‹ Saint Michel et le Mont-Saint-MichelChapitre 10 sur 75 · VI

VI

LE MONT-SAINT-MICHEL SOUS L’INVASION DES NORMANDS.

Pour avoir une juste idée de la grande célébrité dont jouissait le Mont-Saint-Michel sous les rois Carlovingiens, il suffit de lire les lettres d’Odon, abbé de Glanfeuille, le livre des miracles de saint Frodobert et la vie de saint Vannes de Verdun; il y est parlé de la célèbre montagne comme du sanctuaire de prédilection où l’Archange se plaisait à manifester sa puissance.

Mais des jours de deuil, qui devaient être suivis d’un triomphe éclatant, allaient se lever pour la Neustrie: on était à la veille des calamités que Charlemagne entrevoyait sur son lit de mort et que ses faibles successeurs ne pouvaient prévenir plus longtemps. Les terribles enfants du Nord avaient quitté leurs froides contrées, et déjà leurs barques légères cinglaient vers les côtes de France. Bientôt ces guerriers redoutables mirent le pied sur le sol qu’ils convoitaient, et, avant de s’y établir en maîtres, ils le couvrirent de ruines et l’arrosèrent de sang. Le Mont-Saint-Michel échappa au pillage et servit d’asile à ceux qui fuyaient devant le flot de l’invasion; cependant les Danois s’attaquaient de préférence aux monastères, profanaient les églises et mettaient à mort les prêtres ou les moines qui n’avaient pu se dérober à leurs coups par une fuite précipitée. Les barbares rendaient un culte sacrilège à Odin, cette farouche divinité que l’on représentait montée sur un cheval à huit pieds, tenant une lance à la main et ayant sur ses épaules deux corbeaux, ses messagers; aussi se plaisaient-ils à profaner les sanctuaires dédiés à saint Michel, vainqueur du paganisme; par exemple, après s’être emparé de l’île de Noirmoutiers, en 846, ils détruisirent le monastère et l’oratoire élevés par la piété de saint Philbert. C’était le dernier effort que Lucifer tentait pour faire revivre le culte des faux dieux dans les régions les plus chrétiennes de la France.

D’autre part, la civilisation, les sciences et les arts étaient en pleine décadence; la nuit approchait et annonçait le dixième siècle, avec ses ténèbres profondes et ses luttes sanglantes; la monarchie n’était plus assez puissante et la féodalité pas encore suffisamment affermie pour opposer une digue aux invasions du dehors ou maintenir à l’intérieur la paix et l’unité. Quel fut le sort du Mont-Saint-Michel pendant une période si douloureuse? L’histoire est sobre de détails; elle en fournit pourtant un certain nombre qui peuvent nous instruire et nous intéresser. Nous trouvons d’abord un épisode assez important, surtout à cause des circonstances singulières qui l’accompagnent.

En 861, un membre de la collégiale, nommé Pierre, visita Rome avec «une troupe de pèlerins illustres,» séjourna quelque temps au Mont-Cassin et revint en France, après un voyage de deux ans. Comme souvenirs, il apportait dans une corbeille de vieux ouvrages qui contenaient les biographies de saint Benoît et de ses disciples, Honorât, Maur, Simplice, Théodore et Valentinien. Arrivé sur les bords de la Saône, il rencontra le célèbre Odon, abbé de Glanfeuille, qui, à l’approche des Normands, s’était enfui de son monastère avec ses religieux et avait emporté les restes de saint Maur, pour les soustraire à la profanation. Après avoir raconté les incidents de son voyage et décrit les merveilles qu’il avait admirées dans la Ville sainte, le chanoine montra les précieux manuscrits dont il était possesseur. Odon, désireux de les acquérir, réussit mais avec peine à les acheter pour un prix élevé. Il retoucha la vie de saint Maur écrite par Fauste, polit le style sans en modifier le sens et ajouta une épître dédicatoire adressée à son ami Adelmode, archidiacre du Mans.

En 870, six ou sept ans après le retour du chanoine Pierre, un moine français du nom de Bernard fit le voyage du monte Gargano, de Jérusalem et de Rome, avec deux autres religieux animés des mêmes sentiments de dévotion; il retourna ensuite dans sa patrie et termina son pèlerinage par le mont Tombe. Dans une relation intitulée: Voyage aux lieux saints, il nous a laissé une description où la poésie et la légende ont une large part; cependant la page relative au Mont-Saint-Michel doit être rapportée ici, non seulement à cause de sa haute antiquité, mais parce que l’auteur y parle de la cité de l’Archange comme d’un sanctuaire mystérieux entouré de la vénération des fidèles. «Saint-Michel-aux-deux-Tombes,» d’après le pieux visiteur, se trouve situé sur une montagne «qui s’avance à deux lieues dans la mer;» le sommet est couronné d’une église dédiée à saint Michel et le pied est baigné, le matin et le soir, par les flots de l’Océan, «excepté le jour de la fête de l’Archange où la mer s’arrête et forme un rempart à droite et à gauche,» pour laisser à toute heure un libre accès aux pèlerins. S’il est difficile de croire à la réalité de ce prodige, du moins est-il indubitable, au témoignage du moine Bernard, que le Mont-Saint-Michel était dès lors le rendez-vous d’un grand nombre de pieux visiteurs.

Vers la même époque, les apparitions des Normands étaient de plus en plus fréquentes sur les côtes de France: «Les temps que nous décrivons, dit M. l’abbé Desroches, rappelaient les persécutions des Dèce et des Dioclétien.» Le diocèse d’Avranches en particulier «devint une effrayante solitude; la plupart de ses villages étaient consumés par les flammes; les autres n’offraient plus que des enceintes désertes.» Pour éviter la hache des pirates, il fallait renoncer à la foi de son baptême et «jurer sur le cadavre d’un cheval immolé en sacrifice» d’adorer le cruel Odin et les autres divinités du Nord. La désolation ne connut pas de bornes, quand les Danois, sous la conduite du célèbre Rollon, s’abattirent sur la Neustrie, non plus pour la dévaster comme un torrent qui passe, mais afin de s’y établir en maîtres souverains. Alors quelques familles d’Avranches se réfugièrent au Mont-Saint-Michel et s’y établirent comme dans un camp retranché, dont les abords étaient presque inaccessibles. Là, sous l’égide de l’Archange et protégés par le voisinage de la Bretagne qui opposa une vive résistance aux invasions normandes, les fugitifs n’eurent pas à redouter la visite des pirates. Un groupe de maisons furent construites sur le versant de la colline, à l’est et au sud, et formèrent une paroisse sous le vocable de l’apôtre saint Pierre, qui était depuis longtemps honoré sur le mont Tombe, où il avait un oratoire appelé dans le Roman du Mont-Saint-Michel, «l’igliese Seint-Perron.»

Ainsi s’écoulèrent les dernières années du neuvième siècle et les premières du siècle suivant. Le zèle des chanoines s’était ralenti; la règle n’était plus observée avec la fidélité des anciens jours, et même certains membres de la collégiale avaient renoncé aux avantages de la vie commune pour rentrer dans le monde. Les pèlerinages existaient encore; mais ils devenaient moins fréquents. Les Français n’osaient plus affronter les fatigues d’un long voyage, ni s’exposer à la fureur des Danois. Mais saint Michel, vainqueur du paganisme, allait dompter les farouches enfants du Nord et les soumettre aux lois de l’Évangile; il devait même les transformer en ses plus fidèles et plus dévots serviteurs.

Déjà le chef des pirates, le fameux Rollon, avait renoncé aux dieux du paganisme, pour embrasser la religion chrétienne; en 911, il signait avec Charles le Simple un traité qui lui cédait la Neustrie à titre de fief royal, et lui assurait la main de Gisèle; l’année suivante il recevait le baptême et devenait le modèle de ceux qu’il avait étonnés par sa barbarie. Plusieurs de ses compagnons d’armes imitèrent son exemple, et bientôt la piété refleurit avec plus d’éclat que jamais là où hier encore le paganisme dressait des autels. Pendant la semaine qui suivit son baptême, Rollon, vêtu de la blanche tunique des régénérés, fit de larges présents à un certain nombre de sanctuaires, afin d’obtenir la faveur et l’assistance des plus grands saints du ciel; s’adressant à l’archevêque de Rouen, nommé Franco, il lui dit: «Quelles sont dans les terres que je possède les églises les plus vénérées et les plus puissantes par le mérite et la protection de leurs saints patrons?»--«Les églises de Rouen, de Bayeux et d’Évreux, répondit le prélat, ont été dédiées en l’honneur de la très sainte Vierge, Mère de Nôtre-Seigneur Jésus-Christ; l’église In periculo maris a été consacrée sous le nom de saint Michel, l’Archange, gardien du paradis.» Les trois premiers jours qui suivirent cet entretien, les cathédrales de Rouen, de Bayeux et d’Évreux reçurent de riches présents: il était juste que la Mère du Sauveur eût les prémices; le quatrième jour, ce guerrier, qui s’appelait Robert depuis son baptême, donnait à la basilique du mont Tombe la belle terre d’Ardevon, et semblait par cet acte mettre son épée au service de saint Michel. A partir de ce jour, dit un historien, les «Normands n’eurent après Dieu et la Vierge oncques plus cher patron.»

Aussitôt les chanoines se soumirent à leurs règles, et l’ordre parut se rétablir dans la collégiale de saint Aubert; la dévotion des fidèles se ralluma aux récits des victoires que l’Archange avait remportées sur les ennemis du nom chrétien, et l’ère des pèlerinages reprit son cours un moment ralenti: le prince Robert, dit dom Hugues, «donna une grande confiance aux estrangers qui désiroient visiter cette saincte montagne, de s’y acheminer, et d’y rendre leurs vœux avec toute asseurance. Car il establit une telle police par toute sa province et eut un tel soin de bannir de ses terres tous les voleurs et meurtriers que de jour et de nuict on pouvoit cheminer par toute la Normandie sans crainte d’aucun péril ou danger.» Ainsi, l’Église acheva en peu d’années la civilisation de ces pirates que la France essayait en vain de réduire par la force des armes depuis plus d’un siècle; et saint Michel fut encore l’ange tutélaire qui présida du haut du ciel à ce triomphe de la foi sur le paganisme.

Les ducs de Normandie marchèrent sur les traces de Rollon. Guillaume-Longue-Épée, que deux martyrologes placent au nombre des saints, favorisa les pèlerinages au Mont-Saint-Michel, et, l’an 927, il fit don à la collégiale de plusieurs domaines importants situés dans les localités voisines. Parmi les nobles barons et les riches seigneurs de la Normandie, du Maine et de la Bretagne, un certain nombre imitèrent sa générosité; par exempte la famille du célèbre Yves de Bellême dota richement les chanoines de saint Michel et leur envoya des vases précieux pour le service du sanctuaire.

La collégiale méritait encore de telles faveurs, et loin d’abuser de ses richesses, elle en fit d’abord un saint usage. Outre les aumônes qui étaient distribuées aux pèlerins et aux pauvres de la contrée, des églises et des maisons religieuses furent bâties aux frais des chanoines, sur les terres qui dépendaient du mont Tombe; de ce nombre étaient les anciennes églises de Bacilly et de Vessey. Et même, d’après les chroniqueurs, les membres de la collégiale auraient fait des fondations importantes non seulement sur le littoral, mais encore dans l’île de Guernesey. Cependant la prospérité ne fut pas moins funeste aux clercs du Mont-Saint-Michel que les épreuves du siècle précédent. «La négligence et la paresse» s’introduisirent dans la petite communauté; ce n’était plus le même zèle, ni la même ferveur. Il fallait d’autres apôtres pour le pèlerinage national de la France, et le sanctuaire de l’Archange réclamait des gardiens plus dévoués.

En effet, une impulsion nouvelle devait être imprimée au culte de saint Michel dans la dernière moitié du neuvième siècle. Les populations, persuadées que le monde finirait avec l’an 1000, allaient tourner leurs regards suppliants vers le messager céleste chargé de recevoir les

[Illustration: Fig. 22.--Vue du sanctuaire de Saint-Michel-d’Aiguilhe.]

âmes au moment de la mort, pour les conduire au tribunal du juge suprême et les défendre au jour redoutable du jugement. Le mouvement sembla partir du Mont-Saint-Michel, il se communiqua d’abord à la Normandie et à la Bretagne, et gagna ensuite le Maine, l’Anjou et les autres parties de la France. Les Bretons se distinguaient entre tous par l’élan et la vivacité de leur foi; ils venaient souvent et en grand nombre prier dans le sanctuaire de l’Archange, qu’ils enviaient aux Normands; ils accusaient même le Couësnon d’avoir fait une folie en séparant le Mont de la Bretagne. Dans les contrées où les voyages au mont Tombe étaient plus longs et plus difficiles, nous voyons des oratoires s’élever en l’honneur du prince de la milice céleste; le plus célèbre de tous est celui de Saint-Michel-d’Aiguilhe, en Velay (fig. 22). Les particularités qui s’y rattachent sont du plus haut intérêt pour notre histoire.

Au pied de la montagne que domine Notre-Dame du Puy, au sein d’une belle vallée, se dresse le rocher célèbre qui, par son élévation, sa forme et sa hardiesse, a mérité le nom de merveille. Le sommet, où Diane reçut autrefois un culte sacrilège, est couronné d’un édifice sous le vocable de saint Michel, le vainqueur du paganisme; le milieu est consacré à saint Gabriel, le médiateur de la paix entre le ciel et la terre, et la partie inférieure est dédiée à saint Raphaël, le guide et l’ami des hommes voyageurs sur la terre d’exil. C’est ainsi que le moyen âge associait souvent le culte des trois archanges, dont les saints livres nous ont appris les noms et les titres particuliers. Le sanctuaire de Saint-Michel-d’Aiguilhe fut bâti sous le règne si agité de Lothaire, de 962 à 965. A la même époque de 960 à l’an 1000, cent douze monastères importants, parmi lesquels un certain nombre étaient sous la protection du glorieux Archange, furent construits ou réparés: il faut mettre en première ligne l’abbaye du Mont-Saint-Michel, dont l’origine sera décrite dans le deuxième chapitre de cette histoire.

[Illustration: Fig. 23.--Sceau de Robert, abbé du Mont-Saint-Michel (1442).]

[Illustration]

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