluf sur le fauteuil de chêne dans l’intérieur de la cheminée. Mais pourquoi êtes-vous venu au rendez-vous d’amour avec un compagnon? Aviez-vous donc peur de passer tout seul par la forêt?

—De quel compagnon voulez-vous parler, fleur de mon âme? dit Oluf très-surpris à la jeune châtelaine.

—Du chevalier à l’étoile rouge que vous menez toujours avec vous. Celui qui est né d’un regard du chanteur bohémien, l’esprit funeste qui vous possède; défaites-vous du chevalier à l’étoile rouge, ou je n’écouterai jamais vos propos d’amour; je ne puis être la femme de deux hommes a la fois.»

Oluf eut beau faire et beau dire, il ne put seulement parvenir à baiser le petit doigt rose de la main de Brenda; il s’en alla fort mécontent et résolu à combattre le chevalier à l’étoile rouge s’il pouvait le rencontrer.

Malgré l’accueil sévère de Brenda, Oluf reprit le lendemain la route du château à tourelles en forme de poivrière: les amoureux ne se rebutent pas aisément.

Tout en cheminant il se disait: «Brenda sans doute est folle; et que veut-elle dire avec son chevalier à l’étoile rouge?»

La tempête était des plus violentes; la neige tourbillonnait et permettait à peine de distinguer la terre du ciel. Une spirale de corbeaux, malgré les abois de Fenris et de Murg, qui sautaient en l’air pour les saisir, tournoyait sinistrement au-dessus du panache d’Oluf. A leur tête était le corbeau luisant comme le jais qui battait la mesure sur l’épaule du chanteur bohémien.

Fenris et Murg s’arrêtent subitement: leurs naseaux mobiles hument l’air avec inquiétude; ils subodorent la présence d’un ennemi.—Ce n’est point un loup ni un renard; un loup et un renard ne seraient qu’une bouchée pour ces braves chiens.

Un bruit de pas se fait entendre, et bientôt paraît au détour du chemin un chevalier monté sur un cheval de grande taille et suivi de deux chiens énormes.

Vous l’auriez pris pour Oluf. Il était armé exactement de même, avec un surcot historié du même blason; seulement il portait sur son casque une plume rouge au lieu d’une verte. La route était si étroite qu’il fallait que l’un des deux chevaliers reculât.

«Seigneur Oluf, reculez-vous pour que je passe, dit le chevalier à la visière baissée. Le voyage que je fais est un long voyage; on m’attend, il faut que j’arrive.

—Par la moustache de mon père, c’est vous qui reculerez. Je vais à un rendez-vous d’amour, et les amoureux sont pressés,» répondit Oluf en portant la main sur la garde de son épée.

L’inconnu tira la sienne, et le combat commença. Les épées, en tombant sur les mailles d’acier, en faisaient jaillir des gerbes d’étincelles petillantes; bientôt, quoique d’une trempe supérieure, elles furent ébréchées comme des scies. On eût pris les combattants, à travers la fumée de leurs chevaux et la brume de leur respiration haletante, pour deux noirs forgerons acharnés sur un fer rouge. Les chevaux, animés de la même rage que leurs maîtres, mordaient à belles dents leurs cous veineux, et s’enlevaient des lambeaux de poitrail; ils s’agitaient avec des soubresauts furieux, se dressaient sur leurs pieds de derrière, et se servant de leurs sabots comme de poings fermés, ils se portaient des coups terribles pendant que leurs cavaliers se martelaient affreusement par-dessus leurs têtes; les chiens n’étaient qu’une morsure et qu’un hurlement.

Les gouttes de sang suintant à travers les écailles imbriquées des armures et tombant toutes tièdes sur la neige, y faisaient de petits trous roses. Au bout de peu d’instants l’on aurait dit un crible, tant les gouttes tombaient fréquentes et pressées. Les deux chevaliers étaient blessés.

Chose étrange, Oluf sentait les coups qu’il portait au chevalier inconnu; il souffrait des blessures qu’il faisait et de celles qu’il recevait: il avait éprouvé un grand froid dans la poitrine, comme d’un fer qui entrerait et chercherait le cœur, et pourtant sa cuirasse n’était pas faussée à l’endroit du cœur: sa seule blessure était un coup dans les chairs au bras droit. Singulier duel, où le vainqueur souffrait autant que le vaincu, où donner et recevoir était une chose indifférente.

Ramassant ses forces, Oluf fit voler d’un revers le terrible heaume de son adversaire.—O terreur! que vit le fils d’Edwige et de Lodbrog? il se vit lui-même devant lui: un miroir eût été moins exact. Il s’était battu avec son propre spectre, avec le chevalier à l’étoile rouge; le spectre jeta un grand cri et disparut.

La spirale de corbeaux remonta dans le ciel et le brave Oluf continua son chemin; en revenant le soir à son château, il portait en croupe la jeune châtelaine, qui cette fois avait bien voulu l’écouter. Le chevalier à l’étoile rouge n’étant plus là, elle s’était décidée à laisser tomber de ses lèvres de rose, sur le cœur d’Oluf, cet aveu qui coûte tant à la pudeur. La nuit était claire et bleue, Oluf leva la tête pour chercher sa double étoile et la faire voir à sa fiancée: il n’y avait plus que la verte, la rouge avait disparu.

En entrant, Brenda, tout heureuse de ce prodige qu’elle attribuait à l’amour, fit remarquer au jeune Oluf que le jais de ses yeux s’était changé en azur, signe de réconciliation céleste.—Le vieux Lodbrog en sourit d’aise sous sa moustache blanche au fond de son tombeau; car, à vrai dire, quoiqu’il n’en eût rien témoigné, les yeux d’Oluf l’avaient quelquefois fait réfléchir.—L’ombre d’Edwige est toute joyeuse, car l’enfant du noble seigneur Lodbrog a enfin vaincu l’influence maligne de l’œil orange, du corbeau noir et de l’étoile rouge: l’homme a terrassé l’incube.

Cette histoire montre comme un seul moment d’oubli, un regard même innocent, peuvent avoir d’influence.

Jeunes femmes, ne jetez jamais les yeux sur les maîtres chanteurs de Bohême, qui récitent des poésies enivrantes et diaboliques. Vous, jeunes filles, ne vous fiez qu’à l’étoile verte; et vous qui avez le malheur d’être double, combattez bravement, quand même vous devriez frapper sur vous et vous blesser de votre propre épée, l’adversaire intérieur, le méchant chevalier.

Si vous demandez qui nous a apporté cette légende de Norwége, c’est un cygne; un bel oiseau au bec jaune, qui a traversé le Fiord, moitié nageant, moitié volant.

LE PIED DE MOMIE

J’étais entré par désœuvrement chez un de ces marchands de curiosités dits marchands de bric-à-brac dans l’argot parisien, si parfaitement inintelligible pour le reste de la France.

Vous avez sans doute jeté l’œil, à travers le carreau, dans quelques-unes de ces boutiques devenues si nombreuses depuis qu’il est de mode d’acheter des meubles anciens, et que le moindre agent de change se croit obligé d’avoir sa chambre moyen âge.

C’est quelque chose qui tient à la fois de la boutique du ferrailleur, du magasin du tapissier, du laboratoire de l’alchimiste et de l’atelier du peintre; dans ces antres mystérieux où les volets filtrent un prudent demi-jour, ce qu’il y a de plus notoirement ancien, c’est la poussière; les toiles d’araignées y sont plus authentiques que les guipures, et le vieux poirier y est plus jeune que l’acajou arrivé hier d’Amérique.

Le magasin de mon marchand de bric-à-brac était un véritable Capharnaüm; tous les siècles et tous les pays semblaient s’y être donné rendez-vous; une lampe étrusque de terre rouge posait sur une armoire de Boule, aux panneaux d’ébène sévèrement rayés de filaments de cuivre; une duchesse du temps de Louis XV allongeait nonchalamment ses pieds de biche sous une épaisse table du règne de Louis XIII, aux lourdes spirales de bois de chêne, aux sculptures entremêlées de feuillages et de chimères.

Une armure damasquinée de Milan faisait miroiter dans un coin le ventre rubané de sa cuirasse; des amours et des nymphes de biscuit, des magots de la Chine, des cornets de céladon et de craquelé, des tasses de Saxe et de vieux Sèvres encombraient les étagères et les encoignures.

Sur les tablettes denticulées des dressoirs, rayonnaient d’immenses plats du Japon, aux dessins rouges et bleus, relevés de hachures d’or côte à côte avec des émaux de Bernard Palissy, représentant des couleuvres, des grenouilles et des lézards en relief.

Des armoires éventrées s’échappaient des cascades de lampas glacé d’argent, des flots de brocatelle criblée de grains lumineux par un oblique rayon de soleil; des portraits de toutes les époques souriaient à travers leur vernis jaune dans des cadres plus ou moins fanés.

Le marchand me suivait avec précaution dans le tortueux passage pratiqué entre les piles de meubles, abattant de la main l’essor hasardeux des basques de mon habit, surveillant mes coudes avec l’attention inquiète de l’antiquaire et de l’usurier.

C’était une singulière figure que celle du marchand: un crâne immense, poli comme un genou, entouré d’une maigre auréole de cheveux blancs que faisait ressortir plus vivement le ton saumon-clair de la peau, lui donnait un faux air de bonhomie patriarcale, corrigée, du reste, par le scintillement de deux petits yeux jaunes qui tremblotaient dans leur orbite comme deux louis d’or sur du vif-argent. La courbure du nez avait une silhouette aquiline qui rappelait le type oriental ou juif. Ses mains, maigres, fluettes, veinées, pleines de nerfs en saillie comme les cordes d’un manche à violon, onglées de griffes semblables à celles qui terminent les ailes membraneuses des chauves-souris, avaient un mouvement d’oscillation sénile, inquiétant à voir; mais ces mains agitées de tics fiévreux devenaient plus fermes que des tenailles d’acier ou des pinces de homard dès qu’elles soulevaient quelque objet précieux, une coupe d’onyx, un verre de Venise ou un plateau de cristal de Bohême; ce vieux drôle avait un air si profondément rabbinique et cabalistique qu’on l’eût brûlé sur la mine, il y a trois siècles.

«Ne m’achèterez-vous rien aujourd’hui, monsieur? Voilà un kriss malais dont la lame ondule comme une flamme; regardez ces rainures pour égoutter le sang, ces dentelures pratiquées en sens inverse pour arracher les entrailles en retirant le poignard; c’est une arme féroce, d’un beau caractère et qui ferait très-bien dans votre trophée; cette épée à deux mains est très-belle, elle est de Josepe de la Hera, et cette cauchelimarde à coquille fenestrée, quel superbe travail!

—Non, j’ai assez d’armes et d’instruments de carnage; je voudrais une figurine, un objet quelconque qui pût me servir de serre-papier, car je ne puis souffrir tous ces bronzes de pacotille que vendent les papetiers, et qu’on retrouve invariablement sur tous les bureaux.»

Le vieux gnome, furetant dans ses vieilleries, étala devant moi des bronzes antiques ou soi-disant tels, des morceaux de malachite, de petites idoles indoues ou chinoises, espèce de poussahs de jade, incarnation de Brahma ou de Wishnou merveilleusement propre à cet usage, assez peu divin, de tenir en place des journaux et des lettres.

J’hésitais entre un dragon de porcelaine tout constellé de verrues, la gueule ornée de crocs et de barbelures, et un petit fétiche mexicain fort abominable, représentant au naturel le dieu Witziliputzili, quand j’aperçus un pied charmant que je pris d’abord pour un fragment de Vénus antique.

Il avait ces belles teintes fauves et rousses qui donnent au bronze florentin cet aspect chaud et vivace, si préférable au ton vert-de-grisé des bronzes ordinaires qu’on prendrait volontiers pour des statues en putréfaction: des luisants satinés frissonnaient sur ses formes rondes et polies par les baisers amoureux de vingt siècles; car ce devait être un airain de Corinthe, un ouvrage du meilleur temps, peut-être une fonte de Lysippe!

«Ce pied fera mon affaire, dis-je au marchand, qui me regarda d’un air ironique et sournois en me tendant l’objet demandé pour que je pusse l’examiner plus à mon aise.»

Je fus surpris de sa légèreté; ce n’était pas un pied de métal, mais bien un pied de chair, un pied embaumé, un pied de momie: en regardant de près, l’on pouvait distinguer le grain de la peau et la gauffrure presque imperceptible imprimée par la trame des bandelettes. Les doigts étaient fins, délicats, terminés par des ongles parfaits, purs et transparents comme des agathes; le pouce, un peu séparé, contrariait heureusement le plan des autres doigts à la manière antique, et lui donnait une attitude dégagée, une sveltesse de pied d’oiseau; la plante, à peine rayée de quelques hachures invisibles, montrait qu’elle n’avait jamais touché la terre, et ne s’était trouvée en contact qu’avec les plus fines nattes de roseaux du Nil et les plus moelleux tapis de peaux de panthères.

«Ha! ha! vous voulez le pied de la princesse Hermonthis, dit le marchand avec un ricanement étrange, en fixant sur moi ses yeux de hibou: ha! ha! ha! pour un serre-papier! idée originale, idée d’artiste; qui aurait dit au vieux Pharaon que le pied de sa fille adorée servirait de serre-papier l’aurait bien surpris, lorsqu’il faisait creuser une montagne de granit pour y mettre le triple cercueil peint et doré, tout couvert d’hiéroglyphes avec de belles peintures du jugement des âmes, ajouta à demi-voix et comme se parlant à lui-même le petit marchand singulier.

—Combien me vendrez-vous ce fragment de momie?

—Ah! le plus cher que je pourrai, car c’est un morceau superbe; si j’avais le pendant, vous ne l’auriez pas à moins de cinq cents francs: la fille d’un Pharaon, rien n’est plus rare.

—Assurément cela n’est pas commun; mais enfin combien en voulez-vous? D’abord je vous avertis d’une chose, c’est que je ne possède pour trésor que cinq louis;—j’achèterai tout ce qui coûtera cinq louis, mais rien de plus.

«Vous scruteriez les arrière-poches de mes gilets, et mes tiroirs les plus intimes, que vous n’y trouveriez pas seulement un misérable tigre à cinq griffes.

—Cinq louis le pied de la princesse Hermonthis, c’est bien peu, très-peu en vérité, un pied authentique, dit le marchand en hochant la tête et en imprimant à ses prunelles un mouvement rotatoire.

«Allons, prenez-le, et je vous donne l’enveloppe par dessus le marché, ajouta-t-il en le roulant dans un vieux lambeau de damas très-beau, damas véritable, damas des Indes, qui n’a jamais été reteint; c’est fort, c’est moelleux,» marmottait-il en promenant ses doigts sur le tissu éraillé par un reste d’habitude commerciale qui lui faisait vanter un objet de si peu de valeur qu’il le jugeait lui-même digne d’être donné.

Il coula les pièces d’or dans une espèce d’aumônière moyen âge pendant à sa ceinture, en répétant:

«Le pied de la princesse Hermonthis servir de serre-papier!»

Puis, arrêtant sur moi ses prunelles phosphoriques, il me dit avec une voix stridente comme le miaulement d’un chat qui vient d’avaler une arête:

«Le vieux Pharaon ne sera pas content, il aimait sa fille, ce cher homme.

—Vous en parlez comme si vous étiez son contemporain; quoique vieux, vous ne remontez cependant pas aux pyramides d’Égypte, lui répondis-je en riant du seuil de la boutique.»

Je rentrai chez moi fort content de mon acquisition.

Pour la mettre tout de suite à profit, je posai le pied de la divine princesse Hermonthis sur une liasse de papier, ébauche de vers, mosaïque indéchiffrable de ratures: articles commencés, lettres oubliées et mises à la poste dans le tiroir, erreur qui arrive souvent aux gens distraits; l’effet était charmant, bizarre et romantique.

Très-satisfait de cet embellissement, je descendis dans la rue, et j’allai me promener avec la gravité convenable et la fierté d’un homme qui a sur tous les passants qu’il coudoie l’avantage ineffable de posséder un morceau de la princesse Hermonthis, fille de Pharaon.

Je trouvai souverainement ridicules tous ceux qui ne possédaient pas, comme moi, un serre-papier aussi notoirement égyptien; et la vraie occupation d’un homme sensé me paraissait d’avoir un pied de momie sur son bureau.

Heureusement la rencontre de quelques amis vint me distraire de mon engouement de récent acquéreur; je m’en allai dîner avec eux, car il m’eût été difficile de dîner avec moi.

Quand je revins le soir, le cerveau marbré de quelques veines de gris de perle, une vague bouffée de parfum oriental me chatouilla délicatement l’appareil olfactif; la chaleur de la chambre avait attiédi le natrum, le bitume et la myrrhe dans lesquels les paraschites inciseurs de cadavres avaient baigné le corps de la princesse; c’était un parfum doux quoique pénétrant, un parfum que quatre mille ans n’avaient pu faire évaporer.

Le rêve de l’Égypte était l’éternité: ses odeurs ont la solidité du granit, et durent autant.

Je bus bientôt à pleines gorgées dans la coupe noire du sommeil; pendant une heure ou deux tout resta opaque, l’oubli et le néant m’inondaient de leurs vagues sombres.

Cependant mon obscurité intellectuelle s’éclaira, les songes commencèrent à m’effleurer de leur vol silencieux.

Les yeux de mon âme s’ouvrirent, et je vis ma chambre telle qu’elle était effectivement: j’aurais pu me croire éveillé, mais une vague perception me disait que je dormais et qu’il allait se passer quelque chose de bizarre.

L’odeur de la myrrhe avait augmenté d’intensité, et je sentais un léger mal de tête que j’attribuais fort raisonnablement à quelques verres de vin de Champagne que nous avions bus aux dieux inconnus et à nos succès futurs.

Je regardais dans ma chambre avec un sentiment d’attente que rien ne justifiait; les meubles étaient parfaitement en place, la lampe brûlait sur la console, doucement estampée par la blancheur laiteuse de son globe de cristal dépoli; les aquarelles miroitaient sous leur verre de Bohême; les rideaux pendaient languissamment: tout avait l’air endormi et tranquille.

Cependant, au bout de quelques instants, cet intérieur si calme parut se troubler, les boiseries craquaient furtivement; la bûche enfouie sous la cendre lançait tout à coup un jet de gaz bleu, et les disques des patères semblaient des yeux de métal attentifs comme moi aux choses qui allaient se passer.

Ma vue se porta par hasard vers la table sur laquelle j’avais posé le pied de la princesse Hermonthis.

Au lieu d’être immobile comme il convient à un pied embaumé depuis quatre mille ans, il s’agitait, se contractait et sautillait sur les papiers comme une grenouille effarée: on l’aurait cru en contact avec une pile voltaïque; j’entendais fort distinctement le bruit sec que produisait son petit talon, dur comme un sabot de gazelle.

J’étais assez mécontent de mon acquisition, aimant les serre-papiers sédentaires et trouvant peu naturel de voir les pieds se promener sans jambes, et je commençais à éprouver quelque chose qui ressemblait fort à de la frayeur.

Tout à coup je vis remuer le pli d’un de mes rideaux, et j’entendis un piétinement comme d’une personne qui sauterait à cloche-pied. Je dois avouer que j’eus chaud et froid alternativement; que je sentis un vent inconnu me souffler dans le dos, et que mes cheveux firent sauter, en se redressant, ma coiffure de nuit à deux ou trois pas.

Les rideaux s’entr’ouvrirent, et je vis s’avancer la figure la plus étrange qu’on puisse imaginer.

C’était une jeune fille, café au lait très-foncé, comme la bayadère Amani, d’une beauté parfaite et rappelant le type égyptien le plus pur; elle avait des yeux taillés en amande avec des coins relevés et des sourcils tellement noirs qu’ils paraissaient bleus, son nez était d’une coupe délicate, presque grecque pour la finesse, et l’on aurait pu la prendre pour une statue de bronze de Corinthe, si la proéminence des pommettes et l’épanouissement un peu africain de la bouche n’eussent fait reconnaître, à n’en pas douter, la race hiéroglyphique des bords du Nil.

Ses bras minces et tournés en fuseau, comme ceux des très-jeunes filles, étaient cerclés d’espèces d’emprises de métal et de tours de verroterie; ses cheveux étaient nattés en cordelettes, et sur sa poitrine pendait une idole en pâte verte que son fouet à sept branches faisait reconnaître pour l’Isis, conductrice des âmes; une plaque d’or scintillait à son front, et quelques traces de fard perçaient sous les teintes de cuivre de ses joues.

Quant à son costume il était très-étrange.

Figurez-vous un pagne de bandelettes chamarrées d’hiéroglyphes noirs et rouges, empesés de bitume et qui semblaient appartenir à une momie fraîchement démaillottée.

Par un de ces sauts de pensée si fréquents dans les rêves, j’entendis la voix fausse et enrouée du marchand de bric-à-brac, qui répétait, comme un refrain monotone, la phrase qu’il avait dite dans sa boutique avec une intonation si énigmatique:

«Le vieux Pharaon ne sera pas content; il aimait beaucoup sa fille, ce cher homme.»

Particularité étrange et qui ne me rassura guère, l’apparition n’avait qu’un seul pied, l’autre jambe était rompue à la cheville.

Elle se dirigea vers la table où le pied de momie s’agitait et frétillait avec un redoublement de vitesse. Arrivée là, elle s’appuya sur le rebord, et je vis une larme germer et perler dans ses yeux.

Quoiqu’elle ne parlât pas, je discernais clairement sa pensée: elle regardait le pied, car c’était bien le sien, avec une expression de tristesse coquette d’une grâce infinie; mais le pied sautait et courait çà et là comme s’il eût été poussé par des ressorts d’acier.

Deux ou trois fois elle étendit sa main pour le saisir, mais elle n’y réussit pas.

Alors il s’établit entre la princesse Hermonthis et son pied, qui paraissait doué d’une vie à part, un dialogue très-bizarre dans un cophte très-ancien, tel qu’on pouvait le parler, il y a une trentaine de siècles, dans les syringes du pays de Ser: heureusement que cette nuit-là je savais le cophte en perfection.

La princesse Hermonthis disait d’un ton de voix doux et vibrant comme une clochette de cristal:

«Eh bien! mon cher petit pied, vous me fuyez toujours, j’avais pourtant bien soin de vous. Je vous baignais d’eau parfumée, dans un bassin d’albâtre; je polissais votre talon avec la pierre-ponce trempée d’huile de palmes, vos ongles étaient coupés avec des pinces d’or et polis avec de la dent d’hippopotame; j’avais soin de choisir pour vous des thabebs brodés et peints à pointes recourbées, qui faisaient l’envie de toutes les jeunes filles de l’Égypte; vous aviez à votre orteil des bagues représentant le scarabée sacré, et vous portiez un des corps les plus légers que puisse souhaiter un pied paresseux.»

Le pied répondit d’un ton boudeur et chagrin:

«Vous savez bien que je ne m’appartiens plus, j’ai été acheté et payé; le vieux marchand savait bien ce qu’il faisait, il vous en veut toujours d’avoir refusé de l’épouser: c’est un tour qu’il vous a joué.

«L’Arabe qui a forcé votre cercueil royal dans le puits souterrain de la nécropole de Thèbes était envoyé par lui, il voulait vous empêcher d’aller à la réunion des peuples ténébreux, dans les cités inférieures. Avez-vous cinq pièces d’or pour me racheter?

—Hélas! non. Mes pierreries, mes anneaux, mes bourses d’or et d’argent, tout m’a été volé, répondit la princesse Hermonthis avec un soupir.

—Princesse, m’écriai-je alors, je n’ai jamais retenu injustement le pied de personne: bien que vous n’ayez pas les cinq louis qu’il m’a coûté, je vous le rends de bonne grâce; je serais désespéré de rendre boiteuse une aussi aimable personne que la princesse Hermonthis.»

Je débitai ce discours d’un ton régence et troubadour qui dut surprendre la belle Égyptienne.

Elle tourna vers moi un regard chargé de reconnaissance, et ses yeux s’illuminèrent de lueurs bleuâtres.

Elle prit son pied, qui, cette fois, se laissa faire, comme une femme qui va mettre son brodequin, et l’ajusta à sa jambe avec beaucoup d’adresse.

Cette opération terminée, elle fit deux ou trois pas dans la chambre, comme pour s’assurer qu’elle n’était réellement plus boiteuse.

«Ah! comme mon père va être content, lui qui était si désolé de ma mutilation, et qui avait, dès le jour de ma naissance, mis un peuple tout entier à l’ouvrage pour me creuser un tombeau si profond qu’il pût me conserver intacte jusqu’au jour suprême où les âmes doivent être pesées dans les balances de l’Amenthi.

«Venez avec moi chez mon père, il vous recevra bien, vous m’avez rendu mon pied.»

Je trouvai cette proposition toute naturelle; j’endossai une robe de chambre à grands ramages, qui me donnait un air très-pharaonesque; je chaussai à la hâte des babouches turques, et je dis à la princesse Hermonthis que j’étais prêt à la suivre.

Hermonthis, avant de partir, détacha de son col la petite figurine de pâte verte et la posa sur les feuilles éparses qui couvraient la table.

«Il est bien juste, dit-elle en souriant, que je remplace votre serre-papier.»

Elle me tendit sa main, qui était douce et froide comme une peau de couleuvre, et nous partîmes.

Nous filâmes pendant quelque temps avec la rapidité de la flèche dans un milieu fluide et grisâtre, où des silhouettes à peine ébauchées passaient à droite et à gauche.

Un instant, nous ne vîmes que l’eau et le ciel.

Quelques minutes après, des obélisques commencèrent à pointer, des pylônes, des rampes côtoyées de sphynx se dessinèrent à l’horizon.

Nous étions arrivés.

La princesse me conduisit devant une montagne de granit rose, où se trouvait une ouverture étroite et basse qu’il eût été difficile de distinguer des fissures de la pierre si deux stèles bariolées de sculptures ne l’eussent fait reconnaître.

Hermonthis alluma une torche et se mit à marcher devant moi.

C’étaient des corridors taillés dans le roc vif; les murs, couverts de panneaux d’hiéroglyphes et de processions allégoriques, avaient dû occuper des milliers de bras pendant, des milliers d’années; ces corridors, d’une longueur interminable, aboutissaient à des chambres carrées, au milieu desquelles étaient pratiqués des puits, où nous descendions au moyen de crampons ou d’escaliers en spirale; ces puits nous conduisaient dans d’autres chambres, d’où partaient d’autres corridors également bigarrés d’éperviers, de serpents roulés en cercle, de tau, de pedum, de bari mystiques, prodigieux travail que nul œil vivant ne devait voir, interminables légendes de granit que les morts avaient seuls le temps de lire pendant l’éternité.

Enfin, nous débouchâmes dans une salle si vaste, si énorme, si démesurée, que l’on ne pouvait en apercevoir les bornes; à perte de vue s’étendaient des files de colonnes monstrueuses entre lesquelles tremblotaient de livides étoiles de lumière jaune: ces points brillants révélaient des profondeurs incalculables.

La princesse Hermonthis me tenait toujours par la main et saluait gracieusement les momies de sa connaissance.

Mes yeux s’accoutumaient à ce demi-jour crépusculaire, et commençaient à discerner les objets.

Je vis, assis sur des trônes, les rois des races souterraines: c’étaient de grands vieillards secs, ridés, parcheminés, noirs de naphte et de bitume, coiffés de pschents d’or, bardés de pectoraux et de hausse-cols, constellés de pierreries avec des yeux d’une fixité de sphinx et de longues barbes blanchies par la neige des siècles: derrière eux, leurs peuples embaumés se tenaient debout dans les poses roides et contraintes de l’art égyptien, gardant éternellement l’attitude prescrite par le codex hiératique; derrière les peuples miaulaient, battaient de l’aile et ricanaient les chats, les ibis et les crocodiles contemporains, rendus plus monstrueux encore par leur emmaillotage de bandelettes.

Tous les Pharaons étaient là, Chéops, Chephrenès, Psammetichus, Sésostris, Amenoteph; tous les noirs dominateurs des pyramides et des syringes; sur une estrade plus élevée siégeaient le roi Chronos et Xixouthros, qui fut contemporain du déluge, et Tubal Caïn, qui le précéda.

La barbe du roi Xixouthros avait tellement poussé qu’elle avait déjà fait sept fois le tour de la table de granit sur laquelle il s’appuyait tout rêveur et tout somnolent.

Plus loin, dans une vapeur poussiéreuse, à travers le brouillard des éternités, je distinguais vaguement les soixante-douze rois préadamites avec leurs soixante-douze peuples à jamais disparus.

Après m’avoir laissé quelques minutes pour jouir de ce spectacle vertigineux, la princesse Hermonthis me présenta au Pharaon son père, qui me fit un signe de tête fort majestueux.

«J’ai retrouvé mon pied! j’ai retrouvé mon pied! criait la princesse en frappant ses petites mains l’une contre l’autre avec tous les signes d’une joie folle, c’est monsieur qui me l’a rendu.»

Les races de Kemé, les races de Nahasi, toutes les nations noires, bronzées, cuivrées, répétaient en chœur:

«La princesse Hermonthis a retrouvé son pied!»

Xixouthros lui-même s’en émut:

Il souleva sa paupière appesantie, passa ses doigts dans sa moustache, et laissa tomber sur moi son regard chargé de siècles.

«Par Oms, chien des enfers, et par Tmeï, fille du Soleil et de la Vérité, voilà un brave et digne garçon, dit le Pharaon en étendant vers moi son sceptre terminé par une fleur de lotus.

«Que veux-tu pour ta récompense?»

Fort de cette audace que donnent les rêves, où rien ne paraît impossible, je lui demandai la main d’Hermonthis: la main pour le pied me paraissait une récompense antithétique d’assez bon goût.

Le Pharaon ouvrit tout grands ses yeux de verre, surpris de ma plaisanterie et de ma demande.

«De quel pays es-tu et quel est ton âge?

—Je suis Français, et j’ai vingt-sept ans, vénérable Pharaon.

—Vingt-sept ans! et il veut épouser la princesse Hermonthis, qui a trente siècles! s’écrièrent à la fois tous les trônes et tous les cercles des nations.»

Hermonthis seule ne parut pas trouver ma requête inconvenante.

«Si tu avais seulement deux mille ans, reprit le vieux roi, je t’accorderais bien volontiers la princesse; mais la disproportion est trop forte, et puis il faut à nos filles des maris qui durent, vous ne savez plus vous conserver: les derniers qu’on a apportés il y a quinze siècles à peine, ne sont plus qu’une pincée de cendre; regarde, ma chair est dure comme du basalte, mes os sont des barres d’acier.

«J’assisterai au dernier jour du monde avec le corps et la figure que j’avais de mon vivant; ma fille Hermonthis durera plus qu’une statue de bronze.

«Alors le vent aura dispersé le dernier grain de ta poussière, et Isis elle-même, qui sut retrouver les morceaux d’Osiris, serait embarrassée de recomposer ton être.

«Regarde comme je suis vigoureux encore et comme mes bras tiennent bien,» dit-il en me secouant la main à l’anglaise, de manière à me couper les doigts avec mes bagues.

Il me serra si fort que je m’éveillai, et j’aperçus mon ami Alfred qui me tirait par le bras et me secouait pour me faire lever.

«Ah çà! enragé dormeur, faudra-t-il te faire porter au milieu de la rue et te tirer un feu d’artifice aux oreilles?

«Il est plus de midi, tu ne te rappelles donc pas que tu m’avais promis de venir me prendre pour aller voir les tableaux espagnols de M. Aguado?

—Mon Dieu! je n’y pensais plus, répondis-je en m’habillant; nous allons y aller: j’ai la permission ici sur mon bureau.»

Je m’avançai effectivement pour la prendre; mais jugez de mon étonnement lorsqu’à la place du pied de momie que j’avais acheté la veille, je vis la petite figurine de pâte verte mise à sa place par la princesse Hermonthis!

LA PIPE D’OPIUM

L’autre jour, je trouvai mon ami Alphonse Karr assis sur son divan, avec une bougie allumée, quoiqu’il fît grand jour, et tenant à la main un tuyau de bois de cerisier muni d’un champignon de porcelaine sur lequel il faisait dégoutter une espèce de pâte brune assez semblable à de la cire à cacheter; cette pâte flambait et grésillait dans la cheminée du champignon, et il aspirait par une petite embouchure d’ambre jaune la fumée qui se répandait ensuite dans la chambre avec une vague odeur de parfum oriental.

Je pris, sans rien dire, l’appareil des mains de mon ami, et je m’ajustai à l’un des bouts; après quelques gorgées, j’éprouvai un espèce d’étourdissement qui n’était pas sans charmes et ressemblait assez aux sensations de la première ivresse.

Étant de feuilleton ce jour-là, et n’ayant pas le loisir d’être gris, j’accrochai la pipe à un clou et nous descendîmes dans le jardin, dire bonjour aux dahlias et jouer un peu avec Schutz, heureux animal qui n’a d’autre fonction que d’être noir sur un tapis de vert gazon.

Je rentrai chez moi, je dînai, et j’allai au théâtre subir je ne sais quelle pièce, puis je revins me coucher, car il faut bien en arriver là, et faire, par cette mort de quelques heures, l’apprentissage de la mort définitive.

L’opium que j’avais fumé, loin de produire l’effet somnolent que j’en attendais, me jetait en des agitations nerveuses comme du café violent, et je tournais dans mon lit en façon de carpe sur le gril ou de poulet à la broche, avec un perpétuel roulis de couvertures, au grand mécontentement de mon chat roulé en boule sur le coin de mon édredon.

Enfin, le sommeil longtemps imploré ensabla mes prunelles de sa poussière d’or, mes yeux devinrent chauds et lourds, je m’endormis.

Après une ou deux heures complétement immobiles et noires, j’eus un rêve.

—Le voici:

Je me retrouvai chez mon ami Alphonse Karr,—comme le matin, dans la réalité; il était assis sur son divan de lampas jaune, avec sa pipe et sa bougie allumée; seulement le soleil ne faisait pas voltiger sur les murs, comme des papillons aux mille couleurs, les reflets bleus, verts et rouges des vitraux.

Je pris la pipe de ses mains, ainsi que je l’avais fait quelques heures auparavant, et je me mis à aspirer lentement la fumée enivrante.

Une mollesse pleine de béatitude ne tarda pas à s’emparer de moi, et je sentis le même étourdissement que j’avais éprouvé en fumant la vraie pipe.

Jusque-là mon rêve se tenait dans les plus exactes limites du monde habitable, et répétait, comme un miroir, les actions de ma journée.

J’étais pelotonné dans un tas de coussins, et je renversais paresseusement ma tête en arrière pour suivre en l’air les spirales bleuâtres, qui se fondaient en brume d’ouate, après avoir tourbillonné quelques minutes.

Mes yeux se portaient naturellement sur le plafond, qui est d’un noir d’ébène, avec des arabesques d’or.

A force de le regarder avec cette attention extatique qui précède les visions, il me parut bleu, mais d’un bleu dur, comme un des pans du manteau de la nuit.

«Vous avez donc fait repeindre votre plafond en bleu, dis-je à Karr, qui, toujours impassible et silencieux, avait embouché une autre pipe, et rendait plus de fumée qu’un tuyau de poêle en hiver, ou qu’un bateau à vapeur dans une saison quelconque.

—Nullement, mon fils, répondit-il en mettant son nez hors du nuage, mais vous m’avez furieusement la mine de vous être à vous-même peint l’estomac en rouge, au moyen d’un bordeaux plus ou moins Laffitte.

—Hélas! que ne dites-vous la vérité; mais je n’ai bu qu’un misérable verre d’eau sucrée, où toutes les fourmis de la terre étaient venues se désaltérer, une école de natation d’insectes.

—Le plafond s’ennuyait apparemment d’être noir, il s’est mis en bleu; après les femmes, je ne connais rien de plus capricieux que les plafonds; c’est une fantaisie de plafond, voilà tout, rien n’est plus ordinaire.»

Cela dit, Karr rentra son nez dans le nuage de fumée, avec la mine satisfaite de quelqu’un qui a donné une explication limpide et lumineuse.

Cependant je n’étais qu’à moitié convaincu, et j’avais de la peine à croire les plafonds aussi fantastiques que cela, et je continuais à regarder celui que j’avais au-dessus de ma tête, non sans quelque sentiment d’inquiétude.

Il bleuissait, il bleuissait comme la mer à l’horizon, et les étoiles commençaient à y ouvrir leurs paupières aux cils d’or; ces cils, d’une extrême ténuité, s’allongeaient jusque dans la chambre qu’ils remplissaient de gerbes prismatiques.

Quelques lignes noires rayaient cette surface d’azur, et je reconnus bientôt que c’étaient les poutres des étages supérieurs de la maison devenue transparente.

Malgré la facilité que l’on a en rêve d’admettre comme naturelles les choses les plus bizarres, tout ceci commençait à me paraître un peu louche et suspect, et je pensai que si mon camarade Esquiros le Magicien était là, il me donnerait des explications plus satisfaisantes que celle de mon ami Alphonse Karr.

Comme si cette pensée eût eu la puissance d’évocation, Esquiros se présenta soudain devant nous, à peu près comme le barbet de Faust qui sort de derrière le poêle.

Il avait le visage fort animé et l’air triomphant, et il disait, en se frottant les mains:

«Je vois aux antipodes, et j’ai trouvé la Mandragore qui parle.»

Cette apparition me surprit, et je dis à Karr:

«O Karr! concevez-vous qu’Esquiros, qui n’était pas là tout à l’heure, soit entré sans qu’on ait ouvert la porte?

—Rien n’est plus simple, répondit Karr. L’on entre par les portes fermées, c’est l’usage; il n’y a que les gens mal élevés qui passent par les portes ouvertes. Vous savez bien qu’on dit comme injure: Grand enfonceur de portes ouvertes.»

Je ne trouvai aucune objection à faire contre un raisonnement si sensé, et je restai convaincu qu’en effet la présence d’Esquiros n’avait rien que de fort explicable et de très-légal en soi-même.

Cependant il me regardait d’un air étrange, et ses yeux s’agrandissaient d’une façon démesurée; ils étaient ardents et ronds comme des boucliers chauffés dans une fournaise, et son corps se dissipait et se noyait dans l’ombre, de sorte que je ne voyais plus de lui que ses deux prunelles flamboyantes et rayonnantes.

Des réseaux de feu et des torrents d’effluves magnétiques papillotaient et tourbillonnaient autour de moi, s’enlaçant toujours plus inextricablement et se resserrant toujours; des fils étincelants aboutissaient à chacun de mes pores, et s’implantaient dans ma peau à peu près comme les cheveux dans la tête. J’étais dans un état de somnambulisme complet.

Je vis alors des petits flocons blancs qui traversaient l’espace bleu du plafond comme des touffes de laine emportées par le vent, ou comme un collier de colombe qui s’égrène dans l’air.

Je cherchais vainement à deviner ce que c’était, quand une voix basse et brève me chuchota à l’oreille, avec un accent étrange:—Ce sont des esprits!!! Les écailles de mes yeux tombèrent; les vapeurs blanches prirent des formes plus précises, et j’aperçus distinctement une longue file de figures voilées qui suivaient la corniche, de droite à gauche, avec un mouvement d’ascension très-prononcé, comme si un souffle impérieux les soulevait et leur servait d’aile.

A l’angle de la chambre, sur la moulure du plafond, se tenait assise une forme de jeune fille enveloppée dans une large draperie de mousseline.

Ses pieds, entièrement nus, pendaient nonchalamment croisés l’un sur l’autre; ils étaient, du reste, charmants, d’une petitesse et d’une transparence qui me firent penser à ces beaux pieds de jaspe qui sortent si blancs et si purs de la jupe de marbre noir de l’Isis antique du Musée.

Les autres fantômes lui frappaient sur l’épaule en passant, et lui disaient:

«Nous allons dans les étoiles, viens donc avec nous.»

L’ombre au pied d’albâtre leur répondait:

«Non! je ne veux pas aller dans les étoiles; je voudrais vivre six mois encore.»

Toute la file passa, et l’ombre resta seule, balançant ses jolis petits pieds, et frappant le mur de son talon nuancé d’une teinte rose, pâle et tendre comme le cœur d’une clochette sauvage; quoique sa figure fût voilée, je la sentais jeune, adorable et charmante, et mon âme s’élançait de son côté, les bras tendus, les ailes ouvertes.

L’ombre comprit mon trouble par intention ou sympathie, et dit d’une voix douce et cristalline comme un harmonica:

«Si tu as le courage d’aller embrasser sur la bouche celle qui fut moi, et dont le corps est couché dans la ville noire, je vivrai six mois encore, et ma seconde vie sera pour toi.

Je me levai, et me fis cette question:

A savoir, si je n’étais pas le jouet de quelque illusion, et si tout ce qui se passait n’était pas un rêve.

C’était une dernière lueur de la lampe de la raison éteinte par le sommeil.

Je demandai à mes deux amis ce qu’ils pensaient de tout cela.

L’imperturbable Karr prétendit que l’aventure était commune; qu’il en avait eu plusieurs du même genre, et que j’étais d’une grande naïveté de m’étonner de si peu.

Esquiros expliqua tout au moyen du magnétisme.

«Allons, c’est bien, je vais y aller; mais je suis en pantoufles.....

—Cela ne fait rien, dit Esquiros, je pressens une voiture à la porte.»

Je sortis, et je vis, en effet, un cabriolet à deux chevaux qui semblait attendre. Je montai dedans.

Il n’y avait pas de cocher.—Les chevaux se conduisaient eux-mêmes; ils étaient tout noirs, et galoppaient si furieusement, que leurs croupes s’abaissaient et se levaient comme des vagues, et que des pluies d’étincelles petillaient derrière eux.

Ils prirent d’abord la rue de La-Tour-d’Auvergne, puis la rue Bellefonds, puis la rue Lafayette, et, à partir de là, d’autres rues dont je ne sais pas les noms.

A mesure que la voiture allait, les objets prenaient autour de moi des formes étranges: c’étaient des maisons rechignées, accroupies au bord du chemin comme de vieilles filandières, des clôtures en planches, des réverbères qui avaient l’air de gibets à s’y méprendre; bientôt les maisons disparurent tout à fait, et la voiture roulait dans la rase campagne.

Nous filions à travers une plaine morne et sombre;—le ciel était très-bas, couleur de plomb, et une interminable procession de petits arbres fluets courait, en sens inverses de la voiture, des deux côtés du chemin; l’on eût dit une armée de manches à balai en déroute.

Rien n’était sinistre comme cette immensité grisâtre que la grêle silhouette des arbres rayait de hachures noires:—pas une étoile ne brillait, aucune paillette de lumière n’écaillait la profondeur blafarde de cette demi-obscurité.

Enfin, nous arrivâmes à une ville, à moi inconnue, dont les maisons d’une architecture singulière, vaguement entrevue dans les ténèbres, me parurent d’une petitesse à ne pouvoir être habitées;—la voiture, quoique beaucoup plus large que les rues qu’elle traversait, n’éprouvait aucun retard; les maisons se rangeaient à droite et à gauche comme des passants effrayés, et laissaient le chemin libre.

Après plusieurs détours, je sentis la voiture fondre sous moi, et les chevaux s’évanouirent en vapeurs; j’étais arrivé.

Une lumière rougeâtre filtrait à travers les interstices d’une porte de bronze qui n’était pas fermée; je la poussai, et je me trouvai dans une salle basse dallée de marbre blanc et noir et voûtée en pierre; une lampe antique, posée sur un socle de brèche violette éclairait d’une lueur blafarde une figure couchée, que je pris d’abord pour une statue comme celles qui dorment les mains jointes, un lévrier aux pieds, dans les cathédrales gothiques; mais je reconnus bientôt que c’était une femme réelle.

Elle était d’une pâleur exsangue, et que je ne saurais mieux comparer qu’au ton de la cire vierge jaunie, ses mains mates et blanches comme des hosties, se croisaient sur son cœur; ses yeux étaient fermés, et leurs cils s’allongeaient jusqu’au milieu des joues; tout en elle était mort: la bouche seule, fraîche comme une grenade en fleur, étincelait d’une vie riche et pourprée, et souriant à demi comme dans un rêve heureux.

Je me penchai vers elle, je posai ma bouche sur la sienne, et je lui donnai le baiser qui devait la faire revivre.

Ses lèvres humides et tièdes, comme si le souffle venait à peine de les abandonner, palpitèrent sous les miennes, et me rendirent mon baiser avec une ardeur et une vivacité incroyables.

Il y a ici une lacune dans mon rêve, et je ne sais comment je revins de la ville noire; probablement à cheval sur un nuage ou sur une chauve-souris gigantesque.—Mais je me souviens parfaitement que je me trouvai avec Karr dans une maison qui n’est ni la sienne ni la mienne, ni aucune de celles que je connais.

Cependant tous les détails intérieurs, tout l’aménagement m’étaient extrêmement familiers; je vois nettement la cheminée dans le goût de Louis XVI, le paravent à ramages, la lampe à garde-vue vert et les étagères pleines de livres aux angles de la cheminée.

J’occupais une profonde bergère à oreillettes, et Karr, les deux talons appuyés sur le chambranle, assis sur les épaules et presque sur la tête, écoutait d’un air piteux et résigné le récit de mon expédition que je regardais moi-même un rêve.

Tout à coup un violent coup de sonnette se fit entendre, et l’on vint m’annoncer qu’une dame désirait me parler.

«Faites entrer la dame, répondis-je, un peu ému et pressentant ce qui allait arriver.»

Une femme vêtue de blanc, et les épaules couvertes d’un mantelet noir, entra d’un pas léger, et vint se placer dans la pénombre lumineuse projetée par la lampe.

Par un phénomène très-singulier, je vis passer sur sa figure trois physionomies différentes: elle ressembla un instant à Malibran, puis à M..., puis à celle qui disait aussi qu’elle ne voulait pas mourir, et dont le dernier mot fut: «Donnez-moi un bouquet de violettes.»

Mais ces ressemblances se dissipèrent bientôt comme une ombre sur un miroir, les traits du visage prirent de la fixité et se condensèrent, et je reconnus la morte que j’avais embrassée dans la ville noire.

Sa mise était extrêmement simple, et elle n’avait d’autre ornement qu’un cercle d’or dans ses cheveux, d’un brun foncé, et tombant en grappes d’ébène le long de ses joues unies et veloutées.

Deux petites taches roses empourpraient le haut de ses pommettes, et ses yeux brillaient comme des globes d’argent brunis; elle avait, du reste, une beauté de camée antique, et la blonde transparence de ses chairs ajoutait encore à la ressemblance.

Elle se tenait debout devant moi, et me pria, demande assez bizarre, de lui dire son nom.

Je lui répondis sans hésiter qu’elle se nommait Carlotta, ce qui était vrai; ensuite elle me raconta qu’elle avait été chanteuse, et qu’elle était morte si jeune, qu’elle ignorait les plaisirs de l’existence, et qu’avant d’aller s’enfoncer pour toujours dans l’immobile éternité, elle voulait jouir de la beauté du monde, s’enivrer de toutes les voluptés et se plonger dans l’océan des joies terrestres; qu’elle se sentait une soif inextinguible de vie et d’amour.

Et, en disant tout cela avec une éloquence d’expression et une poésie qu’il n’est pas en mon pouvoir de rendre, elle nouait ses bras en écharpe autour de mon cou, et entrelaçait ses mains fluettes dans les boucles de mes cheveux.

Elle parlait en vers d’une beauté merveilleuse, où n’atteindraient pas les plus grands poëtes éveillés, et quand le vers ne suffisait plus pour rendre sa pensée, elle lui ajoutait les ailes de la musique, et c’était des roulades, des colliers de notes plus pures que des perles parfaites, des tenues de voix, des sons filés bien au-dessus des limites humaines, tout ce que l’âme et l’esprit peuvent rêver de plus tendre, de plus adorablement coquet, de plus amoureux, de plus ardent, de plus ineffable.

«Vivre six mois, six mois encore, était le refrain de toutes ses cantilènes.»

Je voyais très-clairement ce qu’elle allait dire, avant que la pensée arrivât de sa tête ou de son cœur jusque sur ses lèvres, et j’achevais moi-même le vers ou le chant commencés; j’avais pour elle la même transparence, et elle lisait en moi couramment.

Je ne sais pas où se seraient arrêtées ces extases que ne modérait plus la présence de Karr, lorsque je sentis quelque chose de velu et de rude qui me passait sur la figure; j’ouvris les yeux, et je vis mon chat qui frottait sa moustache à la mienne en manière de congratulation matinale, car l’aube tamisait à travers les rideaux une lumière vacillante.

C’est ainsi que finit mon rêve d’opium, qui ne me laissa d’autre trace qu’une vague mélancolie, suite ordinaire de ces sortes d’hallucinations.

LE CLUB DES HACHICHINS

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