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Chapitre 1

Par une froide journée de novembre de l’année 1841, vers une heure de l’après-midi, un homme, enveloppé d’un manteau à capuchon, s’arrêtait devant une maison de la rue Monsieur-le-Prince, et jetait un coup d’œil rapide sur les écriteaux de location qui se balançaient au-dessus de la porte.

Il entra dans la loge du concierge.

« Madame, dit-il à la femme qui s’y trouvait, vous avez des appartements à louer ?

– Oui, monsieur ; un au troisième et un autre au premier.

– Voudriez-vous me faire voir celui du premier ? »

La concierge, séduite tout d’abord par la voix, les manières, la figure de ce jeune homme, prit des clefs avec empressement et monta devant lui.

Il était de taille ordinaire ; son visage pâle avait de la distinction ; son œil bleu était d’une grande douceur ; une longue barbe blonde cachait le bas de son visage ; son accent trahissait un homme du Nord.

Il parcourut, sans y faire beaucoup d’attention, les diverses pièces de l’appartement, s’informa du prix et loua.

L’appartement étant vide, il pouvait venir l’habiter immédiatement.

« Je m’appelle Romanzoff, dit-il au moment de partir. Si vous voulez avoir des renseignements, allez chez M. H…, mon notaire, rue,.., no…. »

Le nom du notaire, la rue, le numéro, tout y était.

Mais à quoi bon ? Dans le courant de la journée arriva de l’hôtel des commissaires-priseurs, pour M. Romanzoff, une grande tapissière remplie de fort beaux meubles qui valaient beaucoup mieux que les meilleurs renseignements.

La concierge, après cela, crut pouvoir se dispenser d’aller prendre des informations sur le compte de son nouveau locataire. D’ailleurs, comme devaient en témoigner plus tard ses propres paroles, elle eût accepté l’homme sur sa bonne mine.

M. Romanzoff avait une manière de vivre qui le fit prendre aussitôt pour un original. Il vivait absolument seul, ne recevait personne, ne sortait point ou du moins ne sortait que fort peu, encore n’était-ce que le soir.

Dans les premiers temps, il lui arriva deux ou trois fois tout au plus de sortir le matin au petit jour pour aller à la halle. On l’en vit revenir chaque fois suivi d’un commissionnaire qui courbait le dos sous une hotte pleine de viande, de légumes et de vin. Toutes ces provisions furent déposées dans une cave d’où Romanzoff tirait chaque jour ce dont il avait besoin pour se nourrir.

Aucun de ceux dont l’œil était sur lui ne concevait qu’un homme bien élevé, qui occupait un appartement de plus de deux mille francs, qui avait un riche mobilier, des glaces, des tapis, vécût de la sorte. C’était d’autant plus étrange, que loin d’être avare, il avait toujours l’argent à la main et payait toutes choses sans marchander.

La concierge lui proposa un jour de lui procurer quelqu’un pour faire son ménage.

« Ce n’est pas la peine, répondit-il ; il y a peu de chose à faire chez moi ; tout y est en ordre, et je ne dérange rien. D’ailleurs, ajouta-t-il, j’attends un jeune homme qui m’aidera si cela est nécessaire. »

Effectivement, quelques jours plus tard débarqua le jeune homme annoncé, C’était un Wurtembergeois nommé Pressel, qui disait travailler en vue d’obtenir le diplôme d’architecte,

A dater de ce jour, Romanzoff cessa tout à fait de sortir le matin ; le soin d’aller aux halles et d’y faire des provisions regarda exclusivement Pressel.

Ce jeune homme s’exprimait difficilement en français ; il ne parlait qu’avec respect et enthousiasme de Romanzoff, qu’il appelait son bienfaiteur.

« Quoique très-riche et d’une grande famille, disait-il dans son jargon moitié allemand, moitié français, c’est le plus simple et le meilleur des hommes. Il n’a que deux passions : étudier et faire du bien. Je ne puis vous dire tout ce que je lui dois déjà. Pour des services sans importance, il me loge, me nourrit, m’habille, m’achète des livres, me donne des leçons et me fait suivre un cours d’architecture. Il ne veut me renvoyer dans mon pays que quand j’aurai entièrement terminé mes études. »

Ces détails excitaient plus d’intérêt que de surprise : ils corroboraient simplement l’idée qu’on se formait déjà de Romanzoff. Sa sensibilité était évidemment excessive ; toute misère la faisait vibrer et la surexcitait. Sous l’influence de cette sensibilité, l’aumône lui était une pratique qui semblait nécessaire à la tranquillité de sa vie. Il lui arrivait fréquemment d’attirer dans son antichambre quelques-uns de ces petits ramoneurs, toujours si affamés, du moins en apparence, qu’il régalait à bouche que veux-tu de pain et de viande, ou encore de pauvres enfants en guenilles, nu-pieds, auxquels, après les avoir longuement interrogés, il donnait du linge, de vieux habits et souvent même de l’argent.

Et certes l’ostentation, en tout cela, ne jouait qu’un rôle bien effacé : il imposait comme un devoir à ceux dont il avait compassion d’être discrets, de ne parler de lui à personne, sous quelque prétexte que ce fût.

Sa vie ne cessait toujours pas d’être étroitement murée. L’intérieur de son appartement était comme celui d’un harem ; hormis Pressel, personne n’y pénétrait. Il ne recevait point de lettres ; il restait des semaines entières sans sortir ; s’il sortait, ce n’était que le soir, à la brune, pour ne rentrer la plupart du temps que quatre ou cinq jours après.

Une seule fois, la concierge pénétra chez lui, sur le matin, pour repriser l’accroc d’un tapis. Cette femme, veuve entre deux âges, qu’on appelait Mme Delte, adorait Romanzoff. Elle n’entra que profondément émue dans le sanctuaire de son idole. Assis à une vaste table sur laquelle étaient épars des instruments de mathématiques, une guitare, des papiers, des livres, Romanzoff donnait une leçon de calcul à Pressel. Malgré son émotion, la bonne femme, sans s’arrêter de coudre, jeta des regards furtifs de côté et d’autre.

Elle se sentit de la glace jusque dans les os, en s’apercevant que l’œil bleu, vif, pénétrant, de Romanzoff, était âprement rivé sur elle.

Une femme vint un jour le voir. Quoique vêtue fort simplement, elle n’était pas sans élégance. L’épaisseur d’un voile cachait rigoureusement son visage. Elle demanda si M. Romanzoff était chez lui et à quel étage il demeurait ; les autres fois, car elle vint dès lors de temps à autre, toujours voilée avec le même soin, elle passa devant la loge et monta sans même tourner la tête. Les visites de cette femme avaient un caractère mystérieux qui ajouta encore à la curiosité croissante qu’excitait Romanzoff.

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