‹ Saint Michel et le Mont-Saint-MichelChapitre 27 sur 75 · II.

II.

SAINT MICHEL ET LE SIÈCLE DE LOUIS XIV.

Le dix-septième siècle était à son aurore. La vérité avait triomphé de l’erreur. Louis XIII, dit le Juste, siégeait sur le trône de France. Quelle place le glorieux Archange devait-il occuper dans la pensée des fidèles, au milieu de ce grand siècle, qui fut comme une halte entre les guerres religieuses et les horribles scènes de la révolution? Saint Michel resta sur le trône que la piété de nos pères lui avait élevé, immédiatement au-dessous du Sauveur et de sa divine Mère; les sciences et les arts, l’éloquence, la poésie, la peinture, l’architecture publièrent à l’envi sa puissance et sa gloire; des paroisses érigèrent en son honneur de nouvelles confréries; le titre de chevalier fut regardé comme la récompense de la bravoure et du savoir; de nombreux pèlerins fréquentèrent les chemins montois, et plusieurs d’entre eux furent témoins des merveilles que le ciel ne cessait d’opérer dans la vieille basilique du mont Tombe. Toutefois, les beaux jours du moyen âge ne devaient plus refleurir. Sous Louis XIII, saint Michel perdit son titre de premier patron du royaume; peu à peu la popularité de son nom diminua; la magistrature, l’armée, les écoles, les corporations se choisirent des protecteurs particuliers; les protestants ne crurent pas mieux faire pour se débarrasser d’un tel ennemi que de nier son existence personnelle, et Bossuet, le plus grand génie des temps modernes, dut prendre la défense du prince de la milice céleste.

Le principal sanctuaire de l’Archange inaugura cette ère nouvelle par une réforme que l’affaiblissement de la discipline avait rendue nécessaire. En 1615, Louis XIII choisit pour remplacer François de Joyeuse un descendant de la maison de Guise, Henri de Lorraine. A la demande du souverain Pontife, l’administration de l’abbaye fut confiée au général de l’Oratoire de France, Pierre de Bérulle, qui devait être honoré plus tard du titre de cardinal (fig. 112). Aussitôt un prêtre de cette congrégation, appelé Jacques Gastaud, se rendit au Mont-Saint-Michel, et travailla de concert avec le duc de Guise à réparer les bâtiments qui tombaient en ruine, et à ramener les moines à la stricte observance des règles de saint Benoît. Pour consolider à l’ouest de la montagne les

[Illustration: Fig. 112.--Portrait du cardinal Pierre de Bérulle, fondateur de la congrégation de l’Oratoire. D’après la gravure de B. Audran, conservée au collège des oratoriens à Juilly.]

constructions de Robert de Torigni, il éleva le contre-fort marqué aux armes de l’abbé. L’année suivante, il fit orner le chœur de la basilique et achever les lambris de la nef.

La réforme des moines offrit de plus grandes difficultés. D’après les historiens du temps, la princesse de Guise, mère du jeune Henri de Lorraine, apprit avec peine que plusieurs pèlerins du Mont parlaient «en mauvaise part» de l’abbé commendataire et des religieux; elle n’omit rien pour faire accepter à ces derniers un prieur d’un autre monastère. Ils y consentirent, et reçurent successivement dom Noël Georges et dom Henri du Pont. Ce remède n’étant pas proportionné à l’étendue du mal, il fallut songer à une réforme complète. Des tentatives furent faites pour introduire au Mont-Saint-Michel des prêtres de l’Oratoire, ou des bénédictins anglais de Saint-Malo; elles échouèrent devant l’opposition des religieux. Alors un des membres de la congrégation de Saint-Maur, Anselme Rolle, alla secrètement étudier la situation de

[Illustration: Fig. 113.--Sceau de l’abbaye du Mont-Saint-Michel. Dix-septième siècle. Archives nationales.]

l’abbaye. Dom Martène rapporte, dans l’histoire manuscrite de son ordre, que ce bon religieux passa la nuit dans l’église du mont Tombe et fut favorisé d’une vision céleste: un personnage mystérieux lui apparut et lui dit: «Votre voyage ne sera pas inutile, vous réussirez dans votre entreprise et Dieu sera servi sur cette montagne par les bénédictins de Saint-Maur.» En effet, après de longs pourparlers, douze religieux de cette congrégation s’établirent au Mont-Saint-Michel, le 27 octobre 1622. Ainsi, grâce au duc de Guise et à sa noble épouse, l’antique abbaye, fondée par Richard Iᵉʳ, en 966, voyait naître une ère nouvelle, 656 ans après l’arrivée des premiers enfants de saint Benoît. La ferveur des anciens jours allait revivre, et des années de prospérité s’annonçaient pour la cité de l’Archange. On attribua une large part au chef de la milice céleste dans cette œuvre de rénovation; aussi, quand la petite colonie arriva au Mont, conduite par l’évêque d’Avranches, elle monta directement à l’église et entonna «un respond de saint Michel,» immédiatement après le chant du Veni Creator. Le même jour et au même moment, dit dom Huynes, le duc de Guise «deffit l’armée navale des impies et rebelles Rochelois,» et sa victoire «bien marquée sur les tablettes du Mont» fut attribuée à l’archange saint Michel, protecteur de la France, qui voulut de la sorte témoigner le «grand contentement qu’il recevoit de cette nouvelle réforme sur ce rocher esleu et choisy par luy pour estre réclamé et invoqué de toutes les nations ennemyes des heretiques.»

A la mort de l’illustre gentilhomme, l’héritier de son nom, Henri de Lorraine, renonça pour toujours à ses droits sur l’abbaye du Mont-Saint-Michel,

[Illustration: Fig. 114.--Cachet d’Étienne de Hautefeuille, abbé commendataire 1689.]

et en 1644, le souverain Pontife ratifia l’élection de Jacques de Souvré, chevalier de Malte et commandeur de Valence. Il était, disent les chroniqueurs, «homme de grande vertu et prudence,» il aima ses religieux et soutint leurs intérêts avec énergie contre Jacques de Montgommery, seigneur de Lorges, et Roger d’Aumont, évêque d’Avranches. En 1670, la crosse passa aux mains d’Étienne Le Bailly de Hautefeuille, chevalier de Malte et commandeur de Villedieu (fig. 114). Il sut gagner l’affection des religieux par l’aménité de son caractère; mais sa prélature n’eut rien de remarquable. Il mourut à Paris, le 4 mars 1703, à l’âge de soixante-dix-sept ans.

Parmi les prieurs qui gouvernèrent le Mont, pendant l’absence des commendataires, un certain nombre, comme Charles de Malleville, Augustin Moynet, brillèrent par l’éclat de leurs vertus; Placide de Sarcus, Bède de Fiesque, Dominique Huillard, Pierre Terrien et Joseph Aubrée travaillèrent à la restauration de l’abbaye; d’autres, à l’exemple de Michel Pirou et de Maieul Hazon, rétablirent les hautes études et restituèrent au mont Tombe une partie de son ancienne réputation. Il existait pour les religieux des chaires de rhétorique, de philosophie et de théologie. Dom Hunault professa la rhétorique avec succès; dom Pirou commença en 1633 un cours de philosophie, et les RR. PP. Jérôme d’Harancourt et Philibert Tesson enseignèrent la théologie à «quinze profès de la congrégation.» De 1635 à 1640, dom Huynes, natif du diocèse de Beauvais, écrivit dans son style naïf l’Histoire générale du Mont-Saint-Michel. Elle fut annotée et complétée par Louis de Camps et Étienne Jobart. En 1647, un autre bénédictin du même monastère, Thomas le Roy, commença le livre des Curieuses recherches du Mont-Saint-Michel depuis l’an 709 jusqu’au 24 février 1648. Le plus sérieux de ces annalistes, dom Huynes, mérite l’éloge que lui décerne M. E. de Robillard de Beaurepaire: il est «consciencieux jusqu’au scrupule, exact jusqu’à la minutie et d’une absolue sincérité.» Comme Guillaume de Saint-Pair, il a composé son ouvrage pour répondre à la juste curiosité des pèlerins: «Si vous désirez en faire la lecture, leur dit-il dans sa préface, vous pourez voir apertement quel est et a esté de tout temps ce Mont-Saint-Michel, en quel estime les fidelles l’ont eu, ce qui s’y est faict et passé et combien ce rocher est agréable aux anges, mais particulièrement à l’Archange st Michel, lequel vous veille un jour présenter devant le Throsne du Roy des roys pour jouir à jamais avec luy de la présence de Dieu.» A chaque page, le pieux auteur nous donne des preuves de sa dévotion envers les saints anges et spécialement envers le prince de la milice céleste; il leur demande avant tout de guider sa plume et de ne pas permettre qu’il s’écarte jamais de la vérité: «Soyez, je vous prie, o esprits célestes, conducteurs de cette mienne entreprise et gardez tellement mon esprit et ma plume qu’en tout ce que j’escriroy, je ne m’esloigne nullement de la vérité.»

Les constructions de cette époque n’ont plus la grandeur, ni la beauté des édifices du moyen age. Il faut l’attribuer en grande partie à la décadence de l’art au dix-septième et surtout au dix-huitième siècle. Dom Placide Sarcus bâtit sur la tour Gabrielle un moulin dont il existe encore des traces; le sanctuaire fut enrichi de vases et d’ornements précieux; Jacques de Souvré donna pour la chapelle de l’Archange un tableau d’une grande valeur; de concert avec le prieur dom Moynet, il fit exécuter des travaux importants pour isoler l’abbaye de toute communication avec la place dont il avait été nommé capitaine et gouverneur. Quelques moines s’occupèrent avec succès de la culture des arts, et laissèrent des œuvres qui n’étaient pas sans mérite. Si nous en croyons Louis de Camps, l’écusson du monastère portait toujours: «d’argent chargé de coquilles saint Michel de sable sans nombre, au chef d’azur à trois fleurs de lys d’or.» D’après un manuscrit fort curieux

[Illustration: Fig. 115.--Armoiries de l’abbaye au seizième et au dix-septième siècle.]

sur les Monuments des abbayes de Bayeux et d’Avranches, les armoiries définitivement arrêtées se lisaient ainsi: «de sable à dix coquilles, ou navets d’argent posées 4, 3, 2, 1, au chef d’azur chargé de trois fleurs de lys d’or, surmonté d’une mitre et d’une crosse d’or.» Des archéologues distingués veulent, au contraire, que l’émail soit d’argent et les coquilles de sable (fig. 115).

Dans le cours du dix-septième siècle, plusieurs pèlerins visitèrent le Mont-Saint-Michel. L’un des plus célèbres, Charles de Gonzague, donna pour l’autel un tableau qui représentait la «cheute du démon.» L’an 1631, dit dom Huynes, «Henri de Bourbon, prince de Condé, lors la première personne de ce royaume de France après le roy, et Monsieur frère unique de Sa Majesté» allèrent au Mont et y passèrent la nuit pour entendre la messe le lendemain, avant leur départ. Le vénérable père Montfort visita aussi le sanctuaire du mont Tombe et plaça ses grands travaux sous la protection de l’Archange.

Dom Louis de Camps et dom Étienne Jobart nous fournissent des détails curieux sur les pèlerinages de cette époque. En 1644, il arriva au Mont une compagnie d’Argentan, composée de cent vingt hommes «avec quatre bons tambours.» Deux ans plus tard, trente-cinq femmes de la ville de Beaugé, en Anjou, exécutèrent à pied le voyage du mont Tombe. L’une d’elles marchait en tête, portant un guidon d’une main et de l’autre un chapelet. «Un petit garçon de 10 à 12 ans leur battoit la caisse.» Elles entrèrent dans l’église deux à deux, se confessèrent, reçurent la sainte communion et accomplirent leurs dévotions à saint Michel. Au sortir de la ville, elles rencontrèrent une procession de cent vingt hommes de leur paroisse; ceux-ci les firent passer entre leurs rangs et gravirent à leur tour la pente de la montagne. L’année suivante, cinquante jeunes gens, «dont le capitaine, le lieutenant et le porte-enseigne estoient de fort honnestes gentilshommes,» arrivèrent du diocèse de Séez et se trouvèrent au Mont avec quarante pèlerins d’une paroisse du Mans. Le lendemain une compagnie de cinquante-cinq hommes, aussi du diocèse du Mans, firent leur entrée dans la ville avec bannière déployée et «tambour battant.» Deux mois après, les villes de Bayeux et de Vire envoyaient au Mont plus de deux cents pèlerins, dont plusieurs appartenaient aux premières familles du pays. Au dire des annalistes, l’année 1663 vit se renouveler les grandes manifestations du moyen âge. Dans une seule semaine, les moines reçurent «deux compagnies dont la moindre estoit de six cents personnes. En l’une il y avait plus de quatre cents chevaux.»

Monsieur de Montausier, gouverneur de Normandie, vint à la même époque prier devant l’autel de l’Archange. Les religieux lui firent une brillante réception, et l’invitèrent à s’asseoir à leur table. Deux ans plus tard, le duc de Mazarin, lieutenant du roi pour la province de Bretagne, fut accueilli avec les mêmes signes de distinction. La communauté, «revêtue en froc,» l’attendait au bas du Saut-Gautier; le R. P. prieur, accompagné de deux chantres en chappe et de deux acolytes en aube, présenta de l’eau bénite au duc et lui fit «une harangue.» Avant de quitter ses hôtes, le pieux gentilhomme se confessa et s’assit à la table sainte.

Les pèlerins devaient quitter leurs armes à l’entrée de la ville; les chevaliers de Saint-Michel et les princes du sang avaient seuls le privilège de franchir les portes du château l’épée au côté. Cet usage occasionna souvent de fâcheuses collisions. Un jour, Henri de la Vieuville, commandeur de Savigny, voulut traverser le poste des gardes sans se soumettre à la loi commune; les bourgeois de la ville lui fermèrent le passage; aussitôt le jeune cavalier dégaîna et dit avec colère: «On me laisse pénétrer ainsi dans le Louvre;» puis, il donna sur un portier plusieurs coups de plat de sabre. «Après quoi, dit une chronique, il se fit un grand tumulte à la porte, et peu s’en fallut qu’on ne le canardât. Mais bien lui en prit que cela arriva de bon matin et que les cervaulx de nos bourgeois n’estoient point encore eschauffez du cyldre de Normandie.»

Alors comme au moyen âge, la puissante protection de l’Archange se manifesta par des prodiges éclatants. Dans un fléau qui décima la ville de Pontorson, la rue saint Michel fut seule épargnée. Une famille du diocèse de Coutances reçut par l’entremise de l’Archange une grâce signalée. Au milieu d’un incendie des enfants furent trouvés sains et saufs sous les débris d’une maison; ils racontèrent qu’un ange au visage radieux était venu les secourir et les avait arrachés à la mort. Tous ces faits merveilleux furent contrôlés avec soin par les moines et relatés dans les annales de l’abbaye.

La dévotion envers le glorieux Archange n’était pas éteinte dans la maison de France. Au commencement du dix-septième siècle, Mˡˡᵉ Marie de Montpensier, comtesse de Mortain, fit bâtir sur le rocher qui domine cette ville un oratoire dédié à saint Michel. Au milieu des désordres qui accompagnèrent la minorité de Louis XIV, la reine mère, Anne d’Autriche, fit vœu d’élever un autel en l’honneur de l’Archange et le pieux fondateur de Saint-Sulpice, M. Olier, composa pour elle cette formule de consécration: «Abîmée dans mon néant, et prosternée aux pieds de votre auguste et sacrée majesté, honteuse dans la vue de mes péchés de paraître devant vous, ô mon Dieu, je reconnais la juste vengeance de votre sainte colère irritée contre moi et contre mon État; et je me présente toutefois devant vous au souvenir des saintes paroles que vous dîtes autrefois à un prophète: J’aurai pitié de lui et je lui pardonnerai, à cause que je le vois humilié en ma présence. En cette confiance, ô mon Dieu, j’ose vous faire vœu d’ériger un autel à votre gloire, sous le titre de saint Michel et de tous les Anges; et, sous leur intercession, y faire célébrer solennellement, tous les premiers mardis des mois, le très saint sacrifice de la messe, où je me trouverai, s’il plaît à votre divine bonté de m’y souffrir, quand les affaires importantes du royaume me le pourront permettre, afin d’obtenir la paix de l’Église et de l’État. Glorieux saint Michel, prince de la milice du ciel, et général des armées de Dieu, je vous reconnais tout-puissant par lui sur les royaumes et les États. Je me soumets à vous avec toute ma cour, mon État et ma famille, afin de vivre sous votre protection, et je me renouvelle, autant qu’il est en moi, dans la piété de tous mes prédécesseurs, qui vous ont toujours regardé comme leur défenseur particulier. Donc, par l’amour que vous avez pour cet État, assujettissez-le tout à Dieu et à ceux qui le représentent.»

Bientôt la paix succéda aux horreurs de la guerre civile et le règne glorieux de Louis XIV fit oublier les mesquines rivalités de la Fronde. Le jeune roi reçut le collier de Saint-Michel en 1643 et le porta soixante-douze ans. Le 12 janvier 1665, il entreprit la réforme de l’Ordre. Dans ce but, il réduisit à cent le nombre des chevaliers, et ordonna de les choisir parmi les hommes de naissance et de mérite; de plus, il joignit treize articles aux statuts primitifs. Le sceau de l’ordre était perdu. Le marquis de Torcy fit exécuter plusieurs dessins, et les proposa au monarque; «Sa Majesté choisit celuy qui avoit esté fait d’après le fameux tableau de Raphaël (fig. 116).» Louis XIV voulut aussi favoriser les pèlerinages du Mont-Saint-Michel, et, par ses lettres patentes du 15 janvier 1669, il confirma les privilèges de la confrérie dont le siège était à Paris, et lui donna l’autorisation de nommer tous les ans, à la manière accoutumée, deux maîtres et administrateurs, qui devaient avoir fait le voyage du Mont-Saint-Michel. A cette époque nos rois et les princes du sang étaient encore jaloux de «rendre le pain bénit à cette confrérie.» Les pèlerins, de leur côté, avaient conservé l’habitude de faire prier pour les confrères décédés dans le cours de l’année; à cette intention une grand’messe était célébrée dans la chapelle du palais le dimanche qui suivait la fête de saint Michel, et une messe basse était dite, le lendemain, ainsi que les seconds dimanches de chaque mois.

[Illustration: Fig. 116.--Sceau et contre-sceau de la chevalerie de Saint-Michel, exécutés sous Louis XIV.]

Au point de vue stratégique, l’abbaye-forteresse eut son importance sous ce règne, comme sous les précédents. En 1661, Louis XIV envoya au Mont trente soldats dont dix étaient pour le fort de Tombelaine; mais comme cette garnison imposait à la ville des charges trop onéreuses, l’abbé de Souvré réduisit à cinq le nombre des soldats; c’est pourquoi, dit dom Louis de Camps, les religieux lui souhaitèrent «toute prospérité en ce monde et la gloire en la vie éternelle.» Cependant, comme la guerre devenait de plus en plus imminente avec les Anglais, le sieur de la Chastière, qui espérait, selon l’expression d’Étienne Jobart, «monter sur la roue de la Fortune,» et rendre sa personne «plus considérable,» fit venir au Mont-Saint-Michel une compagnie de piétons. Ils s’installèrent dans la ville et le château, le 10 janvier 1666. Mais ce capitaine se rendit odieux par ses vexations, au point que les moines invoquèrent solennellement contre lui l’assistance «du glorieux Archange saint Michel.» Il mourut peu de temps après, et, le 13 juillet 1667, l’abbé commendataire, Jacques de Souvré, obtint le titre de gouverneur. Cette nouvelle fut accueillie avec reconnaissance par les habitants du Mont, «lesquels, dit dom Jobart, en feirent des feux de joye avec les salvades et descharges de l’artillerie tant de la ville que du chasteau, ce qui fut encore réitéré avec joye et allégresse le 25 du mesme mois, jour de saint Jacques, apostre, patron de M. nostre abbé et gouverneur.» Maieul Hazon, prieur claustral, fut chargé de la garde du mont Tombe en qualité de lieutenant; il divisa toute la bourgeoisie en six escouades de 9 à 10 hommes, et les chargea de veiller tour à tour aux portes de la ville, et de fournir trois hommes pour garder le château avec les portiers de l’abbaye.

Tel était le Mont-Saint-Michel sous le règne de Louis XIV. A cette époque fameuse dans l’histoire, la cité de l’Archange apparut encore «orgueilleuse et fière» selon la belle expression de Mᵐᵉ de Sévigné. La vieille basilique fut, comme au moyen âge, le centre et le foyer de la dévotion des peuples envers le prince de la milice céleste. Plusieurs pèlerins, après avoir visité le sanctuaire du mont Tombe, élevèrent des chapelles ou des autels en l’honneur du saint Archange; d’autres établirent des confréries ou firent de pieuses fondations. La paroisse du Sap, dans le diocèse de Séez, nous en offre un exemple remarquable. En 1688, plusieurs bourgeois de cette localité, entreprirent un voyage au sanctuaire «du bienheureux Archange saint Michel par esprit de dévotion,» afin d’obtenir sa puissante protection «pendant et après le cours de leur vie.» De retour au Sap, ils fondèrent «à l’honneur de Dieu, sous les auspices et intercession» du glorieux Archange, «une messe solennelle à diacre, sous-diacre et chappiers.» Elle devait être célébrée tous les ans et à perpétuité le jour de la fête de saint Michel, «le 16 octobre.» Cette messe était précédée d’une procession où l’on chantait les litanies de tous les saints anges; elle se

[Illustration:

Fig 117.--Médaille (face et revers) des membres de la confrérie de Saint-Michel à Joseph-Bourg.]

[Illustration: Fig. 118.--Bourdon des processions solennelles (face et revers) de la confrérie électorale de Saint-Michel, pour les agonisants, érigée premièrement à Joseph-Bourg, en Bavière. 1693.]

terminait par le chant du Libera et la récitation du Pater pour les fondateurs défunts, leurs parents et leurs amis. La solennité était annoncée par quatorze coups de cloche, suivis du carillon. Pour cette fondation annuelle, les bourgeois du Sap versèrent entre les mains de Jean Lesage, trésorier, la somme de cinquante livres. Les membres de la confrérie devaient choisir tous les ans l’un d’entre eux pour «roy,» à charge de présenter à la messe du 16 octobre un pain à bénir, avec deux cierges blancs. Le roi veillait aussi à l’exécution des règlements et poursuivait les membres qui voulaient s’y soustraire.

Les autres confréries n’étaient pas moins prospères. Un ouvrage intéressant, l’Explication de l’institution des règles et des usages de la confrérie électorale de Saint-Michel archange, nous fournit des détails curieux sur l’association érigée en 1693 pour les agonisants à Joseph-Bourg en Bavière. Le but de l’œuvre était d’imiter la douceur et l’humilité de Jésus-Christ en se dévouant au service des agonisants et des défunts. La devise était le cri de guerre de saint Michel: Quis ut Deus! L’esprit dont les confrères devaient donner l’exemple, était exprimé par quatre lettres: F. P. P. F.: force, piété, persévérance, fidélité. Un archichapelain, un prédicateur et deux autres prêtres administraient la confrérie. Chaque membre devait porter la médaille qu’il recevait le jour de son entrée dans l’association (fig. 117). Le costume variait selon les circonstances: il y avait l’habit solennel, l’habit ordinaire, l’habit de pénitence, l’habit de funérailles, l’habit de pèlerinage (fig. 114 à 129). Chacun de ces costumes était accompagné d’une croix particulière comme marque distinctive: la croix double pour l’habit solennel, la croix simple pour l’habit ordinaire, la croix recroisée pour l’habit de pénitence, la croix orbée pour l’habit de funérailles, la croix en sautoir pour l’habit de pèlerinage. Tous les confrères portaient le bourdon à la main (fig. 118). Cette pieuse association s’établit à Freisengen, à Bonne, à Cologne, à Liège et en plusieurs autres localités; elle était très florissante au commencement du dix-huitième siècle, et, en 1706, elle recruta trois cent quatre-vingt-quinze membres dans la seule cité de Lille. Elle comptait alors cent mille affiliés.

Cependant, comme nous l’avons déjà dit, le culte de saint Michel trouva des contradicteurs à cette époque. Des catholiques, par exemple à Malines, avancèrent hardiment que le chef des anges en sa qualité de pur esprit ne pouvait être représenté sous des formes sensibles, et

[Illustration: Fig. 119.--Pièces d’un habit de confrère.]

[Illustration: Fig. 120.--L’habit solennel.]

[Illustration: Fig. 121.--L’habit ordinaire.]

[Illustration: Fig. 122.--L’habit de pénitence.]

qu’il n’était pas permis de porter son image en procession; d’autres, parmi les protestants, osèrent nier l’existence personnelle de saint Michel, malgré l’enseignement unanime de l’Écriture sainte, de la tradition et de la théologie. Bossuet dans son langage énergique vengea le nom et la gloire du saint Archange: «Il ne faut point hésiter, dit-il, à reconnaître saint Michel pour défenseur de l’Église, comme il l’étoit de l’ancien peuple, après le témoignage de saint Jean... conforme à celui de Daniel... Les protestants qui par une grossière imagination

[Illustration: Fig. 123.--L’habit de funérailles.]

[Illustration: Fig. 124.--L’habit de pèlerin.]

croient toujours ôter à Dieu tout ce qu’ils donnent à ses saints et à ses anges dans l’accomplissement de ses ouvrages, veulent que saint Michel soit dans l’Apocalypse Jésus-Christ même, le prince des anges, et apparemment dans Daniel le Verbe conçu éternellement dans le sein de Dieu; mais ne prendront-ils jamais le droit esprit de l’Écriture?»

Les disciples de Luther et de Calvin essayèrent de faire disparaître l’Archange en le confondant avec le Fils de Dieu. Les disciples de Voltaire et de Rousseau devaient nier à la fois la divinité de Jésus-Christ et l’existence de saint Michel.

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