‹ Saint Michel et le Mont-Saint-MichelChapitre 18 sur 75 · CHAPITRE III - I. - L’ÉPISODE DES PETITS PÈLERINS.

CHAPITRE III - I. - L’ÉPISODE DES PETITS PÈLERINS.

SAINT MICHEL ET LE MONT-SAINT-MICHEL PENDANT LA GUERRE DE CENT ANS.

Un écrivain versé dans l’étude du moyen âge, M. L. Gautier, a tracé les principaux caractères du culte de saint Michel pendant la guerre de cent ans: «Rien, dit-il, ne se ressemble moins que la France des Capétiens et celle des Valois. Avant la guerre de cent ans, la France était, à tout le moins, aussi peuplée que de nos jours; elle était généralement riche et prospère, et le sort des classes inférieures y était peut-être aussi fortuné qu’aux meilleurs jours de notre histoire. Mais la guerre de cent ans a tout changé, et elle a fait de ce beau pays une terre dépeuplée et misérable. Il y a des populations françaises qui ont, à cette époque, couché dans leurs églises durant plusieurs années, tant leurs habitations étaient menacées par les Anglais et les compagnies. On ne peut guère se faire l’idée d’une telle misère, ni surtout d’une telle décadence. Le sens de la justice avait notablement baissé, et, comme le montrent nos lettres de rémission, le crime n’inspirait plus l’horreur qu’il doit inspirer. Le jour vint où l’on vit à Paris se pavaner l’Anglais insolemment vainqueur, et là, tout près de l’Anglais, dans le palais de saint Louis, un pauvre vieux roi de France qui avait perdu la raison. Quelquefois le pauvre Charles se mettait aux fenêtres de ce palais qu’on lui laissait par pitié, et il était acclamé par tout ce qui restait encore de bons Français dans la capitale déshonorée de la France conquise. C’est alors que tous les Français se prirent à penser à saint Michel et à en faire leur idée fixe. Ils voyaient dans le ciel les grandes ailes lumineuses de l’Archange, qui s’étendaient au-dessus de ce beau pays, et qui nous promettait, en quelque sorte, la revanche tant souhaitée. Saint Michel fut obstinément, opiniâtrément aimé, prié, attendu, désiré, et c’est vers le sanctuaire du mont Tombe que se dirigeait le regard de l’espérance universelle. Jeanne d’Arc a partagé cette espérance; Jeanne d’Arc a eu ce regard. On sait le reste, et comment, la plus simple, la plus candide, la plus charmante de toutes les jeunes filles devint, avec l’aide de saint Michel, la libératrice d’une nation dont les destinées sont intimement liées avec celles de l’Eglise.»

De 1328 à 1337, c’est-à-dire dans les années qui précédèrent immédiatement les grandes hostilités, la France parut entrevoir les événements qui allaient s’accomplir, et dès lors, son attention se porta sur le Mont-Saint-Michel. Depuis 1333, le roi d’Angleterre, manifestant de plus en plus ses prétentions à la couronne de Philippe VI, les peuples se portèrent en foule vers le sanctuaire miraculeux, et tous, unis dans la même foi et la même espérance, supplièrent l’Archange de les secourir à l’approche du danger.

A cette époque se rattache un épisode touchant, qui jeta l’Europe dans l’admiration. Des croisades de jeunes bergers, appelés Pastoureaux, s’étaient mises en marche pour aller combattre les Sarrasins et prier sur le tombeau du Sauveur; le Mont-Saint-Michel allait avoir aussi ses pèlerinages de Petits Enfants. Ne convenait-il pas aux anges de la terre de visiter le palais des anges du ciel, et la voix de l’innocence ne devait-elle pas se faire entendre sous ces voûtes sacrées, où les pécheurs venaient chaque jour implorer la miséricorde de Dieu? Laissons la parole à nos pieux chroniqueurs et n’enlevons rien à la naïveté, à la poésie, à la vivacité de leurs récits.

En 1333, dit dom Huynes, «une chose advint grandement admirable et est telle. Une innombrable multitude de petits enfants qui se nommoient pastoureaux vinrent en cette église de divers pays lointins les uns par bande, les autres en particulier.» Des voix mystérieuses leur avaient dit: Levez-vous et allez au Mont-Saint-Michel; «incontinant ils avoient obéys, poussez d’un ardent désir, et s’estoient dès aussy tost mis en chemin, laissans leurs troupeaux emmy les champs, et marchant vers ce Mont sans dire adieu à personne.» Un enfant âgé de vingt-un jours dit à sa mère d’une voix forte et intelligible, comme s’il eût atteint l’âge de vingt ans: «Ma

[Illustration: Fig. 65.--Pèlerins arrivant au Mont-Saint-Michel, conduits par un petit enfant. Miniature d’un ms. du Mont. Quatorzième siècle. Bibl. d’Avranches.]

mère, portez-moi au Mont-Saint-Michel.» Celle-ci «grandement étonnée, et ce n’est merveille, publia dès l’heure ces paroles par tout le voisinage, et vint en cette église apportant son petit poupon.» Deux autres du diocèse de Séez voulurent se mettre en marche à l’insu de leurs parents; mais ceux-ci les saisirent et les enfermèrent sous clef, espérant par là les détourner de leur projet; ils réussirent en effet, ajoute l’annaliste, car les deux enfants moururent de chagrin et on les trouva les bras étendus comme pour implorer le secours de l’Archange, «lequel (ainsy qu’il est croyable) receut leurs âmes et les conduisit au ciel; une tant ardente dévotion leur ayant esté réputée pour méritoire.»

Dieu prenait sous sa garde les petits pèlerins de saint Michel, et malheur à ceux qui les insultaient ou les accusaient de témérité. On rapporte que dans la ville de Chartres, une femme «superbe et mal apprise» se moqua d’une troupe d’enfants qui venaient en pèlerinage au mont Tombe; à l’instant, le démon s’empara de cette malheureuse et la tourmenta d’une étrange façon. Ses amis supplièrent l’Archange «de prendre compassion» d’elle et de «luy restituer sa pristine santé,» ajoutant qu’elle irait le remercier dans son sanctuaire; en effet, elle fut délivrée du mal qui l’obsédait et bientôt on la vit «saine et joyeuse» s’agenouiller devant l’autel de l’Archange, rendant grâce à Dieu qui «chastie ceux qu’il ayme,» afin de les guérir et de les sauver. Un homme de Mortain, mettant obstacle au pèlerinage de plusieurs enfants qu’il avait en pension, perdit l’usage de la parole, et trois ouvriers de Sourdeval, attribuant au sortilège ou à la magie l’enthousiasme des petits pastoureaux, furent saisis d’une maladie douloureuse qui les conduisit aux portes de la mort; ils recouvrèrent la santé, grâce à l’intervention de saint Michel, et se rendirent au mont Tombe pour demander pardon à l’Archange de la faute dont ils s’étaient rendus coupables envers les jeunes pèlerins.

La bonne Providence, qui prend soin des petits oiseaux et donne au lis une riche parure, nourrit plus d’une fois les pastoureaux de saint Michel. Un jour, disent les annalistes, des enfants qui venaient de fort loin en pèlerinage au Mont, achetèrent un pain de deux deniers et s’assirent en cercle pour prendre leur repas. La part de chacun était bien faible; mais, par un miracle de la puissance divine, tous se rassasièrent et avec les restes ils remplirent leurs besaces. Une autre fois, une multitude de petits pèlerins entrèrent dans une hôtellerie et firent pour six sous de dépense: «A la fin du disner, ajoute dom Huynes, n’ayant de quoy payer, ils ne demandèrent à compter, mais à sortir.» L’hôtelier les retint et leur dit qu’il voulait être payé sur-le-champ; eux d’implorer sa miséricorde en le suppliant d’avoir compassion de leur pauvreté; mais cet homme impitoyable, aimant mieux «qu’on le satisfit d’argent que de belles paroles,» ne prit point «plaisir à ces discours.» C’est pourquoi, comme il ne pouvait rien attendre de ses hôtes, il les mit à la porte après leur avoir infligé à tous «un bon soufflet;» ensuite «il s’en alla retirer la nappe sur laquelle ils avoyent disné, et, chose admirable, il vit une plus grande quantité de morceaux de pain» qu’il n’en «devoit rester naturellement, et trouva dans un verre six sols, ce que considérant, il fut marry d’avoir souffleté ces petits pellerins, et prenant l’argent il courut après eux et le leur offrit, leur demandant pardon.» Ceux-ci refusèrent, et «joyeux, sains et gaillards,» ils continuèrent leur voyage vers le Mont-Saint-Michel où ils arrivèrent après trois jours de marche.

Parmi ces enfants, plusieurs malades ou infirmes éprouvèrent l’assistance de saint Michel. L’un d’eux, disent les anciens manuscrits, avait «le col tourné tout de travers, si bien qu’au lieu de voir devant soy, il voyait derrière.» Son père, qui était «fort marry,» avait donné beaucoup d’argent aux médecins pour obtenir sa guérison; mais, tous les remèdes humains étant inutiles, il avait imploré l’aide du glorieux Archange, afin que par son intervention «il plut à Dieu redresser le col» de son fils. Sa prière fut exaucée, et, dans le cours de l’année 1333, il fit en action de grâce un pèlerinage au Mont-Saint-Michel avec son enfant qu’il menait «par la main.»

La même époque fut signalée par d’autres prodiges ni moins célèbres, ni moins étonnants. Il est rapporté que pendant la nuit une vive lumière, appelée clarté de saint Michel, enveloppait l’église et le sommet de la montagne, tandis que les anges faisaient entendre une céleste harmonie. Une femme depuis longtemps paralysée recouvra l’usage de ses membres, et aussitôt, dit un historien, elle jeta «les énilles» ou «potences» dont elle se servait pour marcher, et «estant arrivée devant le grand autel saint Michel,» elle remercia Dieu de l’avoir guérie par l’intercession de l’Archange. Un sourd-muet de la ville de Caen vint en pèlerinage au Mont avec plusieurs compatriotes. A peine était-il à genoux dans l’église que sa langue se délia et ouvrant la «bouche avec un fort grand bruit et rugissement» il dit: «Saint Michel, aidez-moi.» Un autre visiteur du pays de Mortain fut saisi d’une telle émotion en voyant la sainte montagne, qu’il se mit à courir pour devancer ses compagnons de voyage; arrivé dans le sanctuaire, il ne put proférer aucune parole; mais il invoqua le puissant Archange et fut guéri. La même année, deux femmes, l’une de Coutances, l’autre d’une paroisse de Bayeux, obtinrent une prompte guérison. Plus tard un cavalier normand, entraîné par les flots, appela saint Michel à son aide, et aussitôt il se sentit porté vers le rivage par une puissance invisible; dans un péril semblable, un autre pèlerin s’écria en tournant ses regards vers le Mont: «Saint Michel, aide-moi, et yrai à ta merci!» Cette prière à peine achevée, «la mer le rejeta vers Tombelaine, où, par les mérites et intercession de saint Michel, il fut trouvé sain et joyeux auprès de son cheval qui estoit mort.» «Enfin, ajoute dom Huynes, d’autres personnes (naviguant) sur la mer, eussent plusieurs fois estez engloutis de ses ondes si saint Michel, auquel ils se recommandoient, ne les eust secourus; et ce vieux navire, qu’on voit en la nef de cette église, vis-à-vis de la grand’porte, suffit entre mille pour nous en rendre tesmoignage.»

Ces faits rapportés par les anciens annalistes sont autant de preuves de la croyance et de la piété de nos pères. Tous étaient persuadés que la lutte engagée à l’origine, entre l’Archange et Satan, se continuait toujours, et le Mont-Saint-Michel était regardé comme le théâtre de ce combat terrible qui ne doit pas se terminer avant la fin des siècles. Les moines, en particulier, pensaient que leur abbaye était fidèlement gardée par le prince de la milice céleste, comme l’atteste une pieuse tradition rapportée par dom Huynes: «J’adjouteray, dit cet auteur, une chose qui a esté remarquée de tout temps et pourroit seule servir de preuve que le glorieux Archange a chosi et chérit cette sainte montagne, c’est que toustes et quantes fois que quelque moyne de ce Mont est proche de la mort, soit icy ou ailleurs, l’on entend comme une personne qui frappe, comme avec un marteau par trois fois en quelque endroit et l’on n’a point encore veu mourir de moyne en ce monastère, qu’il n’ait eu une belle fin.»

Il ne faut donc pas s’étonner si tous les regards se portèrent sur le Mont-Saint-Michel au moment où une guerre d’extermination paraissait imminente entre la France et l’Angleterre. Il était touchant, à cette heure décisive, de voir des milliers de pèlerins, et surtout les petits pastoureaux traverser les campagnes de Normandie qui devaient être bientôt arrosées de sang, gravir d’un pas agile le sentier qui conduisait au sanctuaire de l’Archange et s’agenouiller devant l’autel miraculeux. Il était beau de les voir attacher sur leurs vêtements la coquille traditionnelle, et de les entendre chanter quelques refrains populaires en l’honneur de saint Michel. A mesure que le danger approchait, le vieux cri de nos pères s’échappait plus fort et plus suppliant de toutes les poitrines: saint Michel, à notre secours; défendez-nous dans le combat.

Cette protection de l’Archange devait se faire sentir d’une manière visible, pendant les longues épreuves qui allaient s’abattre sur notre patrie et la couvrir d’un amas de ruines. Les pèlerinages des petits pastoureaux furent suivis de la lutte sanglante qui désola pendant plus d’un siècle la France et l’Angleterre; mais le Mont-Saint-Michel résista toujours aux assauts de l’étranger. Souvent des armées entières firent des efforts suprêmes pour s’emparer de l’abbaye; chaque fois elles échouèrent contre l’invincible résistance des moines et des chevaliers. La montagne apparut alors semblable à une terre vierge que le pied du vainqueur ne foula jamais, et comme une citadelle d’où partirent les premiers traits qui repoussèrent l’invasion de l’Anglais. Pendant plusieurs années, l’indépendance nationale de la France ne compta plus qu’un petit nombre de défenseurs, et l’ennemi, favorisé par nos dissensions intestines, ne rencontrait dans sa marche aucun obstacle sérieux; la Normandie surtout, la Normandie qui avait conquis l’Angleterre à la journée d’Hastings, était vaincue à son tour et subissait le joug le plus dur et le plus humiliant. Désormais il ne fallait pas attendre des hommes la délivrance et le salut; mais le ciel qui n’avait point protégé les Anglo-Saxons contre le glaive de Guillaume le Conquérant, ne voulut pas qu’une race étrangère usurpât le trône de saint Louis, et l’Archange fut le messager dont Dieu se servit pour accomplir ses desseins de miséricorde.

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