Chapitre 2
Hommes et bêtes, tout le village, à cette heure, était dans les champs. Où ? dans quels champs ? sans doute entre ces plis du terrain où les troupeaux couchés tiennent de loin la place d’un sillon, les hommes, au repos, celle d’une ornière ; car il n’avait vu en venant, par toute la plaine embrasée et déserte, qu’un immense battement de lumière. Après quelques ruelles blanches et silencieuses, aux maisons basses, au cailloutis inégal, où la chaleur mêlée à des relents d’étable et de basse-cour tombait plus lourde qu’en rase campagne, tout à coup il se trouva devant l’église, une vieille église trapue, avec son portail roman drapé de tentures noires aux mêmes lettres d’argent L. F. qu’il venait de voir sur la maison du notaire. Une croix de pierre, entourée d’un quinconce de tilleuls rabougris, lourds et immuables comme elle, faisait face au portail de l’église. Tout autour, sur l’étroite place, deux roulottes dételées, restées là depuis la fête du pays, dormaient dans l’atmosphère pesante. Quatre heures sonnèrent ; et sitôt après, les notes d’un glas, lentes, espacées, tombées du clocher une à une, annoncèrent l’approche du convoi. Une envie subite lui vint de le regarder passer. Mais où se mettre pour ne pas être vu ? Dans un coin de la place, derrière quelques caisses de lauriers-roses, il avisa un cabaret moisi où l’on arrivait par quatre marches. Il entra, se fit servir près d’une fenêtre. Deux roulottiers blafards, à têtes d’aventures, buvaient debout devant le comptoir, surveillant du coin de l’oeil leurs maringotes dételées sous les arbres de la place et se contant tout haut leurs détresses, les grandes et petites misères du métier.
En arrivant, du Bréau entendit le plus âgé dire à l’autre d’un accent de certitude et d’expérience :
« Mets des épaulettes à ton Jean-Jean, ça te fera le colonel qui te manque… »
Tout de suite il songea comme Louise aurait ri de ce mot d’impresario forain, elle qui les aimait tant, ces Delobelle de grande route. Et justement il y avait à une table voisine de la sienne un homme à menton bleu, répondant, lui aussi, à cette catégorie de cabotins bohèmes, un peu moins minable cependant. Au lieu de porter les espadrilles et la vareuse en papier brûlé des deux roulottiers, celui-ci était chaussé de souliers vernis, de guêtres blanches, vêtu de drap noir tout neuf, et coiffé très en arrière d’un haute forme à bords plats endeuillé d’un immense crêpe qui laissait à découvert, sous des boucles grisonnantes et comme poudrées, un grand front blême en pyramide, des yeux rougis, brûlés d’alcool, des joues flasques et flottantes, sabrées de ces rides profondes que creuse l’ablation des grosses dents ; une majestueuse cravate blanche d’homme de loi de l’ancien temps achevait de singulariser le personnage, sirotant à petits coups dans un verre, épais et lourd comme une tasse, une purée d’absinthe que lui disputait un tourbillon de guêpes. En face de lui, une gamine de dix à douze ans, en noir comme son père, les mêmes traits fripés et bouffis, les mêmes yeux larmoyants, était assise entre deux tout petits garçons en deuil aussi, et vêtus comme des hommes, sur lesquels la grande soeur veillait avec une autorité et des précautions de maman, coupant leur pain, remplissant leurs verres, détaillant le fromage en parts égales et, dans son empressement à donner la becquée à ses petits affamés, oubliant qu’elle non plus n’avait rien mangé ni bu depuis le matin. Autour du grand quartier de brie posé devant eux sur la table entre une miche et un litre, tout un essaim de guêpes bourdonnait comme aux bords de l’absinthe paternelle, mais bien loin de gêner l’appétit des enfants, l’adresse de leur père à faucher les guêpes au vol avec le couteau au fromage, à les couper en deux malgré le tremblement alcoolique de ses mains, les divertissait prodigieusement ; et les yeux élargis, la bouche pleine, ils se délectaient à regarder ces guêpes, le corps tranché en deux, ne tenant plus que par une membrane, traîner, tortiller leur agonie sur le bord de l’assiette au brie, toute noire de cette grouillante jonchée. Du Bréau prêtait à cette scène enfantine la minutieuse attention que notre esprit apporte aux choses infimes lorsqu’il est fortement préoccupé. Soudain l’homme aux guêtres blanches, son chapeau d’une main, de l’autre son verre d’absinthe, s’avança vers lui avec des révérences et des pointes de maître à danser, vacillantes et trébuchantes.
« Marquis François du Bréau, si je ne me trompe ?… Je vous ai reconnu tout de suite quand vous êtes entré, au portrait que Louise avait toujours sur elle. »
Il s’interrompit pour poser son verre sur la table de du Bréau devenu subitement très pâle et se présenta, la voix prétentieuse et poisseuse :
« Desvarennes, chef d’orchestre, le musicien Desvarennes, élève de M. Niedermeyer, l’auteur du Lac de Lamartine, moi-même compositeur de plusieurs mélodies… mais pardon, monsieur le marquis, je vous dérange. Vous désirez peut-être aller rejoindre le cortège… non, n’est-ce pas ? On a dû vous jouer la même farce qu’à nous ; défense de suivre… Et pourquoi ?… Moi, encore, ça se comprend ; j’ai été le vice de Loulou, son abjection… Mais vous, mais ces pauvres enfants… car c’est ma progéniture, ce grand laideron à tête de lapin malade et ces ridicules petits gauchos dont les pantalons traînent jusqu’à terre…, pourquoi les punir, je vous demande, pourquoi ne pas les laisser accompagner jusqu’au bout celle qui leur a été si tendre ?… Ce n’est pas à cause de leur mauvaise tenue ? Pigez-moi ça, monsieur le marquis, la smala s’est habillée de neuf des pieds à la tête pour la cérémonie… Plus un radis à la maison ; j’ai tout raclé, tout mis au clou pour que le deuil de notre amie soit dignement porté. Comme je le disais à la petite tout à l’heure : « Que tes frères ne me demandent pas pour un sou de pain de plus, je ne pourrais pas le leur donner… »
Il humecta l’âpreté de cette déclaration d’une forte lampée d’absinthe et reprit :
« Je ne regrette pas cette dépense, les enfants doivent porter le deuil de leur mère, et Louise Fédor a été une vraie mère pour ceux-ci… C’est même à cause d’eux que je suis devenu son… son…, enfin ce que j’étais. Car il est extraordinaire qu’un pauvre musico, un misérable raté comme moi, ait pu devenir l’amant de cette grande artiste, de cette créature adorable qui a eu des banquiers, des rois, des princes à quatre pattes sur sa descente de lit et les plus grands noms du théâtre au bas des lettres d’amour les plus éperdues… Voici exactement l’histoire de cette rare bonne fortune. C’était quelques mois après sa fugue de la Comédie-Française ; malgré tout, elle avait dû accepter, faute d’argent, une tournée de villes d’eaux, Vichy, Royat, Aix-les-Bains, où elle jouait quelques-uns de ses plus grands succès, Dora, Froufrou, Diane de Lys, La Visite. Il se trouva qu’à cette époque je dirigeais l’orchestre de Vichy, sans beaucoup d’entrain, je dois le dire. Ma femme venait de me lâcher pour courir après mon premier violon, lequel, lui, se moquait un peu de Mme Desvarennes et ne songeait qu’à tripoter le carton. Toujours me voilà seul à l’hôtel avec mes trois petits, dont les deux derniers, les garçons, parlaient et marchaient à peine. Heureusement la soeur avait neuf ans ; à cet âge, selon la retourne, elles sont déjà ou gadoues ou mamans. Telle que vous la voyez, celle-là, il y a deux ans, savait le soir tremper la soupe au lait des deux petits frères, puis les déshabiller, bien les border dans le lit d’hôtel et lorsqu’elle les avait endormis d’une belle histoire, craignant que je me laisse entraîner à boire après la représentation, elle venait me rejoindre à l’orchestre, s’asseyait à mes pieds sur un petit banc, jusqu’à la fin. Quand la pièce était longue, je sentais en battant la mesure sa petite tête posée sur mes genoux s’appuyer de plus en plus lourde. À une répétition de Froufrou, un jour, la Fédor, qui ne m’avait jamais parlé, vint au bord de la scène et sa main gantée devant ses yeux éblouis par la rampe : « Desvarennes, me dit-elle, envoyez-moi donc ce soir votre fillette dans ma loge, elle y sera mieux pour dormir qu’à l’orchestre et sur vos genoux de bois… » Quand elle eut la soeur, l’idée lui vint que les petits frères couchés tout seuls à l’hôtel pouvaient se réveiller et avoir peur dans leur chambre. Elle prit les petits à dormir chez elle avec la grande ; et une fois qu’elle eut tous les mioches, le père fut de la maison par-dessus le marché… Ah ! femme incomparable, si je t’avais rencontrée plus tôt, que n’aurais-je pas fait de Gaston Desvarennes, de l’élève préféré de Niedermeyer ! mais il était trop tard. À quoi bon des brancards neufs à un attelage fourbu ? Le cahier de mélodies, dont cette âme généreuse paya l’impression, n’a été lu de personne, personne n’a entendu mon oratorio exécuté à ses frais par la maîtrise de Saint-Eustache. Tout cela m’a découragé. Elle n’avait pas non plus grand goût à la vie, la pauvre femme ; précisément monsieur le marquis venait de la plaquer, quelques mois auparavant… »
Il s’inclina, le verre en main, le bras arrondi comme pour corriger la trivialité de l’expression, puis continua :
« Le réservoir d’énergie, de jeunesse que vous étiez pour elle depuis des années, qui lui avait fait un regain de talent, de succès, lui craquant tout à coup, elle s’était trouvée en présence d’une double vieillesse, celle de l’actrice et celle de la femme. La maladie s’en mêla. Chez ces dames, je me suis laissé dire, elle n’est le plus souvent qu’une forme visible de gros embêtements, le deuil des grâces finissantes. Quand je l’ai connue, la Fédor, encore plus ennuyée que malade, s’était mise à la morphine. Je lui ai montré ce que cette drogue avait de bête et de morne, et que, poison pour poison, rien ne vaut une bonne verte bien battue… »
Il prit la bouteille d’absinthe restée sur la table voisine, et pendant qu’à petits coups grelottants il remplissait son verre jusqu’au bord, de la place de l’Église arrivaient soudainement des airs funèbres psalmodiés par de fortes voix de campagne, mal écorcées, que soutenaient les basses de l’ophicléide et la tombée à temps égaux de la cloche de mort :
« Vite, Mélie, fit l’ivrogne se tournant vers sa fille, il n’est que temps ; conduis les petits à l’église… Vous laisserez passer tout le monde et vous vous mettrez à genoux dans le fond, bien dans le fond. Seulement, je veux que vous entriez, tu entends. Personne n’a le droit de vous empêcher d’entrer… »
Et s’exaltant à l’idée que la même volonté mauvaise pourrait leur interdire l’église, qui leur avait fermé la maison mortuaire, il brandissait le litre qu’il n’avait pas lâché et clamait vers le dehors :
« Ne l’essayez pas, oh ! ne l’essayez pas… »
Effrayée de cette voix d’alcool dont les éclats méchants la faisaient si souvent pâlir et sursauter la nuit, la grande soeur se hâta d’emmener ses frères qui, eux, ne songeaient qu’au pain et au fromage restés sur la table à la merci des guêpes et s’en allaient à regret, le coeur gros.
À l’approche du convoi, du Bréau, troublé déjà par l’apparition de Desvarennes, s’était levé très ému, et, s’abritant derrière la fenêtre entrouverte, regardait venir sur la place, après la haute croix d’argent, les surplis en double file tremblotante de cierges et de voix, le cercueil porté à bras sous sa draperie frangée. Comme il est lourd, ce sommeil des morts ! Dire qu’il fallait quatre hommes robustes et musclés, quatre campagnards faits à la peine et se relayant, pour charrier ce rien du tout de femme, cette petite étoile morte, de la maison à l’église et de l’église au cimetière. Subitement, comme si le cercueil s’était ouvert, elle lui apparut, étendue entre les planches étroites, avec le sourire radieux qui trouait sa joue d’une fossette, et la caresse de son regard gris bleu, gris de perle, aux grands cils abaissés, aux paupières meurtries et comme fardées par le plaisir ; mais ce ne fut qu’une vision emportée presque aussitôt par les pitreries de Desvarennes debout à côté de lui, et, de sa voix de blague et d’alcool, dénombrant le cortège à mesure qu’il défilait :
« La famille, messieurs ! Le notaire Redouble, Mme Marie Fédor, son épouse, premier prix de tragédie, et leurs invités… Tous des anciens de Loulou, ces invités… les célèbres seulement… L’Institut, le Conservatoire… mais pas un comédien, même avec la Légion d’honneur… pas de cabotines non plus ; Mme Restouble a le théâtre en horreur… Nous avons cependant le directeur des Fantaisies… et deux vaudevillistes fameux, Laniboire et Ripault-Babin, de l’Académie française… Tas de vieux poseurs !… Je les entendais en venant, dans le wagon, se vanter de la passion qui la brûlait pour chacun d’eux. Ah ! s’ils avaient su devant qui ils parlaient… Aimés de Loulou ! Non, mes bibis, vous pouvez faire mousser vos jabots, pas un de vous qui ait eu cette veine… pas même ce gros emphysémateux de directeur, à qui elle a fait croire qu’il était son premier amant. D’abord son premier amant, elle ne l’a jamais connu. À un bal d’étudiants, chez Marie Fédor, une nuit, un carabin, déguisé en singe, emporta Loulou dans la chambre de sa soeur ; et pendant que la grande Fédor rigolait, la petite se laissait faire en pleurant, sans oser dire qu’elle était vierge, de peur d’avoir l’air d’une dinde. Le voilà, son premier tombeur, celui qu’on n’oublie jamais, ce fut ce gorille anonyme, oui, messieurs, parfaitement… »
Il s’animait, clamait, levait son verre, si bien que du Bréau gêné, dut s’écarter de la fenêtre et reprendre sa place sur le banc où le pochard vint le rejoindre, harcelant, intarissable :
« Que monsieur le marquis ne s’étonne pas de me voir si bien renseigné sur notre amie ; c’est que je me suis trouvé près d’elle à des heures où le besoin lui venait non plus de bâiller sa vie, comme disait l’autre, mais de la vomir. Ça la prenait le soir, entre chien et loup, dans ce petit entresol du boulevard Poissonnière, qui l’a vue des heures, immobile sur un fauteuil très bas, avec le roulement continu des voitures sous sa fenêtre. Alors, surtout quand elle avait dans la tête la chaleur d’une bonne verte, il lui montait de son ivresse et de toutes ces lumières du boulevard, seul éclairage de sa chambre, qui papillotaient au fond de son verre, un tas de souvenirs, de confidences invoulues. J’en ai appris de drôles, ces soirs-là. Mais de plus drôles encore, quand la dèche, la grande dèche venue, la Fédor, ne pouvant plus paraître sur la scène, en fut réduite à écrire à ses anciens. C’est moi, ou, lorsque j’étais pris de boisson, ma grande fille qui portait les lettres. Ces lettres-là, voyez-vous, écrites toujours suivant les goûts du destinataire et dans le sens de sa vanité, étaient de purs chefs-d’oeuvre. Bon sang de Dieu ! les bosses de rire que nous nous donnions quelquefois, quand elle m’en lisait une, avant de la fermer. Par exemple, aux temps les plus durs de sa misère, jamais elle n’a voulu s’adresser à vous. Quelquefois, par jalousie, je la poussais à le faire, alors elle s’emportait : « Non, non, pas celui-là, je l’ai assez bassiné ; et puis il y a de trop bonnes choses entre nous, je ne veux pas le mêler à ces saletés. » Et, quand tout lui a manqué, plutôt que de vous tendre la main, elle a préféré venir s’enfermer ici, chez cette soeur menteuse et méchante, qui l’a toujours détestée pour ses succès, pour son talent, et qui s’est payé en quelques mois tout un arriéré de haine et d’envie. Pauvre Louise ! Un martyre, n’est-ce pas, un martyre abominable, ton existence dans cette maison à façade hypocrite et soignée ; ils ont dû te faire mourir à tout petit feu, te retourner sur un côté, puis sur l’autre. Et demain tous les journaux raconteront combien ta grande soeur a été généreuse pour toi. Ils rappelleront son prix de tragédie, bien près de reconnaître que c’était elle la vraie Fédor. Cela lui aura coûté si peu de chose. La peine d’inviter à ton convoi quelques-uns de tes couchers les plus illustres et, vu la rareté des trains, de garder ces vieux célèbres à dîner avec les messieurs du grand reportage. Il n’y a que nous deux qu’on n’a invités à rien du tout, qu’on a même expulsés, les deux précisément que tu as eus le plus près de ton coeur. Oh ! pas seulement nous permettre de te suivre jusqu’au cimetière, c’est un peu dégoûtant tout de même, dis, Loulou ; dis, ma petite louloute. »
Comme si elle avait pu lui répondre du fond de son verre, il se penchait dessus, l’appelait de petits noms tendres. Et enfin, son absinthe vidée d’une lampée, il s’écroula sur la table, tout sanglotant et ronflant.
Dix fois depuis sa rencontre avec ce triste personnage, du Bréau avait eu l’envie de fuir, écoeuré de ses révélations, mais retenu quand même par une curiosité mauvaise, le besoin de savoir si cette malheureuse fille avait vraiment souffert à cause de lui. Voyant l’homme endormi, il se levait pour partir, quand un coup d’oeil dehors l’obligea d’attendre. Le convoi sortait de l’église, escorté de cloches et de chants ; et, tandis qu’il se reformait sur la place, ceux des Parisiens qui, pressés par l’heure du train, ne pouvaient suivre jusqu’au cimetière, venaient saluer la famille ou se faisaient inviter au dernier moment, car Desvarennes ne s’était pas trompé, il y avait un repas des funérailles. Les non-privilégiés prenaient la route de la gare avec des airs faussement pressés et des dos de mauvaise humeur. Au milieu d’un groupe de vieux célèbres, l’ancien prix de tragédie agitait ses voiles de deuil. Maître Restouble, parlant à l’ami Veillon, s’épongeait le front dans l’air brûlant ; et, sous les lauriers-roses en caisses du petit café, les reporters buvaient des grenadines, en échangeant à haute voix leurs renseignements sur l’étoile qu’on enterrait. Tous très jeunes, ces messieurs n’avaient pas la moindre notion du talent de la Fédor, mais ses aventures galantes, ses frasques de tête et de coeur, ils les savaient sur le bout du doigt, les racontaient ainsi qu’une immonde légende dont l’ancien amant, assis près de la fenêtre ouverte, ne perdait pas un mot, pas une éclaboussure. Il en éprouvait un sentiment de gêne, de dégoût, qui, venant après les récits de Desvarennes, faisait du martyre de Louise et des férocités de sa soeur les inventions d’un pochard sentimental, l’amenait à conclure :
« Pourquoi suis-je venu ici ?… Je n’avais rien à y faire. »
L’entrée de la petite Mélie, traînant toujours ses frères par la main, le tira de sa songerie. En l’absence des enfants, les guêpes s’étaient emparées du pain et du fromage, du fromage surtout. L’assiette bourdonnait, toute noire. Les petits se ruèrent dessus, aidés de la grande soeur, et ce fut une bataille atroce. Enfin quand l’essaim eut pris la fuite, que les enfants furent bien installés, chacun devant une belle tartine de miche tendre, la fillette s’approcha de son père qui ronflait toujours, ramassa le chapeau roulé par terre et, l’ayant essuyé avec soin, le posa sur la table à côté de lui, à la place de la bouteille d’absinthe magiquement disparue, rapportée sur le comptoir. Les regards du monsieur qui se trouvait là, croisant les siens à plusieurs reprises, la gênaient bien un peu pendant son manège de petite maman ; mais elle en eut vite pris son parti. Comme elle passait près de lui en retournant vers ses frères, du Bréau saisit son poignet, si mince, si fragile, oh ! fragile à faire pleurer, et froissant un billet bleu dans la moiteur de la petite main :
« Pour vos enfants… » lui dit-il à voix basse.
Tout de suite, dans la pâleur bouffie et maladive de cette figure de fillette grandie trop vite, un sourire d’une douceur et d’une compréhension adorables jaillit comme un arc-en-ciel qui allait du père endormi, le plus terrible de ses enfants, à l’assiette gloutonne des deux autres ; ses yeux rongés, sans cils, roulaient de grosses larmes, et elle s’inclina en murmurant :
« Merci… merci… »
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