‹ Ruy Blas: DrameChapitre 5 sur 5 · L’HOMME MASQUÉ.

L’HOMME MASQUÉ.

C’est moi!

Il ôte son masque. C’est don Salluste. La reine et Ruy Blas le reconnaissent avec terreur.

SCÈNE TROISIÈME.

LES MÊMES, DON SALLUSTE.

RUY BLAS.

Grand Dieu!--Fuyez, madame!

DON SALLUSTE.

Il n’est plus temps! Madame de Neubourg n’est plus reine d’Espagne.

LA REINE, avec horreur.

Don Salluste!

DON SALLUSTE, montrant Ruy Blas.

A jamais vous êtes la compagne De cet homme.

LA REINE.

Grand Dieu! c’est un piége en effet! Et don César...

RUY BLAS, désespéré.

Madame, hélas! qu’avez-vous fait!

DON SALLUSTE, s’avançant à pas lent vers la reine.

Je vous tiens.--Mais je vais parler, sans lui déplaire, A votre majesté, car je suis sans colère. Je vous trouve,--écoutez, ne faisons pas de bruit,-- Seule avec don César, dans sa chambre, à minuit. Ce fait,--pour une reine,--étant public,--en somme Suffit pour annuler le mariage à Rome. Le saint-père en serait informé promptement. Mais on supplée au fait par le consentement. Tout peut rester secret.

Il tire de sa poche un parchemin qu’il déroule et qu’il présente à la reine.

Signez-moi cette lettre Au seigneur notre roi. Je la ferai remettre Par le grand écuyer au notaire mayor. Ensuite,--une voiture, où j’ai mis beaucoup d’or,

Désignant le dehors.

Est là.--Partez tous deux sur-le-champ. Je vous aide. Sans être inquiétés, vous pourrez par Tolède Et par Alcantara gagner le Portugal. Allez où vous voudrez, cela nous est égal. Nous fermerons les yeux.--Obéissez. Je jure Que seul en ce moment je connais l’aventure; Mais si vous refusez, Madrid sait tout demain. Ne nous emportons pas. Vous êtes dans ma main.

Montrant la table sur laquelle il y a un écritoire.

Voilà tout ce qu’il faut pour écrire, madame.

LA REINE, attérée, tombant sur le fauteuil.

Je suis en son pouvoir!

DON SALLUSTE.

De vous je ne réclame Que ce consentement pour le porter au roi.

Bas à Ruy Blas, qui écoute tout immobile et comme frappé de la foudre.

Laisse-moi faire, ami, je travaille pour toi!

A la reine.

Signez.

LA REINE, tremblante, à part.

Que faire?

DON SALLUSTE, se penchant à son oreille et lui présentant une plume.

Allons! qu’est-ce qu’une couronne? Vous gagnez le bonheur si vous perdez le trône. Tous mes gens sont restés dehors. On ne sait rien De ceci. Tout se passe entre nous trois.

Essayant de lui mettre la plume entre les doigts sans qu’elle la repousse ni la prenne.

Eh bien?

La reine indécise et égarée le regarde avec angoisse.

Si vous ne signez point, vous vous frappez vous-même. Le scandale et le cloître!

LA REINE, accablée.

O Dieu!

DON SALLUSTE, montrant Ruy Blas.

César vous aime. Il est digne de vous. Il est, sur mon honneur, De fort grande maison. Presqu’un prince. Un seigneur Ayant donjon sur roche et fief dans la campagne. Il est duc d’Olmedo, Bazan, et grand d’Espagne...

Il pousse sur le parchemin la main de la reine éperdue et tremblante et qui semble prête à signer.

RUY BLAS, comme se réveillant tout à coup.

Je m’appelle Ruy Blas, et je suis un laquais!

Arrachant des mains de la reine la plume et le parchemin qu’il déchire.

Ne signez pas, madame!--Enfin!--Je suffoquais!

LA REINE.

Que dit-il? don César!

RUY BLAS, laissant tomber sa robe et se montrant vêtu de la livrée; sans épée.

Je dis que je me nomme Ruy Blas, et que je suis le valet de cet homme!

Se tournant vers don Salluste.

Je dis que c’est assez de trahison ainsi, Et que je ne veux pas de mon bonheur!--Merci! --Ah vous avez eu beau me parler à l’oreille!-- Je dis qu’il est bien temps qu’enfin je me réveille, Quoique tout garrotté dans vos complots hideux, Et que je n’irai pas plus loin, et qu’à nous deux, Monseigneur, nous faisons un assemblage infâme. J’ai l’habit d’un laquais, et vous en avez l’âme!

DON SALLUSTE, à la reine, froidement.

Cet homme est en effet mon valet.

A Ruy Blas avec autorité.

Plus un mot.

LA REINE, laissant enfin échapper un cri de désespoir et se tordant les mains.

Juste ciel!

DON SALLUSTE, poursuivant.

Seulement il a parlé trop tôt.

Il croise les bras et se redresse, avec une voix tonnante.

Eh bien oui! maintenant disons tout. Il n’importe! Ma vengeance est assez complète de la sorte.

A la reine.

Qu’en pensez-vous? Madrid va rire, sur ma foi! Ah! vous m’avez cassé! je vous détrône, moi. Ah! vous m’avez banni! je vous chasse, et m’en vante! Ah! vous m’avez pour femme offert votre suivante!

Il éclate de rire.

Moi, je vous ai donné mon laquais pour amant. Vous pourrez l’épouser aussi! certainement. Le roi s’en va!--Son cœur sera votre richesse!

Il rit.

Et vous l’aurez fait duc afin d’être duchesse!

Grinçant des dents.

Ah! vous m’avez brisé, flétri, mis sous vos pieds, Et vous dormiez en paix, folle que vous étiez!

Pendant qu’il a parlé, Ruy Blas est allé à la porte du fond et en a poussé le verrou, puis il s’est approché de lui sans qu’il s’en soit aperçu, par derrière, à pas lents. Au moment où don Salluste achève, fixant des yeux pleins de haine et de triomphe sur la reine anéantie, Ruy Blas saisit l’épée du marquis par la poignée et la tire vivement.

RUY BLAS, terrible, l’épée de don Salluste à la main.

Je crois que vous venez d’insulter votre reine!

Don Salluste se précipite vers la porte. Ruy Blas la lui barre.

--Oh! n’allez point par là, ce n’en est pas la peine, J’ai poussé le verrou depuis longtemps déjà.-- Marquis, jusqu’à ce jour Satan te protégea, Mais s’il veut t’arracher de mes mains, qu’il se montre! --A mon tour!--On écrase un serpent qu’on rencontre. --Personne n’entrera, ni tes gens, ni l’enfer! Je te tiens écumant sous mon talon de fer! --Cet homme vous parlait insolemment, madame? Je vais vous expliquer. Cet homme n’a point d’âme, C’est un monstre. En riant hier il m’étouffait. Il m’a broyé le cœur à plaisir. Il m’a fait Fermer une fenêtre, et j’étais au martyre! Je priais! je pleurais! je ne peux pas vous dire!

Au marquis.

Vous contiez vos griefs dans ces derniers moments. Je ne répondrai pas à vos raisonnements, Et d’ailleurs--je n’ai pas compris.--Ah! misérable! Vous osez,--votre reine! une femme adorable! Vous osez l’outrager quand je suis là!--Tenez, Pour un homme d’esprit, vraiment, vous m’étonnez! Et vous vous figurez que je vous verrai faire Sans rien dire!--Écoutez, quelle que soit sa sphère, Monseigneur, lorsqu’un traître, un fourbe tortueux, Commet de certains faits rares et monstrueux, Noble ou manant, tout homme a droit, sur son passage, De venir lui cracher sa sentence au visage, Et de prendre une épée, une hache, un couteau!...-- Pardieu! j’étais laquais! quand je serais bourreau?

LA REINE.

Vous n’allez pas frapper cet homme?

RUY BLAS.

Je me blâme D’accomplir devant vous ma fonction, madame. Mais il faut étouffer cette affaire en ce lieu.

Il pousse don Salluste vers le cabinet.

--C’est dit, monsieur! allez là-dedans prier Dieu!

DON SALLUSTE.

C’est un assassinat!

RUY BLAS.

Crois-tu?

DON SALLUSTE, désarmé, et jetant un regard plein de rage autour de lui.

Sur ces murailles Rien! pas d’arme!

A Ruy Blas.

Une épée au moins!

RUY BLAS.

Marquis! tu railles! Maître! est-ce que je suis un gentilhomme, moi? Un duel! fi donc! je suis un de tes gens à toi, Valetaille de rouge et de galons vêtue, Un maraud qu’on châtie et qu’on fouette,--et qui tue. Oui, je vais te tuer, monseigneur, vois-tu bien? Comme un infâme! comme un lâche! comme un chien!

LA REINE.

Grâce pour lui!

RUY BLAS, à la reine, saisissant le marquis.

Madame, ici chacun se venge. Le démon ne peut plus être sauvé par l’ange!

LA REINE, à genoux.

Grâce!

DON SALLUSTE, appelant.

Au meurtre! au secours!

RUY BLAS, levant l’épée.

As-tu bientôt fini?

DON SALLUSTE, se jetant sur lui en criant.

Je meurs assassiné! Démon!

RUY BLAS, le poussant dans le cabinet,

Tu meurs puni!

Ils disparaissent dans le cabinet, dont la porte se referme sur eux.

LA REINE, restée seule, tombant demi-morte sur le fauteuil.

Ciel!

Un moment de silence. Rentre Ruy Blas, pâle, sans épée.

SCÈNE QUATRIÈME.

LA REINE, RUY BLAS.

Ruy Blas fait quelques pas en chancelant vers la reine immobile et glacée, puis il tombe à deux genoux, l’œil fixé à terre, comme s’il n’osait lever les yeux jusqu’à elle.

RUY BLAS, d’une voix grave et basse.

Maintenant, madame, il faut que je vous dise. --Je n’approcherai pas.--Je parle avec franchise. Je ne suis point coupable autant que vous croyez. Je sens, ma trahison, comme vous la voyez, Doit vous paraître horrible... Oh! ce n’est pas facile A raconter. Pourtant je n’ai pas l’âme vile. Je suis honnête au fond.--Cet amour m’a perdu.-- Je ne me défends pas, je sais bien, j’aurais dû Trouver quelque moyen. La faute est consommée! --C’est égal, voyez-vous, je vous ai bien aimée.

LA REINE.

Monsieur...

RUY BLAS, toujours à genoux.

N’ayez pas peur, je n’approcherai point. A votre majesté je vais de point en point Tout dire. Oh! croyez-moi, je n’ai pas l’âme vile!-- Aujourd’hui tout le jour j’ai couru par la ville Comme un fou. Bien souvent même on m’a regardé. Auprès de l’hôpital que vous avez fondé, J’ai senti vaguement, à travers mon délire, Une femme du peuple essuyer sans rien dire Les gouttes de sueur qui tombaient de mon front. Ayez pitié de moi, mon Dieu! mon cœur se rompt!

LA REINE.

Que voulez-vous?

RUY BLAS, joignant les mains.

Que vous me pardonniez, madame!

LA REINE.

Jamais.

RUY BLAS.

Jamais!

Il se lève et marche lentement vers la table.

Bien sûr?

LA REINE.

Non, jamais!

RUY BLAS.

Il prend la fiole posée sur la table, la porte à ses lèvres et la vide d’un trait.

Triste flamme, Éteins-toi!

LA REINE, se levant et courant à lui.

Que fait-il?

RUY BLAS, posant la fiole.

Rien. Mes maux sont finis. Rien. Vous me maudissez, et moi je vous bénis. Voilà tout.

LA REINE, éperdue.

Don César!

RUY BLAS.

Quand je pense, pauvre ange, Que vous m’avez aimé!

LA REINE.

Quel est ce philtre étrange? Qu’avez-vous fait? Dis-moi! réponds-moi! parle-moi! César! je te pardonne et t’aime et je te croi!

RUY BLAS.

Je m’appelle Ruy Blas.

LA REINE, l’entourant de ses bras.

Ruy Blas, je vous pardonne! Mais qu’avez-vous fait là? Parle, je te l’ordonne! Ce n’est pas du poison, cette affreuse liqueur? Dis?

RUY BLAS.

Si! c’est du poison. Mais j’ai la joie au cœur.

Tenant la reine embrassée et levant les yeux au ciel.

Permettez, ô mon Dieu! justice souveraine! Que ce pauvre laquais bénisse cette reine, Car elle a consolé mon cœur crucifié, Vivant par son amour, mourant, par sa pitié!

LA REINE.

Du poison! Dieu! c’est moi qui l’ai tué! Je t’aime! Si j’avais pardonné?...

RUY BLAS, défaillant.

J’aurais agi de même.

Sa voix s’éteint. La reine le soutient dans ses bras.

Je ne pouvais plus vivre. Adieu!

Montrant la porte.

Fuyez d’ici! --Tout restera secret.--Je meurs!

Il tombe.

LA REINE, se jetant sur son corps.

Ruy Blas!

RUY BLAS, qui allait mourir, se réveille à son nom prononcé par la reine.

Merci!

FIN.

NOTE.

Il est arrivé à l’auteur de voir représenter Angelo, tyran de Padoue, par des acteurs qui prononçaient Tisbe, Dafne, fort satisfaisants du reste sous d’autres rapports. Il lui paraît donc utile d’indiquer ici, pour ceux qui pourraient l’ignorer, que dans les noms espagnols et italiens, les e doivent se prononcer é. Quand on lit Teve, Camporeal, Oñate, il faut dire Tévé, Camporéal, Ognâté. Après cette observation, qui s’adresse particulièrement aux régisseurs des théâtres de province où l’on pourrait monter Ruy Blas, l’auteur croit à propos d’expliquer, pour le lecteur, deux ou trois mots spéciaux employés dans ce drame. Ainsi, almojarifazgo est le mot arabe par lequel on désignait, dans l’ancienne monarchie espagnole, le tribut de cinq pour cent que payaient au roi toutes les marchandises qui allaient d’Espagne aux Indes; ainsi l’impôt des ports-secs signifie le droit de douane des villes frontières. Du reste, et cela va sans dire, il n’y a pas dans Ruy Blas un détail de vie privée ou publique, d’intérieur, d’ameublement, de blason, d’étiquette, de biographie, de chiffre ou de topographie, qui ne soit scrupuleusement exact. Ainsi, quand le comte de Camporeal dit: La maison de la reine, ordinaire et civile, coûte par an six cent soixante-quatre mille soixante-six ducats, on peut consulter Solo Madrid es corte, on y trouvera cette somme pour le règne de Charles II, sans un maravedi de plus ou de moins. Quand don Salluste dit: Sandoval porte d’or à la bande de sable, on n’a qu’à recourir au registre de la grandesse pour s’assurer que don Salluste ne change rien au blason de Sandoval. Quand le laquais du quatrième acte dit: L’or est en souverains, bons quadruples pesant sept gros trente-six grains, ou bons doublons au marc, on peut ouvrir le livre des monnaies publié sous Philippe IV, en la imprenta real. De même pour le reste. L’auteur pourrait multiplier à l’infini ce genre d’observations, mais on comprendra qu’il s’arrête ici. Toutes ses pièces pourraient être escortées d’un volume de notes dont il se dispense et dont il dispense le lecteur. Il l’a déjà dit ailleurs, et il espère qu’on s’en souvient peut-être, à défaut de talent il a la conscience. Et cette conscience, il veut la porter en tout, dans les petites choses comme dans les grandes, dans la citation d’un chiffre comme dans la peinture des cœurs et des âmes, dans le dessin d’un blason comme dans l’analyse des caractères et des passions. Seulement, il croit devoir maintenir rigoureusement chaque chose dans sa proportion, et ne jamais souffrir que le petit détail sorte de sa place. Les petits détails d’histoire et de vie domestique doivent être scrupuleusement étudiés et reproduits par le poëte, mais uniquement comme des moyens d’accroître la réalité de l’ensemble, et de faire pénétrer jusque dans les coins les plus obscurs de l’œuvre cette vie générale et puissante au milieu de laquelle les personnages sont plus vrais, et les catastrophes, par conséquent, plus poignantes. Tout doit être subordonné à ce but. L’homme sur le premier plan, le reste au fond.

Pour en finir avec les observations minutieuses, notons encore en passant que Ruy Blas au théâtre, dit (IIIe acte): Monsieur de Priego, comme sujet du roi, etc., et que dans le livre il dit: comme noble du roi. Le livre donne l’expression juste. En Espagne, il y avait deux espèces de nobles, les nobles du royaume, c’est-à-dire tous les gentilshommes, et les nobles du roi, c’est-à-dire les grands d’Espagne. Or, M. de Priego est grand d’Espagne, et par conséquent, noble du roi. Mais l’expression aurait pu paraître obscure à quelques spectateurs peu lettrés; et, comme au théâtre deux ou trois personnes qui ne comprennent pas se croient parfois le droit de troubler deux mille personnes qui comprennent, l’auteur a fait dire à Ruy Blas sujet du roi pour noble du roi, comme il avait déjà fait dire à Angelo Malipieri la croix rouge au lieu de la croix de gueules. Il en offre ici toutes ses excuses aux spectateurs intelligents.

Maintenant qu’on lui permette d’accomplir un devoir qui est pour lui un plaisir, c’est-à-dire d’adresser un remerciement public à cette troupe excellente qui vient de se révéler tout à coup par Ruy Blas au public parisien dans la belle salle Ventadour, et qui a tout à la fois l’éclat des troupes neuves et l’ensemble des troupes anciennes. Il n’est pas un personnage de cette pièce, si petit qu’il soit, qui ne soit remarquablement bien représenté, et plusieurs des rôles secondaires laissent entrevoir aux connaisseurs, par des ouvertures trop étroites à la vérité, des talents fort distingués. Grâce, en grande partie, à cette troupe si intelligente et si bien faite, de hautes destinées attendent, nous n’en doutons pas, ce magnifique théâtre, déjà aussi royal qu’aucun des théâtres royaux, et plus utile aux lettres qu’aucun des théâtres subventionnés.

Quant à nous, pour nous borner aux rôles principaux, félicitons M. Féréol de cette science d’excellent comédien avec laquelle il a reproduit la figure chevaleresque et gravement bouffonne de don Guritan. Au dix-septième siècle, il restait encore en Espagne quelques Don Quichottes malgré Cervantes. M. Féréol s’en est spirituellement souvenu.

M. Alexandre Mauzin a supérieurement compris et composé don Salluste. Don Salluste, c’est Satan, mais c’est Satan grand d’Espagne de première classe; c’est l’orgueil du démon sous la fierté du marquis; du bronze sous de l’or; un personnage poli, sérieux, contenu, sobrement railleur, froid, lettré, homme du monde, avec des éclairs infernaux. Il faut à l’acteur qui aborde ce rôle, et c’est ce que tous les connaisseurs ont trouvé dans M. Alexandre, une manière tranquille, sinistre et grande, avec deux explosions terribles, l’une au commencement, l’autre à la fin.

Le rôle de don César a naturellement eu beaucoup d’aventures dont les journaux et les tribunaux ont entretenu le public. En somme, le résultat a été le plus heureux du monde. Don César a fort cavalièrement pris au boulevard et fort légitimement donné à la comédie un bien qui lui appartenait, c’est-à-dire le talent vrai, fin, souple, charmant, irrésistiblement gai et singulièrement littéraire de M. Saint-Firmin.

La reine est un ange, et la reine est une femme. Le double aspect de cette chaste figure a été reproduit par mademoiselle Louise Beaudouin avec une intelligence rare et exquise. Au cinquième acte, Marie de Neubourg repousse le laquais et s’attendrit sur le mourant; reine devant la faute, elle redevient femme devant l’expiation. Aucune de ces nuances n’a échappé à mademoiselle Beaudouin qui s’est élevée très-haut dans ce rôle. Elle a eu la pureté, la dignité et le pathétique.

Quant à M. Frédérick Lemaître, qu’en dire? Les acclamations enthousiastes de la foule le saisissent à son entrée en scène et le suivent jusqu’après le dénoûment. Rêveur et profond au premier acte, mélancolique au deuxième, grand, passionné et sublime au troisième, il s’élève au cinquième acte à l’un de ces prodigieux effets tragiques, du haut desquels l’acteur rayonnant domine tous les souvenirs de son art. Pour les vieillards, c’est Lekain et Garrick mêlés dans un seul homme; pour nous, contemporains, c’est l’action de Kean combinée avec l’émotion de Talma. Et puis, partout, à travers les éclairs éblouissants de son jeu, M. Frédérick a des larmes, de ces vraies larmes qui font pleurer les autres, de ces larmes dont parle Horace, Si vis me flere, dolendum est primum ipsi tibi. Dans Ruy Blas, M. Frédérick réalise pour nous l’idéal du grand acteur. Il est certain que toute sa vie de théâtre, le passé comme l’avenir, sera illuminée par cette création radieuse. Pour M. Frédérick, la soirée du 8 novembre 1838 n’a pas été une représentation, mais une transfiguration.

FIN DE LA NOTE.

TABLE.

Pages.

PRÉFACE. I

ACTE PREMIER.--DON SALLUSTE. 3

ACTE DEUXIÈME.--LA REINE D’ESPAGNE. 51

ACTE TROISIÈME.--RUY BLAS. 97

ACTE QUATRIÈME.--DON CÉSAR. 133

ACTE CINQUIÈME.--LE TIGRE ET LE LION. 187

NOTE. 209

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