L’ALCADE. - L’ALCADE.
Oui.
DON CÉSAR.
Mais...
LES ALGUAZILS, lui liant les mains.
Pris! quel bonheur!
UN ALGUAZIL, entrant, à l’alcade.
Un homme est là qu’on vient d’assassiner, seigneur.
Quel est l’assassin?
DON SALLUSTE, montrant don César.
Lui!
DON CÉSAR, à part.
Ce duel! quelle équipée!
DON SALLUSTE.
En entrant, il tenait à la main une épée. La voilà.
L’ALCADE, examinant l’épée.
Du sang.--Bien.
A don César.
Allons, marche avec eux!
DON SALLUSTE, à don César que les alguazils emmènent.
Bonsoir, Matalobos.
DON CÉSAR, faisant un pas et le regardant fixement.
Vous êtes un fier gueux!
FIN DU QUATRIÈME ACTE.
ACTE CINQUIÈME.
LE TIGRE ET LE LION.
PERSONNAGES.
RUY BLAS. DON SALLUSTE DE BAZAN. LA REINE.
ACTE CINQUIÈME.
Même chambre. C’est la nuit. Une lampe est posée sur la table.
Au lever du rideau Ruy Blas est seul. Une sorte de longue robe noire cache ses vêtements.
SCÈNE PREMIÈRE.
RUY BLAS, seul.
C’est fini. Rêve éteint! Visions disparues! Jusqu’au soir au hasard j’ai marché dans les rues. J’espère en ce moment. Je suis calme. La nuit On pense mieux. La tête est moins pleine de bruit. Rien de trop effrayant sur ces murailles noires; Les meubles sont rangés, les clés sont aux armoires. Les muets sont là-haut qui dorment. La maison Est vraiment bien tranquille. Oh! oui, pas de raison D’alarme. Tout va bien. Mon page est très-fidèle. Don Guritan est sûr alors qu’il s’agit d’elle. O mon Dieu! n’est-ce pas que je puis vous bénir, Que vous avez laissé l’avis lui parvenir, Que vous m’avez aidé, vous Dieu bon, vous Dieu juste, A protéger cet ange, à déjouer Salluste, Qu’elle n’a rien à craindre, hélas! rien à souffrir, Et qu’elle est bien sauvée,--et que je puis mourir?
Il tire de sa poitrine une petite fiole qu’il pose sur la table.
Oui, meurs maintenant, lâche! et tombe dans l’abîme! Meurs comme on doit mourir quand on expie un crime! Meurs dans cette maison, vil, misérable et seul!
Il écarte sa robe noire sous laquelle on entrevoit la livrée qu’il portait au premier acte.
--Meurs avec ta livrée enfin sous ton linceul! --Dieu! Si ce démon vient voir sa victime morte!
Il pousse un meuble de façon à barricader la porte secrète.
Qu’il n’entre pas du moins par cette horrible porte!
Il revient vers la table.
--Oh! le page a trouvé Guritan, c’est certain, Il n’était pas encore huit heures du matin.
Il fixe son regard sur la fiole.
--Pour moi, j’ai prononcé mon arrêt, et j’apprête Mon supplice, et je vais moi-même sur ma tête Faire choir du tombeau le couvercle pesant. J’ai du moins le plaisir de penser qu’à présent Personne n’y peut rien. Ma chute est sans remède!
S’asseyant sur le fauteuil.
Elle m’aimait pourtant!--Que Dieu me soit en aide! Je n’ai pas de courage!
Il pleure.
Oh! l’on aurait bien dû Nous laisser en paix!
Il cache sa tête dans ses mains et pleure à sanglots.
Dieu!
Relevant la tête et comme égaré, regardant la fiole.
L’homme, qui m’a vendu Ceci, me demandait quel jour du mois nous sommes. Je ne sais pas. J’ai mal dans la tête. Les hommes Sont méchants. Vous mourez, personne ne s’émeut. Je souffre!--Elle m’aimait!--Et dire qu’on ne peut Jamais rien ressaisir d’une chose passée! Je ne la verrai plus!--Sa main que j’ai pressée, Sa bouche qui toucha mon front...--Ange adoré! Pauvre ange!--Il faut mourir, mourir désespéré! Sa robe où tous les plis contenaient de la grâce, Son pied qui fait trembler mon âme quand il passe, Son œil où s’enivraient mes yeux irrésolus, Son sourire, sa voix...--Je ne la verrai plus! Je ne l’entendrai plus!--Enfin c’est donc possible? Jamais!
Il avance avec angoisse sa main vers la fiole; au moment où il la saisit convulsivement, la porte du fond s’ouvre. La reine paraît, vêtue de blanc, avec une mante de couleur sombre, dont le capuchon, rejeté sur ses épaules, laisse voir sa tête pâle. Elle tient une lanterne sourde à la main, elle la pose à terre et marche rapidement vers Ruy Blas.
SCÈNE DEUXIÈME.
RUY BLAS, LA REINE.
LA REINE, entrant.
Don César!
RUY BLAS, se retournant avec un mouvement d’épouvante et fermant précipitamment la robe qui cache sa livrée.
Dieu! c’est elle!--Au piége horrible Elle est prise!
Haut.
Madame!...
LA REINE.
Eh bien! quel cri d’effroi! César...
RUY BLAS.
Qui vous a dit de venir ici?
LA REINE.
Toi.
RUY BLAS.
Moi?--Comment?
LA REINE.
J’ai reçu de vous...
RUY BLAS, haletant.
Parlez donc vite!
LA REINE.
Une lettre.
RUY BLAS.
De moi?
LA REINE.
De votre main écrite.
RUY BLAS.
Mais c’est à se briser le front contre le mur! Mais je n’ai pas écrit, pardieu! j’en suis bien sûr!
LA REINE, tirant de sa poitrine un billet qu’elle lui présente.
Lisez, donc.
Ruy Blas prend la lettre avec emportement, se penche vers la lampe et lit.
RUY BLAS, lisant.
«Un danger terrible est sur ma tête. «Ma reine seule peut conjurer la tempête...
Il regarde la lettre avec stupeur, comme ne pouvant aller plus loin.
LA REINE, continuant, et lui montrant du doigt la ligne qu’elle lit.
«En venant me trouver ce soir dans ma maison. «Sinon, je puis perdu.»
RUY BLAS, d’une voix éteinte.
Ho! quelle trahison! Ce billet!
LA REINE, continuant de lire.
«Par la porte au bas de l’avenue, «Vous entrerez la nuit sans être reconnue. «Quelqu’un de dévoué vous ouvrira.»
RUY BLAS, à part.
J’avais Oublié ce billet.
A la reine, d’une voix terrible.
Allez-vous-en!
LA REINE.
Je vais M’en aller, don César. O mon Dieu! que vous êtes Méchant! qu’ai-je donc fait?
RUY BLAS.
O ciel! ce que vous faites? Vous vous perdez!
LA REINE.
Comment?
RUY BLAS.
Je ne puis l’expliquer. Fuyez vite.
LA REINE.
J’ai même, et pour ne rien manquer, Eu le soin d’envoyer ce matin une duègne...
RUY BLAS.
Dieu!--mais à chaque instant, comme d’un cœur qui saigne, Je sens que votre vie à flots coule et s’en va. Partez!
LA REINE, comme frappée d’une idée subite.
Le dévoûment que mon amour rêva M’inspire. Vous touchez à quelque instant funeste. Vous voulez m’écarter de vos dangers!--Je reste.
RUY BLAS.
Ah! Voilà, par exemple, une idée! ô mon Dieu! Rester à pareille heure et dans un pareil lieu!
LA REINE.
La lettre est bien de vous. Ainsi...
RUY BLAS, levant les bras au ciel avec émotion.
Bonté divine!
LA REINE.
Vous voulez m’éloigner?
RUY BLAS, lui prenant les mains.
Comprenez!
LA REINE.
Je devine. Dans le premier moment vous m’écrivez, et puis...
RUY BLAS.
Je ne t’ai pas écrit. Je suis un démon. Fuis! Mais c’est toi, pauvre enfant, qui te prends dans un piége! Mais c’est vrai! mais l’enfer de tous côtés t’assiége! Pour te persuader je ne trouve donc rien? Écoute, comprends donc, je t’aime, tu sais bien. Pour sauver ton esprit de ce qu’il imagine, Je voudrais arracher mon cœur de ma poitrine! Oh! je t’aime. Va-t’en!
LA REINE.
Don César...
RUY BLAS.
Oh! va-t’en! --Mais j’y songe, on a dû t’ouvrir?
LA REINE.
Mais oui.
RUY BLAS.
Satan! Qui?
LA REINE.
Quelqu’un de masqué, caché par la muraille.
RUY BLAS.
Masqué! Qu’a dit cet homme? est-il de haute taille? Cet homme, quel est-il? Mais parle donc! j’attends!
Un homme en noir et masqué paraît à la porte du fond.