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Chapitre 10

Bien des mois encore, Romanzoff, sans cesser sa coupable industrie, devait réussir à se rendre insaisissable. Sa ruse n’eût pas suffi sans doute à le soustraire à l’œil subtil des agents du service de sûreté ; il fallait qu’il fût secondé par un rare bonheur. Qu’on se rassure pourtant : il était tout à fait improbable qu’un homme assez hardi pour séjourner dans le milieu même où il alarmait tant d’intérêts, ne tombât pas un jour ou l’autre entre les mains de la justice. Effectivement, une dénonciation trahit enfin son incognito. Le 15 septembre 1846, c’est à dire, trois ans plus tard, le faussaire fut arrêté, à cinq heures du matin, dans une maison de la rue d’Anjou Saint-Honoré, où il demeurait depuis le 10 août précédent.

Sous le nom de Charles René, il occupait au fond de la cour, au premier étage, un logement qui semblait indiquer un amateur des arts. A la vue du mandat dont le commissaire de police était porteur, le prétendu René avoua qu’il était né dans la Prusse rhénane, qu’il avait été baptisé sous les noms de Théodore Herweg, mais que des circonstances particulières l’avaient mis dans la nécessité de prendre d’autres noms, notamment celui de Romanzoff.

Tout l’outillage du faussaire, des planches en cuivre et un grand nombre de bank-notes fausses furent saisis.

Le même jour, peu d’instants après, un autre commissaire de police, assisté également du chef de service de sûreté, se transportait rue de la Tour-d’Auvergne, au domicile d’un maître de langues, qui prenait le nom d’Antoine Germain.

Une perquisition amena la saisie de trois passeports, d’une empreinte du cachet de la préfecture de police, d’un calque de billet de banque, d’une petite presse en fer et en cuivre, garnie de quatre vis, etc.

Aucun papier ne portait le nom de Germain. Celui-ci déclara alors qu’il s’appelait Antoine de Knapp, qu’il était né en Prusse, et qu’il avait eu depuis longtemps des rapports de commerce avec Romanzoff dans les faux commis par ce dernier.

Herweg et de Knapp, tous deux d’une tournure et d’une figure distinguées, comparurent enfin devant les assises en septembre 1847.

Chose triste à dire, jamais peut-être ne vit-on, sur le banc des coupables, jeunes gens plus intelligents, plus instruits et mieux élevés. Ils ne nièrent aucun des faits à leur charge, et donnèrent avec une parfaite urbanité tous les renseignements qu’on exigea d’eux.

La complicité de de Knapp s’était à peu près bornée à mettre en circulation les faux billets. Son habileté était loin d’être aussi redoutable que celle de Romanzoff. Sans ce dernier il est certain même que de Knapp n’eût jamais existé. En 1836, il avait déserté de l’armée prussienne, où il servait en qualité d’aide-chirurgien, et s’était réfugié à Metz. C’était dans cette ville qu’il avait rencontré Herweg et s’était lié avec lui.

Privé d’une place lucrative, Romanzoff relevait à peine d’une grave maladie et se trouvait sans ressources. Il entra un matin dans le logement où de Knapp était encore au lit, et, frappant du poing sur une table avec exaspération, il s’écria : « Il me faut 300 000 francs, et je les aurai ! — Comment ? lui dit de Knapp. — Je ferai de faux billets du trésor de Prusse, » répondit Herweg. De Knapp s’offrit à les émettre, et il fut convenu que le produit des émissions serait partagé entre eux.

Herweg et de Knapp avaient retiré plus de 40 000 francs, tant de l’émission des faux billets prussiens que de celle des billets de la Société générale de Belgique.

Les débats ne révélèrent aucun autre détail plus saillant sur de Knapp, sinon qu’il était poëte. Il l’était en effet, si l’on peut mériter ce titre pour aligner des syllabes et y coudre des rimes. A tout dire, il fut donné, de ses capacités lyriques, un spécimen où il eût été difficile, avec la plus partiale indulgence, de trouver ce qu’on appelle un bon vers.

Des lettres relatives à un duel furent saisies parmi les papiers de Romanzoff, et celui-ci, interrogé à ce sujet, répondit :

« C’était un duel que je devais avoir avec M. de Knapp, pour des motifs étrangers au procès, et sur lesquels il est inutile que je m’explique. »

La destinée de Romanzoff, alors âgé de trente-quatre ans, avait subi déjà bien des phases diverses.

« D’abord étudiant, dit-il, j’entrai ensuite à l’école militaire de Prusse. C’était en 1830. La fièvre des idées libérales s’était répandue dans toute l’Europe. On nous donna pour thèse d’une composition les Institutions militaires. La dissertation que je fis sur ce sujet fut considérée comme une œuvre de propagande. Ma jeunesse seule me sauva de la prison. On se borna à me chasser de l’école.

« L’ennui d’une vie inoccupée me fit peu après bombardier dans un régiment d’artillerie prussienne. En 1834, me trouvant à Cologne, un nommé Balden me conseilla, ou mieux, me défia de contrefaire des billets du trésor de Prusse. Je fabriquai quelques billets de cinq thalers. Ayant été dénoncé et poursuivi, je me réfugiai en Belgique, puis en Hollande, puis en France.

« Je fus quatre années directeur d’une usine à Ars, non loin de Metz. Mon traitement était de huit mille francs. Une discussion avec l’un des contremaîtres de la fabrique me contraignit de renoncer à cette place. Ce fut alors que malade, sans ressources, désespéré, je me liai avec de Knapp et me résolus à fabriquer des faux billets du trésor de Prusse. De Knapp en émit à Metz, à Coblentz et à Trêves. Son arrestation, puis son évasion presque immédiate, eurent du retentissement. Je jugeai à propos de venir me cacher à Paris… »

On connaît sa liaison avec la femme Darenne ; on sait qu’en 1841, avec le passe-port falsifié de cette femme, il passa en Angleterre pour y négocier des faux billets de la Société générale de Belgique. C’était à cette époque que, dans une taverne de Londres, il avait fait la connaissance du jeune Pressel, alors aux prises avec une grande détresse. Romanzoff l’avait secouru, et, lui ayant reconnu de l’intelligence, l’avait engagé à venir le trouver à Paris.

Mais que devint-il lors de l’incarcération de Mme Darenne à Saint-Lazare ? C’est ce que fit connaître sommairement son interrogatoire. Il se sauva en Italie sous le nom d’Oswald, y séjourna six mois et revint en France. Son mauvais génie ne lui laissa point de trêve. Tandis qu’on jugeait Mme Darenne, Romanzoff, retiré dans une maison de la rue du Roi de Sicile, gravait de nouvelles planches, fabriquait de nouveaux papiers et mettait au jour de fausses bank-notes. L’année suivante, 1844, sous le nom de Linder, il allait les émettre à Lille, à Bruxelles, à Anvers. Cette émission lui rapportait soixante cinq mille francs. De Knapp n’y avait point participé.

On avait saisi rue d’Anjou Saint-Honoré, la planche qui avait servi au tirage de ces bank-notes. Elles étaient de cent livres sterling chacune. Des cinquante-neuf qu’il avait tirées, il n’en avait mis encore que vingt-sept en circulation. Datées de Londres, 5 octobre 1843, elles portaient toutes la suscription suivante en anglais : Pour le gouvernement et la compagnie de la Banque d’Angleterre, et à la suite la signature de l’un des caissiers de cette banque. Sept noms différents figuraient dans ces diverses signatures.

Il avait commencé à graver sur une planche les vignettes d’un billet de mille francs de la dernière création de la Banque de France.

« C’est vrai, dit-il ; mais j’avais abandonné cette idée. Cette ébauche remontait à au moins neuf mois avant mon arrestation. »

On avait saisi encore des feuilles de papier blanc qui présentait le même filigrane que le papier des billets de la Banque d’Angleterre, c’est-à-dire les mots Bank of England, enlevés en deux endroits dans la pâte du papier.

Un chimiste expert constata que tout avait été combiné avec un art merveilleux.

« La dernière planche qui a servi à la fabrication des bank-notes, dit le graveur général des monnaies, était faite avec une telle intelligence, que si je n’avais pas reçu des renseignements de l’accusé Herweg, je n’aurais pu me rendre compte des procédés qu’il avait employés. C’est gravé avec une rare exactitude et avec une perfection extrême. Je me suis procuré une bank-note véritable chez un changeur, et j’avoue qu’il était très-difficile de distinguer la fausse bank-note de la véritable. »

On demanda à Romanzoff si c’était dans la papeterie d’Ars qu’il avait appris à fabriquer le papier dont il s’était servi.

« Non, monsieur, répondit-il : je l’ai appris moi-même, dès que je me suis occupé de cette fabrication. »

Le graveur général des monnaies fit observer que l’accusé lui avait donné toutes les explications désirables.

« Excepté sur la fabrication du papier, interrompit Romanzoff : c’est mon secret. »

Un juré s’inquiéta de savoir s’il y aurait quelque importance à connaître le procédé de l’accusé pour fabriquer le papier.

« Une grande importance, répondit M. Barre. Ce secret serait très-précieux pour la Banque de France. »

Et Romanzoff, invité à dire s’il voulait faire connaître son secret, répliqua :

« Volontiers, monsieur ; mais il y aurait le plus grave inconvénient à le divulguer au public. Ce qui a restreint jusqu’à présent le nombre des faussaires, c’est la difficulté de fabriquer du papier. Si je faisais connaître publiquement mon secret, on pourrait en abuser. »

L’émission de 1838 non comprise, Herweg s’était procuré avec les thalers de Prusse 11 000 francs, avec les billets de la Banque générale de Belgique 35 000 francs, avec les bank-notes 65 000 francs. Toutefois, sans compter que de Knapp avait eu sa part dans le produit de l’émission des billets de Prusse et de celle des billets belges, l’accusation elle-même constatait que Romanzoff n’avait pas dépensé à son profit personnel le total de ses crimes, que, spontanément, il avait avancé 8000 francs à un nommé Benoist, chez lequel il prenait ses repas, qu’il avait prêté 600 francs au sieur Juker, dans la maison duquel il avait demeuré, qu’il avait réparti ainsi différentes sommes entre des personnes dont il s’était refusé à dire les noms.

En attendant, quelque intérêt que certains détails aient répandu sur Romanzoff, il faut convenir que l’avocat général, dans son réquisitoire, était solidement fondé à prétendre que les deux accusés étaient d’autant moins excusables qu’ils étaient mieux doués et plus instruits.

Il put ajouter sans sortir des bornes d’une appréciation équitable :

« Ces hommes sont plus dangereux que les voleurs de grand chemin…. On peut se prémunir contre ces derniers, tandis que le commerce est désarmé contre de tels faussaires. En procédant avec l’audace et la persévérance que vous leur connaissez, ils menacent toutes les fortunes…. Vous ne voyez qu’un échantillon de leur redoutable industrie dans cette émission de billets de tous genres qui leur a procuré plus de 110 000 francs. »

Leur condamnation suivit. Romanzoff accueillit la sienne avec cette calme résignation de l’homme qui se sent justement perdu.

Un dernier détail avait fait connaître une ruse grâce à laquelle il eût pu se soustraire encore longtemps aux recherches. Le chef du jury, maire ou adjoint dans une commune des environs, demanda si Herweg reconnaissait ne faire qu’une même personne avec Romanzoff.

« On m’avait envoyé, ajouta-t-il, le portrait de ce dernier, et ce portrait ne rappelle pas du tout l’homme que j’ai sous les yeux.

– Dans le logement du fugitif, répliqua le président, fut trouvé un portrait que, sur certaines indications, on supposa à tort être celui de Romanzoff et qui fut envoyé à tous les officiers de police ainsi qu’aux changeurs de Paris. »

Or, ces indications trompeuses étaient de la main même de Romanzoff.

Bien des gens, cependant, ont penché à croire que Théodore Herweg était le martyr d’une sorte d’obsession. La monomanie du faux existe aussi réellement que celle du meurtre. Pendant des années, il avait voué ses jours et ses nuits au travail, il avait dépensé plus de talent, de patience, d’audace, d’énergie, qu’il n’en eût fallu pour lui assurer le succès dans une carrière glorieuse, et cela pour aboutir inévitablement à un abîme que lui-même, chemin faisant, de loin en loin, entrevoyait avec terreur. Ne l’avait-on pas vingt fois entendu dire, d’un air sombre et désespéré : « Ah ! je finirai mal, je finirai mal ! »

Quoi qu’il en soit, par l’ensemble même de ses qualités brillantes, Romanzoff reste une figure heureusement très-rare. Ne se pourrait-il pas, au surplus, que l’apparition intermittente de tels hommes eût aussi quelque raison d’être ? N’aurait-elle d’autre effet, par exemple, que celui de sonner l’alarme et de nous avertir qu’il serait prudent de chercher la sécurité des intérêts ailleurs que dans des garanties d’un ordre purement matériel ?

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Une édition

Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.

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