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Chapitre 9

Faute de preuves suffisantes, Pressel, après quelques mois de détention à Sainte-Pélagie, avait été mis en liberté. La femme Daren seule, que l’accusation signalait comme la complice des faussaires, avait été maintenue en état d’arrestation et enfermée à Saint-Lazare. Après vingt-deux mois de prévention, au mois d’octobre 1843, elle comparaissait enfin devant le jury.

C’était une femme de taille moyenne dont la figure douce annonçait de l’intelligence ; son habillement, entièrement noir, était d’une simplicité monastique. De longs cheveux très-bruns, qu’elle portait en boucles tombantes, faisaient ressortir sa pâleur sur laquelle se détachaient des yeux d’une grande vivacité. Elle s’exprimait fort convenablement.

Au banc de la défense, à côté de l’avocat, était assis l’un des fils de Mme Daren, jeune homme d’une vingtaine d’années, graveur sur bois, à Paris.

L’histoire de cette femme témoignait au moins d’une bien mauvaise étoile. Née en Pologne d’une très-honorable famille, elle pouvait avoir aujourd’hui quarante et un ans. Un nommé Darenne, professeur de français au collège de Varsovie, avait demandé sa main et l’avait obtenue. Impatient de faire valoir l’argent de sa femme, il était parti avec elle pour Paris, où l’attendait, assurait-il, une magnifique position. De fait, il était sans ressources. Ses tentatives n’avaient abouti qu’à la misère. Marié en 1819, il se séparait de sa femme en 1832, et la laissait avec trois enfants à élever.

« Il ne me restait absolument rien, ajouta ici l’accusée. Je ne perdis pas courage : je pris une table d’hôte et une maison garnie dans la rue Mazarine d’abord, puis rue Saint-André-des-Arts, puis rue Mignon. Mes bénéfices étaient en moyenne de dix francs par jour. En quelques années, je réalisai 3000 francs d’économies, bien que j’eusse trois enfants à ma charge. Je n’étais pas au bout de mes épreuves. En 1839, se présenta chez moi Romanzoff avec une lettre de recommandation. Il se disait réfugié allemand. J’eus compassion de la détresse où il était alors et lui fis de nombreuses avances. C’est mon seul crime. J’ignorais absolument ce que faisait Romanzoff, et j’étais trop discrète pour lui adresser des questions à ce sujet. Plus lard, il m’assura avoir reçu de l’argent de sa famille, et, après s’être empressé de me rendre ce qu’il me devait, me contraignit, par jalousie contre mes compatriotes qui fréquentaient ma table d’hôte, à vendre mon établissement. »

Le président lui demanda :

« De la rue Mignon, où êtes-vous allée ?

– A Passy, dans une maison louée par Romanzoff, et dont il payait le loyer.

– N’avez-vous pas fait un voyage en Prusse avec lui ? Quel était le but de ce voyage ?

– Romanzoff se prétendait réfugié prussien ; ses parents, disait-il, devaient s’occuper d’obtenir sa grâce. Il me chargea de remettre une lettre et de l’argent à l’un des membres d’une famille Herweg, qui devait lui faciliter des communications avec sa famille à lui, Romanzoff.

– Où avez-vous retrouvé Romanzoff ?

– Il m’attendait à Liège.

– Vous aviez un passe-port pour faire ce voyage. Qu’en avez-vous fait ensuite ?

– Romanzoff me l’a demandé pour une dame qui voulait passer en Angleterre. Je le lui donnai, après l’avoir fait viser pour ce pays, et en lui remettant une reconnaissance souscrite à mon profit par un Polonais qui habitait Londres, et que cette dame devait voir. »

De nombreux témoins furent entendus. Ils ne dénoncèrent aucun fait à la charge de cette femme. Plusieurs d’entre eux vinrent même faire l’éloge de sa probité.

L’avocat général prit ensuite la parole et s’éleva avec force contre la conduite de l’accusée qu’il représenta comme entièrement livrée à Romanzoff.

« Nous avons le droit, dit-il, de flétrir hautement cette conduite. Cette femme a oublié tous les sentiments d’honneur ; elle a méconnu ses devoirs d’épouse et de mère, et personne ici ne peut protester contre mes paroles….

– Moi, monsieur ! s’écria une voix qui partait du banc de la défense.

– Quel est cet homme ? » demanda le président.

L’avocat répondit :

« C’est le fils de l’accusée…. Tout le monde comprendra le sentiment qui a provoqué cette interruption, et je vous prie de vous montrer indulgent.

– Qu’on le fasse sortir. »

Une plaidoirie, pleine de détails honorables pour Mme Darenne, tous détails parfaitement prouvés, ajouta à l’intérêt que cette femme inspirait déjà. Elle n’était pas seulement d’une très-noble famille polonaise, chez laquelle le roi de Bavière n’avait pas dédaigné d’accepter l’hospitalité pendant huit jours, Mme Darenne était encore d’un caractère charitable à l’excès et dévoué jusqu’au fanatisme. La lettre suivante, adressée au défenseur et signée du nom respectable de l’une des dames inspectrices de Saint-Lazare, produisit sur l’auditoire une très-vive impression :

Monsieur,

J’apprends seulement aujourd’hui le nom du défenseur de Mme Darenne, et je m’empresse de m’acquitter d’un devoir envers lui, en l’instruisant de faits dont sa cliente ne lui a sans doute pas parlé. Oui, monsieur, j’en suis sûre, Mme Darenne ne vous a rien dit de l’estime qu’elle a su conquérir ici par sa douceur, sa résignation pleine de dignité, et son dévouement sans bornes pour ses compagnes d’infortune. Il n’est pas un jour de sa longue prévention qui ne soit marqué par un acte d’obligeance et de générosité.

Il y a quelques mois qu’une nourrice rapporta un petit enfant à une détenue qui lui devait quinze francs et ne pouvait la payer. La nourrice, défiante et surtout pauvre sans doute, déclara que n’étant pas payée, elle allait porter l’enfant à l’hospice des Enfants-Trouvés. La mère était au désespoir, car les plus perverses de nos malheureuses femmes ont encore des entrailles ! Cette mère implorait à genoux la pauvre paysanne, qui refusait, les larmes aux yeux, mais qui refusait…. Mme Darenne venait de recevoir une petite somme, bien faible, puisqu’elle ne payait pas la dette tout à fait ; mais elle dit avec tant d’émotion : Voilà tout ce que j’ai au monde ! en donnant ses onze francs, que la nourrice se déclara payée, et promit de garder l’enfant.

Pour comprendre ce qu’il y a de dévoué dans cette action, il faut savoir les privations auxquelles sont soumises les prisonnières sans ressources. Mme Darenne a été détenue bien longtemps, n’a reçu que les faibles secours d’un fils dont la carrière est à peine commencée ; et cependant pas une plainte ne lui est échappée. Elle n’accusait personne de lenteur et d’injustice ! Confiante en Dieu, et en son innocence sans doute, elle attendait, calme et bienveillante, que le jour de la délivrance arrivât.

Attirée vers elle par cette pitié que m’inspirent toutes les misères, je voulus savoir si j’avais raison de lui accorder plus d’intérêt qu’à beaucoup d’autres. J’ai pris des renseignements près de quelques grandes familles polonaises, et j’ai su qu’à l’arrivée des réfugiés de cette nation, avant que le gouvernement français eût pourvu à leurs besoins, elle avait donné du pain à un grand nombre de ses frères proscrits.

UNE DES DAMES INSPECTRICES DE SAINT-LAZARE.

Mme Darenne fut acquittée.

« Ma fille ! ma fille ! » s’écria-t-elle en retombant sur son banc et en suffoquant de sanglots.

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