‹ Sainte ThérèseChapitre 11 sur 23 · II

II

LA LUTTE SUPRÊME

Des lecteurs frivoles pourraient intituler ce chapitre: «De l’incommodité d’être une Sainte.» A en juger superficiellement, il est certain que les faveurs nouvelles dont Thérèse était l’objet furent tout de suite contre-balancées par une foule de désagréments. Comme on dit: elle dut les payer cher. Son grand désir de perfection excitait les moqueries de son entourage: elle voulait, prétendaient les autres religieuses, passer pour une sainte, elle qui paraissait encore si éloignée de la perfection telle qu’on la conçoit dans les couvents. Elle avait très probablement, dès cette époque, des commencements d’extases. En tout cas, la pratique de l’oraison déterminait en elle des troubles physiques qui n’échappaient pas à ses compagnes et dont elle-même nous avoue qu’elle était honteuse. Ces défaillances étaient traitées de vaines simagrées, peut-être de comédies sacrilèges. D’autre part, ses confesseurs, à qui elle ne célait rien de ce qu’elle éprouvait, s’épouvantaient de son exaltation et surtout de la disproportion qu’il y avait, prétendaient-ils, entre les faveurs reçues et la médiocre vertu de leur pénitente. Si ces faveurs étaient vraies, celle qui les recevait devait être parfaite. Or Thérèse ne l’était point,--et alors il y avait tout lieu de craindre que ces faveurs ne fussent purement imaginaires, ou, ce qui était pire, un artifice du démon. Ainsi, de tous côtés, on sommait Thérèse d’être parfaite, si elle voulait faire prendre au sérieux les grâces qu’elle osait avouer.

On comprend dès lors que cela finit par devenir pour elle un véritable tourment. La sainteté n’était plus seulement une incommodité, mais un supplice de tous les instants. On suspectait sa sincérité,--et cette idée seule était une torture pour l’âme de Thérèse. Et qu’on ne croie pas que je force ici les termes. Elle nous le dit expressément: «L’âme que Dieu expose ainsi aux regards doit se préparer à être martyre du monde. Et si, de son propre choix, elle ne meurt à tout ce qui est de lui, le monde saura bien la faire mourir. A mes yeux l’unique mérite du monde, c’est de ne pouvoir souffrir les moindres imperfections dans les gens de bien et de les contraindre par ses murmures à devenir meilleurs. Je dis qu’il faut plus de courage, quand on n’est pas parfait, pour s’engager dans le chemin de la perfection, que pour subir un martyre immédiat... A entendre les gens du monde, l’aspirant à la perfection ne devrait plus manger, ni dormir, ni même respirer comme les autres. Plus ils estiment ces âmes, plus ils oublient qu’elles sont toujours unies à un corps et forcément assujetties à ses misères, tant qu’elles vivent sur cette terre, que, d’ailleurs, elles dominent de si haut. Il faut donc à celles-ci, comme je le disais, un grand courage...»

Mais il y a pis que d’exciter la méfiance ou le blâme du monde: c’est d’en arriver à se défier de soi-même. Et c’est la grande épreuve que la Sainte eut à subir dès qu’elle obtint les grâces d’oraison. Les soupçons de ses confesseurs joints aux scrupules de sa propre conscience finirent par la jeter dans un trouble affreux: «Comme, en ce temps-là, dit-elle, des femmes avaient été victimes de grandes illusions et de tromperies ourdies par le démon, je commençai à craindre, d’autant plus grandes étaient les délices et la suavité que j’éprouvais, et, très souvent, sans pouvoir m’y soustraire. D’autre part, je constatais en moi la plus grande certitude que c’était Dieu, spécialement quand j’étais en oraison, et je voyais que je sortais de là meilleure et plus forte. Mais m’arrivait-il de détourner un peu mon esprit, je retombais dans les craintes...» Elle savait, en effet, par expérience, que l’action satanique revêt les formes les plus spécieuses,--qu’elle excelle à imiter et à déformer l’œuvre de Dieu. Il ne se produit pas une idée élevée et salutaire, un type éminent de sainteté qui ne provoque immédiatement sa caricature, de sorte que les esprits superficiels ou grossiers confondent perpétuellement l’original et la contrefaçon grotesque et maléfique. Il n’est pas une bonne pensée, pas un bon mouvement qui ne tende à se dépraver par l’exagération, ou par une déviation insensible et perfide. Ce qui paraît surtout avoir tourmenté Thérèse, en ce moment, c’est qu’elle goûtait une grande joie dans l’oraison de quiétude, laquelle entraîne la suspension momentanée de l’entendement: cela l’amenait peu à peu à négliger la méditation, puisqu’elle éprouvait de telles délices à ne pas exercer son esprit. Mais alors n’était-ce point un piège du démon pour l’empêcher de méditer sur la Rédemption et par conséquent sur la Passion du Christ?...»

En proie à ces inquiétudes, elle résolut de changer de confesseur. Elle voyait bien que ses confesseurs habituels ne comprenaient rien à son trouble. Il faut avouer, d’ailleurs, qu’elle ne devait pas être une pénitente très commode. Non seulement elle effrayait et scandalisait ses malheureux directeurs spirituels par l’étrangeté de ses révélations, mais elle les soumettait à une gymnastique harassante pour essayer seulement de la suivre dans ses subtilités ou ses sublimités de pensée et de sentiment. Elle les obligeait à repasser leur cours ou leurs auteurs, à consulter les traités spéciaux pour s’éclairer sur les cas extraordinaires qu’elle leur soumettait. Ribéra nous raconte qu’un jour, à Salamanque, le Père Balthasar Alvarez, le confesseur préféré de la Sainte, lui montrant une pile de livres spirituels, lui aurait dit: «Tous ces livres-là, j’ai dû les lire pour pouvoir comprendre la Mère Thérèse de Jésus!»

Ayant donc usé sans grand profit, du moins immédiat, un nombre considérable de directeurs de conscience, elle conçut le projet de s’adresser aux religieux de la Compagnie de Jésus, qui était alors dans tout son prestige de nouveauté. Ces Pères venaient justement de fonder, à Avila, une maison d’éducation, qui prit le nom de Collège de Saint-Gil et qui était dirigé par le Père Jean de Padranos et par le Père Ferdinand Alvarez del Aguila: «Sans connaître aucun de ces religieux, dit Thérèse, je leur étais très affectionnée, par cela seul que je savais leur genre de vie et d’oraison. Mais je ne me trouvais pas digne de leur parler, ni assez forte pour leur obéir: ce qui me faisait craindre davantage. Car traiter avec eux et être ce que j’étais me semblait quelque chose de bien ardu...» Pure coquetterie d’humilité, si l’on ose dire! Au fond, Thérèse sentait en elle le même esprit qui animait la Compagnie à ses débuts. Elle devinait dans les fils spirituels d’Ignace de Loyola non pas précisément ses vrais directeurs de conscience, mais ceux qui achèveraient l’œuvre de sa réforme intérieure, qui la ferait naître véritablement à sa vie nouvelle. C’est pourquoi, lorsqu’elle se rappelle ses premières relations avec eux, elle s’écrie, pleine de reconnaissance: «C’est la Compagnie qui m’a élevée et qui m’a donné l’être.»

Pour l’instant, elle se tient à l’écart. Peut-être, ayant déjà une petite célébrité locale, au moins dans le monde dévot d’Avila, attend-elle que les Pères fassent le premier pas. La grande raison qu’elle avoue et qui semble bien avoir été déterminante, c’est la conviction de son indignité. Dès cette époque elle commence à passer pour une sainte,--et elle va être obligée de révéler à un confesseur jésuite,--un de ces jeunes religieux si austères et si savants,--les imperfections de sa conduite: car, dit-elle, «j’avais toujours certaines affections pour des choses qui, bien que n’étant pas mauvaises en soi, suffisaient pour tout détruire.»

Cette perspective l’épouvante. Alors, afin d’en finir avec ses hésitations, elle prend un moyen terme. Elle se décide à s’adresser à un prêtre qui avait, dans Avila, une grande réputation de piété et de vertu: c’était maître Gaspar Daza, qui exerçait, en effet, une réelle influence par ses œuvres de charité et d’évangélisation. Cet homme rigide et, semble-t-il, quelque peu méfiant et soupçonneux, commença par traiter fort rudement cette carmélite mécontente de ses confesseurs. Il trouvait sans doute qu’elle faisait un peu trop parler d’elle. Arriva-t-il jamais à la bien comprendre? Ce qu’il y a de sûr, c’est que, après l’avoir rudoyée, après l’avoir fait souffrir fort cruellement, il devint par la suite un de ses plus chauds partisans et même un de ses disciples les plus fidèles.

Thérèse s’adressa donc à lui par l’intermédiaire d’un ami commun, qui était aussi un allié de sa famille, un gentilhomme avilais, qu’elle appelle «ce saint cavalier»,--François de Salcedo, «personnage d’une éminente vertu et d’une vie exemplaire». Gaspar Daza, sollicité par lui d’être le directeur de Thérèse, refusa nettement, alléguant ses nombreuses occupations. En réalité, il redoutait beaucoup une telle pénitente. Mais il ne put se dérober à un entretien qu’elle lui fit demander par François de Salcedo. Maître Daza, l’ayant écoutée, tomba dans la même méprise que les confesseurs de la Sainte. Étonné des grâces qu’elle recevait dans l’oraison, il lui supposa une vertu très supérieure à celle qu’elle possédait alors. Et, là-dessus, il la somma tout d’un coup de mener une vie parfaite, d’éviter les plus légères offenses à Dieu. Mais, dit Thérèse, «si j’étais en avance par les grâces divines, j’étais tout à fait au début par les vertus et la mortification...» C’était lui demander beaucoup plus qu’elle ne pouvait donner et surtout vouloir accomplir immédiatement une réforme qui exigeait beaucoup de temps et d’efforts. Cette méthode expéditive et quelque peu brutale désespéra Thérèse.

Dans son désarroi et son abandon, elle se retourna, avec une vague confiance, vers François de Salcedo, ce «saint cavalier», ce hidalgo si homme de bien. Celui-ci consentit à s’occuper d’elle, à lui enseigner petit à petit ces vertus de mortification auxquelles un Gaspar Daza, en rude manieur de consciences, voulait la plier sur-le-champ. Ils eurent, au parloir du couvent, un certain nombre d’entretiens, auxquels Thérèse prit grand plaisir,--à tel point que, les jours où elle ne recevait pas sa visite, elle en était peinée. Dans son avidité de trouver quelque secours spirituel, elle se raccrochait à toutes les branches de salut qui s’offraient. Elle désirait aussi avoir auprès d’elle des amis: ç’a été la grande préoccupation de sa vie. On comprendra bientôt comment et pourquoi. Quoi qu’il en soit, elle s’affectionnait déjà à François de Salcedo: «Je commençai, dit-elle, à avoir pour lui si grand amour qu’il n’y avait pas pour moi de plus grand délassement que les jours où je le voyais, encore qu’ils fussent rares.»

Comme tous ceux à qui Thérèse ouvrait son âme, François de Salcedo fut d’avis que les grâces qu’elle recevait s’accordaient mal avec une vie sinon frivole, du moins pleine de légers manquements. N’y avait-il pas là quelque artifice du démon?... et, pour s’en éclaircir, il l’interrogea minutieusement sur ce qu’elle éprouvait dans l’oraison. Thérèse fut incapable de le lui définir avec précision. Alors, dit-elle, «je lus des livres, dans l’espoir qu’ils m’aideraient à m’expliquer sur mon oraison.» C’est ainsi qu’ayant mis la main sur un ouvrage mystique, le Chemin de la Montagne, par un Franciscain, François de Laredo,--elle crut y découvrir la description exacte de ses propres états. Elle chargea le pieux Salcedo de faire tenir cet écrit au redoutable Gaspar Daza, en déclarant qu’elle était prête à abandonner l’oraison si tous deux le jugeaient nécessaire.

A ce propos, elle ne peut se tenir de déplorer les errements des confesseurs qui jettent inconsidérément le trouble dans les âmes de leurs pénitents, qui paralysent tous leurs élans, en leur montrant partout l’action démoniaque: procédés inhumains surtout avec les femmes, qui sont des êtres de faiblesse, accessibles aux pires suggestions. Une autre chose déplorable, c’est l’indiscrétion, sans doute non volontaire, mais fâcheuse en ses résultats, de ces directeurs de conscience. Ils ne prennent pas assez de précautions, lorsqu’ils discutent entre eux les états singuliers qu’on leur confie. Et ainsi ces états finissent par se divulguer. Sainte Thérèse déclare qu’elle a eu beaucoup à souffrir de ces indiscrétions, comme du manque de tact et de l’esprit timoré de ses confesseurs: «Si Dieu, dit-elle, ne m’avait pas aidée, cela m’aurait fait beaucoup de mal, à moi si craintive et si timide. Avec les maux de cœur dont je souffrais, je m’étonne que cela ne m’ait pas rendue très malade...»

Mais, pas un seul instant, elle ne soupçonne la pureté des intentions de ces directeurs maladroits. C’est ainsi qu’elle avait pleine confiance en François de Salcedo et en son ami Gaspar Daza. Ces deux hommes de bien lui conseillèrent de mettre par écrit une confession générale de toute sa vie et de la leur envoyer, en même temps que les passages du livre où elle reconnaissait une description véridique de ce qu’elle ressentait dans ses états d’oraison. Ils se réunirent, examinèrent avec soin ces documents, et, après mûre délibération, prononcèrent que les prétendues grâces dont Thérèse se disait favorisée, étaient d’origine démoniaque. Là-dessus, ils lui conseillèrent de recourir à un religieux de la Compagnie de Jésus,--homme expérimenté dans les voies spirituelles,--et de lui soumettre, à lui aussi, une confession générale de toute sa vie. D’après eux, elle était en grand danger.

On juge de l’épouvante et des angoisses de la malheureuse Sainte, après une telle consultation suivie d’une telle réponse. Elle ne faisait plus que trembler et se lamenter, passant ses journées dans les larmes. Enfin, comme elle s’était réfugiée dans son oratoire, elle tombe sur ce verset de saint Paul: «Dieu est très fidèle: jamais il ne permet que ceux qui l’aiment soient trompés par le Démon.» Grande consolation pour celle qui se croyait en butte à de perpétuelles obsessions sataniques: elle se mit, avec plus de cœur, à préparer encore une fois sa confession générale.

Il fut décidé, sans doute de concert avec François de Salcedo et maître Gaspar Daza, qu’elle se confesserait à un Père Jésuite, du collège de Saint-Gil, le Père Jean de Padranos, «religieux d’un âge peu avancé, dit Ribéra, mais d’une vie exemplaire et d’une rare prudence».

Ce changement de confesseur fut toute une affaire pour Thérèse. On en jasait à l’Incarnation. Les autres religieuses se demandaient pourquoi ce changement. Si elle changeait de confesseur, c’était donc qu’elle voulait changer de vie? Elle se préparait décidément à devenir une sainte?... Les commérages et les critiques allaient leur train. Aussi la pauvre pénitente fit-elle tout ce qu’elle put pour cacher ses relations nouvelles avec le Père de Padranos,--un Jésuite, un religieux appartenant à un ordre qui avait une si grande réputation de science et de sainteté! Elle le convoqua secrètement au parloir, en essayant d’obtenir le silence de la portière et de la sacristine. Vaine précaution! Juste au moment où le Père se présentait à la porte, une religieuse, comme par hasard, se trouva là, qui s’empressa d’en clabauder dans tout le couvent. Ce fut une risée générale contre celle qui ne voulait pas faire comme les autres, qui se choisissait des directeurs à sa guise...

Néanmoins, la rencontre eut lieu, et le Père de Padranos devint pendant quelque temps le confesseur attitré de Thérèse. Après avoir entendu sa confession générale et l’avoir interrogée sur les faveurs surnaturelles dont elle se disait l’objet, le jeune Jésuite vit clair là où les deux hommes d’âge s’étaient fourvoyés. Il comprit que les «crimes» dont s’accusait sa pénitente n’étaient que l’expression d’une conscience trop scrupuleuse et d’une très sincère, quoique excessive humilité. Par conséquent, il n’y avait pas entre les grâces reçues et l’état de son âme la contradiction qui épouvantait les deux censeurs. Ces grâces lui paraissant réelles, il rassura Thérèse, lui affirma qu’elles venaient de Dieu, mais il ajouta que sa piété manquait d’une base solide qui était la mortification (sans doute dans les plus petites choses, où Thérèse éprouvait quelque répugnance à se surveiller). Qu’elle se gardât bien surtout d’abandonner l’oraison, comme elle avait été sur le point de s’y résoudre après ses conférences avec Gaspar Daza. Toutefois, c’était l’oraison mentale qu’il lui prescrivait,--selon la méthode des Exercitia de saint Ignace: chaque jour, elle prendrait pour sujet de méditation un des épisodes de la Passion, ou un des mystères de la vie du Christ. En un mot, qu’elle ne pensât qu’à «la Très Sainte Humanité de Notre-Seigneur», qu’elle s’y tînt comme à l’ancre de salut. Enfin qu’elle résistât de toutes ses forces,--du moins jusqu’à nouvel avis,--«aux recueillements et aux douceurs spirituelles».

Thérèse, en écoutant ces avis, était dans le ravissement. Il lui semblait, dit-elle, que le Saint-Esprit parlait par la bouche de ce jeune religieux: «Quelle grande chose que de comprendre une âme!» Et, en effet, c’est tout ce qu’il y a de plus difficile au monde: pénétrer dans l’âme d’autrui suppose à la fois une telle abnégation, un tel oubli de soi et une telle intelligence! Un véritable directeur de conscience est un être supérieur, une âme d’une qualité si rare qu’on s’explique l’enthousiasme de sainte Thérèse, lorsqu’il lui arriva de rencontrer une de ces créatures privilégiées, et la vénération qu’elle leur témoigne. Le grand point, pour elle, en cette affaire, c’est que le Père de Padranos avait reconnu la marque divine dans ses états mystiques. Ainsi elle pouvait avoir confiance! Elle n’était pas trompée par les prestiges du Malin!... «Il me laissa, dit-elle, consolée et pleine de courage.»

Désormais, elle se sentait prête à accepter toutes les mortifications. Il lui semblait qu’il n’y avait plus rien qu’elle n’eût la force d’accomplir.

Elle passa ainsi près de deux mois, s’efforçant de suivre les prescriptions de son confesseur et résistant de tout son pouvoir aux grâces que Dieu lui faisait. Sa conduite en devint forcément plus austère et aussi plus étrange, à l’extérieur: ce qui excitait davantage le blâme et les moqueries de ses compagnes. Elle s’y résignait comme à un autre genre de mortification. Mais, plus elle résistait «aux grâces de recueillement et aux douceurs spirituelles», plus Dieu l’en comblait, comme pour lui prouver qu’elle ne s’appartenait plus et qu’elle était «toute en sa main...» Malgré elle, elle entrait dans cet état de quiétude où elle éprouvait une volupté plus qu’humaine, des délices inouïes, qu’elle ne pouvait comparer à rien d’ici-bas, attouchement ineffable qui lui faisait deviner une Présence toute proche: c’est ce qu’elle appelle des «goûts»,--des goûts de Dieu,--véritable prélibation des hauts états mystiques où elle ne va pas tarder à parvenir. Il importe extrêmement d’insister sur ce point. Les premiers phénomènes mystiques expérimentés par sainte Thérèse sont involontaires: elle a beau y résister de toutes ses forces, ils se produisent malgré elle. Ce n’est pas le résultat de la suggestion où de l’entraînement. Tout ce qu’elle a pu faire par ces moyens dépendant de sa volonté, nous le savons: vingt ans d’exercices stériles qui l’ont laissée malade et désespérée. Le Visiteur tient à montrer qu’il ne vient que lorsqu’il le veut bien,--et qu’après qu’on s’est donné entièrement à lui. Thérèse va toucher bientôt à cette perfection du sacrifice. Quoi qu’il en soit, il ressort de tout cela que ni des efforts persévérants, ni des états morbides bien caractérisés ne peuvent produire les états dont il est question ici: il y faut avec une très exceptionnelle disposition d’âme, un impondérable et un imprévisible qui échappent à nos modes ordinaires d’investigation.

Sur ces entrefaites, un illustre et saint personnage fit un court séjour à Avila: François Borgia, duc de Candie, entré, après une conversion retentissante, dans la Compagnie de Jésus et nommé par saint Ignace Commissaire général pour l’Europe et pour les Indes. Il arrivait de Yuste, où il venait de passer trois jours en tête-à-tête avec Charles-Quint, retiré depuis peu au monastère des Hyéronimites, pour s’y préparer à la mort. A la demande de François de Salcedo et du Père de Padranos, le confesseur de Thérèse, celui qui était déjà saint François Borgia consentit à accorder une audience à cette religieuse qui commençait à causer tant de scandale dans la ville,--et qui, elle aussi, allait être bientôt une sainte. Il y a, dans cette rencontre fortuite de deux personnages encore inégalement illustres, quelque chose qui réclame l’attention. Qu’au sortir de cet auguste entretien avec le tout-puissant Empereur qui, du fond de son couvent, faisait toujours trembler la chrétienté, le noble Jésuite se soit arrêté pour écouter une petite religieuse calomniée, ce n’est pas là, sans doute, un événement négligeable. La confession de ce potentat, qui allait mourir, après avoir mis l’Europe à feu et à sang, n’avait donc pas plus d’importance, aux yeux de l’homme de Dieu, que celle d’une pauvre carmélite obstinée à son labeur obscur de perfection intime,--ce qu’elle appelle elle-même son travail de fourmi! Ce saint religieux eut peut-être alors le pressentiment prophétique de la destinée de Thérèse. Destin plus qu’impérial: cette femmelette allait accomplir une œuvre de rénovation capable de contre-balancer l’œuvre de salut politique initiée par le grand Empereur. Que dis-je? Elle allait se substituer à lui. En effet, bien plus que par les armées de Charles-Quint et de Philippe II, le catholicisme fut, en partie, sauvé et régénéré par l’action silencieuse et providentielle de Thérèse d’Avila...

Le Commissaire général de la Compagnie de Jésus consentit donc à s’entretenir avec elle. Comme elle avait fait avec le Père de Padranos, elle lui découvrit l’état de son âme. Le saint n’eut pas de peine à deviner cette âme. Il la rassura, lui dit, comme son confesseur, que ce qu’elle éprouvait «venait de Dieu». Enfin il l’engagea à ne pas résister davantage aux grâces d’oraison. C’était, littéralement, le paradis rouvert pour Thérèse. De nouveau, elle allait pouvoir goûter en toute sûreté de conscience, ces délices spirituelles, où d’autres avaient voulu lui faire voir un piège diabolique. Et c’était un Saint, un homme de haute science et de haute vertu, qui la poussait dans cette voie, qui l’assurait que ces états d’oraison dont elle parlait étaient très possibles et que lui-même y était souvent élevé! On comprend la joie profonde et le réconfort qu’elle en ressentit.

Mais bientôt après le passage de celui qu’elle appelle «le Père François», son confesseur, le Père Jean de Padranos dut quitter la ville. Le religieux qui remplaça ce dernier ne semble pas avoir donné toute satisfaction à sa pénitente: on sait combien Thérèse était difficile pour ses directeurs. C’est alors qu’en désespoir de cause, elle prêta l’oreille aux conseils d’une de ses amies, doña Guiomar d’Ulloa, «veuve de grande naissance» et personne d’oraison, qui l’exhorta à recourir à son propre directeur, le père Balthasar Alvarez, Père-ministre du Collège de Saint-Gil.

Celui-ci, tout en la conduisant avec douceur et fermeté, lui prescrivit de plus en plus la mortification et, par exemple, de renoncer à certaines amitiés, très innocentes en soi, mais auxquelles elle était excessivement attachée: c’était, si l’on peut dire, son véniel péché d’habitude. La lutte, nous l’avons vu, durait depuis très longtemps. Malgré tous ses efforts, Thérèse n’arrivait pas à s’imposer ce suprême sacrifice. D’abord, sa conscience, après ses directeurs, lui certifiait que ces attachements n’avaient rien de coupable. Et, comme toujours, elle avait peur de faire de la peine, de se donner les apparences de l’ingratitude, de la légèreté capricieuse, en rompant, sans raison sérieuse, avec des amis qui l’aimaient beaucoup. C’est alors que, pour en finir avec ces tergiversations, le Père Balthasar Alvarez lui ordonna de recommander la chose à Dieu, durant quelques jours et de réciter le Veni, Creator, afin qu’Il l’éclairât sur ce qu’elle devait faire... Mais laissons-la parler elle-même en cette grave question!...

«Un jour, dit-elle, comme j’étais restée longtemps en oraison, suppliant le Seigneur de m’aider à le contenter en tout, je commençai l’hymne et, pendant que je la disais, il me vint un ravissement si subit qu’il me tira, pour ainsi dire, hors de moi-même: fait dont je ne pus absolument pas douter, car il fut très connu. C’était la première fois que le Seigneur me fit cette grâce des ravissements. J’entendis ces paroles: «Je ne veux plus que tu converses avec les hommes, mais avec les anges!» Pour moi cela m’épouvanta extrêmement, parce que le mouvement de mon âme fut très violent et que c’est au plus profond de mon esprit que ces paroles me furent dites. Ainsi, j’en ressentis une grande crainte et, d’autre part, une grande consolation. Finalement, quand la crainte, causée, selon moi, par la nouveauté du fait, se fut dissipée, la consolation me resta. Et cela s’est parfaitement accompli: jamais plus je n’ai pu me fixer en amitié, ni avoir consolation ni amour particulier si ce n’est avec des personnes qui, de toute certitude pour moi, ont elles-même l’amour de Dieu et sont zélées pour le servir...»

Instantanément, elle se sentit la force de rompre ces liaisons trop chères,--et il paraît que les froissements, dont Thérèse s’effrayait d’avance, furent épargnés à la personne amie: au contraire, «ce fut, dit-elle, un réel profit pour cette personne que de voir en moi une pareille détermination.»

Cette histoire de rupture peut paraître, à première vue, un bien mince événement. Mais ce serait mal connaître l’âme de Thérèse et, en général, les âmes de solitaires, que d’en juger ainsi. Elle nous répète avec insistance qu’elle eut la plus grande peine à se détacher de ses amis, surtout de la liaison dont il s’agit ici. Son confesseur n’espérait plus qu’en l’aide de Dieu, et elle-même, après des luttes sans fin, avait fini par renoncer à toute espérance. Et pourtant cela se fit en un instant: «Le Seigneur, dit-elle, me donna la liberté et la force pour en venir à bout.» Pour bien comprendre ce douloureux combat où la malheureuse se débattit si longtemps, il faut se représenter l’effrayante solitude d’âme où elle vivait dans ce couvent de l’Incarnation, pourtant si peuplé,--et aussi sa longue détresse qui alternait avec de brèves consolations. Pendant ces vingt ans qu’elle vient de vivre, au milieu de compagnes qu’elle sent indifférentes, ou même hostiles, de confesseurs qui ne savent pas la conduire, ces consolations étaient rares. Quel désert de stérilité, de monotonie, et, osons le dire, d’ennui. Car elle nous a avoué la peine qu’elle éprouvait, au début, à se recueillir dans l’oraison, son impatience d’en finir avec un exercice qui, en apparence, ne la menait à rien, et, pour reprendre ses propres paroles, d’entendre l’horloge sonner sa délivrance. On conçoit qu’alors les plus humbles amitiés lui aient été un réconfort, surtout les amitiés spirituelles, où, de concert, on s’entraîne et on s’exalte vers Dieu. Thérèse n’en a guère connu d’autres. Mais, insuffisamment détachée des affections sensibles, elle y mêlait encore trop de son cœur,--ce cœur qui, pourtant, voulait être tout à Dieu: d’où la lutte finale.

Elle vient de triompher: cela est certain, cela est définitif. Et pourtant elle aura toujours des amis. Cette âme enthousiaste et débordante de charité ne peut pas s’en passer. Seulement ce seront moins des amis que des compagnons d’exaltation ou des ministres de son œuvre, des collaborateurs de son apostolat. Elle aurait pu écrire tout un traité sur l’amitié telle qu’elle la conçoit. Car, il faut le répéter, elle n’y renonça jamais. Le fondement de cette amitié spirituelle, c’est l’amour de Dieu. Un ami, pour elle, c’est une âme qui l’entraîne vers un plus grand amour de Dieu. Dans quels termes brûlants elle a célébré cette charité qui s’excite d’une âme à l’autre!... «O mon Jésus, que ne peut faire une âme embrasée de votre amour! Quelle estime ne devons-nous pas avoir pour elle et quelles supplications adresser au Seigneur pour qu’il nous la laisse en cette vie! Quand on a le même amour, c’est derrière des âmes comme celles-là qu’on devrait marcher, s’il était possible. C’est une grande chose pour un malade que d’en trouver un autre blessé du même mal. Quelle consolation de voir qu’il n’est pas seul! Ils s’aident beaucoup à souffrir et à mériter. Ils s’appuient mutuellement, comme gens déterminés à risquer mille vies pour Dieu et ils souhaitent que s’offre l’occasion de la perdre. Ils sont comme des soldats qui, pour gagner du butin et s’enrichir, désirent qu’il y ait la guerre, car ils comprennent qu’ils ne le peuvent que par elle. Souffrir, c’est leur métier!...» Souffrir et aimer ensemble, voilà donc le fond de cette amitié mystique.

Au prix des plus pénibles efforts, Thérèse est arrivée à épurer cette amitié de tout élément humain. Y arrive-t-on jamais complètement? Sans cesse elle aura la crainte de se tromper sur les élans de son cœur, de mêler encore à ses affections quelque chose de sensible. Il faudra que son divin Maître la rassure: «Ma fille, si un malade en danger de mort se voyait guéri par un médecin, ce ne serait pas en lui une vertu de ne point témoigner de la reconnaissance à son bienfaiteur et de ne point l’aimer. Qu’aurais-tu fait sans le secours de ces personnes? La conversation des bons ne nuit point. Aie soin seulement que tes paroles soient pesées et saintes. Avec cette précaution, continue de traiter avec eux. Loin de t’apporter aucun dommage, leurs entretiens seront très utiles à ton âme!...»

Ainsi donc, nulle amitié désormais, sinon pour le plus grand amour et le plus grand service de Dieu! Plus d’inclinations particulières et toujours un peu troubles et dangereuses! Il faut faire table rase de tout cela, arracher de son cœur tous ces vains sentiments qui n’ont pas immédiatement Dieu pour objet. Ce don total d’elle-même, condition des grâces qui vont lui être prodiguées, elle a fini par y consentir après une véritable agonie: ç’a été le grand combat. Mais elle n’est pas encore, tant s’en faut, au terme de ses peines...

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