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Chapitre 1

« François, c’est M. Veillon ! »

À cet appel vivement envoyé par la svelte jeune femme entre les bacs fleuris du perron, François du Bréau se dressa sur la pelouse où il jouait avec sa petite fille et vint au-devant du visiteur, une main tendue, l’autre calant sur son épaule l’enfant qui riait et jetait ses petits pieds chaussés de rose dans le soleil.

« Ah ! c’est M. Veillon… Eh bien, il sera reçu, M. Veillon… Si ce n’est pas honteux ! trois mois sans venir à Château-Frayé, sans donner une fois de ses… »

Il s’arrêta au bas des marches, saisi par l’expression, gênée, angoissée, quelque chose de confus et de fuyard que la nécessité de mentir donnait à la ronde figure, bonasse et moustachue, du meilleur et plus ancien compagnon de sa jeunesse.

« Tu veux me parler ?

— Oui… pas devant ta femme. »

Ce fut dit, glissé dans l’échange nerveux d’une poignée de mains ; mais jusqu’au déjeuner, les deux amis ne purent se trouver seuls une minute. Quand la nourrice eut emporté « Mademoiselle », toutes ses grâces faites au monsieur, il fallut explorer la propriété très changée, très embellie depuis ces derniers mois. Ce Château-Frayé, dont la famille de Mme du Bréau portait le nom, était un très ancien domaine, moitié donjon, moitié raffinerie, flanqué d’une tour massive et d’un parc aux verdures féodales où fumait une cheminée géante sur des plaines infinies de blé, d’orge et de betteraves ; sans le halo rougeâtre que Paris allumait chaque soir à l’horizon, on aurait pu se croire au fond de l’Artois ou de la Sologne. Là, depuis deux ans, depuis leur mariage, le marquis du Bréau et sa jeune femme, « son petit Château-Frayé », comme il l’appelait, vivaient dans une solitude aussi exclusive que leur amour.

Au moment de se mettre à table, nouvelle apparition de la nourrice, qui venait chercher Madame pour l’enfant.

« Un type, cette nounou, dit la jeune mère sans plus s’émouvoir. C’est la paysanne à scrupules… Avec elle on n’a jamais fini… Déjeunez, messieurs, je vous en prie, ne m’attendez pas. »

Et elle avait, en quittant la table, un joli sourire de sécurité dans le bonheur. Derrière elle, tout de suite, le mari demanda :

« Qu’y a-t-il ?

— Louise est morte », dit l’ami gravement.

L’autre ne comprit pas d’abord.

« Eh ! oui… Loulou… La Fédor, voyons. »

Nerveusement, par-dessus la table, François saisit la main de son ami.

« Morte ! tu es sûr ?… »

Et l’ami affirmant de nouveau d’un implacable signe de tête, du Bréau eut non pas un soupir, mais un cri, une bramée de soulagement :

« Enfin ! »

C’était si férocement égoïste, cet élan de joie devant la mort… surtout une femme comme la Fédor… l’actrice célèbre, admirée, désirée de tous, et qu’il avait gardée six ans contre son coeur ; il se sentit honteux et gêné, s’expliqua :

« C’est horrible, n’est-ce pas ? mais si tu savais comme elle m’a rendu malheureux, au moment de la séparation, avec ses lettres folles, ses menaces, ses stations sans fin devant ma porte… Six mois avant mon mariage, dix mois, quinze mois après, j’ai vécu dans l’épouvante et l’horreur, ne rêvant qu’assassinat, suicide, vitriol et revolver… Elle avait juré de mourir, mais de tout tuer auparavant… l’homme, la femme, même l’enfant, si j’en avais un. Et pour qui la connaissait bien, ces menaces n’avaient rien d’invraisemblable. Je n’osais conduire ma pauvre femme nulle part, ni sortir à pied avec elle, sans craindre quelque scène ridicule ou tragique… Et pourquoi cela ? Quel droit prétendait-elle sur ma vie ? Je ne lui devais rien, du moins pas plus que les autres, que tant d’autres… J’avais eu trop d’égards, voilà tout. Et puis j’étais jeune, et pas de son monde d’auteurs et de cabotins. On attendait plus de moi… peut-être le mariage et mon nom… ça s’est vu. Ah ! pauvre Loulou, je ne lui en veux plus, mais ce qu’elle m’a embêté !… Mes amis s’étonnaient de ce voyage de noces interminable ; ils peuvent se l’expliquer maintenant, et pourquoi, au lieu de rentrer dans Paris, je suis venu m’enfermer ici, pris d’une passion subite pour la grande culture. Encore n’étais-je pas toujours tranquille, et lorsque le timbre de la grand’porte sur la route sonnait très fort ou à des heures insolites, mon coeur sautait dans ma poitrine, je me disais : « La voilà ! »

Veillon qui, tout en mangeant d’un robuste appétit, écoutait attentivement ces confidences entrecoupées des va-et-vient du service, dit à François, sur un ton de reproche :

« Eh bien, maintenant, tu pourras dormir tranquille… Elle est morte avant-hier à Wissous, chez sa soeur, qui l’avait recueillie, il y a quatre mois, quand sa maladie s’est aggravée. »

Du Bréau tressaillit douloureusement… Malade, et tout près de lui, quelques lieues à peine, sans qu’il en eût rien su…

« Comment l’as-tu appris, toi, qu’elle était là ?

— C’est elle qui m’a écrit de venir la voir. Je l’ai trouvée dans le milieu le plus bourgeois, le plus contraire à sa nature, chez Marie Fédor, l’ancien prix de tragédie, devenue Mme Restouble, femme du notaire de Wissous.

— Mais elles se détestaient…

— Oh ! Loulou était bien injuste. Elle en voulait à sa soeur d’avoir renoncé à la vie de théâtre pour épouser son étudiant des beaux jours du Conservatoire. »

Du Bréau se mit à rire :

« Son étudiant ?… Lequel ? elle en avait plus de vingt ?…

— Elle n’en a toujours épousé qu’un, maître Restouble dont les panonceaux reluisent sur la plus coquette maison de Wissous depuis je ne sais combien de générations. C’est là que j’ai retrouvé ton ancienne.

— Pourquoi ne m’en as-tu pas parlé ?

— Parce que tu es marié, que tu aimes ta femme… Tout ce passé n’avait rien d’intéressant pour toi… Seulement, aujourd’hui… »

Veillon hésita une seconde, puis très froid toujours, mais avec le tremblement de sa grosse moustache brune :

« L’enterrement est pour trois heures… Je me suis promis que tu serais là… »

François du Bréau n’eut pas le temps de répondre ; sa femme venait d’entrer, moins radieuse que tout à l’heure, une inquiétude au fond de ses jolis yeux. Pour une fois, la nourrice avait raison, les paupières de l’enfant étaient brûlantes et aussi ses petites mains.

« Oh ! ce ne sera rien, ajouta vivement la mère, se méprenant à la gêne consternée qu’elle devinait autour de la table.

— Aussi n’est-ce pas cela qui nous préoccupe, dit le mari ; mais je viens d’apprendre une mort… quelqu’un que j’ai beaucoup connu.

— Qui donc ? »

Veillon vint en aide à son ami. Il s’agissait d’un de leurs anciens de Louis-le-Grand, Georges Hofer, chez qui, dans leur jeunesse, ils venaient quelquefois déjeuner le dimanche… Ses parents, de grands fabricants de bière, avaient leur usine en face, de l’autre côté de la Seine, dans ces immenses plaines qui vont jusqu’à Montlhéry. Il était mort là, on allait l’y enterrer.

Mme du Bréau regarda son mari :

« Tu ne m’en as jamais parlé, de ce Georges Hofer ? »

Il répondit :

« Il y a longtemps que je ne le voyais plus. »

Veillon ajouta, très sérieux :

« C’est égal… tu feras bien de venir. »

Et la femme, plus gravement encore :

« Il faut y aller, mon ami. »

L’accent de pitié, de douceur, dont elle dit cela, les saisit tous les deux. Ils en parlaient une heure après dans le train de la Grande Ceinture qui les emmenait à Juvisy, où commencent les plaines de Wissous.

« Crois-tu qu’elle se soit doutée de quelque chose ? » s’informait Veillon.

Du Bréau, lui, ne le pensait pas.

« Elle me l’aurait dit. C’est une limpide, une vibrante, incapable de rien cacher… La Fédor disait quelquefois : « Je suis un brave homme, on peut se fier à moi. » Brave homme, je veux bien, mais une sacrée femelle tout de même, et qui, née dans le ruisseau, n’ayant jamais eu pour se conduire que ses instincts de fille ou de cabotine, s’imaginait que toutes les femmes lui ressemblaient, en plus bête et plus méchant, et aurait voulu me le faire croire… Si je n’avais pas eu la chance de rencontrer mon petit Château-Frayé et de m’en toquer tout de suite, ma foi !… j’aurais peut-être fini par l’ épouser.

— Tu n’en aurais toujours pas eu pour bien longtemps, murmura Veillon dans un sourire navré. La pauvre Louise était condamnée.

— Mais enfin de quoi est-elle morte ? Je l’avais laissée en pleine santé, en pleine force. »

L’ami, accoudé à la portière et regardant dehors, bredouilla quelques mots sous sa moustache : épuisement, bronchite mal soignée… on ne savait au juste. Il y eut un instant de silence ; puis, sur l’annonce de la station de Juvisy :

« Il faut descendre, dit Veillon, nous ferons le reste du chemin à pied. »

Sous un ciel de juillet, embrasé et blanc, un ciel de soleil fondu, le pavé du roi, comme on l’appelle encore, déroulait son interminable chaussée, bordée d’ormes rachitiques et de bornes monumentales. De distance en distance, le long des fossés à l’herbe rase et roussie, une borne de pierre, une croix de fer commémorative marquaient la place où un tel, maraîcher de tel endroit, en Seine-et-Oise, rentrant des Halles de Paris, était mort écrasé par les roues de sa charrette.

« Fatigue ou boisson, quelquefois les deux… » murmura Veillon.

Et du Bréau, d’un air détaché :

« À propos de boisson, et le musicien de Louise, en a-t-on des nouvelles ? Tu sais, ce Desvarennes, le chef d’orchestre qui l’a enfin consolée de son veuvage ? Il paraît qu’ils se battaient et se soûlaient d’absinthe tous les soirs. »

Veillon se retourna brusquement :

« Qui a dit ça ? Qui l’a vu ? Et puis, quand cela serait ? La Fédor n’en a pas moins été une artiste de grand talent, une belle et bonne fille qui t’a aimé du mieux qu’elle a su, ce qui vaut bien les deux ou trois heures de ton temps que tu lui donnes aujourd’hui… »

Le pavé du roi franchi, les deux amis s’engagèrent sur un de ces innombrables chemins de campagne, tout brûlants et craquants de poussière entassée, qui s’entrecroisaient à perte de vue dans ces champs de seigle et de blé éblouis et papillotants sous le soleil. L’air flambait. Çà et là l’aiguille d’un clocher, une rangée d’arbres, le crépi lumineux d’une muraille interrompaient la ligne uniforme de l’horizon, mais jamais le chemin qu’ils suivaient n’allait dans la direction de ce clocher, de cette muraille.

« Tu ne vas pas nous perdre ? » fit du Bréau s’adressant à son compagnon arrêté devant un poteau indicateur, à un tournant de route.

Veillon le rassura ; il connaissait très bien le chemin de Wissous à Château-Frayé, l’ayant fait récemment encore avec Louise.

« Car, figure-toi, mon cher, qu’en se réfugiant chez sa soeur qu’elle détestait, qu’elle croyait sa plus mortelle ennemie, la pauvre fille n’avait qu’un but, une espérance, te revoir. Dès ma première visite, elle m’en parlait : « Vous comprenez, mon petit Veillon, me disait-elle avec cette grâce ingénue que lui avait rendue la souffrance, ce n’était pas possible qu’il vînt chez moi, quand je vivais mal, dans le vice et dans la bohème ; mais ici, chez des gens mariés, chez un magistrat – ma soeur me le répète-t-elle assez, bon Dieu de Dieu, que son mari est magistrat – rien ne peut l’empêcher, n’est-ce pas ? » Ah ! la malheureuse, pour lui persuader qu’elle rêvait une chose impossible, que l’honnête homme que tu étais ne pouvait faire cela, ne le ferait pas certainement, le mal que j’ai eu… d’ailleurs sans la convaincre… »

Du Bréau, qui s’était arrêté pour allumer une cigarette, murmura au bout d’un moment :

« Pourquoi se voir, d’abord ? Qu’aurions-nous pu nous dire ?

— Oh ! je sais bien ce qu’elle t’aurait dit, et pourquoi elle aurait tant tenu à te voir avant de mourir.

— Pourquoi ?

— Elle aurait voulu te demander pardon… Oui, pardon de ses lettres, de ses menaces, de toutes les démences dont elle te persécutait. Je t’avoue que devant sa détresse, ses remords, je lui ai menti abominablement, à cette pauvre Loulou, lui faisant croire que tout était pardonné, oublié. Mais si tu penses que je m’en suis débarrassé avec cela ! Quand elle a eu bien compris que tu ne viendrais pas à Wissous, que tu n’y pouvais pas venir, alors ç’a été une autre chanson. Ta vie à Château-Frayé, votre installation, si vous faisiez de la musique le soir, si ta petite te ressemble… c’étaient des questions sans fin. Dès que j’arrivais, impossible de lui parler d’autre chose. Puis, un jour, elle nous a déclaré qu’elle voulait voir ta maison, seulement les murs, seulement la cime des arbres. C’est là que j’ai compris combien elle se trompait sur sa soeur. Brisée, malade comme elle était, on ne pouvait pas la mettre en wagon, elle devait faire toute la route en voiture, allongée sur des coussins. Je peux dire que Marie Fédor a été d’une douceur, d’une patience admirables et que, sans elle, jamais Louise n’aurait pu satisfaire son caprice. Un vrai voyage fatigant et long. Mais tout lui semblait magique, cette première haleine du printemps, allègre et vive, l’herbe nouvelle qui pointait partout dans les champs, tout la grisait. Nous nous sommes arrêtés au Bois-Margot, et là, descendus de voiture, nous avons pris un chemin de traverse, mangé de ronces, ce que les cantonniers appellent une route morte. Ce chemin contourne le parc de Château-Frayé, nous l’avons suivi tous les trois en frôlant les murailles chaudes de soleil. J’avais peur d’être vu par un de tes fermiers ou par quelque ouvrier de la raffinerie ; ils me connaissent tous. Heureusement, c’était l’heure du travail. Elle s’exaltait à l’idée que cet immense troupeau dans la plaine, ce berger, ces grands chiens étaient à toi. « Que je m’amuse ! Que je suis contente ! » disait-elle en battant des mains comme une enfant. Arrivés près de la charmille, son saisissement grandit encore. Tu sais que la muraille, de distance en distance, est remplacée par une haute grille de fer qui laisse voir la double allée de tilleuls séparée d’une large pelouse. Nous étions là regardant derrière les barreaux, aspirant l’odeur de toute cette jeune floraison printanière épanouie sous le soleil, quand je reconnus de loin la voix de ta femme qui arrivait vers nous sous la charmille avec la nourrice et l’enfant… Je n’eus que le temps de m’écarter, laissant Louise aux bras de sa soeur, immobile derrière la grille. Mon regard ne la quittait pas. Quand ta femme est passée, reculant à tout petits pas devant sa fille, rien, pas un de ses traits n’a bougé. Seulement c’était sinistre, ces joues hâves et décharnées, ce masque de mort guettant à travers les barreaux de fer infranchissables ce qu’il y a de plus beau dans l’existence, tout ce qui pouvait lui faire envie et regret, la maternité heureuse, la jeunesse. Par exemple, lorsqu’elle a vu venir la petite, trottant et petonnant dans sa longue blouse, quelle illumination sur cette pauvre figure d’incurable ! Elle riait, elle pleurait et disait tout bas à sa soeur en s’essuyant les yeux : « Mais regarde-la donc, la chérie !… Elle a les cheveux du même blond que son père, et elle frise comme lui. Oh ! la mignonne… la mignonne ! » Son émotion était si vive, toute tremblante, les mains tendues, il a fallu l’arracher de là, l’entraîner vers la voiture, où elle est tombée sans force. Au retour, elle ne prononça pas un mot de toute la route, resta les yeux fermés, aspirant un bouquet de fleurs jaunes, du grand ébénier qui dépasse le mur de la raffinerie. Le dimanche suivant, quand j’arrivai – j’avais pris l’habitude de venir la voir tous les dimanches –, je la trouvai comme toujours au fond du jardin, allongée dans un grand fauteuil d’un vert pâle, où sa figure ombrée, ses bras minces, ses longues mains prenaient un aspect lamentable d’épuisement. Il m’a semblé la voir dans ce dernier acte de la Dame, où Desclée seule lui était comparable. « Je ne recommencerai plus, me dit-elle à propos de sa visite à Château-Frayé… J’ai trop souffert, je suis cassée… » Et baissant la voix à cause du jardinier qui ratissait tout près de nous : « Ma soeur savait bien ce qu’elle faisait en me donnant l’idée de ce voyage… Elle m’a retourné le couteau dans le coeur, la lame y est restée… » Enfin, crois-tu si c’est de l’injustice ! Cette malheureuse Marie Fédor, ce dévouement de toutes les heures, la soupçonner d’une machination pareille, d’une perfidie aussi compliquée… Du reste, tu vas la voir, Mme Restouble, tu te rendras compte que c’est une bonne et charmante femme, ressemblant aussi peu au monstre dont Louise nous parlait que la jolie maison que voici n’a l’apparence du bagne où la pauvre fille prétendait s’être enfermée par amour de toi. Nous y sommes, tu peux juger. »

Tout à l’entrée du village, le très ancien logis du notaire, avec ses murs blanchis à neuf, ses persiennes fraîches peintes, ses panonceaux étincelants, se dressait étroit et bas après une petite cour toute fleurie et rougeoyante d’une énorme corbeille de géraniums. Malgré le deuil de la maison et le drap noir qui encadrait la porte, l’étude, très achalandée, n’avait pas chômé ce jour-là, et par les persiennes seulement entrecloses on apercevait des profils sur des paperasses, on entendait une voix jeune dictant un acte parmi le grincement des plumes d’oie qui grossoyaient.

Dans le corridor du bas, au sonore et frais dallage, un tréteau préparé attendait le cercueil ; tout au bout, une porte vitrée permettait d’entrevoir les allées vertes du jardin et les noires silhouettes des invités.

« Reste ici, dit Veillon en laissant son ami dans la cour… Le cercueil n’est pas encore descendu… Je vais demander qu’on nous la laisse voir. Je crois qu’il est encore temps. »

Tout ému par la pensée de cette suprême entrevue, du Bréau commençait à s’impatienter de tourner autour des géraniums, en entendant chuchoter dans son dos les clercs de l’étude.

« Nous montons ? » demanda-t-il à son ami, enfin apparu sous la draperie funèbre.

Veillon balbutia :

« C’est inutile… On ne peut pas… c’est trop tard. »

L’autre, sans prendre garde à son embarras, proposa tout naturellement de passer dans le jardin avec tout le monde ; il n’était peut-être pas fâché, en définitive, d’échapper à cette confrontation douloureuse qu’il s’imposait un peu comme un devoir, après ce qu’il venait d’apprendre des derniers jours de Louise et l’espèce de sacrifice qu’elle lui avait fait en venant vivre et mourir chez sa soeur. Mais sa stupéfaction fut grande de voir Veillon, au lieu de passer devant, rester immobile et décontenancé en face de lui, comme pour l’empêcher d’aller plus loin.

« Quoi donc ? » fit-il enfin.

Et l’ami, cherchant ses mots, la voix et le regard gênés :

« Mon cher, c’est absurde… Tu sais dans quel état le chagrin met les femmes… Voilà que Marie Fédor, Mme Restouble, si aimable ordinairement, t’en veut d’avoir laissé mourir sa soeur sans être venu une fois… J’ai eu beau lui dire et redire sur tous les tons que tu ne le pouvais pas, que même ta démarche d’aujourd’hui était une imprudence vis-à-vis de ta femme et de votre bonheur… Inutile ! Elle est furieuse, elle ne veut pas te voir ; elle ne descendrait plutôt pas.

— Alors, quoi… Il faut que je m’en aille ?… »

Veillon hésitait :

« Je ne sais que te dire… Quand je pense que je t’ai fait faire cette longue route et qu’on ne te laisse même pas le droit…

— D’aller jusqu’au cimetière, dit François du Bréau en souriant tristement… Que veux-tu ? cela est peut-être mieux ainsi… Je m’en vais revenir chez nous tout doucement par les mêmes grandes plaines, en me remémorant ces quelques années, ce triste lambeau de ma vie qu’ils sont en train d’ensevelir là-haut… »

Il levait les yeux vers une des fenêtres du premier étage dont le rideau blanc, curieusement écarté, retomba tout aussitôt contre la vitre. La soeur de Louise guettait l’effet de son refus ; rester là plus longtemps eût été vraiment trop lâche.

« Mais c’est impossible, tu ne peux pas t’en aller seul, dit Veillon accompagnant son ami vers la rue… Nous allons revenir ensemble.

— Non, non… Reste, je le veux. Il faut que tu sois là, que tu me remplaces jusqu’à la fin, surtout s’il est vrai – comme tu dis – que la malheureuse fille ait pensé à moi dans ses derniers moments… Allons, rentre vite, et à bientôt. Maintenant nous te reverrons le dimanche, j’imagine… »

Du Bréau repoussa la grille en bois de l’entrée, et, plus ému qu’il n’aurait voulu le paraître, s’éloigna de l’étude à grands pas.

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