VII
DORTOIR
Thomas des Chambres, en même temps qu’il achevait la salle des Chevaliers, fit construire le dortoir qu’il termina avant sa mort (1225).
Le dortoir est une vaste salle élevée au-dessus du réfectoire dont elle a les dimensions générales; mais, au lieu d’être, comme celui-ci, voûtée en pierre et en deux parties, elle était couverte en charpente, d’une seule volée. La preuve de cette disposition primitive se voit dans le pignon ouest, debout tout entier; le formeret en pierre, qui supportait le lambris cintré, existe encore et atteste la forme ancienne. Le berceau lambrissé de la voûte en bois était en plein-cintre, soutenu par des poutres, des poinçons apparents et ornés, au droit de chaque contrefort.
Le dortoir est éclairé, au nord et au sud, par une série de petites fenêtres longues et étroites, affectant la forme de meurtrières; elles sont ébrasées à l’extérieur et leurs couronnements semblent être, par leur forme particulière en nids d’abeille, une réminiscence de l’art oriental, entrevu par les croisés français pendant leurs expéditions en Palestine. A l’intérieur, ces fenêtres, ébrasées de même qu’au dehors, sont encadrées par des colonnettes supportant des arcatures courantes, surmontées d’une corniche saillante, sur laquelle venaient s’appuyer les fermes apparentes et le berceau lambrissé. A l’est, deux grandes fenêtres, d’où la vue est magnifique, éclairaient et ornaient l’extrémité orientale du dortoir. Dans l’angle sud-est, une porte étroite donne accès à l’escalier en vis (contenu dans la tour des Corbins) qui, partant du porche précédant l’aumônerie, arrive au dortoir après avoir desservi le châtelet, ainsi qu’à la galerie supérieure du comble, au sud, et se termine par une élégante pyramide octogonale couronnant ladite tour des Corbins.
A l’ouest, la porte principale du dortoir s’ouvre sur la galerie est du cloître; une autre porte latérale s’ouvre du même côté et conduit à l’église, par la galerie sud du cloître longeant le transsept nord. Vers l’angle sud-ouest, une porte fait communiquer le dortoir avec la bibliothèque adjacente au sud, et avec le cloître, par la petite porte de l’ouest. Dans l’angle opposé, au nord-ouest, débouche l’escalier en vis (ménagé dans l’épaisseur du contrefort, au point de jonction des deux bâtiments de la Merveille), lequel, ayant son point de départ dans l’aumônerie, monte à la salle des Chevaliers, au dortoir, et aboutit, au-dessus, au crénelage du nord, dont on voit les amorces sur un des côtés de la tourelle couronnant l’escalier.
Dans la face sud, à peu près au milieu, se trouve une grande niche, comprenant deux arcatures, prévue et bâtie dès l’origine, ainsi que le prouvent tous les détails de la construction. C’est là que se plaçaient les lampes, formées par des trous creusés dans une pierre et disposées de façon à recevoir une mèche, ou bien une boule de cire (pourvue également d’une mèche) dont le déchet permettait d’apprécier, à l’estime, l’heure qu’il était; ou, enfin, tout autre luminaire qui, selon la règle de Saint-Benoît, devait brûler toute la nuit dans le dortoir: «Candela jugiter in eadem cella ardeat usque mane[16].» Suivant cette même règle, les moines devaient coucher seuls et tout vêtus,--vestiti dormiant[17]--sur des lits séparés et, autant que possible, dans une même salle: Monachi singuli per singula lecta dormiant si potest fieri, omnes in uno loco dormiant[18].» Aussi les dispositions prises par les premiers constructeurs déterminent-elles très nettement que le dortoir fut, au treizième siècle, établi selon les usages réguliers des Bénédictins. A cette époque, «en général, les dortoirs n’étaient pas plafonnés (ou voûtés) et la charpente était apparente[19].»
Au quinzième siècle, contrairement à l’ancienne règle, le dortoir fut divisé en cellules, suivant les ordres que Pierre Le Roy, avant son départ pour ses longs voyages, donna au prieur claustral de l’abbaye, dom Nicolas de Vandastin.
Le comble du dortoir fut incendié plusieurs fois. En 1300, la foudre tomba sur l’église, dont les toits furent brûlés, ainsi que ceux du dortoir. Guillaume du Château répara le dommage pendant le temps qu’il gouverna l’abbaye. En 1374, le feu du ciel incendia encore l’église et le dortoir, plusieurs logements du monastère et presque toutes les maisons de la ville; Geoffroy de Servon commença la restauration du dortoir, laquelle fut achevée en 1391, par Pierre Le Roy, qui reconstruisit la pyramide de la tour octogonale du réfectoire, dite Tour des Corbins. «Le temple..... orné, il passa au logis du monastère, et là il fit rebastir le haut de la tour du réfectoire, qui estoit tombé depuis peu.»
Depuis cette époque (fin du quatorzième siècle) jusqu’au commencement du seizième siècle, le dortoir ainsi que les bâtiments du monastère furent soigneusement entretenus; mais, sous les abbés commendataires, on cessa de bâtir et même de restaurer. Il fallut plusieurs arrêts du parlement de Normandie pour contraindre les abbés à faire les réparations nécessaires.
Au milieu de luttes de toute nature qui troublèrent l’abbaye, un relâchement si profond se produisit dans les mœurs des moines, qu’ils furent remplacés, en 1622, par les religieux de la Congrégation de Saint-Maur; malheureusement, les nouveaux habitants du Mont-Saint-Michel mutilèrent le dortoir. En 1629 on divisa en deux, dans la hauteur, cette magnifique salle, en établissant de nouvelles cellules et, sous prétexte de les mieux éclairer, on élargit les ébrasements intérieurs des fenêtres, en sapant les colonnettes qui les encadraient et les arcatures qui les couronnaient.
La transformation de l’abbaye en prison, profanant l’église et les lieux réguliers, augmenta les mutilations ruineuses. Comme les autres salles du monastère indignement habitées, le dortoir fut divisé en deux étages de chambres pour les prisonniers et surmonté d’un grenier; sur la face nord, on construisit des latrines immondes qui, heureusement, tombent en ruines. La toiture actuelle est moderne; on voit au-dessus du formeret dont nous parlons plus haut, sur la face interne du pignon ouest, les filets saillants destinés à empêcher l’infiltration des eaux pluviales entre le mur et la couverture; ils déterminent sûrement la forme primitive du pignon et du comble anciens.
Les salles de la Merveille, sauf le cellier et les galeries intérieures du cloître, devaient être pavées en carreaux de terre cuite, coloriée et émaillée, dont nous avons recueilli des débris dans les fouilles qui ont été faites sur divers points de l’abbaye.
Le comble du dortoir était couvert en tuiles vernissées, jaunes et noires; nous avons également trouvé quelques morceaux de ces tuiles dans les ruines du degré descendant à la fontaine Saint-Aubert.