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Chapitre 6

La Posterolle, en Corse depuis trois mois, passait pour un des meilleurs préfets que le gouvernement de la République eût encore envoyés à Ajaccio, et cette excellente réputation, il la devait moins à ses qualités administratives qu’au délicieux trio de Parisiennes, sa femme et ses deux belles-filles, installées avec lui à la préfecture. Le joli sourire de ces dames qu’on rencontrait toujours ensemble, leurs toilettes assorties, promenées à pied, à cheval, en voiture, avaient ensorcelé la ville. Pour les voir passer, les cigarières de la grand-rue venaient sur le pas des portes, avec des cris, des yeux d’extase, luisants et bruns dans leurs fichus clairs. Ces peuples du Midi sentent si vivement la beauté, la grâce ! Puis le préfet recevait beaucoup ; et ses soirées du samedi auxquelles la présence de l’escadre dans la rade prêtait encore plus d’éclat, ces fêtes perpétuelles, en même temps qu’elles réveillaient la société assez casanière d’Ajaccio, amenaient des invités des villes voisines, Bonifacio, Porto-Vecchio, Sartène, donnaient de la vie aux hôtels, du travail aux couturières, aux fleuristes, répandant et faisant aimer jusqu’aux extrémités de l’île le nom continental et encore nouveau là-bas des La Posterolle.

Un beau samedi soir, un de ces soirs de l’hiver corse, comparable pour la douceur de l’air à nos mai de France, à l’heure où le jardin de la préfecture s’illuminait de lanternes multicolores, où la musique du vaisseau-amiral s’installait pour l’habituelle sauterie sur le sable des allées, dans l’odeur des orangers et des magnolias, Mlle Rose, toute longue et très pâle dans sa blanche robe de bal, courant çà et là en quête de Mme La Posterolle, finit par la trouver au petit salon avec les invités du dîner qui achevaient de prendre le café. Elle l’appela d’un signe frémissant :

« Lis ça », dit-elle en lui tendant bien vite une lettre ouverte, dont l’écriture seule fit passer un frisson sur le décolletage satiné de Mme la préfète.

Tout bas, en lisant, la mère demanda :

« Ça vient d’arriver ?

— À l’instant même… par un garçon d’hôtel… Il attend dehors la réponse. »

Volontairement très calme, la mère continuait à lire, à lire en s’éventant, et pourtant il n’y en avait pas bien long :

« J’attends à l’hôtel de France, place du Diamant, que mes filles viennent embrasser leur père. Si je ne les vois pas avant une demi-heure, j’irai les chercher moi-même, à la préfecture.

« Régis de Fagan. »

Un « Que faire ? » anéanti passa sur les lèvres au carmin de la préfète. En même temps, Rose murmurait :

« Pauvre papa…

— Je t’engage à le plaindre ! » dit la mère sur un ton de haine stridente, qui arrêta net au passage La Posterolle sorti du petit salon pour aller au-devant de l’amiral annoncé. Il lut le billet par dessus l’épaule de sa femme, et gardant son beau sang-froid d’administrateur, à peine un léger énervement au bout des longs doigts pâles qui caressaient ses favoris, il commanda à mi-voix :

« Que Mademoiselle les conduise bien vite, le plus discrètement possible. Pour ce qu’elles ont à dire, vous le savez aussi bien que moi ; la présence de M. de Fagan à Ajaccio nous rend la situation intolérable. »

Comme il achevait, chapeaux brodés et galons d’or étincelèrent sur le perron du jardin. La Posterolle prit son élan : « Ah ! mon amiral… » Et les modulations de sa voix d’estradier, d’homme du monde, furent couvertes par la fanfare du Redoutableattaquant la Marseillaise au déchirement de tous ses cuivres. Bientôt le bal commençait, et tandis que des salons aveuglants de lumières, la valse allait se perdre en tournant dans les ombrages parfumés du jardin, Mlles de Fagan, des pelisses sombres sur leurs robes ouvertes, s’évadant furtivement avec leur Anglaise, gagnaient, le long des hautes maisons noires, la place du Diamant qui méritait bien son nom, ce soir-là, sous l’éblouissante clarté de la pleine lune et la réverbération métallique et mouvante de la mer étalée au loin.

Dans cet éclairage de féerie, une silhouette découpée en noir arpentait frénétiquement l’asphalte désert de la place.

Comment Régis de Fagan s’était-il résigné à laisser partir ses filles ? Et pourquoi toutes deux, lorsqu’on ne lui en demandait qu’une ? Cela résultait d’un conseil de Mme Hulin, après la visite de Ninette.

« Supposez, lui disait-elle, que vous gardiez, comme on vous le propose, une de vos filles à l’Assomption, loin de sa sœur et de sa mère, avec l’unique distraction des deux dimanches passés auprès de vous. Votre enfant se croira victime et vous semblerez son bourreau. Non, puisque cette femme, en dépit de toutes ses promesses, quitte Paris en vous enlevant ou Rose ou Ninette, laissez-les-lui toutes les deux. Soyez pour vos enfants celui qui souffre loin d’elles, gardez les avantages de la séparation, le mirage de l’absence. Leur tendresse pour vous grandira ; et Mme La Posterolle, encore coquette et jolie, maintenant que la voilà dans un nouveau ménage, avec un mari plus jeune qu’elle, sera peut-être la première à vous dire : « Débarrassez-m’en », et vos filles derrière elle : « Reprends-nous bien vite. »

Là-dessus, les petites étaient parties, promettant d’écrire chacune une fois par semaine. Au commencement, les lettres arrivèrent très ponctuelles, tendres, imprégnées de ces lointaines effusions qui coûtent si peu, apportant aussi la chronique détaillée des fêtes dont Rose et Ninette prenaient leur part, arrivée de l’escadre, visite du Redoutable. De vrais morceaux de style que le père, tout heureux, promenait dans Paris, montrait à son cercle, aux foyers de théâtre. Puis Ninette écrivit seule, Rose accompagnait alors son beau-père en tournée de révision ; la semaine suivante, le courrier manqua tout à fait, remplacé par une dépêche annonçant que Ninette s’était foulé le pied dans la visite d’un cuirassé. Un autre mois, ni dépêche ni lettre, un simple billet de Mademoiselle portant que Nina faisait un petit voyage en Sardaigne et que Rose avait pris les fièvres. À la fin, le père se fâchait, menaçait de partir si l’on n’écrivait tout de suite ; et comme on n’avait pas répondu, il était là, maintenant, tremblant de colère, les poings fermés et brandis, roulant des projets de vendetta folle si, à dix heures précises, ses filles n’arrivaient pas…

« Bonsoir, père chéri…

— Ah ! mes petites, que je suis content ! »

Et le pauvre homme, les bras ouverts, les mains désarmées, serrait ses enfants sur son cœur, sur ses joues moites de larmes… Sa Ninette, sa Rose ! il les avait, les tenait là, tout contre… À quoi bon des plaintes, des reproches ? elles ont de si bonnes excuses. « Si tu savais… – Tu n’imagines pas… – Demande à Rose… – Ninette peut te dire… » Elles l’ont pris chacune par un bras, et serré entre elles deux, il se laisse emmener hors de la ville, sur une large corniche déserte, bordée d’un côté par l’éblouissement de la mer, de l’autre par des jardins, des villas, des tombeaux de famille dont les maçonneries blanches s’espacent sur la pente sombre des collines. Derrière eux sonne le pas hommasse de Mademoiselle, qui se tient à bonne distance pour ne rien perdre de tout ce qu’échangent le père et ses enfants.

À présent, c’est Ninette qui le gronde doucement de l’imprudence qu’il a commise, en débarquant ainsi à l’improviste. Quel scandale, quand on saura la présence en ville du premier mari de Mme la préfète.

« Songes-y, petit père, vois la situation que tu fais à maman… »

L’accent de Ninette – pas encore quinze ans – a tant d’autorité, son bras presse si vivement le bras de petit père, que celui-ci commence à se sentir coupable.

« Et pour nous, pour ma sœur et moi, continue la rusée s’enhardissant à mesure que le père faiblit, quelle attitude impossible ! Personne ici, ou presque personne, ne savait la vérité ; on croyait maman veuve et nous autres orphelines. »

Fagan veut protester ; cette perspective d’être porté comme disparu l’offense et le navre. Mais Ninette a réponse à tout :

« Tu comprends, dans ce pays-ci, ils ne sont pas au courant de nos célébrités théâtrales… si arriérées en toutes choses… Tu penses si le divorce est mal vu ! Il y aurait là de quoi empêcher le mariage de Rose. »

Cette fois, le père se révolte. Comment ? Rose se marie et il n’en savait rien ? Mais d’une pesée tendre à son bras, sa grande fille le calme vite. Mariée, elle ne l’est pas encore. Un M. Rémory, substitut à Bastia, lui fait la cour ; le fils d’un président de Chambre, de Paris, ce qu’on peut désirer de mieux comme famille. Ce mariage sourit à La Posterolle, pour la raison surtout qu’il mettrait fin probablement à l’hostilité qui divise Bastia et Ajaccio, la magistrature et l’administration. Pourtant rien n’est encore décidé, et M. Rémory père, qui habite Paris, doit tenter une prochaine démarche officielle auprès de Fagan, à moins que le scandale de sa présence en Corse n’amène une éclatante rupture.

« Mais il n’y aura pas de scandale… dit le père, ému de sentir trembler sa grande Rose… Voyons, c’est donc qu’il t’a déjà pris le cœur, M. le substitut ? »

Et comme au lieu de répondre Rose semble prête à pleurer, il la rassure doucement, la fait asseoir sur un murtin de pierre sèche au bord du chemin, lui tout près d’elle, Nina de l’autre côté, et Mademoiselle en faction quelques pas plus loin, droite comme un gabelou sous la lune.

« Écoutez-moi, mes mignonnes, – en parlant, il caresse entre ses mains les mains de ses fillettes, – j’avoue ma démarche imprudente. Mais tout peut se réparer. On ne me connaît pas encore à l’hôtel de France, on ne sait pas mon nom, je puis en prendre un supposé, rester là cinq à six jours sans voir personne, à la condition que tous les soirs je ferai avec vous deux, sous la surveillance de Mademoiselle, une promenade mystérieuse comme celle-ci.

— Mais, le jour, que deviendras-tu ? dit Rose touchée de cette grande affection sans ombre d’égoïsme. Encore si je pouvais venir m’enfermer avec toi. »

Et Ninette, vivement :

« Tu n’y songes pas, ma sœur ? Qu’on voie l’une de nous entrer à l’hôtel, connues comme nous sommes !…

— Non, non, mes enfants, ne vous occupez pas de mes journées ; je chercherai un dénouement qui me manque, ou j’irai pêcher au large avec les sardiniers. Je serai toujours content, pourvu que le soir je retrouve mes filles et que nous causions ensemble devant ce magique horizon… Il fait si bon, on est si bien… Ah ! mes chéries… »

C’est vrai qu’une soirée pareille lui payait bien des mois de tristesse et de solitude. Ninette sur ses genoux, Rose appuyée à son épaule, devant eux la mer argentée, la mer immense s’étalant le long du rivage en lourdes secouées de bruit et d’écume. Au large, sur la droite, le clignotement du phare des Sanguinaires dont la prunelle est tour à tour verte ou rouge ; et remuées par la tiède haleine de la nuit, des ombres de branchages légères et frémissantes, des odeurs d’orangers, de citronniers venues des jardins de Barbicaglia ou des chutes mates de fruits mûrs sur la terre, font tressaillir les causeurs. « Écoutez… on dirait quelqu’un qui marche… par là, non, par là… » Et tous trois de rire, en se rapprochant les uns des autres.

Le père, inscrit sous un faux nom à l’hôtel de France, passa toute la journée du lendemain dans sa chambre et n’en descendit que pour aller au bain. Sur la porte de cet établissement, fort peu fréquenté à Ajaccio comme dans la plupart des villes du Midi, il heurta un jeune gommeux, armé d’un parasol de soie tendre et tenant en laisse un chien griffon de la taille d’un rat.

« Diable m’écrase ! mais c’est de Fagan… Hé ! comment va, mon petit trognon, mon vieux célèbre ?… Qu’on se rencontre ici, celle-là est d’un caviar !… »

Gêné de s’entendre interpeller ainsi, lui qui se cachait, Fagan entraîna plus loin le jeune sot faisant partie de son cercle des « Hannetons » et qui avait tenu un bout de rôle dans une de ses pièces, jouée un soir de gratin. De là, l’intimité, les « mon petit trognon, mon vieux célèbre », qui, dans les circonstances actuelles, si loin de l’argot des boulevards, semblèrent à Régis pitoyablement ridicules.

« Je vous en prie, baron, – le père du petit Rouchouze était baron et son fils lui empruntait ce titre volontiers avec bien d’autres choses, – je suis ici dans le plus grand incognito, et vous m’obligeriez…

— Silence et discrétion, ma vieille branche. Tiens ! mais j’y pense. Mme La Posterolle est votre… Alors les demoiselles de la préfecture, ces jolies manolas… Mon compliment, très cher, vos filles sont tout à fait girondes… et, si la dame de pique ne m’avait pas nettoyé jusqu’à l’os, je vous aurais demandé la plus jeune… Un peu verduron, mais j’adore les cerneaux. »

Oh ! l’inexprimable regard dont le père toisa ce baronnet trapu, lippu, dont les trente ans en paraissaient cinquante, avec son teint foie de poisson, sa tenue de cocher anglais, une énorme hure de porc en cornaline épinglant sa lavallière sang-de-bœuf. Un mari pour Ninette, ça ! Il se contint pourtant, ayant besoin de la discrétion du gentilhomme, et s’informa de ce qu’il était venu faire en Corse.

« Me mettre au vert, mon bon… À la suite d’une culotte dans les grands prix, mon dab m’a forcé à reprendre les eaux et forêts lâchées à la mort de maman, et me voilà pour un temps indéfini dans ce pays de brigands avec cent francs par mois que me donne l’État et ce que je décroche, le soir, à un cercle de pannés où ce n’est pas commode de trouver sa matérielle… Heureusement il me reste encore les diamants de la bonne femme, puis j’ai amené Firmin, l’ancien chasseur du cercle, et c’est un père La Ressource qui ne laissera jamais son patron mourir de faim… Venez donc déjeuner chez nous un de ces matins, là-bas, tenez, cette grande baraque… – il désignait de la pointe de son parasol une haute maison italienne à pic sur l’eau noire, au fond du port, – cinq pièces au second, avec des plafonds comme place Vendôme ; pour me servir, Firmin, déjà nommé, et ma cuisinière Séraphine, la très belle femme d’un muletier de l’Île-Rousse, qui passe pour la meilleure vocératrice d’Ajaccio. Entre nous… » Ici le baron baissa la voix et, de l’air le plus abominablement niais, avoua que Séraphine allait bientôt lui accorder ses faveurs, dont la première, la plus précieuse de toutes, avait été de se laisser conduire au bain par son heureux maître et seigneur qui l’attendait.

« … Inutile de vous dire si je vais tenir à distance ce fantoche », écrivait de Fagan rentré à l’hôtel et mettant la chère Mme Hulin au courant de son voyage. Mais comme il s’illusionnait, le pauvre homme !

Dans cette chambre où le confinait la volonté de ses filles, plutôt de leur mère, exigeant qu’il ne se montrât jamais en plein jour, un ennui profond le gagna vite, le pénétra comme une brume étouffante, lui ôtant toute idée, toute possibilité même de travail. Il se levait tard, guettait par l’entrebâillure de ses persiennes ensoleillées l’entrée d’un navire, d’un corailleur napolitain, sa haute voile ouverte de biais comme une aile, lisait sans regarder son livre, et après trois maigres repas expédiés sans appétit, atteignait enfin neuf heures du soir, l’instant où ses filles viendraient le rejoindre sur la route des Sanguinaires.

Aussi quand, le surlendemain de leur rencontre, le baron Rouchouze apparut, un jeu tout neuf dans sa poche, et lui offrit un joli cinq sec, à un louis la fiche, l’ancien batteur de cartons qu’avait été de Fagan en sa jeunesse surgit de l’ennui de cette chambre d’hôtel, et la partie commença… Faire trois cents lieues, passer la mer, habiter cette île parfumée et pittoresque de roches et de maquis, et s’enfermer à volets clos pour des parties interminables avec le petit Rouchouze, quand on est Régis de Fagan, l’écrivain dramatique des Français et du Vaudeville !…

Vers six heures, Firmin rasé, correct, en noir de la tête aux pieds, apportait un verre d’eau de Vichy à son maître qui ne manquait jamais, en remettant le verre vide sur le plateau, de faire au majestueux larbin, de son pouce frotté vivement contre l’index, une expressive demande : « Passe-moi quelques louis… » car la malchance s’acharnait au baron, malchance dont il se consolait en songeant à l’honneur d’être battu par un auteur célèbre, et comptant sur le baccarat plus productif de son cercle de pannés.

Le soir aussi, Fagan, au bras de ses deux filles, dans le décor magique dont ses yeux ne se lassaient pas, oubliait l’abrutissement de ses journées. Toujours le premier arrivé, assis en quelque abri de roche au bord de l’eau, il entendait venir de loin le craquement des petites bottines sur la route, des rires étouffés, le clair chuchotis de ses fillettes qu’amusaient le romanesque, le mystère de leurs rencontres.

« Un vrai rendez-vous d’amoureux », murmurait Ninette.

Et Rose :

« Un amoureux pour deux, alors ?

— Même pour trois… nous avons Mademoiselle. »

Subitement le père se montrait, et c’était un décliquement de jolis petits cris de peur, puis de longs baisers, et du caquetage à voix basse sur l’emploi de leur journée, les visites reçues et rendues, l’essayage de leurs costumes pour le grand bal paré et travesti qui devait se donner à la préfecture, la nuit du mardi gras. Ninette en infante de Velasquez aux jupes raides, aux clairs satins ; Rose, en noble vénitienne, ses cheveux passés au henné.

« Et dire que je ne pourrai pas vous voir !… » ronchonnait le pauvre Fagan, obligé de s’embarquer dans huit jours, le matin même du mardi gras. J’ai bien envie de retarder encore d’un paquebot. »

Il proposait cela timidement, ayant déjà remis son départ. Mais Ninette, toujours armée de la consigne maternelle, le détournait doucement de son projet. À quoi ce retard lui servirait-il, puisqu’il ne pouvait venir au bal, ni elles monter jusqu’à sa chambre dans leurs costumes ? et pour achever de le décider :

« D’ailleurs, un jour ou l’autre, ta présence connue ici nous causerait de vrais ennuis. Il faut que tu partes, petit père : le président Rémory doit venir te demander la main de ta fille et ce n’est pas Anthyme…

— Bien, bien, je partirai », disait le père dont l’accent bourru s’attendrissait au contact d’une bouche fraîche sur sa main, un muet remerciement de sa grande Rose.

Oh ! oui, celle-là l’aimait bien, sans pose ni grimaces ; Ninette l’aimait aussi, mais trop gamine encore, toujours en puissance de la mère et de cette implacable Anglaise, cette salutiste enragée, qui, du premier jour de son entrée chez les Fagan, s’était montrée méprisante du mari, créole parisien indolent et sceptique, travaillant à la perdition des âmes par le théâtre. Sur la tendresse de sa Rose, ni le venin salutiste, ni les calomnies de la mère, rien n’avait pu mordre ; il la sentait à lui pour toujours, et certaines choses de son cœur, il les gardait pour elle seule.

C’est ainsi qu’un soir, Ninette et la gouvernante restées en arrière, il essayait de lui parler de Pauline Hulin, de la solide et noble amitié qu’il trouvait chez cette femme :

« Tu l’as mal jugée, ma fille, mais tu verras, un jour tu la connaîtras mieux… »

Rose ne répondait pas, les yeux au large, comme absorbée par les feux changeants du phare, son clignement lumineux.

« Sais-tu, continua Fagan, que si elle avait été veuve comme je le croyais d’abord, je l’aurais épousée, probablement… Cela t’aurait-il fait de la peine ?

— Oh ! oui, murmura la jeune fille avec une violence contenue.

— Et pourquoi ?

— Parce que sentir une femme nouvelle entre mon père et moi, une autre femme que maman dans la maison…

— Pourtant, ta mère s’est remariée… Il y a un autre homme que ton père, chez vous, auprès d’elle.

— Oh ! ce n’est pas la même chose… ou, du moins, cela ne me fait pas la même chose. »

Fagan rit, à demi fâché :

« Alors ta mère avait le droit de se marier et moi pas ? Tu me condamnes à rester veuf, à vivre seul, tandis que tu te marieras, toi aussi, puis ta sœur… Vous aurez toutes un foyer, excepté moi… Voilà bien un raisonnement féminin. »

Rose se serra contre lui :

« Que veux-tu ? je suis jalouse… Cette Mme Hulin, du premier jour je l’ai détestée… Oui, je la détestais comme ta… comme ton amie. Pense, si elle devenait ta femme ! »

Il allait répondre ; mais Ninette s’approchant, ils causèrent d’autre chose.

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