‹ Saint Michel et le Mont-Saint-MichelChapitre 45 sur 75 · VIII

VIII

CLOÎTRE

Le cloître, commencé par Thomas des Chambres, fut achevé par Raoul de Villedieu en 1228, selon dom Jean Huynes.

La forme générale du Cloître est un quadrilatère irrégulier, composé de quatre galeries, qui entourent le préau découvert, ou aire du cloître (voir le plan, en L fig. 145).

La galerie du sud communique avec l’église et les anciens bâtiments abbatiaux du onzième siècle, au sud-ouest, restaurés et modifiés au douzième siècle par Roger II. Celle de l’est se relie avec le dortoir, la bibliothèque, et avec le réfectoire au-dessous. Celle du nord a vue sur la pleine mer, par de petites fenêtres basses, percées dans le mur de face nord, entre les contreforts. Enfin, celle de l’ouest devait conduire au chapitre, projeté par Richard Tustin.

De ce chapitre, Richard ne fit que la porte qui s’ouvre sur la galerie ouest et rappelle, par sa composition générale, l’entrée de la salle capitulaire de Saint-Georges de Boscherville.

A l’angle de cette dernière galerie vers le nord, angle nord-ouest de la

[Illustration: Fig. 153.--Plan de l’angle nord-est du cloître.]

Merveille, la petite porte, pratiquée dans une des arcatures latérales, accède à l’une des salles du chartrier, reliées à la salle des Chevaliers par un escalier intérieur.

Nous trouvons, dans un ouvrage très justement célèbre[20], des détails aussi exacts qu’intéressants sur la structure du cloître: «Le cloître de l’abbaye du Mont-Saint-Michel en mer est l’un des plus curieux et des plus complets parmi ceux que nous possédons en France..... L’arcature se compose de deux rangées de colonnettes se chevauchant, ainsi que l’indique le détail de l’angle du plan (fig. 153).

Des archivoltes en tiers-point portent sur les colonnettes de A en B, de B en C, à l’extérieur, de D en E, de E en F, à l’intérieur, etc.; les triangles entre les archivoltes et les arcs diagonaux sont remplis comme

[Illustration: Fig. 154.--Coupe transversale des galeries sur O-P. de la fig. 153.--Restauration.]

des triangles de voûtes ordinaires. Il est évident que ce système de colonnettes posées en herse est plus capable de résister à la poussée et au mouvement d’une charpente que le mode de colonnes jumelles, car les arcs diagonaux AD, AE, EB, etc., opposent une double résistance à ces poussées, étrésillonnent la construction et rendent les deux rangs de colonnettes solidaires. D’ailleurs, il n’est pas besoin de dire qu’un poids reposant sur trois pieds est plus stable que s’il repose sur deux ou sur quatre. Or, la galerie du cloître de l’abbaye du Mont-Saint-Michel n’est qu’une suite de trépieds... Les profils de l’ornementation rappellent la véritable architecture normande du treizième siècle. Les chapiteaux, suivant la méthode anglo-normande, sont simplement tournés, sans feuillage ni crochets autour de la corbeille; seuls les chapiteaux de l’arcature adossée à la muraille sont ornés de crochets bâtards. Les écoinçons entre les archivoltes de l’intérieur des galeries présentent de belles rosaces sculptées en creux, des figures, l’agneau surmonté d’un dais; puis, au-dessus des arcs, une frise d’enroulements ou de petites rosaces d’un beau travail. Entre les naissances des arcs diagonaux des petites voûtes sont sculptés des crochets. Ce cloître était complètement peint, du moins à l’intérieur et dans les deux rangs de colonnettes..... Les galeries ont été couvertes primitivement par une charpente lambrissée (fig. 155).»

Dans la galerie sud, sur le côté longeant le transsept nord (fig. 155), dont la façade a été reconstruite par Raoul de Villedieu en même temps que le cloître, se trouve le lavatorium.

«C’est à cette fontaine, nommée lavatorium, qu’ils (les moines) devaient se laver les pieds à l’époque de certaines cérémonies: Omnes debent lavare pedes in claustro.» Elle servait en outre à laver les corps des frères qui avaient cessé de vivre; pendant cette opération, tous les religieux se rangeaient autour (ou au-devant) du lavatorium, dans le même ordre qu’au chœur, pour y réciter des prières. Règle de Saint-Benoît.»[21]

Le lavatorium se trouvait ordinairement dans le voisinage du réfectoire, celui-ci joignant le cloître; mais au Mont-Saint-Michel, où la déclivité de la montagne ne permettait pas d’étendre les bâtiments en les faisant communiquer à niveau l’un de l’autre, il a fallu superposer les salles et changer les dispositions habituelles des lieux réguliers bénédictins.

Au lieu d’être placé, selon la coutume, soit dans l’un des angles du préau, soit dans l’une des façades du cloître, le lavatorium fut, au Mont-Saint-Michel, établi autant que possible à proximité du réfectoire, dans la galerie sud du cloître, sur la face extérieure du transsept nord de l’église; la base de cette façade forme deux travées, reliées aux contreforts saillants par des arcatures en pendentifs arrondis.

Le lavatorium se compose dans chaque travée (C et C’) d’un double

[Illustration: Fig. 155.--Plan du lavatorium.]

banc, dont le plus élevé servait de siège. Chaque double banc peut contenir six places, soit pour les deux, douze sièges, disposés intentionnellement, sans nul doute, en souvenir des douze apôtres (fig. 155).

Des rigoles, visibles sur la partie haute des bancs supérieurs, amenaient l’eau à une fontaine, munie d’un petit bassin, en D, D’, ménagée dans la partie basse de chaque banc inférieur (fig. 156).

Les dispositions du lavatorium permettaient aux religieux de faire leurs ablutions obligatoires et d’accomplir mutuellement les cérémonies du lavement des pieds, qui, selon la règle bénédictine, devaient se faire dans le cloître, non seulement le Jeudi saint, mais aussi le jeudi de chaque semaine. «Dans les grands froids, lorsque l’eau de la fontaine située dans le cloître était gelée, ils allaient au dortoir pour se laver les pieds et les mains avec de l’eau chaude qu’on y portait pour ce service[22].»

A l’intérieur des galeries, les motifs de sculpture décorant les écoinçons sont tous différents les uns des autres; les frises mêmes, bien que

[Illustration: Fig. 156.--Cloître.--Coupe du lavatorium.]

se renfermant dans un profil courant, sont très riches, très variées, et toute cette sculpture, composée avec la plus extrême habileté, est exécutée dans la plus grande perfection (fig. 157 à 162).

[Illustration: Fig. 157 à 162.--Détails de la sculpture des tympans des arcatures du cloître.]

En face des portes, le Christ est représenté, selon les coutumes monastiques: à l’est, en regard de la porte principale du dortoir, et à l’ouest vis-à-vis de l’entrée du chapitre--projeté--dont la porte seule a été construite. Au sud, un peu à droite de la porte conduisant à l’église, le Christ est sur un trône, formé par une fine colonnette avec son chapiteau fleuri, et accompagné de deux figures. La partie haute de l’écoinçon est ornée de trois galbes, très délicatement sculptés, formant dais au-dessus du Christ et des personnages latéraux; l’état de mutilation de ce dernier bas-relief ne permet pas de déterminer exactement, sauf la figure du Christ bénissant, le sujet de la composition; mais ce qui le rend particulièrement intéressant, ce sont les noms gravés de chaque côté des têtes, ou plutôt de la place qu’elles occupaient. Ce sont, selon toutes les probabilités, les noms des auteurs des charmantes sculptures du cloître; en commençant par la gauche du spectateur, dextre de l’inscription: maître Roger[23], dom Garin[24], maître Jehan; trois artistes émérites, dont deux étaient laïques et le troisième religieux. (Voir fig. 61.)

Les colonnettes et les chapiteaux qui sont à l’extérieur des galeries sont en granitelle[25]; les unes et les autres ont été tournés et polis.

Les arcades extérieures, sur l’aire du cloître, sculptées à l’intérieur, sont en pierre de Caen; c’est le seul endroit de l’abbaye où la pierre calcaire ait été employée. Malgré son peu de dureté et les refouillements extrêmes des moulures des arcs, cette pierre, relativement tendre, a résisté au vent salin, sauf pourtant dans une partie des faces est et nord, où les vents du sud-ouest, venant du large, l’ont profondément altérée.

L’aire du cloître forme, dans une grande partie de son étendue, la couverture de la salle des Chevaliers; elle était garnie de plomb, et les pentes ménagées transversalement renvoyaient les eaux pluviales au dehors par des canaux qui traversent les galeries nord du cloître et aboutissent à des gargouilles placées sur les contreforts extérieurs de la face nord. A partir du quinzième siècle, l’eau était recueillie et envoyée dans la citerne du bas-côté nord du chœur reconstruit après l’écroulement de 1421, et commencé, vers 1450, par le cardinal Guillaume d’Estouteville. Actuellement, le plomb a disparu, et l’enduit qui recouvre l’aire est insuffisant pour empêcher l’eau de s’infiltrer au travers des voûtes de la salle des Chevaliers, où elle entretient une humidité dangereuse.

Du reste, l’état général du cloître est loin d’être rassurant; les galeries intérieures ont été disloquées par les constructions maladroites que les directeurs de la prison, afin d’augmenter le nombre des logements des détenus, avaient élevées lourdement sur les frêles colonnettes, sans prendre le soin d’augmenter la force des points d’appui; les bois du comble sont pourris, et toute la toiture menace de s’effondrer; les façades, nord et sud surtout, sont déversées, et nous avons dû les faire étayer et élever des petits murs provisoires en briques entre les piles diagonales, afin d’en arrêter l’écroulement menaçant. Enfin, il faudrait craindre la ruine complète du cloître, s’il n’était bientôt l’objet de promptes restaurations que nous avons l’espoir de commencer bientôt, grâce à la sollicitude constante dont la Commission des Monuments historiques entoure les édifices confiés à sa garde[26].

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