TROISIÈME PARTIE - I
LA CONVERSION
«Je ne veux plus que tu converses avec les hommes, mais avec les anges.»
(Vie, chap. XXIV.)
LE CHRIST A LA COLONNE
La divine Humanité du Christ dans tout le paroxysme de la souffrance, et, en particulier, la scène de la Flagellation,--le supplicié attaché par le col et les deux mains à un tronçon de colonne, le torse nu, déchiré par les fouets, ruisselant de sueur et de sang, les côtes haletantes, violemment soulevées, comme si le cœur allait bondir hors de la poitrine, un visage hagard et doux, aux yeux injectés, aux lèvres entr’ouvertes d’où s’échappe une haleine de fièvre: cette image, à la fois pitoyable et cruelle, est peut-être celle qui a le plus agi sur les âmes espagnoles et, en tout cas, sur celle de sainte Thérèse. C’est probablement cette image-là qui, à ce moment de sa vie où nous sommes arrivés, lui donna une si profonde commotion, détermina en elle une exaltation si forte et si continue que le cours de sa vie en fut changé. A partir de ce moment, elle fit un grand effort pour s’arracher à ce qu’elle appelle «le chemin le plus bas de la perfection». Elle réussit à s’évader de la prison de médiocrité où elle languissait. Aidé par la grâce, un acte libre surgit dans cette âme partagée contre elle-même, un acte dont l’achèvement est la fleur de sainteté où elle finit par s’épanouir. A partir de cette minute solennelle, elle marche à grands pas vers sa destinée, vers la vie héroïque pour laquelle elle est faite.
Si l’on veut bien comprendre une telle impression, si pénétrante et si déchirante, il faut se rappeler ce qu’étaient, à cette époque, la statuaire et la peinture espagnoles, le mobilier des églises et des couvents, ce qui, de toutes parts, frappait la vue de Thérèse, comme une autre réalité, dramatique et sublime, superposée à la platitude et à la bassesse de l’habituelle existence. Elle vivait familièrement au milieu de ces figures tragiques, dolentes et consolantes. Mais il y a lieu de supposer que c’est la statuaire surtout qui l’émouvait,--la statuaire polychromée, comme on l’aimait alors. Et cela est, en effet, vraisemblable, parce que cette espèce d’imagerie est plus près du réel que tous les autres arts plastiques, qu’elle s’adresse en même temps à plusieurs sens et qu’ainsi elle est plus hallucinante, plus capable de donner l’illusion complète de la présence et de la vie.
A cet égard, la sculpture espagnole est quelque chose de vraiment extraordinaire: c’est peut-être la manifestation la plus puissante et la plus révélatrice du génie national. De la seconde moitié du XVe siècle à la première du XVIIe, elle s’est maintenue à peu près à la même hauteur. Ce long règne manifeste assez sa vigueur et qu’elle s’alimentait aux sources les plus intimes de l’âme espagnole. Certes, elle ne peut se comparer au grand art idéaliste de nos imagiers de Chartres, d’Amiens, ou de Reims. Mais elle serre la réalité de plus près: elle est réaliste comme l’Espagne elle-même, et, à l’exemple de tous les vrais et grands réalistes, à commencer par sainte Thérèse, elle va jusqu’au bout de la réalité: elle part de la plus humble, elle ne la dédaigne pas, elle s’y arrête souvent avec complaisance, et elle aboutit à la plus transcendante où elle se meut, semble-t-il, avec la même aisance: de l’enfer jusqu’au ciel, en passant par le monde et l’homme terrestre,--voilà sa démarche, et voilà son domaine. Avec une évidente prédilection, cette sculpture se sert du bois,--du bois polychromé,--parce que cette matière qui peut être fouillée plus facilement que la pierre ou le marbre, se prête mieux à l’expression de tout ce qu’il y a de violent et de passionné dans un corps humain, de tous les paroxysmes du plaisir et de la douleur, et de ce qu’il y a enfin de plus délicat ou de plus élevé dans les mouvements de l’âme. Elle part de la triviale réalité pour aboutir à l’extase. On peut même dire qu’elle ne se préoccupe de la forme que pour émouvoir les âmes: c’est l’esthétique catholique dans ce qu’elle a de plus ascétique et de plus orthodoxe.
Saint Jean de la Croix, qui blâme le culte exagéré des images, qui serait même, à ce sujet, beaucoup plus sévère que sainte Thérèse, le déclare en termes très nets: «On doit choisir de préférence celles dont la représentation est la plus saisissante et porte la volonté à une dévotion plus ardente. On doit placer ce motif en première ligne et reléguer au second rang l’habileté du travail et la valeur de l’ornementation.» Et c’est justement pour cela, à cause de ce souci presque exclusif de l’expression saisissante, en vue d’attendrir ou d’exalter la dévotion, que ces images ont une action si directe et si véhémente sur la sensibilité. Elles réalisent une véritable prédication par la plastique, une prédication qui use surtout du pathétique pour toucher les esprits à travers les âmes.
Comme il convient, le sujet le plus habituel de cette prédication plastique, c’est le Christ, et, dans la vie du Christ, ce qu’il y a de plus essentiel, ce qui manifeste de la façon la plus émouvante sa mission de Rédempteur: sa Passion,--la Passion avec tous ses acteurs et ses figurants, les juges, les bourreaux, les saintes femmes, les apôtres, les soldats et les gens du peuple. Tous sont représentés par cet art espagnol, avec un réalisme implacable qui descend quelquefois jusqu’à la bestialité. Les imagiers excellent à grouper ces personnages autour de chaque épisode du Drame sacré. Chaque station du Chemin de la Croix a ses figurants traditionnels: c’est ce qu’on appelle un paso. Sur un plateau mouvant, manœuvré par des porteurs que dissimule une tenture, les acteurs du drame, chacun avec ses traits et son costume facilement reconnaissables, s’avancent par groupes, forment une longue procession dans les rues de la ville. Ces statues de bois peint, par leur mimique parlante, leurs visages, leurs vêtements mêmes s’apparentent à la foule des spectateurs, aux types populaires qui se pressent sur tout le parcours du cortège. Ainsi, la Passion devient presque une scène actuelle et immédiate: l’illusion du temps est abolie. Le mystère de la Rédemption s’accomplit sous les yeux de la multitude et cela avec une telle vérité dans les poses et dans les gestes, une telle intensité d’expression et une telle contagion de pathétique, que les plus distraits sont obligés de s’arrêter, de regarder et de réfléchir.
Certainement, l’intention plus ou moins consciente, qui inspire cet art populaire, c’était d’affirmer en face des Musulmans et des Juifs, à la fois la nécessité et la réalité de la Rédemption. Dans un pays où l’Islam et le judaïsme avaient été triomphants, où ils conservaient toujours de nombreux adeptes et où ils étaient toujours un danger, cette affirmation pouvait passer pour un moyen de défense ou de prosélytisme. La procession des pasos à travers les rues des villes, cette figuration si réaliste, si proche de la vie, ne faisait que proclamer ces vérités catholiques: la Rédemption n’est pas une chimère, une creuse rêverie de métaphysiciens, c’est un fait historique, une chose qui est arrivée. Nous en savons heure par heure tout le détail,--et en voici l’exacte reproduction. Et, d’autre part, ce fait historique, ne le croyez pas vide de sens. Méditez sur lui: ni le monothéisme islamique, ni l’Ancien Testament ne suffisent pour expliquer le mystère de l’homme. Sans le Médiateur et le Rédempteur, l’homme reste dans la misère de la Chute originelle, et il est une énigme à lui-même et aux autres... Sans doute des réflexions de ce genre demeurent étrangères à la foule. Mais ce qui peut mordre sur elle, c’est la vue du supplice, l’hallucination sanglante que lui impose l’art des imagiers. Et c’est pourquoi ils insistent, avec une sorte de cruauté savante, sur toutes les phases et toutes les scènes de la Passion, depuis celle du Jardin des Oliviers jusqu’à celle de la Crucifixion. Bien entendu, le thème le plus fréquemment, le plus amoureusement et le plus pieusement traité, c’est celui du Christ en croix. Multitude innombrable, les crucifix espagnols sont peut-être le plus grand acte de foi, le cri le plus éperdu d’amour que l’humanité ait jamais poussé...
Dans tous les pays du monde, depuis que le Christ est mort, on en a fait par millions et par milliards. Il y en a, pour le moins, autant que de vivants. Chaque vivant a le sien qui lui atteste sa rédemption. Si, demain, c’était le jour du Jugement, tous les crucifix épars dans l’univers pourraient se lever et témoigner contre l’humanité incroyante, en prouvant que les affirmations et les rappels du rachat et du sang versé lui ont été prodigués, renouvelés sans cesse et à profusion... En vérité, il y a, dans le monde, de quoi faire des forêts avec l’arbre de la Croix, de quoi ceindre toute la planète, du Nord au Midi et du Levant au Couchant...
Mais aucune nation dans toute la chrétienté n’a su donner à ses crucifix une expression aussi intense, ni aussi aiguë que la catholique Espagne. Il en est partout d’admirables, depuis les plus humbles chapelles romanes perdues dans quelque recoin montagneux de Cerdagne ou de Catalogne jusqu’aux triomphantes cathédrales de Séville ou Cordoue. On en trouve à foison,--et il n’est pas un seul de ces crucifix qui n’ait, avec sa valeur d’art, son individualité, sa nuance d’expression dans la douleur, le désespoir, la résignation, ou la volupté de la souffrance, l’infinie bonté, l’extase de l’amour. Un des plus extraordinaires que je connaisse, c’est le Christ de Salamanque, supérieur aux crucifix fameux de Burgos et de Valladolid. Peut-être sainte Thérèse, pendant un de ses séjours à Salamanque, s’est-elle agenouillée à ses pieds.
A gauche de la grande nef, dans une chapelle latérale, ce crucifix est suspendu au-dessus d’un autel assez ordinaire: un misérable corps de supplicié, dans toute son horreur. Le bois dont il est fait rend, en quelque sorte, plus squelettique, plus décharné le coffre de la poitrine saillant sous la peau zébrée de coups de fouet. La tête morte est comme tranchée: elle pend sous une touffe épaisse de cheveux naturels, qui tombent presque jusqu’à la ceinture,--et cette chose qui fut vivante ajoute encore à l’illusion d’un cadavre réel. Il faut se tenir tout au pied de la croix, comme une Madeleine ou un saint Jean et se renverser le cou, pour bien voir cette tête écroulée, ce visage de condamné à mort. Ce visage à la fois humain et divin, il exprime surtout le repos,--un repos, si l’on peut dire, harassé, anéanti, comme après une longue, une très longue étape de souffrance, dont on désespère de toucher le terme. Enfin! il est arrivé au sommet de son Calvaire et il expire en arrivant: il se repose dans le sacrifice suprême, la mort de la chair et des sens, la mort de l’âme elle-même, en ce qu’elle a d’individuel, de charnel et de périssable. Nul commentaire plus saisissant aux pages terribles de saint Jean de la Croix sur les affres de la Nuit obscure, la mort des sens et la mort de l’esprit...
Chef-d’œuvre insigne, ce Christ de Salamanque est un énergique stimulant de la sensibilité, de l’âme, de la pensée. Mais la vraie piété n’a pas besoin de chef-d’œuvre. La moindre allusion à l’Aimé bouleverse l’âme blessée d’amour. Si, par un concours de circonstances naturelles et providentielles, elle se trouve, un jour, un moment, dans certaines dispositions extraordinaires, l’émotion éprouvée, loin d’être passagère, peut être le point de départ de toute une vie nouvelle.
Thérèse était certainement dans des dispositions semblables, lorsqu’elle rencontra cette image du Christ, qui déchaîna en elle une véritable tempête de repentir. Elle nous a assez dit elle-même dans quel état de trouble et d’angoisse elle se débattait alors. Prise entre le monde et Dieu, elle aspirait à s’affranchir du monde. Mais il ne faudrait pas s’exagérer ce trouble, ni ce désarroi moral. Depuis de longues années, et, on peut le dire, depuis son entrée au couvent,--il y avait bien dix-huit ou vingt ans de cela,--elle remettait sans cesse au lendemain sa conversion totale. Elle avait fini par faire de cette inquiétude et de cette lutte une sorte d’état habituel où elle se laissait aller et s’éternisait, avec, parfois, des sursauts brusques de ferveur et de pieuses résolutions. Peut-être, au moment où nous sommes, traversait-elle une de ces crises de ferveur, ou de désolation. Mais, à s’en tenir au texte de ses confessions, il est plus vraisemblable de supposer qu’elle était alors, comme d’habitude, «fatiguée de la lutte et aspirant au repos, mais sans y pouvoir atteindre...» Pas d’exaltation: au contraire, une sorte de dépression résignée, sans grand espoir d’en sortir.
Et c’est à ce moment-là qu’elle fut touchée et que la force lui fut donnée... Un beau jour, elle entre dans son oratoire. Il semble bien, en effet, que ce soit dans son oratoire privé, que l’événement ait eu lieu[2]. Ribéra l’affirme expressément, et les termes dont elle-même se sert paraissent justifier cette interprétation... Elle entre,--et brusquement, elle reçoit un coup en plein cœur, ce cœur douloureux et si sensible qui continuait à la torturer. Presque défaillante, elle s’arrête sur le seuil: la Sainte Humanité du Seigneur, comme elle l’appelle, est là, dans cette chambre étroite, cette cellule où elle a établi son oratoire! Était-ce un Christ à la Colonne, ou un Ecce homo? Peu importe: l’effet est indubitable. Elle vit un homme émerger des ténèbres,--un supplicié couvert de plaies, ruisselant de sang et de sueur. On peut s’imaginer aisément sa surprise. Elle ne savait pas qu’on y eût déposé une statue, destinée à une fête ou à une procession qui se préparait au couvent... La première stupeur et, sans doute aussi, le premier effroi passés, Thérèse regarde et elle est saisie par le réalisme de cette sculpture, qui en fait, pour ainsi dire, une chose vivante et palpitante: le Christ saignant et douloureux subit sa passion devant elle: «C’était Lui, dit la Sainte, Lui couvert de plaies et avec une expression si dévote qu’en le regardant, je fus toute bouleversée de le voir en cet état, tellement cette image représentait bien ce qu’il a souffert pour nous. Je sentis si fortement le mal qui nous a valu de telles plaies qu’il me sembla que mon cœur se fendait,--et je me jetai à Ses pieds, en Le suppliant de m’accorder une bonne fois la force de ne plus L’offenser...»
[2] Voir Appendice, II, p. 373.
Qu’il est facile d’interpréter cette scène dans un sens équivoque et bassement physiologique! Afin de donner beau jeu aux critiques, j’ai appuyé tant que je l’ai pu sur tous les détails matériels qui auraient pu influencer une autre âme que celle de sainte Thérèse. Quant à elle, rien de tout cela ne l’a frappée. Dans ce corps de supplicié, dans cette chair saignante et nue, étalée sous ses regards, elle ne voit que le mal,--le mal originel, la faute de l’homme, la Chute, qui a causé de telles plaies. Et, en même temps, l’amour, l’amour qui a consenti à un tel supplice, qui l’a accepté pour racheter les fils de l’Homme déchu. Cette image n’est, pour elle, qu’un reproche vivant adressé à son ingratitude, et ensuite un prétexte à méditer sur le mystère de la Rédemption. Sans doute, en ces minutes de repentir et d’adoration, elle approfondit ce mystère comme jamais de sa vie elle ne l’avait encore fait: l’homme précipité par sa faute dans la mort des sens et de la matière, la chute sans fin et sans issue; pour contrebalancer le poids d’un monde qui se précipite de lui-même vers les ténèbres d’en bas, il a fallu quelque chose de plus puissant que le monde,--une part de Dieu, le Fils même de Dieu. La Rédemption est le contrepoids de la Chute, elle fait pencher le plateau de la balance et ramène vers les hauteurs le monde vaincu. Par amour de l’homme, un Dieu en arrive à se nier lui-même. Il s’offre à la mort. Pour correspondre à un tel amour, l’homme n’aura-t-il pas le courage de se nier à son tour par la pénitence, la mortification, toutes les vertus qui sont la mort du péché?...
Thérèse médite sur ces hautes doctrines. Combien elle se sent encore loin du but,--ce but vers lequel elle est en marche depuis si longtemps! Elle contemple sa vie imparfaite, elle voit les concessions qu’elle fait au monde et combien, en somme, elle lui est encore attachée. Ces liens si forts, n’aura-t-elle pas le courage de les rompre? Hésitera-t-elle toujours à se jeter résolument dans une autre vie? Elle pleure, elle se fond en larmes. Elle demande instamment au Christ d’exaucer le vœu de toute son âme; elle demande à tous les saints, qui sont ses habituels intercesseurs, de venir à son aide et, en particulier, à sainte Madeleine, à qui elle a l’humilité de se comparer...
C’est au milieu de ces agitations de sentiment et dans ce grand trouble d’esprit qu’elle lut les Confessions de saint Augustin. Le livre, nous dit-elle, lui fut mis par hasard entre les mains. Elle ne l’avait pas cherché. Et elle insiste sur ce fait pour bien nous montrer que c’est Dieu qui a tout conduit... Un jour, elle tombe sur la fameuse scène du jardin,--ce jardin de Milan, où Augustin, terrassé par la grâce, sentit se briser en lui les suprêmes résistances de ses passions et toute sa volonté redevenue souveraine bondir à l’appel d’une voix mystérieuse... Mais cela, c’était la propre histoire de Thérèse en ces jours de trouble. Elle se reconnaissait dans le fils de Monique, dans cette âme pénitente et encore toute chaude du péché. Quel retentissement avaient dans son cœur les phrases enflammées du rhéteur de Carthage: «Jusques à quand? Jusques à quand?... Demain! Demain? Pourquoi pas tout de suite? Tout de suite! Sans plus tarder!...» Comme ce langage était le sien! Comme c’était bien ce qu’elle pensait, ce qu’elle désirait du plus profond de son être! Mais qu’il est cruel d’avoir à se vaincre soi-même: «Oh! dit-elle, que souffre une âme de perdre la liberté qu’elle avait d’être reine et quels tourments n’endure-t-elle pas pour la reconquérir!...»
Combien de temps dura cette nouvelle «bataille»? Il semble bien qu’elle fut courte autant que décisive. Les effets de la double grâce dont Thérèse venait d’être touchée ne tardèrent point à se faire sentir. A dater de cette époque, elle se mit à faire des oraisons plus longues, à vouloir vivre, en quelque sorte, dans l’intimité du Christ: «Je commençai, dit-elle, à aimer rester plus longtemps avec Lui et à détourner mes yeux des mauvaises occasions. Sitôt que je les quittais, tout de suite je me retournais avec amour vers Sa Majesté...» Mais, ces «occasions», elle n’arriva pas si vite à les fuir, ni à rompre toute liaison: il lui faudra un certain entraînement. Quoi qu’il en soit, une résolution héroïque vient d’être prise par elle. Coûte que coûte, cette résolution triomphera.
Elle peut paraître un peu tardive. Rappelons-nous encore qu’à cette époque Thérèse a quarante ans et que voilà dix-huit ou dix-neuf ans qu’elle a osé former pour la première fois le vœu d’être parfaite. Là-dessus on peut gloser indéfiniment. Les gens qui se piquent de tout expliquer, en psychologie, par de bonnes raisons «scientifiques», ne sont point à court d’arguments. Il serait puéril d’avoir l’air d’esquiver ces raisons, d’autant plus qu’il n’y a vraiment pas lieu de s’en émouvoir... On nous fait remarquer que cet âge de quarante ans, c’est l’âge critique pour la femme. La crise d’âme qu’elle subit ne serait que l’envers d’une crise «sexuelle»: voilà le grand mot lâché,--et l’on demande pardon au lecteur d’être forcé de le prononcer en un tel sujet... Le comique de l’affaire, c’est que nombre de psychiâtres affirment dogmatiquement que Thérèse était «asexuée», comme Jeanne d’Arc, nous disent-ils, qui était soustraite à la périodicité sexuelle. On se demande sur quel fondement «scientifique» peuvent reposer de telles affirmations et l’on somme ceux qui les soutiennent de produire les témoins qui y ont été voir et qui se portent garants de choses pareilles,--c’est-à-dire de secrets tout intimes et à peu près inviolables. Seul, en ces matières, le témoignage de l’intéressée, à condition qu’on ait la preuve de sa véracité absolue, mérite d’être pris en considération. Mais, justement, les saintes ne peuvent être que muettes sur des matières de ce genre.
Et puis, enfin quelle difficulté y a-t-il là? Admettons qu’il y ait à la racine de ces états d’âme quelque chose de physiologique: sainte Thérèse elle-même reconnaît que, du moins au début de la vie spirituelle, les mouvements affectifs qui nous portent vers Dieu ne sont pas toujours absolument purs de toute contamination charnelle. Mais répétons-le une fois pour toutes: l’âme humaine n’est pas double. Elle n’a pas deux façons d’éprouver l’amour, elle n’a pas deux langages pour l’exprimer. Dieu est aimé du même cœur que sa créature. Il est aimé par l’individu tout entier, corps et âme. Ce qui fait la différence entre l’amour humain et l’amour divin, c’est l’objet auquel l’un et l’autre s’adressent,--et cette fin ou bien change radicalement, ou bien commande la nature des sentiments qu’elle provoque. Une façon infaillible, pour le croyant, non pas même de faire évanouir immédiatement un état mystique, mais d’arrêter la prière sur ses lèvres, c’est d’y mêler une pensée luxurieuse ou sensuelle. Ce sont deux états essentiellement incompatibles. L’un est la négation de l’autre.
Ne faisons donc pas mystère de le reconnaître; sainte Thérèse a aimé de tout son cœur la «sainte Humanité» du Christ. Mais si, un seul instant, une pensée charnelle s’était glissée dans son amoureuse contemplation, celle-ci eût été détruite sur-le-champ. Écoutons-la plutôt nous dire elle-même ce que fut cet amour: «Pour ce qui est des choses du ciel, ou des sujets élevés, mon entendement, dit-elle, était si grossier, que jamais, au grand jamais, je ne pus me les représenter par images. J’étais si peu capable de me figurer les choses par l’entendement que, si je ne les voyais pas de mes yeux, mon imagination ne me servait à rien, bien différente en cela d’autres personnes qui peuvent se faire des représentations où elles se recueillent. Pour moi, tout ce que je pouvais faire, c’était de penser au Christ en tant qu’homme. Mais le fait est que je n’ai jamais pu me le représenter: en vain, je lisais sur sa beauté ou voyais ses images, j’étais comme un aveugle dans l’obscurité, qui a beau parler avec une personne et voir qu’il est avec cette personne, parce qu’il sait certainement qu’elle est là,--oui je dis qu’il comprend et qu’il croit qu’elle est là,--mais il ne la voit pas. C’est ce qui m’arrivait quand je pensais à Notre-Seigneur...»
Ainsi donc, nulle trace de délectation morose dans cette évocation de la sainte Humanité: elle ne La voit pas, ni des yeux du corps, ni des yeux de l’imagination. Ce n’est pour elle qu’une idée qui sert de support à la méditation et qui, bientôt, se transformera dans le sentiment vif d’une Présence spirituelle.
L’absolue pureté d’âme de Thérèse, pendant toute cette crise, ne saurait faire l’ombre d’un doute. Elle nous en a parlé dans des termes d’une telle chasteté que, pas un seul instant, le soupçon n’effleure l’esprit d’un lecteur de bonne foi. Il faut la maladresse de certains traducteurs pour autoriser ces soupçons et fournir ainsi des armes à l’adversaire: le texte original dément toutes ces vilaines fantaisies d’interprétation. On a beau tourner et retourner ces phrases brûlantes d’amour et de foi et, tout ensemble, d’une sincérité magnifique, on ne trouve, en fin de compte, que la nature angélique la plus extraordinaire,--vrai miracle de pureté. Thérèse nous révèle, dans tout son éclat fulgurant la splendeur de la vierge. Mais, pour les esprits grossiers qui ne peuvent pas comprendre qu’elle est une des conditions des hauts états surnaturels, la virginité n’est qu’une forme de l’impuissance. Ils ne voient pas la noblesse et la grandeur,--le signe d’élection,--qu’il y a, dans certains cas presque miraculeux, à être affranchi d’une loi qui courbe vers la terre les hommes avec les bêtes.
L’instinct sexuel! Il s’agit bien de cela avec une sainte Thérèse! Ce qui fait son tourment, dans la crise qui nous occupe, c’est la difficile conquête du Bien unique, du seul Vrai et du seul Aimable. Il n’est pas question, avec cette réaliste, d’idées métaphysiques ou théologiques, de froids concepts intellectuels. Il s’agit de toucher la Vérité, d’entrer en contact avec elle. Quelle chose pâle et morte qu’une idée au regard de l’émotion ou du sentiment qui nous met en possession du réel! Et combien le cœur est plus divinateur que l’intelligence! Pour parvenir à cette possession de la Réalité unique, qui est l’unique Amour, il faut se donner tout entier à cet amour, renoncer absolument à celui des créatures, bien plus: nier ce monde sensible et intelligible, avec «ses infinis qui vous étreignent de toutes parts»,--oser faire ce saut dans l’inconnu, abandonner des jouissances immédiates et certaines, quoique toujours incomplètes et toujours mêlées de souffrance, pour un bonheur lointain dont la foi, seule, nous est garant. Mais même quand on a la certitude entière de ne pas se tromper, quel héroïsme suppose un tel arrachement et un tel retournement,--l’audace d’une telle négation! C’est proprement la sainteté.
Cette audace, Thérèse commence à la sentir en elle. Elle se sent forte et pleine de confiance, parce qu’elle a déjà le pressentiment de la gloire à laquelle elle est appelée. Il faut être soulevé par ce pressentiment pour concevoir un pareil dessein. Elle en a nettement conscience: «Avec une nature comme la nôtre, écrit-elle, il nous est impossible, selon moi, d’avoir le courage des grandes choses, si nous ne comprenons pas que nous sommes favorisés de Dieu. Car nous sommes si misérables, si inclinés vers les choses de la terre que nous ne pourrions pas détester réellement tout le terrestre et nous en détacher, si nous ne comprenions que nous avons quelque prise des choses de là-Haut...» Mais cette ambition n’est-elle pas entachée d’orgueil? Non, dit Thérèse, car l’humilité en est le fondement: «La bannière de l’humilité doit toujours marcher au-devant de nous, afin de nous faire comprendre ne les forces ne viendront pas de notre fond. Toutefois, nous devons avoir une idée juste de cette humilité...» Et plus loin: «Dieu demande et aime des âmes courageuses, pourvu qu’elles soient humbles et ne se confient nullement en elles-mêmes.»
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Dans ces dispositions,--avec le «courage des grandes choses»,--elle va reprendre plus ardemment que jamais sa chasse au bonheur, elle va tenter d’expérimenter Dieu.
Quelle folie, semble-t-il! Est-ce que cela n’est pas hors de toute proportion avec la faiblesse humaine?... Thérèse a si bien le sentiment de ces objections, qu’elle commence par marquer de la façon la plus précise ce qui est au pouvoir de l’homme livré à ses seules forces. Et, d’abord, la prière,--la prière vocale. Puis l’oraison mentale, qui repose sur la méditation. Thérèse (elle nous en a avertis) a beaucoup de peine à méditer. Néanmoins, elle s’y applique. Pour fixer son attention, trop souvent volage, elle prend un livre. Elle se recueille dans sa lecture et elle essaie de méditer sur ce qu’elle vient de lire: «Ce qui me servait aussi, dit-elle, et me profitait également, c’était de voir la campagne, ou bien des eaux, des fleurs. En ces choses je retrouvais le souvenir du Créateur: je veux dire qu’elles m’éveillaient, m’absorbaient, me servaient de livre, et cela au milieu de mes ingratitudes et de mes péchés...» Mais son grand sujet de méditation, c’est la vie et la passion du Christ: «Disons par exemple la station de Notre-Seigneur attaché à la Colonne. L’entendement s’en va chercher les causes qui sont à entendre ici, et les grandes douleurs et peines que Sa Majesté éprouvait en cet abandon, et beaucoup d’autres choses que l’entendement, s’il est actif, ou s’il a des lettres, pourra déduire de là. Voilà le mode d’oraison pour tous, pour commencer, continuer et finir, chemin excellent et sûr, jusqu’à ce que le Seigneur les conduise à d’autres choses surnaturelles. Je dis tous, parce qu’il y a beaucoup d’âmes qui profitent plus dans d’autres méditations que dans celle de la Sacrée Passion. De même qu’il y a plus d’une demeure dans le ciel, il y a aussi plus d’un chemin. Quelques personnes trouvent leur profit à se considérer en enfer, d’autres, au ciel. Il y en a qui s’affligent de penser à l’enfer et d’autres à la mort. Quelques-unes, si elles ont le cœur tendre, se fatiguent beaucoup de penser toujours à la Passion: elles se plaisent et profitent grandement à considérer la puissance et la grandeur de Dieu dans les créatures, l’amour qu’il a eu pour nous et qui est sensible en toutes choses. Enfin c’est une manière admirable de procéder que de ne jamais abandonner pour longtemps la Passion et la vie du Christ, d’où nous vient et d’où nous est venu tout notre bien...»
Voilà donc la méthode de Thérèse dans cet exercice de l’oraison. Bien qu’elle vise à donner une règle générale pour toutes les âmes, son caractère personnel et ses préférences y sont facilement discernables. On y devine son peu de goût pour les considérations et les dissertations abstraites. Elle ne raisonne pas, elle voit, elle contemple. Elle se réjouit du spectacle de la création, où elle retrouve le Créateur. Elle admire les beaux paysages, les eaux courantes, les fleurs. Elle s’afflige de méditer sur l’enfer ou sur la mort. En général, elle préfère les sujets et les mystères joyeux. Et, comme elle a aussi «le cœur tendre», elle aime mieux considérer Notre-Seigneur en gloire que dans les affres de sa passion... Tous ces exercices sont à la portée de chacun. Voilà ce que chacun peut faire pour se mettre en état de mériter les grâces d’oraison. Mais Dieu seul peut nous les donner. Toute notre volonté, tous nos efforts les plus persévérants, continués pendant des années entières, pendant toute une vie, ne servent à rien. Il y a, dit la Sainte, des âmes qui ne peuvent dépasser ce premier degré de l’oraison. C’est quelquefois la maladie, une certaine débilité physique, ou enfin la fatigue qui en sont la cause. Dans ce cas, il ne faut pas s’obstiner: plus on veut forcer sa nature, plus le mal s’aggrave et se prolonge. D’ailleurs on peut faire son salut autrement que par l’oraison: «Il est des œuvres de charité et des lectures à quoi l’on peut s’occuper. Si même on n’est pas capable de cela, qu’on serve son corps pour l’amour de Dieu, afin que le corps, à son tour, puisse servir l’âme. Qu’on se récrée, par de saintes conversations, ou qu’on s’en aille à la campagne, selon les conseils du confesseur... En quelque état que l’on soit, on peut servir Dieu.»
Thérèse sait très bien que ces conseils, désormais, ne la concernent plus. Elle sait qu’elle peut et qu’elle doit, avec l’aide de Dieu, aller beaucoup plus loin. Elle s’y achemine intrépidement, et les grâces espérées ne se font pas trop longtemps attendre. Certes, ce grand changement ne se produit pas tout d’un coup. La transition est si douce qu’elle est presque insensible et que, tout d’abord, Thérèse n’en a pas conscience. Elle-même nous a avoué qu’au début de sa vie monastique, pendant son second séjour, à Castellanos de la Cañada, Dieu l’avait favorisée de l’oraison de quiétude et même de celle d’union,--il est vrai pendant un temps très court, l’espace d’un Ave Maria. Mais, dit-elle, «je ne comprenais ni la nature, ni le prix de telles faveurs.» Et, plus loin, elle remarque fort justement, que le tout n’est pas d’obtenir des grâces: «Connaître la nature du don reçu en est une seconde. Enfin, c’en est une troisième que de pouvoir l’expliquer et en donner l’intelligence.» A présent, elle a ce don de l’intelligence. Elle analyse avec une grande finesse ce qui se passe en elle, elle indique de la façon la plus délicate et la plus subtile les intermédiaires, souvent un peu voilés, qui séparent les ordinaires états d’oraison des états absolument surnaturels.
D’abord, un certain sentiment de présence: «Quelquefois, au milieu d’une lecture, il me venait, à l’improviste, un sentiment de la présence de Dieu, de telle façon que je ne pouvais absolument pas douter qu’Il était en moi, et moi tout entière abîmée en Lui...» C’est quelque chose de plus que l’ordinaire sentiment de la présence de Dieu que n’importe quelle âme pieuse peut avoir, en se recueillant. Thérèse précise ce degré supérieur: «Ce n’était point, dit-elle, une manière de vision. C’est, je crois, ce qu’on appelle théologie mystique. Elle suspend l’âme de telle sorte qu’elle semble être tout entière hors d’elle-même. La volonté aime, la mémoire me paraît perdue, l’entendement n’agit point. Néanmoins, il ne se perd pas. Je le répète, il n’agit point, mais il est comme épouvanté de l’énormité de ce qu’il perçoit, parce que Dieu veut lui faire entendre qu’il n’entend rien de ce que Sa Majesté lui représente...»
Cette perception, d’un caractère plus particulièrement intellectuel, avait été précédée d’un état plus particulièrement affectif: une certaine tendresse, qui, «en partie, ajoute la Sainte, peut se procurer par nos seuls efforts. On médite sur les souffrances du Christ ou les magnificences de la création. Si, à ces considérations, se joint, dit-elle, un peu d’amour, l’âme s’épanouit, le cœur s’attendrit et les larmes viennent.» Mais ce ne sont là que les prémices de faveurs beaucoup plus hautes.
Après ce long acheminement, il se produit un saut brusque de l’âme dans le surnaturel. Un jour, Thérèse en eut la claire révélation et la pleine intelligence. D’abord elle sent qu’elle «touche quelque chose de surnaturel, parce que, quelque diligence qu’elle fasse, elle ne pourrait en aucune manière y arriver par elle-même.» C’est un sentiment de joie dans un sentiment de quiétude inexprimable: «L’âme voit clairement qu’un seul instant de cette joie ne peut venir d’ici-bas et que ni richesses, ni puissance, ni honneurs, ni plaisirs ne sauraient lui donner, l’espace même d’un clin d’œil, un contentement comme celui-là, parce que celui-là est vrai, parce que c’est un contentement qui, de toute évidence, nous contente...» Celui-là est pur. Ceux d’ici-bas ne sont jamais sans mélange. Tandis que l’âme goûte les délices de cette joie inconnue et surnaturelle, «les puissances se recueillent en elle-même pour jouir de cette joie avec plus de plaisir. Mais elles ne s’anéantissent pas, elles ne s’endorment pas. La volonté seule est occupée, de telle manière que, sans savoir comment elle devient captive, elle se borne à donner son consentement pour que Dieu l’emprisonne, comme quelqu’un qui sait bien qu’elle n’est prisonnière que de Celui qui l’aime... Les autres puissances aident la volonté à se rendre capable de jouir d’un si grand bien...» Quelquefois, cependant, elles sont rebelles: l’entendement et la mémoire peuvent s’agiter et se laisser distraire. Alors, que la volonté ne s’efforce pas de les ramener, qu’elle reste unie à Dieu: «Qu’elle continue à jouir de ses délices intérieures! Qu’elle se tienne recueillie comme une sage abeille. Car si, au lieu d’entrer dans la ruche, les abeilles s’en allaient toutes à la chasse les unes des autres, comment le miel se ferait-il?...» Néanmoins la volonté, même en proie aux délices surnaturelles, ne reste pas inactive: «Tout en demeurant unie à Dieu, sans rien perdre de son repos ni de son apaisement, elle arrive peu à peu à amener au recueillement l’entendement et la mémoire...»
Tel est ce premier degré de la vie mystique, que sainte Thérèse, avec ses devanciers, appelle l’oraison de quiétude.
Par des transitions plus ou moins conscientes, elle va s’acheminer vers l’état le plus haut, qui est celui d’union. Avant ce dernier, il en est un qui semble l’avoir particulièrement retenue et dont la jouissance lui a laissé une véritable ivresse: c’est ce qu’elle appelle le sommeil des puissances. «Sans se perdre complètement, dit la Sainte, elles n’entendent pas comment elles agissent. Le goût, la suavité et la délectation sont supérieurs à ce qu’on a éprouvé jusque là. Le gosier rafraîchi par l’eau de la grâce, l’âme, qui ne sait comment avancer ou reculer, voudrait jouir de cet excès de gloire. Elle est comme un mourant, qui tient déjà le cierge dans sa main et qui est sur le point d’entrer dans la mort où il aspire. Elle jouit de cette agonie avec des délices qui ne se peuvent exprimer: pour moi, ce n’est pas autre chose qu’une mort à tout ce qui est du monde et la jouissance de Dieu. Je ne trouve pas d’autres paroles pour le dire, je ne sais comment l’expliquer. L’âme, alors, ne sait que faire, parce qu’elle ne sait si elle parle ou si elle se tait, si elle pleure ou si elle rit. C’est un glorieux délire, une céleste folie, où l’on apprend la vraie sagesse, et c’est, pour l’âme, la plus délectable de toutes les jouissances...»
Cette jouissance met l’âme dans un état d’exaltation extraordinaire. Sainte Thérèse, faisant allusion à elle-même, ajoute: «Je connais une personne qui, sans être poète, improvisait des couplets pleins de sentiment, pour bien exprimer sa peine. Son esprit n’y avait aucune part, mais, pour mieux jouir de la gloire que lui donnait une peine si savoureuse, elle s’en plaignait à son Dieu. Tout son corps et toute son âme, elle aurait voulu les voir éclater en morceaux, pour manifester la jouissance que cette peine lui faisait éprouver...»
C’est dans un moment d’exaltation semblable qu’elle composa son immortel cantique:
Je vis, sans vivre en moi Et j’attends une vie si haute Que je meurs de ne pas mourir!...
Cette divine union De l’amour avec lequel je vis Fait Dieu mon esclave Et libre de mon cœur. Mais cela cause en moi une telle douleur De voir Dieu mon prisonnier, Que je meurs de ne pas mourir...
Rien de comparable ici à ce que l’on nous a décrit sous le nom d’états d’hypnose. S’il y a une certaine passivité de l’âme, chez l’orante, cette passivité s’accompagne d’abord d’une conscience hyperaiguë de la jouissance et ensuite d’un certain mode d’activité qui ne trouve sa forme et son expression que dans des poèmes d’un caractère étrange et tout éblouissants de fulgurations mystiques. L’aboutissement suprême, c’est un désir incoercible de prosélytisme et d’apostolat. L’oraison de quiétude conduit à une activité héroïque, qui ne recule même pas devant le martyre. Dans ces moments-là, dit sainte Thérèse, «devant quels tourments pourrait-on mettre une âme que celle-ci ne trouve délicieux de les souffrir pour son Seigneur?»
Et c’est ainsi que, peu à peu, cette âme arrive à l’union tant désirée. Cette grâce suprême n’est pas un coup d’état, une sorte de révélation qui bouleverse toute l’âme. Le don (qui dépend de Dieu seul) en est imprévisible, mais cependant certain pour l’âme prédestinée. Elle le reçoit comme une largesse magnifique, mais depuis longtemps promise et qu’elle attend tous les jours. Elle parle de cette chose accablante pour la pensée de l’homme,--l’union immédiate avec Dieu,--sur un ton si paisible qu’on croirait vraiment qu’il s’agit de ce qu’il y a de plus simple et plus naturel au monde: «L’union, comme on le sait,--dit cette humble servante du Seigneur,--c’est l’état de deux choses qui, auparavant séparées, n’en font plus qu’une.» Mais tout de suite, le sentiment de l’énormité d’un pareil fait s’impose à son esprit et l’écrase. Alors elle ne sait plus, dans son trouble, que se répandre en protestations d’humilité et en actions de grâce sans fin... Et puis, bientôt, la raison raisonnante revient à la rescousse dans cet esprit si ferme et si lucide,--et elle s’analyse avec une clairvoyance et une précision merveilleuses: «L’âme, dit-elle, se sent avec un très vif et très suave plaisir, défaillir presque complètement. C’est une espèce d’évanouissement qui lui enlève la respiration et toutes les forces corporelles: de sorte qu’elle ne peut remuer les mains qu’avec beaucoup de peine. Ses yeux se ferment sans qu’elle le veuille, ou si elle les ouvre, elle ne voit pour ainsi dire rien. Si elle lit, elle ne parvient pas à prononcer une lettre, ni même à la déchiffrer. Elle voit bien que c’est une lettre, mais, comme l’entendement ne l’aide pas, elle est incapable de la lire, malgré ses efforts. Elle perçoit, mais elle ne comprend pas les paroles. Ainsi, elle ne reçoit aucun service de ses sens: elle trouve plutôt en eux un obstacle qui l’empêche de jouir pleinement de son bonheur... Toutes les forces extérieures l’abandonnent: sentant par là croître les siennes, elle peut mieux jouir de sa gloire. Quant au plaisir qu’elle éprouve au dehors, il est grand et bien connu...»
Tandis que le corps et les sens sont ainsi anéantis, que se passe-t-il au-dedans de l’âme?... Ses puissances sont suspendues, mais pas complètement, ni pendant toute l’oraison. Elles passent par des alternatives de réveil et d’assoupissement. Cela veut dire que ni la mémoire, ni l’entendement, ni la volonté ne fonctionnent comme d’habitude. Ces facultés ont un nouveau mode d’activité incompréhensible pour la raison: «Elles se suspendent de telle manière que l’on ne peut absolument pas comprendre leur action (lo que obran).» Il est donc tout à fait inexact de soutenir, comme le font certains psychiâtres, que, parvenu à ces états extrêmes, le sujet sombre dans l’inconscience. Les sens eux-mêmes fonctionnent, mais d’une façon anormale,--puisqu’ils perçoivent des formes et des sons, qu’ils ne comprennent plus. La conscience, bien loin d’être abolie, reçoit une illumination ineffable. L’âme sent... Que sent-elle? Sainte Thérèse nous dit que, plus tard, elle obtint du Christ cette révélation sur l’état de l’âme en ces moments: «Elle se défait toute, ma fille, pour s’enfoncer davantage en Moi. Ce n’est plus elle qui vit, c’est Moi. Comme elle ne peut comprendre ce qu’elle entend, c’est ne pas entendre, tout en entendant.» Ainsi l’âme entend, elle perçoit. Elle perçoit la présence de Dieu en elle, son union avec Lui: «Ceux, ajoute la Sainte, que Dieu a élevés à cet état auront seuls quelque intelligence de ce langage.»
Le Seigneur lui dit que «l’âme tout en entendant, n’entend pas». C’est-à-dire qu’elle ne comprend pas. Et Thérèse, par excès de sincérité, déclare: «Pour moi, elle n’entend pas: il me le semble du moins, parce qu’elle ne s’entend pas.» Mais elle sent bien que c’est le Seigneur qui a raison: l’âme entend qu’elle est unie à Dieu: «Il en reste, dit-elle, une certitude telle que, d’aucune manière, on ne peut cesser d’y croire.»
Ainsi, elle nous conduit jusqu’au seuil de l’ineffable. Comment s’étonner qu’elle balbutie à vouloir seulement nous en suggérer le sentiment?... «Il est impossible, dit son plus filial disciple, saint Jean de la Croix,--il est impossible d’exprimer par des paroles les délices inouïes que l’on ressent dans cet attouchement divin... Il n’y a pas de mot, qui puisse expliquer ou désigner clairement des choses divines aussi sublimes que celles dont ces âmes saintes font l’expérience. Et le seul langage qui convienne, quand on a le bonheur de les recevoir, c’est de les comprendre pour soi-même, de les sentir, de les savourer et de se taire.»
Mais cet ineffable ne déguise-t-il pas un pur rien?... A quoi l’Ascète s’empresse de répondre: «Gardez-vous d’agir comme une foule d’ignorants, dont les pensées, quand ils s’occupent de Dieu, sont si indignes de Lui et si loin du vrai. Ils s’imaginent qu’Il est d’autant plus éloigné et plus caché qu’ils peuvent moins Le sentir, Le comprendre ou Le goûter, tandis que c’est en sens inverse que se trouve la vérité, puisque moins on Le comprend, plus on s’approche de Lui. Le Roi Prophète ne dit-il pas: «Il a placé sa retraite dans les ténèbres?» S’il en est ainsi, nous devons nécessairement en approchant de Lui ressentir l’impression que les ténèbres causent à la faiblesse de nos yeux.» Cependant ces ténèbres ne sont qu’une métaphore pour exprimer l’impuissance de notre raison éblouie de clarté. Sainte Thérèse ne cesse d’insister sur les lumières surnaturelles qu’elle puise dans l’oraison et, en particulier, dans l’oraison unitive, sur l’accroissement d’intelligence, comme d’activité, qui en résulte pour elle.
Dans ce lent travail de purification et d’illumination progressive, qui aboutit à l’union,--quoique néanmoins, Dieu se plaise quelquefois à en accorder la grâce de la façon la plus soudaine et la plus rapide,--non seulement une sensibilité et une intelligence spéciales sont nécessaires pour éprouver et pour comprendre des états singuliers et extraordinaires, mais aussi un esprit critique toujours en éveil pour démêler l’illusion de la réalité et pour distinguer des réalités et des nuances d’une subtilité et d’une délicatesse désespérantes. Ce n’est pas une fois, c’est cent fois que le mystique doit s’y reprendre pour oser affirmer un fait. Aussi, dans les pages de son autobiographie, quand sainte Thérèse est arrivée aux grâces d’oraison qu’elle a obtenues, elle abandonne la marche historique de son récit. Ce n’est pas tel fait étrange et nouveau qu’elle nous raconte,--c’est toute une série d’expérimentations, c’est vingt ans d’expérience mystique qu’elle condense en quelques chapitres. Mais elle a eu beau comparer une expérience à une autre, se défier de telles manifestations, n’affirmer celles-ci que sous toutes réserves, entourer celles-là de toute espèce de restrictions,--il est un point sur lequel elle n’a jamais varié: le caractère surnaturel de ces grâces. Aussi croit-elle pouvoir écrire, en commençant le récit de sa vie nouvelle: «Celle qui s’ouvre par ces états d’oraison que je viens d’exposer, est, je puis le dire, la vie de Dieu en moi...»