‹ Saint Michel et le Mont-Saint-MichelChapitre 17 sur 75 · VII.

VII.

SAINT MICHEL ET LA FRANCE DE SAINT LOUIS.

La sainte Chapelle et la Somme de Théologie suffiraient pour nous donner une idée du siècle d’Innocent III, de saint Louis, de saint Thomas, d’Albert le Grand, de Roger Bacon, de Giotto et de Dante. La France, peuplée alors comme aujourd’hui, était forte et prospère. Religieux, sage, impartial, jaloux du prestige et de la félicité de son peuple, Louis IX s’appliqua toute sa vie à faire respecter les droits de Dieu, à rendre la justice, à émanciper les communes, à réprimer les abus, à donner une nouvelle impulsion aux lettres, au commerce et à l’industrie. A cette époque, la plus glorieuse du moyen âge et la plus illustre de la féodalité, le saint Archange occupa la première place dans la dévotion des fidèles, après le Sauveur du monde et l’auguste Mère de Dieu; on se disputait l’honneur de porter son nom, son image dominait dans les églises et les chapelles, sur les tours et les beffrois, elle se trouvait gravée sur les plombs de pèlerinage, sur les sceaux et les monnaies; c’était partout un concert unanime de louanges et de prières. L’Archange avait presque toujours une place d’honneur dans ces poëmes qu’un auteur moderne appelle à juste titre «les sources de la Divine Comédie.» La flotte pisane vogue-t-elle vers les côtes d’Afrique, le Christ pousse les galères, et saint Michel sonne la trompette à la tête des armées chrétiennes; quand le Sauveur et l’apôtre des gentils descendent aux enfers, l’ange conducteur des âmes les accompagne; si les justes se présentent aux portes du paradis, c’est encore le chef de la milice céleste qui les introduit dans le séjour de la félicité.

Le Mont-Saint-Michel était avec le monte Gargano le centre de ce mouvement et le foyer de cette dévotion. L’année même de la majorité de saint Louis, Raoul de Villedieu alla recevoir la récompense de ses

[Illustration: Fig. 62.--Sceau et contre-sceau de Raoul de Villedieu. Archives nationales.]

vertus, après avoir achevé ses grandes entreprises; il mourut le 12 février 1236 et fut inhumé dans l’église du Mont. Non content de nous léguer le cloître du Mont-Saint-Michel, il favorisa de tout son pouvoir l’impulsion générale qui devait amener la France de Louis IX aux pieds de l’Archange.

Depuis les beaux jours de saint Aubert, les pèlerinages n’avaient jamais complètement cessé, même pendant les années d’épreuves et de décadence; le culte du prince de la milice céleste avait pénétré avec l’Évangile chez toutes les nations chrétiennes; la France surtout avait bâti un grand nombre de monastères, érigé plusieurs églises ou chapelles sous le vocable de l’ange qu’elle s’était choisi pour protecteur; depuis l’année 1210, Paris possédait sa confrérie pour les pèlerins qui accomplissaient «le voyage du Mont au péril de la mer.» Mais cet élan généreux des populations, alors si profondément attachées à la foi de leur baptême, devint plus universel dans la deuxième moitié du

[Illustration: Fig. 63.--Sceau et contre-sceau de Richard. Archives nationales.]

treizième siècle et dans le cours du siècle suivant; c’est pourquoi nous pouvons appeler cette époque l’ère des grandes manifestations et la regarder comme la préparation du quinzième siècle, où la dévotion envers le saint archange atteignit son apogée.

Les souverains pontifes enrichirent le monastère de faveurs insignes, confirmèrent les différentes donations faites à la basilique, et employèrent tous les moyens soit pour encourager les pèlerinages, soit pour assurer l’exemption des bénédictins et rehausser la dignité d’abbé dans la personne de Richard Toustin, qui avait succédé à Raoul de Villedieu, en 1236. Innocent IV accorda de nombreuses indulgences à ceux qui visitaient le sanctuaire de saint Michel. Par une bulle datée de 1255, Alexandre IV permit à Richard Toustin qui gouvernait «honorablement» son abbaye depuis dix-neuf ans, de porter la mitre, l’anneau, la tunique, la dalmatique, des gants et des sandales; en même temps il lui accorda le pouvoir de conférer la première tonsure ainsi que les ordres mineurs, et de donner la bénédiction solennelle. Richard, dit dom Louis de Camps, fit faire une mitre fort belle, toute couverte de perles et de pierreries, et «se voyant ainsi coeffé à la mode,» il donna sa bénédiction jusque sur les places publiques, dans les villes et les châteaux; mais on en porta «complaintes» au souverain pontife, qui modifia la bulle précédente et défendit en général aux abbés de bénir solennellement le peuple «ailleurs qu’aprez la messe, vespres et laudes.» A cette même époque, le Mont-Saint-Michel était le centre d’une grande association de prière et de fraternité, que plusieurs abbayes indépendantes avaient formée entre elles.

Le plus grave événement de la prélature de Richard, le plus significatif relativement au culte de saint Michel et le plus heureux pour le mont Tombe, se rattache à l’année 1256 ou 1259. Le roi de France, célèbre déjà par sa bravoure et l’éclat de ses vertus, fit un premier voyage au Mont, au retour de cette croisade fameuse pendant laquelle il avait plus d’une fois échappé à la mort. Il arriva au pied de la montagne, suivi d’une brillante escorte. Richard, qui était descendu avec ses moines pour le recevoir, le complimenta et le conduisit dans la basilique au chant des hymnes et des psaumes. Après une fervente prière, saint Louis déposa sur l’autel de l’Archange une somme considérable pour réparer la croix des grèves et augmenter les fortifications de l’abbaye. Ce pèlerinage solennel accompli par le plus pieux de nos rois, ce don fait à l’Archange lui-même sur son autel privilégié, tout ce concours de circonstances a une haute portée pour l’histoire de saint Michel et de son culte.

Richard Toustin employa une grande partie des ressources dont il disposait à compléter les travaux de ses prédécesseurs: «Ce fut luy, dit dom Huynes, qui fit faire Belle-Chaire et le corps de garde qui est dessous, non pour des soldats, car il n’y en avoit point encor, mais pour les portiers du monastère. Et tout joignant il fit commencer un autre bastiment qui est encor imparfaict. Il fit aussi commencer le chapitre qui se voit imparfaict du costé du septentrion joignant le cloistre.» Nous pouvons aussi lui attribuer l’ancienne tour fortifiée qui surmontait autrefois la fontaine de Saint-Aubert, et la tour du nord, la plus fière de toutes celles qui composent les fortifications du Mont-Saint-Michel et lui donnent l’aspect d’une forteresse inexpugnable. Ces constructions méritent d’être classées parmi les plus beaux modèles d’architecture militaire au moyen âge.

En 1264, Richard Toustin mourut et fut enterré dans l’église, au bas de la nef. Les bénédictins choisirent pour lui succéder un religieux du Mont, nommé Nicolas Alexandre. Le nouvel abbé, non content de faire observer la discipline avec une grande exactitude à l’intérieur de son monastère, opéra aussi de sages réformes dans les prieurés qui étaient soumis à sa juridiction, et ses attraits pour la vie cachée ne l’empêchèrent pas de veiller aux intérêts des religieux. Sa piété contribua beaucoup à faire honorer le glorieux Archange en attirant au Mont des pèlerins célèbres. Il mourut le 17 novembre 1271, et reçut la sépulture dans le transept nord de l’église, à côté de l’autel dédié à saint Nicolas, son patron.

Sous cette prélature, Louis IX donna de nouvelles marques publiques de sa dévotion envers le prince de la milice céleste. Il fit un deuxième pèlerinage au sanctuaire de l’Archange, et, par une charte royale promulguée en 1264, il légua au Mont la terre de Saint-Jean-le-Thomas; de plus, pour favoriser les vues de l’abbé, il interdit les assemblées parfois tumultueuses qui se tenaient dans la ville, et transféra au village de Genêts les foires du dimanche des Rameaux et du mardi de la Pentecôte.

La piété de saint Louis trouva de nombreux imitateurs. Une multitude de pèlerins des différentes contrées de l’Europe s’agenouillaient chaque jour devant l’autel de l’Archange. Ils ne reculaient devant aucun sacrifice et s’imposaient souvent de rudes privations pour satisfaire leur piété. A cette époque de foi, nous voyons aussi de grands coupables traverser la France, visiter le Mont-Saint-Michel et de là se rendre à Saint-Jacques en Galice; ils prenaient ensuite le chemin de Rome, d’où ils partaient pour Jérusalem. Ainsi, au treizième siècle comme dans les âges précédents, les peuples vénéraient en saint Michel non-seulement le prince guerrier, mais aussi l’ange du repentir, l’appui, le guide des malades et des affligés.

Les croisés, au retour de leur expédition lointaine, allaient de leur côté remercier «monseigneur» saint Michel de les avoir préservés des horreurs de la peste et arrachés aux mains de l’ennemi; de ce nombre fut l’héritier de Louis IX, Philippe le Hardi. Ce monarque ayant échappé à la contagion qui ravagea nos armées devant les murs de Tunis, attribua cette grâce à saint Michel, protecteur de la France, et conserva toujours une vraie dévotion pour le glorieux Archange; c’est pourquoi sous ce règne, comme sous les précédents, le prince de la milice céleste présida au progrès et à la formation de notre unité nationale.

Pendant que Philippe le Hardi réunissait à la couronne plusieurs domaines ou duchés de France, le Mont fut gouverné par deux abbés qui montrèrent une grande sagesse dans l’administration intérieure, et déployèrent un zèle ardent pour défendre les intérêts des religieux contre les empiétements du dehors. Ils se nommaient Nicolas Fanegot et Jean le Faë. Le premier fut élu en 1271, à la mort de Nicolas Alexandre, et resta huit ans à la tête du monastère; il reçut la sépulture dans la basilique à côté de son prédécesseur. Jean le Faë, prieur claustral, lui succéda de 1279 à 1298. Cet abbé, dit dom Louis de Camps, charma par sa modestie les riches seigneurs de la contrée et les rendit «libéraux de plusieurs belles terres et seigneuries en faveur des religieux.» Il reçut de Rome des bulles qui confirmaient les dites donations et accordaient à l’abbaye de nombreux privilèges.

Ces lettres, émanées de l’autorité pontificale, alors si respectée dans le monde chrétien, jettent une grande et vive lumière sur l’histoire du culte de saint Michel. Pendant le cours du moyen âge, en particulier à l’époque où nous sommes arrivés, les pèlerinages au sanctuaire de l’Archange étaient si célèbres en toute l’Europe que plusieurs papes, non contents d’approuver ces pieuses pérégrinations, accordèrent de précieuses faveurs à tous ceux qui visitaient la basilique. Nous voyons aussi, d’après les lettres des papes, que si les pèlerins du moyen âge n’essuyaient pas les attaques d’une presse impie et railleuse, ils étaient quelquefois assaillis par des bandes de voleurs; ils avaient surtout à craindre de continuelles vexations de la part des guides ou des vendeurs qui abondaient dans la ville et les environs. Pour faire cesser de pareils abus, il existait une arme plus puissante que la force physique et plus en rapport avec la mission de l’Église que le glaive matériel: les souverains pontifes, à l’exemple d’Alexandre III, défendirent sous peine d’excommunication de voler ou de molester les pèlerins qui venaient au Mont-Saint-Michel pour prier.

[Illustration: Fig. 64.--Enseigne (image) en plomb de saint Michel trouvée dans la Seine, à Paris. Treizième siècle.]

Depuis la conquête de la Normandie, les rois de France marchèrent sur les traces des «seigneurs papes de la sainte Église romaine.» Philippe-Auguste, Louis IX, Philippe le Hardi joignirent leur vaillante épée aux armes spirituelles des souverains pontifes et la mirent au service de l’archange saint Michel, qui, en retour, veillait sur les destinées du royaume. De leur côté, les évêques de la province de Normandie travaillèrent à la sécurité générale en condamnant une bande de scélérats, qui se disaient de la famille du géant Goliath et répandaient la terreur dans toute la contrée. C’est ainsi que la France de saint Louis, cette France si noble et si prospère, rendit un solennel hommage au prince de la milice céleste et mérita de figurer dans l’histoire de son culte avec la France de Clovis et de Charlemagne.

Le treizième siècle touchait à sa fin. Le successeur de Philippe le Hardi, Philippe le Bel, malgré les fautes qui ternirent l’éclat de son règne, montra la même vénération, la même générosité que ses ancêtres pour le Mont-Saint-Michel. Ce prince, violent mais brave jusqu’à l’héroïsme, religieux malgré ses luttes scandaleuses contre l’Église, prouva par son exemple l’influence que l’Archange exerçait sur la nature fière et indomptable des chevaliers chrétiens. Sous ce règne, un religieux d’un rare mérite, appelé Guillaume du Château, prit le gouvernement du Mont, un an après la mort de Jean le Faë; il alla recevoir la bénédiction de l’évêque dans la cathédrale d’Avranches, et revint prendre possession de sa stalle la veille de Noël, 1299; il fut reçu à la porte principale par les bénédictins qui lui firent jurer d’observer les lois et les privilèges de l’abbaye, et le conduisirent dans la basilique. Tout faisait espérer une ère de longue prospérité sous la conduite d’un chef si remarquable et d’un maître si habile, quand tout à coup un sinistre inattendu vint consterner la cité de l’Archange et mit en péril l’avenir du monastère. Au mois de juillet 1300, la foudre tomba sur le clocher et le renversa: «Les cloches furent fondues, dit dom Huynes, et le métail découla de part et d’autre. Les toicts de l’église, du dortoir, et de plusieurs autres logis furent bruslez et les charbons tombans sur la ville ne laissèrent presque aucune maison sur pied.» La tour des livres, bâtie par le célèbre Robert du Mont, eut le sort de la flèche; elle s’écroula et ensevelit sous ses décombres plusieurs manuscrits d’une grande valeur. D’autres désastres signalèrent les premières années du treizième siècle. D’après les annalistes de l’époque, des tempêtes affreuses renversèrent les maisons et déracinèrent les forêts; la mer franchit ses limites, exerça de grands ravages sur le littoral et engloutit dans son sein «des animaux d’espèces diverses.»

Guillaume du Château, loin de perdre courage en face de tant d’épreuves, entreprit la restauration du monastère et se mit à l’œuvre avec un zèle infatigable. Grâce aux offrandes des pèlerins, surtout du roi de France, il put relever une partie des ruines et refaire les toitures de l’église, du cloître et des maisons de la ville; il rebâtit les magasins de l’abbaye et continua les fortifications commencées par ses prédécesseurs. En 1307, une bulle du pape Clément V confirma tous les droits des religieux et accorda de nouvelles faveurs aux pèlerins. Aussitôt les grandes manifestations, qui s’étaient un peu ralenties depuis le désastre de 1300, reprirent leur cours habituel. L’évêque d’Avranches, Nicolas de Luzarches, se rendit au Mont pour faire sa visite à l’église de l’Archange; l’abbé l’attendit à la porte du monastère, «vestu pontificalement, la croce en main et la mitre en teste.»

Le plus illustre pèlerin que reçut Guillaume du Château fut le roi de France, Philippe le Bel. Ce prince, non content de favoriser les bénédictins, en leur accordant le droit de pêche à Bricqueville et à Genêts, voulut à l’exemple de ses ancêtres, visiter en personne le sanctuaire du Mont-Saint-Michel; il se mit en route dans le cours de l’année 1311, et prit le chemin de la Normandie, suivi d’une brillante escorte. Guillaume du Château, qui avait su gagner «ses bonnes grâces,» célébra sa réception avec tout l’éclat que réclamait la majesté royale. Le monarque gravit le flanc de la montagne, entra dans la basilique et fléchit le genou pour prier le saint Archange; il fit ensuite de riches présents à l’abbaye et déposa sur l’autel deux épines de la sainte couronne avec une relique insigne de la vraie croix; il joignit à ces dons la somme considérable de 1,200 ducats pour l’acquisition de la fameuse statue de saint Michel en lames d’or, que l’on admirait encore au seizième siècle sous le grand crucifix de la nef. Dans la suite Charles VI, Charles VII, Louis XI, Charles VIII, François Iᵉʳ, Charles IX avec le prince Henri son frère, la fleur de la chevalerie française, plusieurs évêques suivis de leur clergé, des foules nombreuses viendront accomplir leur pèlerinage au Mont-Saint-Michel pour continuer les glorieuses traditions des anciens âges; et aujourd’hui, malgré nos récentes manifestations, «nous avons peine à nous faire une idée du respect et de la vénération que la sainte montagne inspirait autrefois (M. Demons).»

Guillaume du Château ne vécut que trois ans après le pèlerinage de Philippe le Bel; il mourut le 11 septembre 1314, et fut inhumé dans la basilique, au bas de la nef. Pendant cette prélature, un écuyer nommé Pierre de Toufou fut établi gardien de la porte du Mont-Saint-Michel, moyennant deux pains et une quarte de vin de Brion par jour, plus une somme annuelle de 25 sols de monnaie. Les religieux, d’après un registre ouvert à cette époque, devaient aussi fournir des hommes au roi pour l’armée de Flandre, et un jeune seigneur, appelé Robert Roussel, se chargea par procuration de ce service onéreux.

L’année même de la mort de Guillaume du Château, les bénédictins choisirent pour lui succéder le prieur de Saint-Pair, nommé Jean de la Porte; celui-ci resta vingt ans à la tête du monastère et mérita d’être placé parmi les premiers abbés du Mont-Saint-Michel. Ses religieux rendirent de lui le plus beau témoignage, dans une supplique adressée au souverain pontife: «Jean de la Porte nous a gouverné selon Dieu, écrivaient-ils; son humilité, sa piété, sa mansuétude, l’intégrité de ses mœurs, sa patience dans les épreuves, son amour de la justice, sa vie exemplaire, la bonne réputation qu’il s’est acquise, le charme de sa conversation en ont fait un pasteur accompli et un homme d’une grande probité.» Après son élection, le nouvel abbé se présenta devant le chapitre d’Avranches, qui administrait le diocèse depuis la mort de Michel de Pontorson; mais les chanoines le renvoyèrent à l’évêque de Dol qui le bénit en présence de l’abbé de la Lucerne; ensuite il fit serment de fidélité au roi de France et en reçut des lettres de protection près du bailli du Cotentin. Jean de la Porte ayant gouverné son monastère avec sagesse et fermeté, mourut le jour du vendredi saint, 14 avril 1334, à l’heure où les religieux devaient réciter l’office divin. Tous l’avaient aimé comme un père pendant sa vie; après sa mort, ils le vénérèrent comme un saint. Sa dépouille mortelle fut inhumée dans la chapelle dédiée à saint Jean l’Évangéliste, devant l’autel de la très sainte Trinité. Les bénédictins élevèrent à la mémoire de l’illustre abbé un mausolée remarquable, avec «son effigie relevée en bosse et revestue pontificalement;» ses armes, où brillait le symbole de la douceur unie à la force et à la charité, furent aussi reproduites dans le vitrail qui surmontait le tombeau, et à la voûte de la nef.

Jean de la Porte s’efforça d’inspirer l’amour de la règle par ses paroles et surtout par ses exemples; en même temps il employa tous les moyens qu’il avait à sa disposition pour favoriser les hautes études. Ses efforts ne furent pas inutiles. A cette époque l’abbaye compta parmi ses membres des hommes de mérite, au nombre desquels figure Jean Enète. Ce religieux était versé dans la connaissance de l’Écriture sainte et de la théologie; et même, si l’on en juge par les ouvrages qui lui appartenaient, il n’était pas étranger à l’étude de la langue hébraïque. Comme la plupart des savants, il aimait les livres, et l’un de ses amis, nommé Jean Hellequin, ne trouva pas de présent plus agréable à lui offrir qu’une Bible du prix de 10 livres et un volume des Sentences de Pierre Lombard, qu’il avait acheté 8 livres parisis.

Rien ne manquait alors à la prospérité du mont Tombe et saint Michel était honoré sous tous les titres que nos pères aimaient à lui donner. Le monastère acquit de nouveaux revenus en Bretagne, dans la ville d’Avranches, à Jersey et dans le diocèse de Coutances; les rois Louis X, Philippe V et Charles IV accordèrent de nouveaux privilèges au Mont-Saint-Michel et mirent leur couronne sous la garde de l’Archange; le souverain pontife Jean XXII, la reine Jeanne de France et les ducs de Bretagne, le roi d’Angleterre Édouard II, plusieurs évêques et seigneurs féodaux écrivirent au vénérable abbé ou envoyèrent des présents au sanctuaire de saint Michel; les grandes voies de Paris, d’Angers, de Rennes étaient couvertes de pèlerins qui se réunissaient sur les grèves, et là se rangeaient en longues files pour gravir le versant de la montagne et faire leur entrée solennelle dans les vastes nefs de la basilique; ils retournaient ensuite dans leur pays et y racontaient les merveilles dont ils avaient été les heureux témoins. Cependant à la France riche, prospère et triomphante, telle que saint Louis l’avait faite, allait succéder une France pauvre, humiliée, vaincue. La ligne directe des Capétiens venait de s’éteindre pour faire place à la branche puînée des Valois; la guerre de cent ans avec ses horreurs s’annonçait déjà menaçante; un vainqueur impitoyable devait bientôt battre en brèche nos vieilles institutions féodales pour établir sa domination sur un amas de ruines et tenter d’introduire chez nous une dynastie que la loi salique proscrivait. La vieille abbaye normande changea d’aspect. Robert de Torigni ne sortait pas de son monastère sans être accompagné de ses vavasseurs portant la lance au poing et l’écu sur la poitrine. Cette pompe féodale prit de tels développements sous Richard Toustin, que l’archevêque de Rouen, Eudes Rigault, et le souverain Pontife lui-même se crurent obligés d’y porter remède. Dans les Constitutions de l’époque, il est défendu aux moines de «boire dans des verres au pied cerclé d’argent ou d’or,» de porter des «couteaux à manche richement ciselé,» de sortir sur des «chevaux caparaçonnés, avec des selles ornées d’arabesques.» Cette magnificence disparaîtra dans les siècles suivants pour faire place à la pauvreté; ces vases de prix seront engagés ou vendus pour alimenter la garnison du château et nourrir les derniers défenseurs de la France. Mais d’autres gloires étaient réservées au Mont-Saint-Michel dans ces temps malheureux, et l’Archange guerrier allait remporter de nouveaux triomphes; après avoir présidé à la formation de nos grandes universités en qualité de prince de la lumière, il devait se présenter à nos armées vaincues comme l’ange des batailles, le type de la bravoure et de la fidélité.

[Illustration: Fig. 65.--Sceau de la baronnie de l’abbaye du Mont-Saint-Michel, à Ardevon, 1452.

Archives nationales.]

[Illustration]

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