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Chapitre 1

Divorcé depuis quinze jours, et tout à l’ivresse de la fin de sa peine, Régis de Fagan, ce matin-là, par les fenêtres large ouvertes de son nouvel appartement de garçon, guettait l’apparition de ses fillettes que le tribunal lui accordait deux dimanches par mois. C’était leur premier dimanche ; et dans l’amas de lettres de femmes, tombées depuis vingt ans sur sa table de vaudevilliste à la mode, bien peu lui avaient secoué le cœur d’autant d’émotion que ce simple billet arrivé la veille :

« Mon cher Père,

« Nous serons à Passy, demain matin, par le train de dix heures. Mademoiselle nous laissera devant le 37, boulevard Beauséjour, et nous y prendra, le soir, à neuf heures très précises.

« Ta fille respectueuse et bien affectionnée.

« Rose de Fagan. »

Au-dessous, la grosse écriture encore un peu bègue de la plus jeune sœur avait signé « Ninette ».

Et maintenant, dans l’angoisse de l’attente, il se demandait si bien réellement elles viendraient, si, au dernier moment, la mère rusée et fourbe, ou cette impénétrable Mademoiselle, n’inventeraient pas quelque prétexte pour les retenir. Non qu’il doutât de la tendresse de ses enfants. Mais il les sentait si jeunes, – Rose seize ans à peine, Nina pas encore douze, – si faibles toutes deux pour résister à une hostile influence ; d’autant que sorties du couvent depuis le divorce, elles restaient livrées à la mère et à la gouvernante. Son avocat le lui avait bien dit : « La partie n’est pas égale, mon pauvre Régis ; vous n’aurez que deux jours par mois, vous, pour vous faire aimer. » N’importe, avec ses deux jours bien employés, le père se sentait assez fort pour garder le cœur de ses chéries ; mais il les lui fallait, ces deux jours, strictement, sans tricheries, sans mauvais prétextes. Et plus anxieux à mesure qu’avançait l’heure, plus ému par ce rendez-vous que par n’importe quel autre, passionnel ou intéressé, de son existence, Fagan s’agitait rageusement, penchant aux fenêtres son grand corps dans les deux directions du boulevard de banlieue verdoyant et paisible que bordaient, d’un coté, la voie du chemin de fer masquée d’un treillage et d’une haie, de l’autre, l’alignement d’élégants hôtels aux perrons, aux vases fleuris, aux pelouses soignées.

« Bonjour, père… c’est nous !

— Vous ! mais par où ?… mais comment donc ? »

Dans sa fièvre à surveiller l’heure, les trains, les passants du boulevard, il ne les avait pas vues arriver ; et voici qu’elles surgissaient de la petite antichambre, qu’elles étaient là, devant lui, grandies, lui semblait-il, plus femmes, depuis deux ou trois mois qu’on ne s’était vu. Ses mains tremblaient en les aidant à défaire leurs sveltes jaquettes, leurs chapeaux ronds entourés de plumes. Les petites aussi s’intimidaient un peu devant la situation nouvelle. Certainement leur père était toujours leur père, le gai, l’aimable papa qui les faisait si bien jouer, danser sur ses genoux toutes gamines ; mais ce n’était plus le mari de leur mère, et de là un changement qu’elles sentaient, qu’elles n’auraient pu exprimer, qui passait dans l’étonnement naïf de leurs yeux.

Cette gêne se dissipa peu à peu, pendant la visite de l’appartement encore inconnu des fillettes, et dont les pièces, toutes luisantes d’une claire lumière de mai, ouvraient les unes sur le boulevard, les autres sur le jardinet de l’hôtel, agrandi par les frondaisons voisines. Presque partout du mobilier neuf. Pourtant, dans le cabinet de travail, les enfants retrouvaient la bibliothèque et l’énorme table à écrire dont la prévoyance paternelle avait fait arrondir les angles, dangereux aux petites têtes pour les parties de cache-cache. Que de souvenirs aux moindres encoignures de ces meubles massifs, aux cuivres contournés de leurs tiroirs !

« Te rappelles-tu, Ninette, cette fois où maman ?… »

Mais Ninette, la petite, autrement délurée et vive que l’aînée, coupe l’anecdote d’un regard. C’est qu’avant d’envoyer ses filles chez leur père, l’ancienne madame de Fagan, à cette heure madame Ravaut de son nom de famille, leur a bien recommandé de ne pas parler d’elle, de ne donner aucun renseignement sur son existence actuelle ou ses projets d’avenir, dans le cas d’une enquête indélicate ; et sachant la grande Rose distraite, envolée, elle a surtout fait ses recommandations à Ninette, dont la frimousse est bien amusante avec ce qu’on sent de fermé, d’hermétique aux coins de sa bouche, d’aigu, de curieusement fureteur et ramasseur dans ses yeux de souris. Se peut-il cependant qu’en un temps si court, Mme Ravaut ait oublié le caractère fier et digne de celui qui fut près de vingt ans son mari, jusqu’à penser qu’il ferait espionner la mère par ses enfants ! Certes, le désintéressement est difficile d’une existence longtemps jumelle de la vôtre, dont on ressentit journellement les tristesses, les joies, tous les contrecoups sensibles et répercuteurs ; seulement Régis de Fagan met tout son vouloir à oublier, il évite de prononcer jusqu’au nom de son ancienne femme, et, les petites s’appliquant à la même discrète réserve, cela coupe de froids, de silences, de trous, comme on dit au théâtre, la promenade animée à travers l’appartement.

Dans la chambre à coucher par exemple, Rose et Ninette n’ont pu retenir un cri de stupeur devant le tout petit lit de fer, vraie couchette d’étudiant, sans rideaux ni tentures, et les deux fillettes se regardent avec la même pensée, le même ressouvenir de matins de Noël et de Jour de l’An, où elles venaient empêtrées de leurs longues robes de nuit, tout ébouriffées de sommeil, se fourrer dans le grand lit de papa et de maman pour l’échange des baisers et des cadeaux. Ils se disent bien d’autres choses encore, les yeux de Rose et de Ninette, en retrouvant au chevet de la couchette paternelle des portraits disparus de la chambre commune au ménage, rue Laffitte, et que le père a emportés en s’en allant. D’abord, le grand pastel de Besnard, où elles se tiennent toutes deux par la main, six ans et dix ans, englouties dans les capotes de mousseline et les hautes manches anglaises de leurs costumes à la Greenaway ; puis la bonne-maman de Fagan, sous verre dans un cadre ovale, cette bonne-maman qu’elles n’ont pas connue et dont leur mère leur a toujours parlé comme d’une femme très, oh ! mais très sévère.

Que de réflexions traversent ces jeunes têtes, quel désarroi de toutes leurs idées, en même temps que des êtres et des choses, jadis unis, dispersés maintenant, comme au lendemain d’un incendie ou d’un naufrage. Et que tout cela est compliqué, effarant pour elles, dans ce manque de jugement qui caractérise et signifie l’extrême jeunesse ! Heureusement qu’on passait dans la salle à manger, où les fenêtres ouvertes recevaient tout le soleil, toutes les senteurs du jardin. Le couvert était mis, coquet, friand, un bouquet à la place de chacune de ces demoiselles, ceci par une attention de Mme Hulin.

« Madame Hulin ?… demanda Ninette dont le petit œil rond flambait tout de suite curieusement.

— Ma propriétaire… elle habite le rez-de-chaussée et loue le premier étage pour se sentir moins seule dans sa maison, car elle est veuve et vit avec son petit garçon et une vieille gouvernante.

— Un flirt pour papa… » dit Rose étourdiment, en train d’arranger ses frisures devant une mirette à main.

De Fagan la regarda avec tristesse. Un de ces mots niais comme en avait la mère. Pourtant de ses deux filles, Rose était celle qui physiquement ressemblait le moins à la dame Ravaut ; avec sa taille longue, un peu courbée, son teint de bistre créole, la sérieuse et sentimentale expression de ses traits, elle perpétuait le type de son père. Alors lui, d’un ton de doux reproche :

« Je n’ai guère le cœur à flirter, ma chère enfant, et je crois bien que la pauvre madame Hulin ne s’en soucie pas plus que moi ; mais c’est une maman très tendre, et, sachant que mes filles viendraient ce matin, elle a cueilli ces fleurs à leur intention. »

Le domestique apportant le premier plat, des œufs brouillés aux morilles, la passion de Ninette, fut accueilli d’un cri de joie :

« Tiens, voila Anthyme… Bonjour, Anthyme. »

Il servait chez les Fagan depuis quelques années, et tout rouge, interloqué lui aussi par l’imprévu de la situation, balbutia :

« Bien le bonjour, mesdemoiselles… »

C’était un Beauceron absolument inculte, des cheveux plats sur un doigt de front ; il semblait qu’on lui eût fait l’ablation de tout le haut de la tête et de ce qu’il y avait dedans. Son incomparable bêtise exaspérait Madame ; et Régis, au moment du divorce, l’avait conservé, peut-être aussi parce qu’Anthyme ayant gardé des relations avec la cuisine de la rue Laffitte, on aurait des nouvelles chaque jour. Cette figure de connaissance, retrouvée dans toute sa rusticité, faisait aux deux enfants le déjeuner plus familier, plus cordial. Et quelle merveille, ce déjeuner dont chaque plat avait été cherché, discuté entre Fagan et son domestique, pour savoir si Mlle Rose aimait le sucre dans les petits pois, si Nina préférait les pots de crème au chocolat ou à la vanille.

Grisées par la gourmandise de ce joli repas, par leurs toilettes nouvelles de printemps, les fillettes s’excitaient, oubliaient dans un délicieux bavardage les recommandations maternelles ; surtout la grande Rose, à qui Ninette faisait des signes discrets et répétés. Fagan apprit ainsi et sans le vouloir que, vendredi dernier, « cousin » les avait conduites à l’Opéra-Comique. C’était pourtant, ce « cousin », un des noms interdits ; mais Rose ne pouvait pas se tenir. Alors, pour éviter de ces indiscrétions involontaires qui leur vaudraient des reproches, le soir en rentrant, le père affectait de leur parler de choses indifférentes, de leur couvent qu’on voyait presque d’ici, de ces beaux jardins de l’Assomption où tant d’années elles avaient vécu si heureuses.

Est-ce qu’elles ne le regrettaient pas un peu ? N’y retourneraient-elles pas volontiers ?

« Oh ! ça, non… répondaient les deux voix en une seule.

— Et pourquoi, mes chéries ?… Autrefois, cependant, vous étiez si contentes d’y rentrer… »

Elles hésitaient à répondre, à lui dire ce qu’il devinait si bien. C’est que, depuis le divorce de leurs parents, la maison avait changé pour elles. Vivant dans de perpétuelles disputes, où l’on ne gardait plus de mesure, où parfois même elles étaient obligées à prendre parti : « Vous entendez, mes enfants, comme votre père me parle ! – Madame, vous vous oubliez devant vos filles ! » on avait dû les mettre au couvent pour leur épargner ces tristesses. Mais, le père parti, le divorce prononcé, la mère s’était hâtée de les rappeler auprès d’elle, prise tout à coup d’une affectuosité peu compatible avec sa nature dure et capricieuse. Elle semblait vouloir conquérir ses filles ; Mademoiselle adoucissait aussi les âpretés, les sévérités de son rôle de duègne et d’éducatrice.

Cette transformation se faisait visible et caressante aux yeux, même dans la toilette des enfants. Jusqu’alors, la mère ne s’était occupée que de la sienne, y sacrifiant le temps et l’argent nécessaires ; mais rien qu’à voir entrer chez lui ces deux ravissantes vignettes de mode, au lieu des petites converses aux cheveux plats, aux robes de strict uniforme, que l’Assomption lui renvoyait le samedi soir, Fagan avait compris que cette mère, si peu mère auparavant, allait le devenir férocement, et flatter et gâter ses filles, non dans un aveuglement de tendresse, mais par une basse jalousie, un besoin de taquiner, de torturer son ancien mari. Il entrevoyait toute une suite de chagrins, une guerre de coups d’épingles, mais à quoi bon se tourmenter pour le moment ? N’avait-il pas ses filles près de lui, tout contre lui, et jusqu’au soir ? Après déjeuner, il devait les conduire à la matinée du Théâtre-Français, où l’on jouait une de ses pièces qu’elles n’avaient pas encore vue. Et pensez cette joie, cette fierté d’entendre, dans une belle avant-scène, les premiers acteurs de Paris joués devant la salle comble une pièce dont votre père est l’auteur !

Ce n’est pas Mme Ravaut, même avec la collaboration de Mademoiselle, qui aurait pu leur donner une distraction pareille. Après le théâtre, promenade en voiture au Bois et dîner dans un restaurant à la mode. Encore un plaisir que la mère n’aurait pu leur procurer, à moins d’être accompagnées par « cousin ». Oh ! l’ivresse de commander soi-même au garçon des plats extraordinaires et d’entendre aux tables voisines chuchoter curieusement, avec cet attrait de Paris pour l’homme en vedette : « Régis de Fagan et ses deux filles ». Puis, la nuit tombée, par les allées du bois odorantes et désertes, dans la fraîcheur des lacs blêmis, s’en revenir serrées contre leur père, regagner Passy et le boulevard Beauséjour où les attendrait la voiture de Mademoiselle, voilà ce qu’on pourrait appeler une belle journée !

Le programme étalé de tous ces bonheurs, joint à l’animation du repas, rosait d’une chaude flamme les pommettes de ces petites Parisiennes pâlottes. De la fenêtre entrouverte montaient des parfums de muguets et de roses. Un merle s’égosillait à la cime d’un grand vieux orme ; et Ninette s’approchant de la croisée pour essayer de le découvrir dans les branches voisines, une limpide voix d’enfant gazouillait d’en bas, de la pelouse :

« Descendez jouer avec moi, dites, voulez-vous ? »

C’était le petit Maurice Hulin, un adorable garçonnet de neuf à dix ans, au teint de camélia, aux longues boucles tombantes d’un rouge de henné, et qui, le genou blessé, sautillait en s’aidant d’une courte béquille. Mme Hulin, en train de lire près de son enfant, leva la tête et dit : « pardon » et « merci » avec le sourire d’une bouche très bonne, encore jeune.

« N’oublie pas que nous allons aux Français, Ninette… », cria la grande sœur, comme irritée de voir Nina si facile à une nouvelle relation.

La petite ne l’entendit pas, déjà partie.

« Si nous descendions aussi ? demanda le père… Tu verras : c’est une très charmante femme… »

Mais Rose s’y refusa absolument. Elle ne connaissait pas ces gens-là… Et dans l’intonation de la jeune fille, accoudée près de son père à la fenêtre, perçait une antipathie naissante pour Mme Hulin, ainsi que dans le très expert regard dont elle examinait la tenue, la toilette de la femme assise.

Tenue très simple, toilette d’un demi-deuil à peine éclairci par la capeline de jardin aux blanches dentelles, au nœud mauve, du mauve des iris fleuris sur la pelouse.

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