CHAPITRE IV - I.
SAINT MICHEL ET LE MONT-SAINT-MICHEL DANS LES TEMPS MODERNES.
LE MONT-SAINT-MICHEL PENDANT LES GUERRES DE RELIGION.
Lorsque Jean de Lamps descendit dans la tombe, l’abbaye fut soumise au régime de la commende et une ère nouvelle commença pour le Mont-Saint-Michel; d’un autre côté, l’Église venait de lancer ses foudres contre Luther, et, avec la grande hérésie des temps modernes, le culte de l’Archange revêtait un nouveau caractère. Le paganisme ancien avait disparu et les Anglais ne conservaient plus sur notre territoire que la ville de Calais; mais d’autres luttes ni moins acharnées, ni moins dangereuses, les guerres de religion s’annonçaient menaçantes. Saint Michel devait prendre part à ces combats, et mériter le titre de vainqueur de l’hérésie que les siècles lui décernèrent, surtout depuis la défaite des Albigeois et des autres précurseurs de Luther et de Calvin. Il ne sera pas sans intérêt de voir l’Archange aux prises avec cet ennemi toujours vaincu, mais toujours vivant, toujours irréconciliable, avec cet antique serpent qu’il chassa du ciel et combattit dans la synagogue, au sein de l’Église et chez les nations chrétiennes, qu’il poursuit sans cesse et sur lequel il remportera une victoire décisive, au dernier jour, quand Dieu aura complété le nombre des élus. Le Mont-Saint-Michel devait être encore le principal théâtre de ce nouveau combat.
Depuis son origine, l’abbaye eut souvent à lutter contre les ennemis de l’Église et de la France, ou à défendre ses intérêts contre les empiétements des seigneurs féodaux; mais elle conserva toujours son indépendance, et, pendant plus de cinq siècles, la règle primitive fut observée sans modifications importantes. A l’intérieur, les religieux partageaient la journée entre la prière, l’étude et le service des pèlerins. De temps en temps des fêtes de famille venaient rompre l’uniformité de la vie habituelle. Quand un moine avait cinquante ans de profession religieuse, on célébrait son jubilé. Il était conduit au chapitre où l’abbé le relevait de ses fonctions; ensuite tous les bénédictins l’accompagnaient devant le maître-autel de la basilique. Le chantre entonnait le répons de saint Michel, et, après l’oraison, le président du chapitre offrait de l’eau bénite au frère jubilé, montait avec lui les degrés de l’autel et lui donnait le baiser de paix. Le reste de la journée se passait en pieuses réjouissances. Les principaux mystères de la religion étaient représentés sous des formes sensibles. A Pâques, un des moines figurait Notre-Seigneur ressuscité; il était vêtu d’une aube marquée de gouttelettes de sang; une longue barbe descendait sur sa poitrine, un diadème ornait son front, et il portait une croix à la main; à l’heure des matines, il passait dans le chœur devant tous les religieux, au moment où les jeunes frères qui jouaient le rôle des anges chantaient l’hymne de la résurrection. Les liens de fraternité qui unissaient tous les moines ne se brisaient point à la mort. Plusieurs fois l’an, des services funèbres étaient célébrés pour les morts, et chaque jour trois prêtres offraient le sacrifice de la messe dans la chapelle des Trente-Cierges aux intentions des bienfaiteurs défunts. A l’extérieur, le Mont-Saint-Michel formait une association intime avec plus de soixante abbayes et un grand nombre de prieurés, dont plusieurs étaient sous la dépendance de l’abbé. Celui-ci devait être élu par le suffrage des moines et choisi dans une maison de l’ordre de Saint-Benoît; en vertu d’un privilège accordé à Richard Toustin, il avait le droit de porter la mitre et l’anneau; de plus il était ordinairement archidiacre du diocèse d’Avranches. Sauf de rares exceptions, tous s’étaient fait un bonheur de vivre parmi les religieux comme des pères de famille au milieu de leurs enfants. Quelques-uns même, à l’exemple de Pierre le Roy, avaient employé les moments de loisir à enseigner aux jeunes frères les sciences profanes et les arts libéraux.
Au moment où cette union devenait plus nécessaire, pour se prémunir contre les dissensions qui allaient éclater au sein de l’Église de France, les gardiens du sanctuaire de Saint-Michel furent contraints de renoncer au privilège d’élire leur abbé; bien plus, on les soumit au régime de la commende dont ils étaient exempts aux termes du concordat passé entre Léon X et François Iᵉʳ. A la mort de Jean de Lamps, en 1523, les religieux essayèrent en vain de lui donner un successeur; la cour de France rendit tous leurs efforts inutiles, et, malgré leurs vives réclamations, le roi fit agréer en 1524 la nomination de Jean le Veneur, évêque de Lisieux, grand aumônier du royaume et cardinal de la sainte Église romaine. «Ainsy, dit dom Louis de Camps, cette sainte et dévote maison fut mise en commende et abandonnée à la discrétion d’une domination estrangère.»
François Iᵉʳ avait fait le pèlerinage du Mont; cependant il ne comprenait pas encore la nécessité de recourir au puissant Archange et de protéger son sanctuaire. Il ne tarda pas à être instruit à l’école du malheur. Le désastre de Pavie avec ses tristes conséquences ne suivit que d’un an l’élection de Jean le Veneur; aussitôt la France, menacée d’une nouvelle invasion implora son céleste défenseur; le roi lui-même, après avoir été captif sur un sol étranger, voulut donner une preuve de sa confiance envers le protecteur du royaume: il fit remplacer la salamandre qui était sur ses armes par la coquille de Saint-Michel. De son côté Gabriel du Puys acheva les fortifications du mont Tombe, en élevant la fameuse tour qui porte son nom (fig. 111), et il prémunit la place contre les surprises du dehors; en même temps des pèlerins nombreux visitaient la basilique de Saint-Michel; de ce nombre furent les chanoines de Bayeux, qui, à leur retour, emportèrent différents objets confiés à la garde des bénédictins. Après la mort du lieutenant, Guillaume du Solier, qui reçut la sépulture dans la chapelle Sainte-Anne-du-Circuit, le roi nomma le sieur d’Estouteville d’Aussebosc capitaine du château à la place d’Imbert de Baternay. Le monarque travailla aussi avec zèle à la réforme de l’ordre militaire de Saint-Michel. On rapporte qu’il fut excité par une fine allusion de Raphaël à recourir au belliqueux Archange, afin d’arrêter le progrès de l’hérésie. Comme on faisait des tentatives pour attirer le grand artiste à la cour de France, celui-ci refusa, mais il envoya au souverain le tableau du Louvre, qui représente la victoire de saint Michel sur le dragon infernal, ou le triomphe du défenseur de la vérité sur le prince de l’erreur. Malgré tout, François Iᵉʳ ne rendit pas aux Bénédictins le droit de choisir leur abbé; car à la mort de Jean le Veneur, en 1543, Jacques d’Annebault, cardinal du titre de Sainte-Suzanne, évêque de Lisieux et grand-maître de la chapelle royale, prit possession de l’abbaye en vertu des bulles qu’il avait reçues de Rome le 18 août 1539. Il séjourna quelque temps parmi les religieux; mais il quitta bientôt la vie du cloître pour retourner à la cour. Il mourut en 1558, et, l’année suivante, le roi choisit pour lui succéder François le Roux d’Anort, qui porta la crosse jusqu’à l’année 1570.
Les événements se précipitaient et la France, divisée par des haines profondes, était à la veille d’une grande catastrophe. A mesure que l’hérésie devenait plus menaçante, la confiance envers le glorieux Archange grandissait dans le cœur des véritables Français. Grâce aux dons généreux des pèlerins, les moines élevèrent dans la basilique du Mont un maître-autel couvert de lames d’argent du prix de dix mille livres. A la même époque, le roi Henri II présida dans la ville de Lyon une assemblée de l’ordre de Saint-Michel (fig. 98). Rien ne fut négligé pour donner à cette réunion toute la pompe que les circonstances réclamaient. «La veille de Saint-Michel, dit un auteur, le roy assista à vespres, et célébra le chapitre des chevaliers de l’ordre, qui n’avoit de longtemps esté fait en France. Par ainsy Sa Majesté fut oüyr les vespres en l’ordre qui s’ensuit: après les Suisses, leurs tabourins et fiffres sonnans, et les cent gentilshommes avec leurs haches, marchoit premièrement l’Huissier de l’Ordre, vestu d’une robe longue de satin blanc, et d’un chaperon à bourrelet, comme les advocats de Paris, lequel estoit de satin cramoisi rouge, la cornette autour du col et le chaperon estendu derrière et attaché sur les espaules, portant une grosse masse d’argent doré, le dessus fait avec les armories du roy couronnées; après luy le Hérault de l’Ordre, le Greffier et le Maistre des Cérémonies,
[Illustration: Fig. 111.--Tour ou bastillon Gabriel.--Restauration.]
tous d’un pareil accoustrement, chacun sa coquille d’or pendante au col, et tous au devant de M. le cardinal de Guise, qui marchoit en ce rang comme Chancelier de l’Ordre, vestu par dessus son roquet d’un manteau rond de veloux blanc attaché sur l’espaule droite, et rebrassé sur l’autre, son chaperon de veloux cramoisi rouge; les Chevaliers de l’Ordre venoient suivamment, deux à deux, suivant leur rang et qualité, avec chacun son manteau rond pendant jusques à terre, tout de drap d’argent, attaché et rebrassé semblablement comme dessus, tout autour un rang de riche broderie de croissans se joignans oppositement dessus et dessous, à l’imitation d’une nuë, à force rais et flammes d’or entre lesdits croissans, et au dessous un autre rang de l’Ordre, de semblable riche broderie, le chaperon de veloux cramoisi, bordé pareillement de belle broderie de l’Ordre, tout l’accoustrement de dessous de veloux ou satin blanc, et estoient en nombre de dix-huit, Messeigneurs de Vendosme et de Guise les derniers: Puis venoit Sa Majesté, vestu de mesme les autres, excepté que son accoustrement estoit enrichi davantage de merveilleusement grosses perles, et quelque frange d’or tout autour de son manteau; Messeigneurs les Cardinaux de Bourbon, Vendosme, Lorraine, et Ferrare, revestus de leurs roquets et grandes chapes de Cardinal de camelot rouge: Tous lesquels en cette pompe entrèrent au chœur de la grande Église Saint Jean bien en ordre et richement tapissée: Sa Majesté se mit à la place du Doien, les autres selon leur rang, laissans les places de leurs compagnons absens vuides: Et au dessus de chaque place estoient attachées les armoiries et noms des Princes absens, et des présens seulement les armes. Auprès du grand Autel fut dressé un parquet haut élevé, et richement paré, pour la Reine et les Dames. Le samedy matin, jour de Saint Michel, le Roy et les Chevaliers de l’Ordre furent ouïr la grande Messe en pareil ordre que du soir; mais avec si grande foule de peuple, qu’à peine pouvoient-ils passer: Et la grande solemnité fut à l’offerte, en observant les anciennes cérémonies belles à voir. Au sortir de là ils vinrent tous disner ensemble dans la grande salle du logis du Roy, la table de Sa Majesté au milieu; puis ils continuèrent les Vespres dudit jour, vestus toutesfois de grandes robes de deüil, le chaperon à bourrelet et tout le reste de leur vestement de drap noir, le Roy semblablement, mais d’écarlate violette, célébrant la mémoire de leurs Compagnons trespassez. Le jour suivant, qui fut Dimanche, ils furent aussy ouïr la grande Messe comme le jour précédent et en habit du soir; où au sortir Sa Majesté toucha les malades, puis disnèrent encore ensemble.» (Statuts de l’Ordre de Saint-Michel.)
La fraternité qui régnait entre les chevaliers de Saint-Michel contrastait singulièrement avec la division qui désolait la France. Les dévots serviteurs de l’Archange avaient besoin de fidélité, d’union et de dévouement, pour soutenir les intérêts de l’Église et de l’État; car, bientôt après, la guerre éclata et couvrit le royaume de sang et de ruines. Le prince de Condé se mit à la tête des hérétiques et se déclara l’ennemi juré de Charles IX, son souverain, et de tous les catholiques de France. Comme en toutes les calamités publiques, les regards se portèrent aussitôt vers le prince de la milice céleste. Paris donna l’exemple. Le 29 septembre 1568, jour de la fête de saint Michel, on fit dans la capitale une procession solennelle pour implorer la protection de l’Archange vainqueur de Satan; la cour, plusieurs évêques, les ordres religieux, une foule innombrable de fidèles assistaient à cette pieuse cérémonie; au milieu des rangs pressés de la multitude, on portait les reliques insignes de toutes les églises de la ville. Jamais Paris n’avait organisé une manifestation plus imposante en l’honneur de saint Michel. L’année suivante, les ennemis furent taillés en pièce à Jarnac et à Moncontour, et, en 1570, la paix fut signée à Saint-Germain.
De son côté le mont Tombe recevait chaque jour de nombreux pèlerins. Ceux-ci venaient, à la suite de l’évêque et des chanoines d’Avranches, déposer leurs trésors sous la garde des moines; ceux-là priaient le saint Archange de les protéger contre les attaques des hérétiques, et de les délivrer des embûches du démon; d’autres imploraient des grâces surnaturelles ou demandaient la santé du corps. Le roi de France, Charles IX, voulut se mêler à cette foule de pieux visiteurs, et, en 1561, un an après avoir reçu le titre de chevalier, il vint en pèlerinage au Mont avec son frère, le prince Henri. Le 3 avril 1565, il modifia, comme nous l’avons dit, certains articles des statuts primitifs, et réduisit le nombre des frères à cinquante. D’après les manuscrits du temps, et au témoignage des autorités les plus graves citées par S. Prévost, Feuardent et dom Huynes, cette époque fut signalée par des faits miraculeux.
Bientôt les pèlerinages allaient devenir plus difficiles et plus périlleux, à cause des attaques continuelles qui devaient être dirigées contre le Mont. En 1570, François le Roux se démit de sa charge en faveur de l’évêque de Coutances, Arthur de Cossé-Brissac. Pendant que ce dernier vidait ses démêlés avec Jean de Grimouville, prieur claustral, et le parlement de Normandie, les disciples de Calvin, nommés huguenots, levaient de nouveau l’étendard de la révolte et dévastaient une partie des campagnes. En l’année 1576, le Mont-Saint-Michel embrassa contre eux le parti de la ligue et résolut de leur opposer une vigoureuse résistance. Alors, comme au temps de la guerre des Anglais, la cité de l’Archange devint le boulevard de la France en Normandie, et l’épée victorieuse des chevaliers repoussa les attaques des calvinistes.
Au mois de juillet de l’année 1577 une bande de huguenots, conduits par le sieur «du Touchet,» s’approchèrent du Mont à la faveur de la nuit. Sur les huit heures du matin, vingt-cinq d’entre eux placèrent des armes sous la selle de leurs chevaux et pénétrèrent dans la place déguisés en pèlerins; les autres, cachés sur la rive d’Ardevon, attendaient le moment favorable pour voler au secours de leurs compagnons d’armes. Les huguenots, après avoir entendu la messe et visité le monastère, se réunirent sur le Saut-Gautier, et, de là, se répandirent dans la ville pour accomplir leur dessein. Au signal donné, ils désarmèrent les soldats, en tuèrent un qui refusait de rendre son épée, et frappèrent plusieurs moines et pèlerins. Jean Le Mansel, secrétaire de l’abbaye, reçut un coup de sabre sur la tête. En même temps le sieur «du Touchet sortit de son embuscade avec ses cavaliers et se dirigea au galop vers les portes de la ville.» Déjà les calvinistes criaient: «ville gaignée, ville gaignée.» Les habitants étaient dans la consternation et n’avaient d’espoir que dans la protection de Saint-Michel.
Le lendemain on vit apparaître à la tête d’une poignée de soldats Louis de la Moricière, seigneur de Vicques, et enseigne du maréchal de Matignon. Il triompha des huguenots, les fit sortir de la ville et rentra dans la forteresse au milieu des acclamations des Montois qui le regardaient comme un libérateur. En récompense d’un tel service, le roi de France, Henri III, le nomma capitaine du Mont, à la place de René de Baternay et lui donna le titre de gouverneur du château. Le brave officier repoussa pendant dix ans les attaques réitérées des calvinistes. En 1589, le sieur de Montgommery accompagné des capitaines Corboson et La Coudraye, surprit la ville et la livra au pillage; mais tous ses efforts échouèrent devant la résistance de la citadelle dont il ne put jamais s’emparer. Le gouverneur alors absent du Mont-Saint-Michel, accourut en toute hâte et pénétra dans la place par une entrée secrète; il rallia autour de lui une poignée de braves, fit une vigoureuse sortie contre les huguenots et les rejeta loin des remparts. L’année suivante, le héros chrétien mourut au siège de Pontorson victime d’une lâche perfidie. Les moines transportèrent sa glorieuse dépouille dans la basilique de Saint-Michel, et, après lui avoir rendu tous les honneurs funèbres, ils l’inhumèrent dans la chapelle Sainte-Anne, où reposaient déjà plusieurs guerriers célèbres. Au-dessus de la tombe on suspendit «la lance, le guidon, le casque et la rondache» dont l’illustre capitaine se servait dans les combats. Sa digne épouse, Esther de Tessier, mourut trente ans plus tard et reçut la sépulture à l’ombre du même autel. Leur fils, Jacques de la Moricière, doyen de la cathédrale de Bayeux, donna quarante-cinq livres de rente au monastère pour une fondation de trois messes annuelles; l’une devait être chantée en l’honneur des saints anges, le 23ᵉ jour de juillet; à la procession tous les moines portaient un cierge de cire blanche, afin de témoigner leur reconnaissance «à Dieu, à la Vierge et à saint Michel» qui s’étaient servi de l’épée du bon et pieux gouverneur, pour délivrer la ville de l’oppression des huguenots.
Louis de la Moricière fut remplacé par le sieur de Boissuzé. Les calvinistes occupaient alors une partie de l’Avranchin, et le Mont-Saint-Michel leur offrait seul une sérieuse résistance. Pendant plusieurs années, ils employèrent tour à tour la force et la ruse pour s’emparer de cette place, mais toujours ils furent pris dans les pièges qu’ils tendaient eux-mêmes aux catholiques. Dom Huynes raconte en ces termes une des tentatives de Montgommery: «Les huguenots tenant une grande partie de cette province de Normandie sous leur puissance et particulièrement les villes et chasteaux des environs de ce Mont, dressoient des embusches pour envahir ce sainct lieu. Et dès aussy tost qu’ils pouvoient attraper quelqu’un de cette place le tuoient sur le champ ou le réservoient pour le mener au gibet. Il arriva un jour en autres qu’ils prirent un soldat et luy ayant desjà mis la corde au col luy dirent que s’il vouloit sauver sa vie qu’il leur promit de leur livrer cette abbaye, et que de plus ils lui donneroient une bonne somme de deniers. Cet homme bien content de ne finir sitost ses jours, et alléché de l’argent qu’ils luy promettoient, dit qu’il le feroit et convint avec eux des moyens de mettre cette promesse à exécution, qui furent que le soldat reviendroit en ce Mont, espiroit sans faire semblant de rien la commodité de les introduire secrettement en cette abbaye et leur assigneroit le jour qu’il jugeroit plus commode pour cet effect. Le soldat leur ayant promis de n’y manquer, ils luy donnèrent cent escus, et, bien résolu de jouer son coup, revint où il fut receu du capitaine de ce Mont et des soldats, sans aucun soupçon, puis se mit en devoir d’exécuter sa promesse. Pour donc la mettre à chef, il advertit quelques jours après ces huguenots de venir le vingt-neufiesme de septembre, à huict heures du soir, jour de dimanche et de la dédicace des esglises Sainct-Michel, qu’ils montassent le long des degrez de la Fontaiyne Sainct-Aubert; qu’estant là au pied de l’édifice, il se trouveroit en la plus basse sale de dessous le cloistre, ou se mettant dans la roue il en esleveroit quelques-uns des leurs qui par après luy ayderoient en grand silence à monter les autres. Ainsi par cet artifice, ce Mont estoit vendu. Mais ce soldat considérant le mal dont il alloit estre cause, fut marry de sa lascheté et advertit le capitaine de tout ce qui se passoit. Iceluy luy pardonna et se résolut avec tous ses soldats et autres aydes de passer tous ses ennemys au fil de l’espée. Quant à eux ne sçachant le changement de volonté de cet homme, et se réjouissans de ce que le temps sembloit favoriser leur dessein, tout l’air estant ce jour là rempli d’espaisses vapeurs (comme nous voyons arriver souvent), qui empeschoit qu’on les put veoir venants de Courteil jusques sur ce rocher, ne manquèrent de se trouver au lieu assigné à l’heure prescrite. Alors le soldat faisant semblant qu’il estoit encore pour eux, se mit dans la roue et commença de les enlever l’un après l’autre, puis deux soldats de cette place les recevoient à bras ouverts, les conduisant jusques dans la sale qui est dessous le refectoire, où ils leur faisoient boire plein un verre de vin pour leur donner bon courage, mais les menant par après dans le corps de garde, ils les transperçoient à jour, se comportans ainsy consécutivement envers tous. Sourdeval, Montgomery et Chaseguey, conducteurs de cette canaille, s’esmerveillans de ce qu’ils n’entendoient aucun tumulte, y en ayant desjà tant de montez, demandoient impatiemment qu’on leur jettast un religieux par les fenestres afin de connoistre par ce signe si tout alloit bien pour eux, ce qui poussa les soldats de céans desjà tout acharnez de tuer un prisonnier de guerre qu’ils avoient depuis quelques jours, lequel ils revestirent d’un habit de religieux, puis luy firent une couronne et le jettèrent à ces ennemys. Mais entrant en soupçon si c’estoit un religieux, Montgomery voulant sçavoir la vérité, donna le mot du gué à un de ses plus fidelles soldats et le fit monter devant luy; estant monté en haut et ne voyant personne des siens, il ne manqua de s’escrier: trahison! trahison! et de ce cry les ennemys prenant l’espouvante descendirent au plus fort du rocher, se sauvèrent le mieux qu’ils purent, laissant quatre vingt dix huict soldats de leur compagnie, lesquels on enterra dans les grèves à quinze pas des poulins.» Cette tentative eut lieu en 1591.
Le Mont-Saint-Michel triomphait des ennemis de l’Église; mais la discipline religieuse s’affaiblissait au milieu du tumulte des armées. Le cardinal de Joyeuse, qui porta le titre d’abbé de 1588 à 1615, ne fut pas aimé des bénédictins; en retour, il parut insensible aux intérêts du monastère et négligea les réparations même les plus urgentes. En 1594, un onzième incendie allumé par le feu du ciel renversa la flèche et fondit les cloches. Le sieur de Brévent, gouverneur de l’abbaye, et Jean de Surtainville élevèrent la tour massive qui existe aujourd’hui; mais cette belle «pyramide» qui «estoit, au dire des annalistes, l’une des plus hautes du royaume,» ne fut pas reconstruite et l’on ne vit plus l’image de l’Archange dominer sur le pinacle de l’édifice.
La trahison se joignit encore aux horreurs de la guerre et de l’incendie. Jacques de Boissuzé, jaloux de voir le sieur Vaulouet nommé à sa place capitaine du château, jura de tirer une vengeance éclatante et tourna ses armes contre la cité de saint Michel. Après plusieurs tentatives il pénétra dans la ville en 1595; mais il ne put se rendre maître de la citadelle, et quelque temps après il fut tué par les habitants du Mont. Un an plus tard, le marquis de Belle-Isle voulut se faire ouvrir les portes de la forteresse, en sa qualité de gouverneur de la Basse-Normandie, et, «aussy, disait-il, pour prier l’Archange saint Michel.» Henri de la Touche, frère et lieutenant du capitaine Julien de Quéroland, qui venait de succéder au sieur de Vaulouet, sortit du corps de garde et alla représenter au marquis de Belle-Isle, qu’il n’était pas prudent de pénétrer dans l’intérieur du château avec sa suite nombreuse. Il fut convenu que cinq hommes seulement le suivraient. Julien de Quéroland, gentilhomme breton aussi loyal que brave, reçut le traître avec tous les honneurs possibles, sans soupçonner sa perfidie; mais comme tout le monde entrait malgré les conventions, le caporal de garde ferma la porte. Le sieur de Belle-Isle dit alors que si sa suite n’entrait pas il allait sortir. Aussitôt, par ordre du capitaine, la porte fut ouverte de nouveau. Le traître mit la main à l’épée, se précipita sur le caporal et le tua; puis, se tournant vers Henri de la Touche, il l’étendit mort sur le pavé. Ceux de sa suite armés de pistolets et d’épées attaquèrent le sieur de Quéroland, massacrèrent sept hommes de la garnison et s’emparèrent du corps de garde; mais le capitaine rallia ses hommes et revint au combat. Le marquis de Belle-Isle tomba mort, et parmi ses gens les uns furent tués ou blessés, et les autres prirent la fuite. Le brave de Quéroland restait maître de la ville. Les annalistes disent qu’il reçut dans le combat «dix-huit coups tant d’espée que de pistolet.» Après avoir triomphé d’un traître, il périt victime d’un infâme complot. Un jour, il était sorti de la place et chevauchait sur les grèves suivi de son valet; celui-ci soudoyé par la famille de Belle-Isle, s’approcha de lui, le tua d’un coup de pistolet et prit la fuite à toute bride. Le héros breton fut inhumé avec son frère dans la basilique de l’Archange auprès de la tour.
Les mêmes scènes se reproduisaient dans le reste de la France, et partout saint Michel était vénéré comme le vainqueur de l’hérésie; il suffira d’en citer un exemple. Avallon, perchée à la cime de son rocher de granit, était au pouvoir de la Ligue. Dans la nuit du 28 au 29 septembre 1591, les assiégeants y pénétrèrent après avoir pratiqué une large brèche dans le mur d’enceinte. Ils croyaient la ville prise, quand le maire et le syndic accoururent à la tête des habitants et les repoussèrent avec vigueur. Ce triomphe, coïncidant avec la fête de saint Michel, fut attribué à la protection du glorieux Archange, et, l’année suivante, les magistrats de la ville, de concert avec les chanoines de Saint-Lazare, arrêtèrent que l’on ferait en l’honneur du prince de la milice céleste une procession générale à laquelle assisteraient les habitants d’Avallon «jusqu’aux escoliers, deux à deux, honestement vestus, ayant chacun ung cierge ardent, accompagnés et conduits par le principal du collège et ses subalternes;» et tout celà, disaient-ils, parce que «l’Archange, monsieur saint Michel,» les avait protégés contre les efforts de «Sathan,» et s’était montré sur la «braîche» de la place pour en défendre l’entrée «aux hérétiques» et à leurs suppôts; de même que jadis, au «temps de Jehanne la Pucelle,» il parut sur le pont d’Orléans et préserva la ville contre les attaques des Anglais.
Toutes ces luttes ajoutèrent plus d’une page émouvante à l’histoire de saint Michel. D’un autre côté, la perfidie et la cruauté des huguenots n’arrêtèrent pas complètement les manifestations religieuses. Les rois de France, il est vrai, ne visitaient plus le sanctuaire national depuis la mort de Charles IX; mais ils favorisaient la dévotion du peuple envers le saint Archange: par lettres patentes de 1585, 1588 et 1601, Henri III et Henri IV confirmèrent les privilèges de la confrérie établie dans la capitale pour les pèlerins du Mont-Saint-Michel. Cependant l’abbaye était en décadence. François de Joyeuse avait réduit à treize le nombre des religieux et plusieurs articles de la règle primitive étaient tombés en désuétude; mais l’Archange veillait à l’honneur de son sanctuaire et l’on vit bientôt se lever des jours plus calmes et plus prospères.