Chapitre 2
La maison, de cinq ou six étages, groupait dans la même colonne d’air des gens de professions fort diverses. On y comptait des jeunes gens, étudiants, peintres ou gens de lettres, qui fréquemment le soir se rencontraient au rez-de-chaussée, chez la concierge, et y tenaient des espèces de conciliabules où il était question de tout un peu. Des femmes de la maison ou du voisinage, grossissaient quelquefois ces réunions. Pressel, en l’absence de Romanzoff, y venait faire tapisserie et y écouter bouche béante des discussions qu’il ne comprenait pas toujours.
Deux ou trois fois, Romanzoff y apparut à l’improviste et y séjourna quelques instants. L’on parlait de lui incessamment et l’on ne le voyait que rarement : il ne pouvait manquer d’avoir un grand prestige. En venant s’asseoir familièrement dans la loge, il prouvait en outre que, s’il se refusait aux liaisons, ce n’était pas par fierté. La sensation qu’il produisit chaque fois fut très-vive. Des indiscrets, sans y entendre malice, le soumirent à une sorte d’examen. Il possédait plusieurs langues, connaissait à fond l’histoire, la philosophie, les mathématiques ; ses opinions en musique et en peinture attestaient une véritable intelligence de ces arts. Mais c’est surtout d’économie politique qu’il causait le plus volontiers. Dès qu’il était question de paupérisme, son œil étincelait, son éloquence prenait feu, sa pantomime devenait d’une vivacité singulière.
Plus tard, on ne devait pas se rappeler sans stupeur avoir entendu sortir de sa bouche des phrases de ce genre :
Je ne crois pas qu’il n’y ait ici-bas que des injustices. Il y a, par exemple, dans la répartition des richesses, que nous attribuons au hasard, probablement plus d’équité que nous ne le supposons généralement. Cependant, de toute évidence, trop de gens disposent d’une fortune de beaucoup supérieure à la modération de leurs appétits comme aux ressources de leurs facultés, et, de nos plaies, celle-là sans doute est l’une des plus graves.
A entendre Romanzoff, les moins avares mêmes d’entre ceux-ci, thésaurisant, faute de mieux, et retirant de la circulation d’innombrables richesses, ressemblaient à des gens qui occuperaient leurs loisirs à barrer une rivière et à en amasser l’eau dans les profondeurs d’un gouffre. Il ajoutait :
Si l’homme consentait une fois à voir et à vouloir, demain, la moitié des misères qui désolent l’humanité disparaîtrait de ce monde sans coup férir, sans la moindre perturbation.
Sa parole, comme sa vie, avait quelque chose d’énigmatique, de ténébreux. Des éclairs traversaient parfois cette obscurité. Par exemple :
La misère est de trop en ce monde. Quand elle aura disparu, assez de douleurs encore resteront à la pauvre espèce humaine.
Ces fragments, s’ils ne sont pas absolument textuels, donnent au moins la nuance exacte des sentiments dont Romanzoff était ou voulait qu’on le crût animé.
Ajoutons qu’il s’adressait à des jeunes gens et qu’il parlait quelquefois avec passion, avec véhémence, comme, pour ne citer qu’un trait, quand il lui arriva de s’écrier :
Oh ! les pharisiens ! les pharisiens ! toujours les mêmes, après dix-huit siècles. Sépulcres blanchis, pleins d’ossements ! L’Évangile est à recommencer. Nous verrons ! de cet excès de désordres et de maux, il sortira peut-être quelque bien.
Cela suffit à expliquer l’enthousiasme qu’il parvenait à exciter en l’âme de quelques-uns de ceux qui l’écoutaient.
D’ailleurs, s’il osait mal parler des comédiens de sensibilité qui n’ont, pour l’infortune, que des larmes stériles, rien que des larmes et des paroles mielleuses, s’il lui arrivait de dire à ce sujet :
J’estime que nous avons le droit d’être de bronze avec nos semblables, et qu’il serait au moins indiscret, hors ce que prescrivent les lois et les usages, d’imposer aux hommes quoi que ce soit. Mais qu’avec le parti pris d’éconduire un misérable, on veuille lui donner le change sur les intentions qu’on nourrit à son égard, qu’avec un cœur de garde-chiourme on vise à la réputation d’homme sensible et aux bénéfices de cette réputation, voilà ce qui me semble haïssable et digne d’être flétri.
S’il disait cela, si même il appuyait étrangement sur cela, on va voir, par deux traits, choisis entre vingt, que, selon toutes les apparences, son penchant le disposait à faire mieux que des phrases.
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