V
SAINT MICHEL ET LA FRANCE CARLOVINGIENNE.
Vers le milieu du huitième siècle, pendant que Charles-Martel et Pépin le Bref luttaient contre les Saxons, les Frisons, les Sarrasins, les Lombards et les autres ennemis de la France et de l’Église, saint Boniface, qui devait sacrer le premier roi carlovingien, parcourait l’Allemagne, renversait les temples païens et établissait les sièges épiscopaux de Mayence, de Passau, de Freisingen, de Ratisbonne, de Salzbourg, d’Erfurt, de Wurzbourg. Pour soumettre ces contrées à l’Évangile, il avait à vaincre un obstacle en apparence insurmontable: les barbares, qui vivaient des dépouilles enlevées à l’ennemi et du fruit de leur chasse, ne voulaient pas renoncer au culte de Wuotan, le dieu de la guerre, et de Diane, la chasseresse. Le zélé missionnaire, qui était venu d’Angleterre et avait traversé les Gaules, n’ignorait pas les merveilles accomplies sur le mont Tombe. A l’exemple de saint Aubert, il opposa aux fausses divinités l’Archange vainqueur du paganisme; il fonda des monastères et bâtit des églises sous le vocable de saint Michel; il fit célébrer avec pompe la fête établie en son honneur et lui consacra le sommet des montagnes où les Germains rendaient à Wuotan et à Diane un culte sacrilège: «Observez, dit un illustre écrivain de nos jours, l’admirable coïncidence de ces deux faits qu’on n’a pas encore rapprochés l’un de l’autre. A l’extrémité de la Gaule, au bord de l’Océan, saint Michel apparaît à un saint évêque; à l’extrémité occidentale de l’Europe chrétienne, saint Michel est donné pour patron à ces tribus germaniques qui sont en voie de se convertir. C’est ainsi que se fonde la société chrétienne, sous la protection de l’Archange. Elle existe encore et vivra toujours.» (Léon Gautier.)
Dès le commencement du neuvième siècle, lorsque Charlemagne, après avoir triomphé des Saxons, des Lombards et des Sarrasins, reçut la couronne des mains de Léon III, saint Michel était connu et vénéré dans les vastes États qui composaient l’Empire d’Occident; la Neustrie en particulier et les provinces d’Allemagne, où les Romains et les Gaulois avaient laissé plus de traces de leur séjour, la Bavière, la Souabe et la Franconie se couvrirent de monastères et d’oratoires dédiés au glorieux Archange. En Neustrie, le pieux fondateur du Mont-Saint-Michel n’était plus; mais son esprit vivait dans ses enfants. Les chanoines rivalisaient de zèle et travaillaient de concert à faire honorer le prince de la milice céleste; les pèlerinages devenaient plus nombreux, depuis que Charlemagne avait réuni sous son sceptre une grande partie des nations chrétiennes; de pieuses dotations augmentèrent les ressources de la collégiale, et des reliques insignes enrichirent le trésor de l’église; à cette même époque des travaux assez importants furent exécutés sur la montagne: on disposa des bâtiments pour les pèlerins et quelques habitations s’ajoutèrent aux modestes cellules des chanoines. En un mot, l’œuvre de saint Aubert prospérait de jour en jour et portait des fruits abondants. Les évêques d’Avranches, à l’exemple de leur illustre prédécesseur, visitaient de temps en temps le mont Tombe, pour y chercher le silence de la retraite et y célébrer les saints mystères; chaque année, l’anniversaire de la dédicace était solennisé avec pompe; l’Église fêtait aussi les apparitions de saint Michel sur le monte Gargano et à Rome. De leur côté, les peuples germains évangélisés par saint Boniface eurent un Michelsberg ou mont Saint-Michel, célèbre dans tout le cours du moyen-âge par la fameuse légende de la plume, la plus naïve peut-être, la plus poétique et la plus intéressante de toutes celles que les annalistes d’outre-Rhin nous ont conservées.
Sur le Michelsberg, situé à l’extrémité du Stromberg, petite chaîne de collines du Zabergau, s’élève, dit Max de Ring, une chapelle qui formait jadis le chœur d’une église de capucins; elle est d’une date très ancienne et repose sur un temple de Diane, la déesse favorite des Germains. Le visiteur peut distinguer à la voûte et aux murs extérieurs des restes de figures, qui remontent au temps du paganisme. Or, d’après la légende, lorsque Boniface, l’apôtre de la Germanie, vint prêcher en ces lieux la doctrine du Christ, il fut entravé au milieu de sa mission par les malices et les pièges du diable; dans ce péril extrême, il invoqua l’assistance «du chevalier du ciel,» et aussitôt une lutte terrible s’engagea entre l’Archange et son implacable ennemi. Saint Michel, grâce à son courage, remporta la victoire et enchaîna Satan qu’il alla plonger dans l’abîme d’où il était sorti. «Mais dans la lutte le diable avait arraché à l’Archange une plume de ses ailes, toutes brillantes de rubis et d’émeraudes.» Saint Boniface la recueillit avec soin et, après avoir achevé la conversion du pays, il la plaça dans une châsse au-dessus de l’autel qu’il consacra sur la montagne en l’honneur de Jésus-Christ. Une médaille d’argent, fort rare de nos jours, rappelle cet événement merveilleux; pour la plume, elle a disparu depuis que les partisans de Luther ont pillé et profané l’église du Michelsberg, et malgré toutes les recherches, on ne l’a jamais retrouvée. Qui ne verrait dans cette fiction poétique une allusion au triomphe de l’ange, vainqueur du paganisme, sur le redoutable Wuotan et les autres divinités des Germains? Qui ne serait frappé en même temps de la foi de ces premiers âges?
Malgré les progrès rapides que le culte de saint Michel faisait dans le monde chrétien, il n’avait pas atteint toute son extension et quelque chose semblait manquer à la gloire de l’Archange. Le héros qui avait humilié l’orgueil du paganisme dans la personne de Witikind et d’Abiatar, et tenait sous sa domination le vaste empire d’Occident, Charlemagne n’avait pas encore par un acte public proclamé la puissance de saint Michel. L’heure solennelle était venue. Un pontife célèbre par l’éclat de ses vertus avait travaillé à répandre le culte de l’Archange en élevant la basilique du mont Tombe; l’un des plus grands monarques dont l’histoire ait enregistré le nom et les œuvres allait reconnaître le prince de la milice céleste pour le protecteur de la France, la fille aînée de l’Église et la première nation du monde. L’illustre empereur fit placer sur ses étendards le nom et l’image de saint Michel, reconnaissant ainsi que le chef de la milice céleste l’avait couvert de sa protection et veillait sur les destinées de ses États. Patronus et princeps imperii Galliarum: Saint Michel patron de l’empire des Gaules; tel est le beau titre que nos pères donneront désormais à celui que Daniel appelait le grand prince.
Pendant la période la plus glorieuse de la dynastie carlovingienne, la civilisation fit de rapides progrès, grâce à l’initiative des évêques et des moines. Les Maures d’Espagne d’un côté, et de l’autre les barbares du Nord furent obligés de suspendre pour un temps les invasions qui avaient été si désastreuses sous les règnes précédents. Le paganisme semblait vaincu pour toujours. Le culte de l’Archange fleurissait au Mont-Saint-Michel et dans toutes les provinces de l’Empire; un grand nombre de cathédrales et d’églises avaient au moins une chapelle dédiée au chef de la milice céleste; d’après un usage déjà très ancien, on représentait parfois au sommet des édifices religieux le prince de l’air, armé d’une flèche ou d’un dard qu’il enfonçait dans la gueule d’un monstre palpitant sous ses pieds (fig. 20). La ville de Cortone en fournit un exemple dès le septième siècle. Dans tous les monastères érigés sous le titre de saint Michel, la piété, la science et le travail étaient en honneur; les religieux vénéraient presque toujours l’Archange en sa qualité de vainqueur du paganisme; témoin le monastère de Noirmoutiers, fondé en 680 par saint Philbert. Dans cette île, située à l’extrémité de l’Aquitaine du côté de l’Armorique, il existait, à la place du cimetière actuel, un monument druidique que saint Philbert renversa pour y élever une église sous le patronage du puissant Archange. Ce sanctuaire fut en grande vénération dans toute la contrée jusqu’à l’époque où les Normands, en 846, dévastèrent l’île de Noirmoutiers.
A cette époque, où le respect de l’autorité n’avait pas encore subi les atteintes de la révolution, les peuples regardaient saint Michel comme l’ange tutélaire des souverains chargés de gouverner la France et des guerriers qui versaient leur sang pour elle sur le champ de bataille; cette protection se manifestait surtout dans la lutte suprême, à l’heure de la mort. Par exemple, rien de plus touchant que la scène où l’auteur de la Chanson de Roland nous raconte la mort de son héros? Ce
[Illustration: Fig. 20.--Statue de saint Michel placée au sommet de l’hôtel de ville de Bruxelles. Quinzième siècle.]
récit aux yeux de l’historien est légendaire; mais il doit être regardé comme l’expression d’une croyance généralement reçue au moyen âge. Roland va mourir. Il adresse la parole à sa chère Durandal, «il cause longuement avec elle, et cet entretien est trempé de larmes; il lui dit de très-douces choses, comme un Français en dirait à la France: O ma Durandal, comme tu es claire et blanche! comme tu luis et flamboies au soleil! comme tu es sainte et belle!» Puis par un magnifique mouvement d’éloquence, il se met à énumérer tous les royaumes, tous les empires qu’il a conquis avec l’aide de sa bonne épée: «Avec elle je conquis Normandie et Bretagne, je conquis Provence et Aquitaine... En ai-je assez conquis de ces pays et de ces terres que tient maintenant Charles à la barbe chenue! Plutôt mourir que de la laisser aux païens: que Dieu n’inflige pas cette honte à la France!» Et il prend le parti de la cacher sous son corps expirant: car il sent de plus en plus «que la mort l’entreprend et qu’elle lui descend de la tête sur le cœur.» Alors il retrouve dans ses yeux un reste de clarté, ce qu’il en faut pour découvrir l’Espagne, et il se tourne énergiquement de ce côté. «Et pourquoi le fait-il? Ah! c’est qu’il veut faire dire à Charlemagne qu’il est mort en conquérant.»
Mais Roland est chrétien, il est surtout chrétien, et va nous le montrer sur ce rocher d’où il peut contempler l’Espagne en triomphateur. Il lève les yeux au ciel, et d’une main encore puissante, frappe sa poitrine ensanglantée. «Mea culpa, dit-il, et naïvement il tend à Dieu son gant droit. Il semble alors que l’on entende un bruit d’ailes; et, en effet, voici que des milliers d’anges s’abattent autour de Roland:» et à la tête de tous on voit saint Michel, «notre saint Michel du Mont au péril de la mer.» (Léon Gautier.)
La France carlovingienne était à peine formée, et déjà le nom de l’Archange se trouvait sur toutes les lèvres; dans les prières, il était invoqué en sa qualité de patron du royaume ou de conducteur des âmes; il avait une place d’honneur dans les arts et la littérature; son principal sanctuaire, le Mont-Saint-Michel au péril de la mer, était regardé en quelque sorte comme un monument national. Les rois très chrétiens imitèrent l’exemple de Charlemagne. Louis le Débonnaire combla de ses pieuses largesses Saint-Michel de Verdun, et, en 817, il plaça de nouveau ses États sous la protection du prince de la milice céleste, pour lequel il eut toujours une grande dévotion. Dans la suite, les autres rois de France se firent un devoir d’aller en personne rendre leurs hommages à «Monseigneur saint Michel;» ou, s’ils ne purent accomplir cet acte religieux, «ils recommandèrent leur âme» aux prières des chanoines ou des religieux et encouragèrent les pèlerinages au mont Tombe. Aussi, dans le cours du dixième siècle et dans les âges suivants, on vit des guerriers courageux, des hommes de toutes conditions, des femmes et des enfants partir de presque tous les points de la France et venir prier dans le sanctuaire de l’Archange.
A cette époque, nous trouvons les traces d’une coutume qui s’est transmise jusqu’à nos jours. Ces nombreux pèlerins, voulant emporter dans leur famille des souvenirs de leur voyage, détachaient des parcelles de la pierre qui couvrait le tombeau de saint Aubert, ou dégradaient les murs de la basilique; la surveillance des chanoines ne
[Illustration: Fig. 21.--Coquilles de pèlerinage.
A, Coquille noire de Saint-Michel.--B, Coquille en plomb fondu.]
suffit pas pour empêcher ces pieuses déprédations, il fallut les défendre sous les peines les plus sévères. Alors les pèlerins recueillirent sur la plage des galets et des coquilles, qu’ils conservaient ensuite avec soin; (fig. 21) plusieurs, disent les manuscrits, fixaient à leur gourde, attachaient sur leurs vêtements et suspendaient à leur cou des «conques marines,» ou d’autres objets qu’ils avaient fait bénir par les prêtres préposés à la garde de l’église; puis, fiers de ces glorieuses décorations, ils retournaient dans leurs foyers et communiquaient à tout le monde l’enthousiasme dont ils étaient animés. Dès lors la coquille était regardée comme le symbole du pèlerin; elle fut gravée sur un chapiteau du onzième siècle; les abbés du monastère et plusieurs gentilshommes la placèrent plus tard dans leurs armes; les chevaliers de saint Michel voulurent la porter autour du cou et sur la poitrine, en forme de collier et de croix.