XI.]
même des cachots à l’ouest du mont Tombe. Il prouvait par là que sa piété envers l’Archange n’était pas sans mélange d’intérêt personnel.
Cependant l’institution de l’ordre militaire fut suivie de plusieurs années glorieuses pour l’histoire de saint Michel. Le chevalier de cette époque passait pour le vrai type de la bravoure française, et, dans les circonstances périlleuses, il figurait toujours au premier rang; pour lui, reculer sur un champ de bataille était un acte de félonie que rien ne pouvait excuser; sa vaillante épée était au service de Dieu, de l’Église, de la veuve et de l’orphelin. D’autre part, l’ancienne abbaye, avant d’accepter le régime de la commande et de se soumettre à une juridiction étrangère, jetait un vif éclat et montrait que la vie n’était pas épuisée dans son sein.
Plusieurs religieux se livrèrent à l’étude avec ardeur. Il faut rapporter à cette époque le manuscrit intitulé: Varia ad historiam Montis Sancti Michaelis. Ce volume, orné de longues lettres gothiques, est l’œuvre d’un moine du Mont-Saint-Michel. La vérité historique n’y est pas toujours respectée avec assez de scrupule; cependant nous y trouvons plusieurs détails qui méritent d’être rapportés. L’auteur raconte en style naïf la légende «du benoist archange, Monseigneur saint Michiel;» puis il cite les «oroisons aux angels de paradis, et premièrement à l’ange qui de nous est garde.» A la fin de son ouvrage, le moine bénédictin nous a laissé des pièces de poésie remarquables à la fois par l’onction de la piété et les grâces du langage; par exemple qui ne serait touché en lisant cette prière au Sauveur et à la Vierge?
«Doulz Jhésus Crist, doulz créateur «En qui j’ay toute m’espérance, «Doulz roy, doulz Dieu, doulz Sauveur, «Qui n’as ne fin ne commensance, «Doucement me donne t’amour, «Et de ta gloire cognoissance, «Et m’ottroy par ta douceur «Vraie confession et repentance..... «Sainte Marie, dame, royne, genitrix, «Glorieuse pucelle, porte de paradis, «Se vous onqs oytes par la vostre merci «La voix d’un pécheur qui vous criast merci... «Si vraiment com Dieu prist en vous chair et sans, «A trestous mes besoings me soiez vous aidant...»
Tandis que le trouvère exerçait sa verve dans le silence du cloître, la crosse était portée par des hommes dont les brillantes qualités contribuaient à faire aimer et vénérer le principal sanctuaire de l’archange saint Michel. Le cardinal d’Estouteville était mort à Rome, en 1482. Après lui, les quatre neveux du capitaine de Baternay, André de Laure, Guillaume de Lamps, Guérin de Laure et Jean de Lamps gouvernèrent successivement le monastère à titre d’abbés réguliers. André de Laure, originaire du Dauphiné se distinguait par l’étendue de son savoir et la noblesse de sa naissance; de plus il avait pour lui la faveur de son oncle, le comte du Boschage de Baternay, chambellan du roi et successeur de Jean d’Estouteville dans la charge de capitaine du Mont. Les religieux, qui désiraient vivement élire eux-mêmes leur abbé et recouvrer les droits qu’on leur avait enlevés lors de l’élection du cardinal d’Estouteville, se réunirent en chapitre dès qu’ils apprirent la mort de ce dernier; ils procédèrent au vote sous la présidence de Guillaume le Maire, prieur claustral de l’abbaye, et portèrent leurs suffrages sur André de Laure. Ils espéraient avec raison que le comte de Baternay ferait ratifier cette élection. Le nombre des moines était alors de 25. Le nouvel abbé, qui possédait le prieuré de Pontorson et remplissait les charges d’archidiacre et de chantre du monastère, ne voulut renoncer à ces titres qu’après avoir reçu les lettres du roi et s’être assuré que son élection ne serait pas invalidée.
André de Laure était docteur en l’un et l’autre droit; cependant il passa une partie de son temps à Paris pour se livrer à l’étude. Vers la fin de sa vie, il résida plus régulièrement dans son abbaye où il mourut le 25 mars 1499. Les bénédictins l’inhumèrent dans la chapelle de la Sainte-Trinité, devant l’autel du Sauveur qu’il avait lui-même érigé et qui fut dédié depuis à Notre-Dame de Pitié. Malgré ses longs séjours à la capitale, André de Laure ne négligea pas les intérêts de son monastère dont il augmenta les revenus; il mit en particulier tous ses soins à orner la basilique de l’Archange. D’après dom Huynes, il enrichit les chapelles de vitraux, dans lesquels «il fit peindre ses armes, celles du cardinal d’Estouteville, comme aussy l’histoire de la fondation du Mont et le sacre des roys de France. Plusieurs depuis ce temps là ont adjousté leurs armes à ces vitres.»
Guillaume de Lamps est resté célèbre parmi les abbés qui travaillèrent le plus à la gloire de saint Michel, et ses historiens disent qu’il brilla comme un «astre luisant,» à l’aurore du seizième siècle. Nous lui devons une partie duchœur, le grand escalier, la plate-forme appelée Mirande ou Saut-Gautier, une partie du logis abbatial, l’aumônerie, la grande citerne, le pont qui unit l’église et le quatrième étage du logis; il acheta des vases précieux et fit bâtir la chapelle qui touche le jardin de l’abbé. Pendant les onze années de sa prélature, de 1499 à 1510, il n’employa pas moins de quatre-vingts ouvriers pour les travaux du monastère et de ses dépendances. En 1509 la foudre renversa la flèche, fondit les cloches, et exerça de grands ravages dans la basilique; c’était la dixième fois que le Mont-Saint-Michel devenait
[Illustration: Fig. 107.--Tombeau de Guillaume de Lamps. D’après un design de M. de Rothemont; ms nº 4902 de la Bibl. nat. Dix-huitième siècle.]
la proie des flammes. Guillaume de Lamps était occupé à réparer ce désastre, et déjà il avait construit, dans le transept du midi, le pilier décoré de ses armes, quand la mort vint le ravir à l’affection des religieux, le premier mars 1510. Il fut enterré dans la chapelle du rond-point, dédiée à la bienheureuse Vierge, du côté de l’évangile (fig. 107).
Guérin de Laure, cousin de Guillaume de Lamps et frère d’André de Laure, dut en partie son élévation à la faveur du comte de Baternay,
[Illustration: Fig. 108.--Monument de Jean de Lamps. D’après un dessin de M. de Rothemont; ms. nº 4902, de la Bibl. nat. Dix-huitième siècle.]
capitaine du Mont, et à la recommandation du roi Louis XII, qui engagea ses «chers et bien amez» religieux à le choisir pour abbé à cause de ses «bonnes mœurs, vertus et honnesteté,» et pour la «seureté et bonne confidence» que le monarque avait «en sa personne.» Il gouverna l’abbaye l’espace de trois ans et mourut au château de Brion en 1513. Il reçut la sépulture à côté de son prédécesseur, dans la chapelle de la Vierge.
Jean de Lamps, frère de Guillaume de Lamps, montra une grande sagesse dans l’administration du monastère et donna aux religieux l’exemple de toutes les vertus; il continua la construction du chœur, fit placer aux voûtes les armes de France et de l’abbaye, et acheva la basilique,
[Illustration: Fig. 109.--Sceau de Jean de Lamps, abbé du Mont-Saint-Michel en 1520. Archives nationales.]
c’est-à-dire le dernier chef-d’œuvre que l’art chrétien ait produit au Mont-Saint-Michel en l’honneur de l’Archange. Il mourut le 4 décembre 1523 et fut enterré dans la chapelle de la Vierge Marie, du côté de l’épître. «Pour tesmoigner leur reconnoissance en son endroict, dit dom Louis de Camps, et en conserver plus longtemps la mémoire, (les religieux) firent poser son effigie sur un pilier, comme on voit encore à présent (fig. 108). Ce qui n’a esté accordé à d’autre qu’à luy, et à la vérité est une chose assez remarquable; car si après luy nous n’avons eu aucun abbé, qui ait porté l’habit de Saint-Benoist; au moins, nous pouvons dire qu’iceluy nous est resté qui le porte jour et nuit en peinture. Ses armes se voient en divers endroits de l’église.»
Pendant ces prélatures qui terminent la troisième période de l’histoire de saint Michel, le culte de l’Archange avait atteint son apogée; les pèlerinages se succédaient sans interruption; un grand nombre de seigneurs firent à l’abbaye des donations en terre et en argent; le souverain pontife approuva par un bref solennel l’ordre des chevaliers; François Iᵉʳ, marchant sur les traces de ses ancêtres, fit un pèlerinage au Mont avec plusieurs personnages de la cour. Un historien rapporte que l’abbé Jean de Lamps reçut le monarque «avec tous les devoirs et plus grande soubmission qu’il put, allant processionnellement au-devant en habits pontificaux, imprimant par sa modestie des tendresses de dévotion au cœur du roy.» La basilique avec son abside merveilleuse et sa flèche élégante était achevée; sur le sommet dominait la statue de l’Archange, dont l’épée flamboyante menaçait les ennemis de la France et le pied foulait le dragon infernal; le règne de la chevalerie avait commencé et les enfants de saint Benoît se montraient toujours les dignes gardiens du sanctuaire de saint Michel.
[Illustration: Fig. 110.--Fac-simile d’un cul-de-lampe des Statuts de l’Ordre de Saint-Michel. 1725.]
[Illustration]