Chapitre 2
Une intimité venue de leurs situations pareilles, une sympathie échappant encore à l’analyse s’était nouée entre l’écrivain et sa voisine. Ce soir-là, ils l’avaient passé seuls tous deux dans le petit salon du rez-de-chaussée, l’enfant couché, Paris grondant au loin, et le silence du boulevard solitaire troublé de quelques aboiements de chiens de garde, du brusque passage d’un train dont la secousse ébranlait la maison jusque dans ses caves. Tout à coup la pendule, un antique accessoire de famille, en harmonie avec la console et les sièges Empire, sonna dix heures, et Mme Hulin se mit à rire doucement, en coupant de ses dents blanches le fil de sa broderie.
« Pourquoi riez-vous ? » demanda Régis, avec cette perpétuelle inquiétude de l’homme en face de l’énigme féminine subitement trahie par la raillerie involontaire, ce qui reste de l’enfant mutine chez la mieux équilibrée.
Elle fixa sur lui ses larges yeux bleus au blanc candide et nacre, d’une pureté saisissante dans les beaux traits décidés et pleins d’une femme de bientôt trente ans.
« Je ris, dit-elle, parce qu’il est dix heures, que ce soir encore vous ne sortirez pas, et que, pour Régis de Fagan, voilà une singulière existence ! »
Fagan sourit à son tour :
« Qu’imaginez-vous donc de la vie des artistes ?… Vous les croyez tous mondains à outrance, orgiaques et noctambules ? »
Pauline Hulin hésita un peu, puis :
« Je pense à vos coulisses si remplies de pièges, de tentations… Mariée à l’un de vous, j’aurais eu très peur.
— Peur ?… et de quoi ? des femmes de théâtre ? Ah ! bien… »
Et l’écrivain dramatique, l’homme d’expérience qu’était de Fagan, se mit à analyser le côté factice et fabriqué de ces bizarres personnes, aux phrases toutes faites, aux sentiments convenus, prises par le ronron des pièces qu’elles ont jouées, en gardant l’intonation dans la vie comme des poupées leur mécanisme parlant… Les femmes de théâtre ! mais si par hasard il leur vient un élan de passion vraie, un « je t’aime » qui ne soit pas du Conservatoire, elles songent aussitôt : « Comme je l’ai bien dit ! » et le réservent au public dans la prochaine comédie de mœurs… Et si bonnes camarades, le cœur sur la main, ne refusant rien aux petits amis. Il faut avoir vu les couloirs d’un théâtre, quand les artistes sont entre eux, sans auteur, ni directeur, les voisinages des loges, ce qui se crie de l’une à l’autre… une voiture de saltimbanques, l’intérieur d’une vraie roulotte. À moins d’être tout jeunet, quel honnête homme trouverait sa pâture là-dedans ? »
Mme Hulin très attentive, quoiqu’en apparence toute à l’ouvrage étalé sur ses genoux, reprit de son même ton posé :
« Je vous fais grâce de l’actrice, quoique vous exagériez visiblement un peu ; mais pour l’homme célèbre, l’auteur à succès, que d’autres tentations ! Admiratrices de salons, bonnes fortunes de la poste restante, tout ce qui vient à vous d’inconnues, vous aimant de loin, vous l’écrivant.
— Oh ! pas bien séduisante, pas bien dangereuse non plus cette sorte-là, dit Régis… D’abord, ce sont toujours les mêmes qui écrivent… une demi-douzaine d’hystériques, d’étrangères collectionnant l’autographe… J’en ai fait vingt fois la preuve avec des amis et confrères de lettres… Leurs inconnues étaient les miennes. »
Pauline releva la tête :
« Pourtant, il peut arriver qu’une femme qui sort tout émue d’un beau spectacle, d’une belle lecture, soit tentée de remercier l’auteur.
— Elle écrira, peut-être ; mais si elle est délicate, elle n’enverra pas la lettre… Je vous défie de me dire le contraire, ajouta-t-il en la regardant bien à fond.
— Oh ! moi, je ne suis pas expansive… »
Une plainte de l’enfant l’interrompit, l’attira dans la chambre voisine, et revenue au bout d’un instant près de sa table à ouvrage : « Il est agité ce soir », dit-elle, la voix baissée.
Sur ce diapason qui faisait leur causerie plus intime, Régis reprit :
« Ainsi vous vous figuriez un Fagan coureur et viveur… Détrompez-vous. La vie que je mène en ce moment, je la rêvais dans le mariage ; et c’est de ma paresse à sortir, de mes habitudes casanières, que ma femme m’en a surtout voulu. Ce fut son premier grief, le motif initial de la rupture… À qui la faute ? Je me marie à vingt-huit ans, joué sur toutes les scènes, gavé de tous les plaisirs que le théâtre peut donner, et je tombe sur une femme raffolant des premières, des bénéfices, des billets d’auteur… On m’a parlé d’un grand-père Ravaut qui avait fait fortune en fabriquant et louant des costumes de théâtre ; et peut-être, cet atavisme de clinquant, de paillons, de perruques, de gilets à fleurs, a-t-il agi sur ce pauvre petit cerveau. Vous voyez le malentendu : l’homme qui se marie pour échapper à la vie factice, se faire un foyer qui ne soit pas celui des Français ou de l’Opéra-Comique ; l’épouse au contraire qui n’a cherché qu’un nom bien en vedette, l’occasion d’être de toutes les répétitions générales et à la première page des journaux.
— Cruel malentendu, en effet », dit Mme Hulin, mais sans conviction.
Quelque chose doutait dans la loyauté de sa voix et de sa physionomie si franche. Fagan, qui le comprenait bien, insista pour la convaincre :
« C’est moi qui cédai, comme le plus épris ; car je l’étais éperdument, et non pas de bruit imprimé ni de sotte gloriole, comme elle ! Tous les soirs, pendant des années, on m’a traîné dans les spectacles les plus variés ; nous faisions partie de ce hideux Tout-Paris qui se montre partout, bien plus cabotin que les cabotins eux-mêmes, et pour qui jamais il n’y a de relâche. Aux premières de n’importe quels théâtres, nous occupions invariablement les mêmes places ; je voyais se dégarnir à l’orchestre les crânes de la critique, se creuser les rides de mes voisins ou de mes vis-à-vis toujours invariables eux aussi, et j’entendais ma femme dire : « Tiens, Mme X… a changé les brides de son chapeau rose pour faire croire qu’il est neuf… » ou : « Regarde donc le ménage Z…, comme il a vieilli ! » Puis sans se lasser, aux entractes, promenant sa lorgnette, elle énumérait les noms connus, constatait tous ces menus faits, ces petits scandales que Paris répète tout un hiver, qui pimentent ses plaisirs, en sont la note aiguë et délicieuse. J’ai mené cette existence de Jacquemart de province assez pour m’en fatiguer et m’en écœurer à la fin, si bien que le vrai fond de notre divorce est cela. »
Mme Hulin, avec un petit mouvement de tête incrédule :
« On a cependant parlé d’une certaine histoire…
— Ah ! oui… mon flagrant délit à l’hôtel d’Espagne, raconté par tous les journaux… C’est de là, avouez-le, que vous viennent vos mauvaises idées sur moi ? Mais si je vous disais que ce flagrant délit fut combiné avec ma femme ? »
Il continua, devant la stupéfaction de Pauline :
« Trois personnes, jusqu’à ce jour, sont restées confidentes de cette comédie, l’ancienne Mme de Fagan, moi et le conseiller de Malville. Vous le connaissez ? » fit-il à un geste de Mme Hulin, suivi d’une affirmation sans parole ; et, d’une haleine, il raconta son aventure conjugale :
« Excédés l’un de l’autre, on ne pouvait pas l’être plus que nous deux ; mais cela ne suffisait pas. “Il nous faudrait un acte décisif”, disait à ma femme son ami de Malville, musicastre enragé, en lisant avec elle au piano la dernière partition de Wagner ; “fournissez-moi un scandale, un flagrant délit, et je me charge de votre affaire.” Peut-être, sans chercher bien loin, aurais-je trouvé dans les relations de Mme de Fagan et du cousin La Posterolle les preuves que demandait le conseiller ; mais deux raisons m’en empêchaient. D’abord ma facilité à laisser s’installer chez nous l’intimité du cousin, jeune maître des requêtes au Conseil d’État, que moi-même j’autorisais à conduire ma femme et mes filles au théâtre et dans la société, par un dégoût à sortir, ma paresse de plaisirs mondains. Puis, l’autre motif, le vrai : nos deux filles, leur mariage, leur avenir, toute ma raison de vivre désormais. Quand c’est l’homme qui est pris en faute, le monde pardonne ; quand c’est la femme, il y a un rejaillissement de honte sur la famille. Les enfants en restent touchés, marqués à jamais. Voilà pourquoi je voulus bien paraître coupable et me faire surprendre dans les conditions que vous savez.
— Et M. de Malville s’est prêté à cette comédie ? s’écria Mme Hulin indignée.
— Je vois, Madame, que vous ne connaissez pas bien ce symphoniste égaré dans la magistrature. Tout ce qui n’est pas Beethoven ou Wagner lui reste absolument indifférent. Fort obligeant, d’ailleurs, car l’affaire lui a donné du mal autant qu’à nous. Tantôt, le commissaire prévenu n’arrivait pas à temps, ou bien ma complice – il me fallait une complice – manquait le rendez-vous. Alors, tout était à recommencer ; et l’on ne peut rien imaginer de plus bouffon que ce ménage légitime, se donnant rendez-vous à un bout de Paris, pour combiner de nouveau le jour et l’heure où le précieux flagrant délit serait enfin et dûment constaté. Nous avions choisi l’avenue de l’Observatoire, tout en haut, où l’ombre des marronniers tombe plus fraîche et plus épaisse. Nul danger d’être rencontré si loin, et c’était indispensable : pensez à ce ridicule de gens en instance de divorce, marchant côte à côte, se concertant, combinant leur libération. Moi qui cherche des situations neuves, je crois qu’elle l’était, celle-là ! “Lundi, sans faute, hôtel d’Espagne, et que votre princesse ne manque pas”, jetait ma femme en me quittant avec une grande poignée de main. Et moi, non moins cordial et résolu : “Lundi, ma chère, c’est promis !” Ce fut en effet le lundi suivant, hôtel d’Espagne, que le commissaire me surprit au matin…
— Avec Amy Férat, du Vaudeville, dit Mme Hulin en se forçant à sourire. Passez les détails : je suis renseignée.
— Pas complètement ; les journaux n’ont pas tout raconté. La pauvre Amy Férat, bien entendu, ne se doutait pas du réveil qui l’attendait ; et si peu rosière qu’elle fût, je m’en voulais un rien de la mêler à cette ennuyeuse affaire dont tout Paris s’occuperait. Voici qu’au brusque et matinal coup de poing frappé dans notre porte avec le “ouvrez, au nom de la loi”, elle se dresse épouvantée : “Mon mari !… nous sommes perdus ! – Comment ça, votre mari ? – Oui, je suis mariée : pardon de ne vous l’avoir pas dit… Sauvez-vous, cachez-vous. » Ma foi, j’ai passé là quelques mauvaises minutes, à ignorer s’il s’agissait de mon adultère ou du sien. Heureusement, mon incertitude ne dura pas. En conséquence de cette aventure, je fus condamné à servir à Mme de Fagan une mensualité de quinze cents francs et à lui laisser mes filles, sous condition qu’elles passeraient tous les quinze jours un dimanche avec moi. C’est peu ; mais je suis convaincu que la mère avant longtemps adoucira cette dernière clause, et m’enverra mes filles plus souvent, à mesure qu’elles grandiront, et chaque fois qu’elle voudra s’en débarrasser.
— Ne me parlez plus du divorce… C’est une farce indigne ! et Mme Hulin déposa son ouvrage que tenaient mal ses mains, devenues maladroites et tremblantes.
— Je lui dois pourtant mon bonheur, au divorce : il m’a délivré de la plus abominable créature…
— Oh ! monsieur de Fagan… parler ainsi d’une personne qui ne fut coupable que de ne pas vous comprendre tout à fait. Des malentendus, de l’incompatibilité d’humeur.
— Plus que cela, madame, beaucoup plus… Je vous ai dit souvent combien me plaisait en vous cette droiture, cette sincérité de la parole et des yeux. Eh bien, ce qui m’exaspérait dans cette femme, c’était le mensonge, le mensonge par goût, par instinct, chic et vanité, faisant partie de sa tenue, de ses intonations, si bien amalgamé dans tous ses actes en dangereux alliage que je n’y démêlais plus le vrai du faux. “Pourquoi ris-tu si fort ?” lui demandais-je un jour dans le cabinet de restaurant où nous soupions après l’Opéra. – “Pour faire croire à côté que nous nous amusons beaucoup.” Toute sa nature est là. Je ne me souviens pas de l’avoir jamais entendue parler pour la personne en face d’elle, mais pour une autre, là-bas, qui venait d’entrer, pour le domestique qui nous servait ou le passant dont elle voulait l’attention. Tout à coup, devant dix personnes, la voix et les yeux noyés, elle me disait : “Ô mon Régis, les îles Borromées !… Nos premières semaines de mariage !…” Nous ne connaissions pas ces îles, nous n’y étions jamais allés ; figurez-vous mon étonnement ! »
Mme Hulin essayait d’atténuer encore :
« Une faiblesse assez inoffensive, en somme.
— Oui, reprit Fagan, mais qui devient si lassante, si déconcertante ! Demander à sa compagne de vie : “D’où viens-tu ?… Qu’as-tu fait ?…” et savoir que rien n’est vrai de ses réponses, que les mille hasards de Paris vous apprendront qu’elle a menti, et sans raison, et avec un entêtement, un acharnement contre lesquels ne prévaudraient ni prières, ni preuves. Oh ! sa petite voix pointue : “Mais je t’assure… mais absolument… c’est toi qui te trompes ou qui me trompes.” Le triste, c’est qu’avec l’âge, avec l’affirmation que prend la femme, le mensonge s’envenimait, devenait dangereux, à moi et aux autres. Sur ses ennemis de société, c’étaient des inventions de toutes pièces, les plus délirantes, les plus abominables, auxquelles elle finissait par croire elle-même. Et cela, de cet air posé, raisonnable, où rien ne trahit la névropathe qu’elle est, sinon un petit geste uniforme, automatique, un ruban, un pli de sa robe qu’elle taquine, qu’elle pince et fronce entre deux doigts pendant des heures… Le monde se prêtant sans contrôle aux infamies qu’on lui apporte, le mal que peut y faire impunément une créature infernale comme celle-là est incalculable. Que de fois, à des dîners mondains, me suis-je penché pour guetter, surveiller ma femme, par-dessus les corbeilles de fleurs et les guirlandes d’orchidées !… “Que dit-elle ? Qu’invente-t-elle encore ? Quel poison verse à son voisin ce petit monstre si bien coiffé, si bien paré ?” Je ne tardai pas à devenir moi-même sa victime. Bientôt circula dans les salons l’histoire d’une Suédoise, perverse créature de seize à dix-sept ans, qui m’avait affolé jusqu’au crime, inspiré le dégoût, la haine de mes enfants, de ma femme. “Si je meurs un de ces jours, disait à ses amies l’exquise personne qui portait mon nom, si je meurs, vous saurez qui m’a tuée.”
Pauline Hulin eut un cri de révolte :
« Oh ! c’est affreux.
— Oui, affreux…Vous voyez l’accueil de mes amis, les conseils indirects, les regards navrés ou indignés posés sur nous, sur moi… Me défendre ? Je ne l’essayais même pas. À qui persuader que je ne connaissais aucune Suédoise, perverse ou non, et que tout ce drame conjugal était l’œuvre d’une imagination d’hystérique ? Je me résignai donc, continuant à montrer aux soirs de première et dans le monde mon masque sanguinaire de Barbe-Bleue, tandis qu’à côté de moi la douce victime soupirait, roulait des yeux mourants. Ses amies la savaient si malheureuse que, malgré les répugnances de la bonne société parisienne pour le divorce, elles le lui conseillaient toutes. “Non, non… Je resterai jusqu’au bout, jusqu’à la mort, pour mes filles !…” En réalité, elle manquait comme moi de griefs suprêmes, et sans les conseils de Malville… »
Un cri de l’enfant, plus fort que le premier, rompit encore leur conversation d’une brusque sortie de la mère, bientôt rentrée, mais très pâle, un peu d’effroi resté dans ses beaux yeux.
« Qu’est-ce qu’il a ? demanda Fagan.
— Rien, presque rien… Un cauchemar habituel dont il s’éveille en sursaut avec ce cri douloureux, ce cri d’angoisse. »
Son pauvre petit Maurice, si nerveux, si faible ! Elle se mit à parler de lui, de sa santé, de cette blessure au genou…
« Est-ce de naissance ? questionna Fagan, très pris par cette inquiétude maternelle, la plus profonde, la plus étreignante de toutes.
« Non, un accident… quand il était tout petit. »
Et elle ne parla plus, absorbée dans le souvenir cruel.
q