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Chapitre 7

Le vent soufflait en tempête sur la route des Sanguinaires, où s’écrasaient les lames écumeuses, faisant une mouvante et large bordure blanche au chemin noir comme la nuit et plus désert encore que d’habitude. Pas une étoile en haut ; le tumulte de la mer invisible et grondante ne se devinait qu’à la lueur du phare, montant ou s’enfonçant, pareille à une allumette jetée sur la crête des vagues et qui s’y tiendrait, par miracle, enflammée.

« Est-ce toi, père ? appelait à mi voix une des filles de Régis, au bruit rapproché des cailloux sous un pas qui se hâtait.

— Oui, mes enfants. »

Il s’étonna de les trouver avant lui au rendez-vous, attribuant cette précipitation à leur désir de rester plus longtemps ensemble le dernier soir, car il partait le lendemain, à une heure, par le Général-Sebastiani.

« Quel mauvais temps tu vas avoir ! » dit Rose toute frissonnante.

Mais la jeune sœur ne voulait pas qu’on s’attendrit.

« Qui sait ?… d’ici demain… » Et sautant au bras de son père : « Galopons un peu… Avec ce mistral, on ne peut pas rester en place. »

La tempête la grisait. Elle forçait son père et sa sœur à courir comme elle, tête au vent, riait des embruns qui l’éclaboussaient ; puis, s’arrêtant tout à coup :

« N’allons pas trop loin, tu sais, Rose, il faut rentrer de bonne heure. »

Fagan s’inquiétait :

« De bonne heure, et pourquoi ?

— Notre charade que nous répétons… généralement… en costumes. C’est demain notre première. »

Il lui vint une bouffée de colère, bientôt rentrée, contenue, parce qu’il voulait laisser à ses filles un souvenir tendre, sans alliage. Il balbutia seulement, tout navré :

« Ce n’est pas gentil, juste le dernier soir… »

Rose dit :

« Pauvre père ! »

Et Ninette :

« Écoute donc, nous sommes arrivées avant toi, ma sœur peut te le dire… Nous t’attendions depuis vingt bonnes minutes. »

La grande sœur ne répondit pas, pénétrée de ce que ce marchandage de minutes avait d’absurde et de cruel. Tous trois restèrent immobiles et transis, ne trouvant plus une parole. Jamais, comme en cet instant, sur ce rivage obscur et tourmenté, Régis de Fagan ne s’était senti si las de vivre et de lutter, de disputer ses enfants à cette femme. Tout renonçait en lui, et sa haine pour la mère, et sa passion pour ses bien-aimées. Son cœur de père cessait momentanément de battre ; et ce fut une minute mortelle, l’angoisse et le détachement suprême de l’agonie. Une caresse de Rose qui semblait le deviner, quelques phrases adroites de Ninette, le tirèrent de cette syncope morale, dont il garda désormais le souvenir et la crainte.

« C’est vrai, ma grande, ce que me dit Nina ? N’imaginez-vous pas cela pour rendre nos adieux moins pénibles ?

— Rien de plus vrai, mon père… M. Rémory a promesse d’un poste de substitut à Versailles. Alors, le mariage se ferait à Paris et tu aurais ta fille tout près de toi.

— Sans compter, ajouta Ninette, qu’avant peu cousin sera nommé conseiller d’État et nous irons tous habiter là-bas… On se verra souvent… Hein ! nos bons déjeuners du dimanche… Tu crois que ce ne sera pas gentil de les reprendre ?

— Oh ! si… » soupira Fagan ; et menteuses ou réelles, ces espérances adoucirent la séparation, les adieux dans la nuit profonde où il embrassait ses filles sans les voir.

Rose avait dit vrai. Quand il s’embarqua le lendemain, sous une fine pluie mêlée à la poussière humide des embruns, la mer était énorme, démontée même au fond du port, la jetée disparue sous les lames, les quais inondés à tout moment de lourds paquets d’eau étalés jusqu’aux maisons où se réfugiait la foule en courant et riant. Des navires entraient, s’abritaient, voiliers, vapeurs, corailleurs, barques de pêche, quelques-uns avariés, tous fuyant le temps, l’horrible bataille des vents et des flots dont au loin s’entendait la continuelle canonnade ; et là-bas dans la rade, on voyait s’avancer lentement un immense transatlantique qui porté par les vagues grossies, semblait plus haut que les toits, comme en l’air.

Lorsque un paquebot de cette taille se détournait de sa route pour chercher un refuge, le Géneral-Sebastiani pouvait sans honte remettre son départ au lendemain ; mais pour cela il l’eût fallu commandé par un autre que ce petit homme noir et sec, à profil de dindon, arpentant sa passerelle de rageuses enjambées, les dents serrées sur le roseau de sa grosse pipe rouge dont le tuyau faisait plus de bruit que la cheminée du bateau, et ne répondant qu’une chose aux voyageurs effarés qui venaient à lui : « Embarque qui veut, moi zepars avé li civeaux… » une quarantaine de petits chevaux corses qu’il emmenait à Marseille, entravés dans l’entrepont découvert et déjà hennissants d’épouvante.

Fagan, qui savait la mer, ayant fait maintes fois la traversée de Bourbon, s’amusa de ce voyage de goéland, une aile en l’air et l’autre dans l’écume ; et puis sa tristesse, le mal de solitude dont il souffrait ce jour-là plus que jamais, une de ces heures où on aime le danger, où on le cherche, surtout le danger de l’élément qui fait la mort plus grandiose, comme impersonnelle, l’engloutissement de la bouche d’ombre, dans une vision d’apocalypse… Aussi, tandis que la plupart des passagers inscrits remettaient leur voyage, il s’installait dans la meilleure cabine des premières, et comme la cloche de l’avant sonnait, lointaine, éparpillée par l’ouragan, il monta sur le pont.

Les quais tout grouillants, les vieilles maisons sombres, la guérite blanche de la jetée, tout fuyait, se rapetissait par soubresauts, et à mesure qu’on avançait dans la rade élargie, la lame devenait haute et lourde, la canonnade des brisants se rapprochait. Bientôt le rocher rouge des Sanguinaires se dressa dans le ciel noir, le phare à une pointe, à l’autre la tour génoise ; et là-bas, sous les sombres verdures de Barbicaglia, une route en ruban dessinait la côte, réveillant au cœur de Régis la pensée tendre de ses filles, les bonnes soirées vécues si vite.

Songeaient-elles à leur père en ce moment, ou seulement aux costumes pour la charade du soir ?… Comme Rose serait jolie dans sa robe vénitienne, et le minois de Ninette parmi les satins de l’infante ! Quel malheur de n’avoir pu entrevoir cela d’un coin obscur, aussi peu même, aussi vite que le passant qui regarde les femmes, encapuchonnées pour le bal, descendre des voitures, et les admire dans leur rapide passage à la lueur des torches de fête…

Un formidable coup de mer interrompit brusquement sa rêverie, couvrant le pont de bout en bout, arrachant les banquettes, les coursives, et tandis que Régis s’accrochait à la rampe sous le tambour des premières, le culbutant tête arrière dans l’escalier. Un prêtre et deux officiers, avec lui tout le personnel de l’avant, l’aidèrent à se relever, à se sécher ; puis l’ordre donné de fermer les écoutilles, ils restèrent tous les quatre à se regarder dans le salon obscur et moisi où traînaient les cuvettes çà et là sur les divans. La trépidation de l’hélice avait cessé. Le navire roulait d’un bord sur l’autre, avec un balancement long, un silence qui faisait peur. Un cuisinier aussi blanc que sa barrette entrouvrit la porte et dit, en se cramponnant à la main courante : « L’arbre de couche est cassé. On va essayer de la voile pour retourner à Ajaccio. » Et le tragique de la situation se complétait du couronnement, par la violence du coup de mer, de presque tous les chevaux embarqués, que l’on avait dû jeter par dessus bord et qui, hennissant et se débattant, les jambes en l’air, les sabots entravés, formaient dans le sillage écumeux du navire, un Montfaucon houleux, gluant et noir.

La nuit tombait, quand, par un miracle d’adresse et de chance, le Général-Sebastiani, sorti vapeur du port d’Ajaccio, y rentra navire à voile. Un crépuscule lilas noyé d’embruns enveloppait la ville où s’agitaient des lumières et des chants, des cris, des tambours, pétards, cornets à bouquins, cors de chasse, tout le tintamarre carnavalesque d’un soir de mardi gras italien, auquel la grande colère de la mer faisait une basse profonde et continuelle. Fagan ne savait quel parti prendre. Rester à bord dans le gâchis, la mouillure, les coups de marteau du radoubage ; ou bien dîner et coucher à terre par une nuit de mascarade et de vacarme populaciers, quand on a le cœur plein encore de la tristesse des adieux. L’un ne valait pas mieux que l’autre. Ce qui le décida, ce fut la pensée de se rapprocher de ses filles, l’espérance de voir de loin les lumières de leur bal, ou même, quelque chance aidant, de les embrasser une fois de plus.

Il pataugeait dans la boue des quais balayés encore de temps en temps par les lames livides sous les réverbères, quand il se heurta contre un homme qui courait, un paquet dans les bras.

« Tiens ! Fagan… D’où sortez-vous donc mon vieux célèbre ? Je vous croyais parti.

— Vous voyez, j’arrive. »

Et son aventure rapidement contée, Fagan demanda :

« Mais vous-même, baron, où courez-vous si vite avec ce chargement de garçon tailleur ? »

C’est vrai que pour un gentleman qui avait, à l’entendre, monté en course je ne sais combien de fois, porter ce gros paquet enveloppé de lustrine, cela manquait de caviar. Pour achever de se déconcerter, subitement le baron se rappelait qu’il avait laissé partir son vieux célèbre sans lui régler un petit solde de cinquante à soixante louis, reliquat d’une dernière séance d’écarté.

« Au fait mon cher Fagan, puisque votre soirée est libre, montez donc dîner chez moi… Après dîner, nous pourrons cartonner une couple d’heures, car la bande ne viendra me prendre que fort tard. »

La bande, c’était huit à dix jeunes gens du cercle qui, déguisés et masqués, devaient courir et intriguer les salons d’Ajaccio, comme il est d’usage là-bas, les nuits de carnaval :

« Justement, je viens de chercher mon costume de Méphisto… Prenez garde aux deux marches, mon bon, nous voici chez nous. »

Tandis qu’ils montaient l’escalier d’une antique maison dont la rampe et les murs ruisselaient, Fagan, qui suivait et écoutait sans rien dire, interrogea vivement le petit Rouchouze :

« Entrerez-vous à la préfecture, dans vos courses de cette nuit ?

— À la préfecture ? Je crois bien… Il y a bal et comédie.

— En ce cas, mon cher baron, tâchez de m’avoir un déguisement quelconque, et emmenez-moi.

— Rien de plus facile… » dit l’autre, que ce service mettait à l’aise avec son créancier. La troupe italienne du Grand-Théâtre était toute à sa disposition ; et l’on pouvait demander à la basse Deodato… Non… plutôt au baryton Paganetti, un grand, long comme Fagan, n’importe quel costume au choix… « Ah ! voilà Firmin… Firmin, un couvert… Monsieur dîne avec moi. »

La moisissure de l’escalier semblait avoir gagné l’appartement, haut de plafond, d’un mobilier rare et sévère, que la veuve Limperani, mère d’un aumônier de la marine absent pour plusieurs années, louait au baron Rouchouze. Des coquillages, des plantes exotiques, des coraux séchés, une frégate en miniature sur la cheminée, des images de sainteté à la muraille, et partout, au dos des fauteuils fanés, sur le marbre fêlé de la console, des ouvrages au crochet, des tapis de pied devant les sièges, dissimulant mal le carreau dérougi, tout cela froid, mal éclairé, inconfortable, appauvri encore d’une odeur d’oignon frit venant de la cuisine. Le contraste était comique de cette installation aux chiqueuses façons du locataire et de son majestueux Firmin.

Celui-ci paraissait plus gêné que son maître d’initier un Parisien aux misères de leur intérieur ; pour les dissimuler, il redoublait de tenue, de correction, lançait un « Monsieur le baron est servi », d’une solennité bien inutile, quand on entrait dans la salle à manger sans feu, sans rideaux aux fenêtres, noires et hautes, étoilées des fanaux tremblotants du port, à la table mélancolique où fumait la soupe à l’oignon entre un plat de poisson bouilli et le caillé traditionnel, le bruccio sans lequel il n’y a pas de dîner corse.

Ah ! oui, M. le baron était servi, mais bien piteusement ; ce qui ne l’empêchait pas d’enfler son jabot, de cligner des petits yeux coquins en narrant, d’un bout à l’autre du dîner, ses innombrables bonnes fortunes dans l’île, à tous les étages de la société.

« À propos, et Séraphine ? demanda Fagan en passant dans le salon où le café les attendait sur la table à jeu, entre les jetons et un paquet de cartes neuves.

— Séraphine ? Oh ! plus que jamais… Une femme idéale, vous savez… Il faut venir en Corse… Poète, cuisinière, les jambes de Diane et ne me coûtant pas un radis… Mais attendez, mon petit trognon, vous allez juger vous-même. »

Elle vint à l’appel du maître, grande et forte fille, à la taille massive, aux jambes robustes mais de lignes élégantes sous le mince plaquage de la jupe.

« Ôte donc ça, dit le baron, levant le fichu jeté sur ses cheveux et qui lui cachait la figure, un front bas, zébré d’une longue cicatrice, des yeux bruns, de grands traits durs et réguliers.

— Mon compliment, cher ami, répondit Fagan aux “hein ?” significatifs de son hôte. Mais d’où lui vient la belle estafilade qu’elle porte au-dessous des yeux ? »

La femme avait compris. Elle dit fièrement :

« U cultellu di u maritu.

— Oui, mon bon, ce brutal muletier, dans une scène de jalousie… d’un grand coup de couteau… Pauvre vieille bique, va ! »

Le baron lui tapotait les hanches d’une main et de l’autre coupait les cartes, impatient de commencer cette revanche pour laquelle il avait attiré Fagan dans son taudis.

On sonna violemment.

« Votre costume, sans doute… » dit Rouchouze ; mais il devint soudain très pâle aux pas balourds, au gros rire d’ogre dont s’emplit le corridor, puis la cuisine où Firmin avait fait entrer le nouveau venu.

« U maritu ! » murmura Séraphine pressée de retourner à son fourneau, pendant que le baron lui jetait en sourdine : « Fais-le bien dîner… »

« Vous paraissez troublé ?… » demanda Régis à son hôte. Est-ce l’arrivée d’Othello ?

— Non… mais cet animal-là, quand il vient, réclame toujours quelque chose. »

Des souliers à gros clous avançaient dans le corridor, une main rude heurta la porte :

« Entrez », fit le baron, presque aphone.

Un géant rasé, le pelone aux épaules, un foulard écarlate noué lâchement sur un cou robuste et rond que le cuisant soleil des montagnes ne semblait pas avoir bruni, la poitrine large et dure comme une table de marbre, et des mains énormes, ce qui ressortait surtout de sa personne, des mains couleur de terre, tortillant une vieille casquette qui sentait le fauve et le maquis.

« Quoi de neuf, maître Palombo ?

— Rien de bon, moussou le baron… »

Et, très calme, le mari de Séraphine raconta que dans le Monte Rotondo deux de ses mules, des bêtes magnifiques, avaient attrapé une grosse pluie d’orage, un coup de froid par là-dessus, et couic ! mortes toutes deux d’une pourtoura ; il fallait les remplacer tout de suite, ou c’était le commerce arrêté, dans la saison, sa ruine et celle de ses frères. Mais où trouver tant d’argent que ça, pechère ? Alors, il s’était pensé... Séraphine disait que Moussou était si bon pour elle !…

Pendant que l’homme parlait, ses petits yeux d’éléphant, perdus dans des plis de peau, fixaient sur le bras du fauteuil, où s’étalait le baron Rouchouze, le fichu de tête oublié par Séraphine. À mesure sa voix devenait plus âpre, presque insolente, malgré le doucereux des paroles ; et le baron, qui suivait ces regards et cette progression de menace, aussi ému par la présence de ce chiffon de soie que si le mari l’avait surpris avec sa femme sur les genoux, perdait la tête, bégayait de peur, s’informant de ce qu’il faudrait à son brave, à son excellent Palombo pour remplacer sa paire de mules.

« Houit cents francs, pas un escoude de moins. »

Ici le muletier, qui réservait son effet pour le grand moment, jeta la main en avant, et d’un ton sévère :

« Ma, c’est à Séraphine, ça ! »

Les traits du baron se décomposèrent et, tourné vers Fagan, à voix très basse :

« Au nom de la pitié, mon vieil ami, avancez-moi quarante louis, vous me sauvez d’une catastrophe. »

Il prit le large billet bleu que Fagan lui passait et, le donnant à Palombo avec une aisance rassurée, épanouie :

« Huit cents francs pour tes mules, mon garçon, et le restant pour ta femme. »

Le rufian empocha, rendit grâces, et rentra dans la cuisine où l’on entendit longtemps de grands éclats de rire et le grésillement de la friture.

Après cet assaut le baron voulait continuer le jeu ; mais son partenaire, jetant les cartes, lui prit les mains par-dessus la table, et cordial, presque paternel :

« Non, mon enfant, restons-en là, je vous en prie.

— Pourtant, mon bon…

— Je sais, vous voulez votre revanche, mais j’ai mieux à vous proposer. L’argent que je vous gagne depuis dix jours pèse à ma poche ; voilà pourquoi vous m’avez vu tout à l’heure si content de vous venir en aide. Laissez-moi joindre à cela quelques billets de mille que votre enragée déveine…

— Oh ! monsieur de Fagan… balbutia le pauvre diable, les lèvres gonflées d’émotion… Quel service, si vous saviez… »

Sans achever sa phrase, laissant tomber son masque de gandin, il se mit à pleurer tout haut, la tête dans les poings, comme un gros enfant qu’il était. Soudainement des sonneries de trompe éclatèrent sous les fenêtres.

« Les voilà ! cria le baron, sur pied tout de suite et les yeux secs… Vite, habillons-nous. »

Et les jambes fourrées dans le collant de Méphisto, ajustant la petite coiffure dantesque, il murmurait, très sincère :

« Ce vieux Fagan, tout de même, quel bon zig ! »

Mais Fagan ne répondait pas, très occupé d’entrer dans la souquenille mi-partie et le bonnet de fou à grelots, prêtés par le baryton Paganetti.

Dans l’ombre et le brouillard du quai s’agitaient de jeunes masques aux couleurs variées, ayant tous le parler veule, l’argot boulevardier de cercle et d’écurie du petit Rouchouze, leur modèle et leur instructeur. Zézayé par l’accent du cru, ce langage faisait l’effet des modes parisiennes ajustées aux femmes de Tahiti.

« Mon ami Rigoletto, dit le baron présentant son invité…

— À la recherche de sa fille », ajouta Fagan pour dire quelque chose.

Et l’autre, près de son oreille.

« De ses filles…

— Tiens ! c’est vrai, je n’y pensais pas. »

Et le père sourit à cette coïncidence de théâtre l’affublant d’un rôle en rapport avec sa situation.

« Par où commençons-nous ? » s’informa quelqu’un.

Fagan, qui ne tenait pas à passer la nuit dehors, répondit :

« Par la préfecture. »

Le temps de traverser deux ou trois ruelles étroites, très animées malgré le noir, la bande escortée de gamins, de lanternes multicolores et du refrain cent fois répété d’une scie locale : « O Ragani !O cho dotto !... O Ragani ! O cho dotto !… » arriva chez La Posterolle, comme la charade venait de finir. Ce fut dans le grand salon une entrée joyeuse au milieu du brouhaha, de l’allégement bavard de gens qui s’étirent et circulent après être restés deux heures assis.

On accueillit de cris et de rires le cliquetis des costumes, ce tapage de couleurs, d’aigrettes, de panaches ; et pendant que l’on prévenait les maîtres de maison, Fagan s’assurait, devant une haute glace en panneau, de la transformation de sa personne, de son incognito certain sous le loup de velours à barbe de dentelle et l’énorme fraise lui montant dans le cou. Non, son ex-femme elle-même ne le reconnaîtrait pas. Dès lors, il fut tout à la joie gamine de son aventure, au plaisir de surprendre ses filles dans cette part de leur vie mondaine, dont l’entrée lui était interdite.

Un par un, le baron en tête, la bande défila devant M. et Mme La Posterolle, puis commença le tour des salons entre deux rangées d’invités.

Lorsque Régis, le dernier, arriva devant cette femme, sienne pendant tant d’années, il eut quelque peine à la reconnaître. Elle était engraissée depuis leur dernière rencontre, les cheveux changés de nuance encore une fois, poudrés à blanc, d’un contraste joli avec les épaules, les bras restés jeunes, et l’expression enfantine du visage dans la bouffissure envahissante. Mais il la retrouva bien elle-même à son sourire toujours fourbe, répondant des yeux à la bouche par un trait si menu, si aigu ; et ce sourire lui donnait un involontaire frisson de peur. Elle lui avait fait tant de mal, elle pouvait tant lui en faire encore ! L’ayant saluée jusqu’à terre sans oser la regarder, il passa vite au mari, cette figure hautaine d’imbécile, cette courge vide et sonore qui l’avait remplacé sur l’oreiller de Mme Ravaut.

« Je connais ces yeux-là… » pensa Madame la préfète pendant que la bande s’éloignait, et se tournant vers La Posterolle : « Qui est-ce ?

— Sais pas… » répondit-il évasivement.

Entre deux haies d’épaules nues, de fleurs, de plumes, d’habits noirs, de galons d’or, d’aiguillettes, Fagan n’entendait que cette interrogation murmurée et courante sur son passage :

« Qui est-ce ?… qui est-ce ?… »

Malgré leur adresse à se travestir, à dissimuler leur voix et leur démarche, on reconnaissait tous les autres ; ils avaient beau nier de la tête en riant, on forçait leur masque d’un nom : « Ô Tché !… Ô Pé !… Hé ! Forcioli… Bonsoir, Baron… » Mais le grand, le dernier, qui se gardait bien de parler, agitant seulement sa marotte à grelots sous le nez des gens, qui diable pouvait-il être ?

Lui ne songeait qu’à ses filles, s’étonnait de ne pas les voir. Où étaient-elles ? Peut-être à changer de costume après la charade. Il se demandait comment les attendre, gêné par cette curiosité environnante, quand tout à coup elles apparurent à l’entrée du second salon, toutes deux, sa Rose et sa Ninette, et combien délicieuses ! Toujours conduit par ce défilé qu’il ne pouvait hâter ni rompre, il jeta en passant aux oreilles de la plus jeune un « Bonsoir, jolie infante… » si doux que la fillette en trembla sous les nœuds de satin de son long corsage et, pressentant la vérité, chercha les yeux de son père, déjà dérobés, en quête de la grande sœur.

Les cheveux dorés et flottants jusqu’à sa jupe d’épais damas, Rose regardait passer les masques, au bras d’un beau garçon très jeune de visage et solennellement chauve, vraie tête de chat-fourré en bas-âge ; et voilà que sur sa main haut gantée, elle sent la caresse d’un masque de velours, tandis qu’une voix amie, la voix de quelqu’un qu’elle sait parti, embarqué de la veille, murmure : « Bonne nuit, belle dogaresse. » Tout émue, elle veut répondre un mot ; mais la marotte de Rigoletto, tintant un moment tout près d’elle, puis agitée d’un geste frénétique au-dessus de la foule, a disparu du côté du jardin. Elle veut savoir, cherche partout Ninette et la trouve dans le premier salon, en grande conférence avec Mme La Posterolle, celle-ci très pâle sous son rouge. De son plus mauvais sourire, son sourire en flèche, la préfète dit tout bas, comme parlant aux plumes de son éventail : « Je me vengerai, mes petites… je vous jure qu’il me paiera ça ! »

La musique entame une valse, il se fait un mouvement d’invitations, de mise en place, et les trois femmes, mère et filles, diversement impressionnées, tourbillonnent en cadence dans le bal.

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