Chapitre 48 Le télépante
Egalement très curieux, le télépante.
Au premier aspect de ce mot, j’avais tout d’abord cru à une revanche scientifique des récidivistes français.
Voici, pensais-je, une invention qui permet à nos sympathiques criminels d’expédier au loin (télé) les membres de la bourgeoisie française qu’en leur langage imagé ils dénomment pantes.
Je m’imaginais, pour mieux dire, une relégation à l’envers dont seraient l’objet tous les gentlemen dignes de ce nom.
Grossière était mon erreur !
Le télépante de sir John Loofock est au téléphone ce que la lumière électrique est à la torche de résine.
Non seulement il transporte le son, mais encore les sensations de vue, d’odorat, de goût et de toucher.
Si vraiment, comme l’affirment de sérieux philosophes, la matière n’existe que par les sensations qu’on en perçoit, il y a dans le nouvel appareil de sir John Loofock de quoi faire réfléchir longuement les actionnaires des chemins de fer.
Attendons-nous pour bientôt à une baisse peu commune de tarifs.
Le télépante offre cet avantage aux Othellos des deux mondes de pouvoir voyager sans leur épouse. Ils auront, ces odieux jaloux, tous les charmes du ménage sans en avoir les mille inconvénients. Insister serait du plus mauvais goût.
Le télépante était installé dans un des plus luxueux pavillons de l’Exposition.
À ce propos, un détail bien américain : quelques églises de Chicago, réputées pour leur grande pudeur, avaient intrigué pour que le télépante ne fonctionnât plus le dimanche.
Ils invoquaient mille raisons de haute moralité qui ne manquèrent pas d’émouvoir les hauts fonctionnaires.
Pourtant, ils n’eurent gain de cause que sur un point.
On décida que, le jour du Seigneur, le transport de la sensation du toucher serait interdit. Que dites-vous de cette pudibonderie transatlantique ?
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