VII. Les faits militaires.
Les troupes delphinales se composaient des vassaux obligés au service militaire, nobles ou roturiers.
Humbert II, informé que le comte de Valentinois se disposait à secourir l’évêque de Valence, ordonna au châtelain de Valcluson de se trouver à Saint-Marcellin quinze jours après la Saint-Jean-Baptiste (24 juin 1340), avec tous ses cavaliers et fantassins, bien approvisionnés de goys (cognées), de faux, de faucilles, de deytraux ou haches et d’autres instruments pour couper les arbres, les vignes et les blés.
On sait que le comte Aimar finit par se soumettre et prêta hommage au Dauphin.
Après le transport de la province à la couronne de France, Louis XI organisa des armées permanentes ; toutefois, le vibailli de Saint-Marcellin conserva le droit de convoquer le ban et l’arrière-ban.
Le même prince, encore Dauphin, apprenant l’arrivée de Charles VII, convoqua la noblesse du Bas-Dauphiné et des comtés de Valentinois et Diois, pour lui prêter assistance. Plusieurs gentilshommes refusèrent d’obéir, « ne croyant pas que refuser de s’armer contre le roi fût une désobéissance criminelle ; » mais le Dauphin réitéra ses ordres et fit saisir les rebelles. « La ville de Saint-Marcellin fut leur lieu d’assemblée, et le bastard d’Armagnac, mareschal de France, leur chef. »
Charles VII avait institué, en 1448, les francs archers ou francs taupins, ainsi appelés à cause de leur exemption de tout impôt ; on en prenait un par 60 maisons. Toute la province en fournit d’abord 2,200, puis 500 seulement.
Le 9 février 1482, les consuls de Saint-Marcellin traitaient avec Port dit Ginet et Decus dit Tiffeyne, qui s’obligeaient à servir dans les armées du roi, pendant six ans, pour les habitants de la ville, sous le titre de francs archers. Ils devaient se rendre au premier appel et partout où ils seraient mandés. Chacun d’eux recevait tous les ans 20 florins, s’il servait, dont une moitié payable au départ et l’autre moitié au retour, ou, en cas de mort, à ses héritiers. Jusqu’à leur réception par le capitaine, les deux engagés devaient marcher à leurs frais, accompagnés d’un consul. Les armes et l’habillement leur étaient fournis par la ville ; mais ils les rendaient au retour, en nature ou en argent, les remplaçant en cas de perte.
Organisées plus tard, les milices parurent au siége de Montmélian, sous Henri IV. Saint-Marcellin y envoya vingt-cinq hommes avec un sergent ; Crest et Romans, cent hommes avec un capitaine.
Abordons maintenant la période tourmentée, connue sous le nom de guerres de religion, non pour en suivre les péripéties, mais pour esquisser, sous forme d’annales, les faits accomplis dans Saint-Marcellin ou ses alentours.
1562. — Maugiron, catholique zélé et sage politique, ayant remplacé la Motte-Gondrin, échoue devant la Côte-Saint-André et s’empare de Saint-Marcellin, avec l’assentiment de la population. Des Adrets, le 24 juin, se présente devant la ville avec 12 000 hommes et en fait le blocus. Maugiron s’échappe et laisse 1,500 ou 300 hommes pour la défendre, promettant de prompts secours. Des Adrets canonne la porte de Romans, et, maître de la place, passe tout au fil de l’épée, fait pendre Charles Lacombe-Maloc, procureur du roi au bailliage, et le prieur des Carmes. Une partie des soldats vaincus fut précipitée du haut d’une tour que l’on montre encore avec effroi.
1567. — Le prince de la Roche-sur-Yon avait nommé du Vache, vibailli, quoique moins appliqué aux lettres qu’aux armes, « où il avoit acquis de la réputation, au dire de Chorier ; » le duc de Montpensier révoque ses provisions.
Après la bataille de Saint-Denis (19 novembre), le prince de Condé donne le commandement de 14 000 hommes à Montbrun et à Jacques Cardé, de la maison de Saluces, pour s’opposer à de Gordes et défendre Saint-Marcellin. La ville « ne se trouvoit pas dans une assiette avantageuse et n’étoit pas fortifiée ; si bien que de Gordes s’étoit promis de n’y pas rencontrer de résistance, le roi y ayant de fidèles serviteurs. Du Vache, le plus notable des habitants, et par sa prudence et par la charge qu’il y exerçoit, figuroit dans ce nombre. Néanmoins, les chefs catholiques furent trompés dans leurs espérances. Il n’y eut ni siége ni blocus de formé ; leur tentative se borna à deux combats où de Gordes resta vainqueur. Le premier fut livré, le 20 novembre, près du château de Chatte, et l’autre deux jours après… Cardé, témoin de l’épouvante des siens et voyant que les catholiques le pressoient vivement, fit sonner la retraite, » et il put rentrer dans Saint-Marcellin, où Chatte-Geyssans ne laissa pas de l’inquiéter et de lui causer des pertes sensibles.
1568. — Pipet, chef protestant, s’empare de Saint-Quentin, et Boniface, capitaine de Gordes, de Saint-Marcellin qui reste au pouvoir des catholiques. Saint-Antoine est démantelé, ainsi que la Côte-Saint-André ; il est même question de faire subir le même sort à Saint-Marcellin ; mais l’Arthaudière appuie de son crédit les démarches des habitants qui, d’après Chorier, « en consideroient la ruine (de leurs murailles) comme une infamie et aimoient mieux perdre l’exercice de la nouvelle religion qu’elles. »
1573. — Montbrun cherche à entrer dans la ville ; ses complots sont découverts et ses agents mis à mort.
1574. — À la suite du passage de l’Isère par les gens de Glandage-le-Jeune, le prince Dauphin établit une garnison à Saint-Marcellin.
1575. — La compagnie du duc de Nemours s’y trouve, et Saint-Antoine lui vient en aide pour 1 500 livres.
1576. — Établissement de la Chambre mi-partie qui devait siéger six mois à Grenoble, et les six autres à Saint-Marcellin. C’est la Chambre de l’Édit que M. Brun-Durand a si bien fait connaître.
Àpartir de cette époque, Eustache Piedmont donne un grand nombre de détails secondaires qui seront utilisés dans une monographie plus complète.
1589. — Alphonse d’Ornano, colonel des Corses, fait à Saint-Marcellin son principal séjour. Henri IV, dans ses lettres patentes de 1606, accorde à la ville et aux habitants un marché et deux nouvelles foires, « en considération de la fidélité et affection qu’ils ont tousjours portée au bien de son service, lors même que son lieutenant général au pays de Dauphiné n’y put trouver aulcune autre assurée retraite que ledit lieu. »
Le 13 septembre, d’Ornano conclut avec Lesdiguières « une union et ligue en vertu de laquelle ils promettent et jurent de s’entresecourir l’un et l’autre, de toutes les forces et moyens qui sont et seront en leurs pouvoirs. »
1595. — Baptême en grande pompe du fils du sieur de la Motte de Cognin.
Au commencement de juillet, le duc de Nemours envoie sommer Saint-Marcellin « de luy rendre obéissance, autrement qu’il le mettroit à feu et à sang. » Ce chef, au dire de Chorier, avait formé le plan d’une monarchie « sur lequel travailloient incessamment son ambition et son courage. » La possession de la ville devait, à ses yeux, favoriser ses desseins.
D’abord, il cherche à la surprendre avec 1 200 cavaliers espagnols et italiens, survivants de Pontcharra ; mais, au bruit de l’arrivée de Lesdiguières, vingt-cinq ou trente gendarmes d’Alphonse d’Ornano mettent en fuite la troupe de Nemours qui, resté seul avec quelques officiers, se retire dans Tullins. Le lendemain, ses soldats rassurés reprennent la route de Saint-Marcellin avec 10 000 fantassins. La ville, « se voyant sans garnison, sans secours et sur le point d’être foudroyée à coups de canon, la batterie etant preste à jouer, se rendit à composition. Le Molar est un château élevé sur un tertre à une arquebusade de la ville ; c’étoit une des maisons de Maugiron ; le duc l’accommoda, y fit quelques fortifications, et y ayant mis de ses gens et dans S Marcellin mena ses gens à une autre entreprise. »
Eustache Piedmont ajoute que Lucquet, capitaine corse, placé dans la ville par Alphonse d’Ornano, refusa énergiquement de se rendre et se plaça à la porte de Chevrières pour y combattre jusqu’à la mort. Mais, touché des prières des habitants, il céda et sortit avec les honneurs de la guerre. De Murinais, laissé dans Saint-Marcellin par le duc de Nemours, fut attaqué, le 19, par une troupe de Corses, embusquée aux faubourgs ; il y eut une sortie et les faubourgs furent livrés aux flammes.
Le 26 août, d’Ornano et Lesdiguières, à la tête de 6 000 hommes de pied et de 1 000 cavaliers, se présentent à minuit devant la ville, divisent leur armée en 4 bataillons et mettent en place leurs sept pièces d’artillerie. Murinais demande à capituler et sort avec armes et bagages, le 28, à huit heures du matin.
D’après Eust. Piedmont, Lesdiguières voulait foudroyer Saint-Marcellin et mettre au fil de l’épée la garnison, « pour montrer que puisque telles bicoques permettent qu’on mène le canon, qu’il est besoin de leur faire la depense. » D’Ornano, au contraire, écouta favorablement les négociateurs et traita avec Murinais « pour éviter la ruine du lieu. »
Ici finit le rôle militaire de la ville, bien que le nom pompeux de Thermopyles, pendant la Révolution, semble indiquer le contraire ; (le souvenir des Grecs et des Romains nous a toujours perdus) : tout se réduisit à l’arrestation de Barnave.