‹ Sans famille Tome IIChapitre 10 sur 21 · Chapitre 10 L’ancienne et la nouvelle famille

Chapitre 10 L’ancienne et la nouvelle famille

Je dormis peu cette nuit-là ; et cependant combien de fois, en ces derniers temps, m’étais-je fait fête de coucher dans mon lit d’enfant où j’avais passé tant de bonnes nuits, autrefois, sans m’éveiller, blotti dans mon coin, les couvertures tirées jusqu’au menton ! Combien de fois aussi, lorsque j’avais été obligé de coucher à la belle étoile (les étoiles ne sont pas belles par tous les temps, hélas !), combien de fois, glacé par le froid de la nuit, ou transpercé jusqu’aux os par la rosée du matin, avais-je regretté cette bonne couverture !

Aussitôt que je fus couché je m’endormis, car j’étais fatigué de ma journée et aussi de la nuit passée dans la prison ; mais je ne tardai pas à me réveiller en sursaut, et alors il me fut impossible de retrouver le sommeil ; j’étais trop agité, trop enfiévré.

Ma famille me cherchait ; mais, pour la retrouver, c’était à Barberin que je devais m’adresser.

Cette pensée seule suffisait pour assombrir ma joie ; j’aurais voulu que Barberin ne fût pas mêlé à mon bonheur. Je n’avais pas oublié ses paroles à Vitalis lorsqu’il m’avait vendu à celui-ci, et bien souvent je me les étais répétées : « Il y aura du profit pour ceux qui auront élevé cet enfant ; si je n’avais pas compté là-dessus, je ne m’en serais jamais chargé. » Cela avait, depuis cette époque, entretenu mes mauvais sentiments à l’égard de Barberin.

Enfin il fallait bien en passer par là, puisqu’il était impossible de faire autrement ; ce serait à moi plus tard, quand je serais riche, de bien marquer la différence que j’établissais dans mon coeur entre la femme et le mari, ce serait à moi de remercier et de récompenser mère Barberin.

Pour le moment je n’avais qu’à m’occuper de Barberin, c’est-à-dire que je devais le chercher et le trouver, car il n’était pas de ces maris qui ne font point un pas sans dire à leur femme où ils vont et où l’on pourra s’adresser, si l’on a besoin d’eux. Tout ce que mère Barberin savait, c’était que son homme était à Paris ; depuis son départ il n’avait point écrit, pas plus qu’il n’avait envoyé de ses nouvelles par quelque compatriote, quelque maçon revenant au pays ; ces attentions amicales n’étaient point dans ses habitudes.

Où était-il, où logeait-il ? elle ne le savait pas précisément et de façon à pouvoir lui adresser une lettre ; mais il n’y avait qu’à le chercher chez deux ou trois logeurs du quartier Mouffetard dont elle connaissait les noms, et on le trouverait certainement chez l’un ou chez l’autre.

Je devais donc partir pour Paris et chercher moi-même celui qui me cherchait.

Assurément c’était pour moi une joie bien grande, bien inespérée, d’avoir une famille ; cependant cette joie, dans les conditions où elle m’arrivait, n’était pas sans mélange.

J’avais espéré que nous pourrions passer plusieurs jours tranquilles, heureux, auprès de mère Barberin, jouer à mes anciens jeux avec Mattia, et voilà que, le lendemain même, nous devions nous remettre en route.

Nous voilà de nouveau sur les grands chemins, le sac au dos, Capi en avant de nous ; nous marchons à grands pas, ou, plus justement, de temps en temps, sans trop savoir ce que je fais, poussé à mon insu par la hâte d’arriver à Paris, j’allonge le pas.

Mais Mattia, après m’avoir suivi un moment, me dit que, si nous allons ainsi, nous ne tarderons pas à être à bout de forces, et alors je ralentis ma marche, puis bientôt de nouveau je l’accélère.

Si nous n’avions pas été obligés de gagner notre pain quotidien, j’aurais, malgré Mattia, continué de forcer le pas ; mais il fallait jouer dans les gros villages qui se trouvaient sur notre route, et, en attendant que mes riches parents eussent partagé avec nous leurs richesses, nous devions nous contenter des petits sous que nous ramassions difficilement çà et là, au hasard.

Nous mîmes donc plus de temps que je n’aurais voulu à nous rendre de la Creuse dans la Nièvre, c’est-à-dire de Chavanon à Dreuzy, en passant par Aubusson, Montluçon, Moulins et Decize.

D’ailleurs, en plus du pain quotidien, nous avions encore une autre raison qui nous obligeait à faire des recettes aussi grosses que possible. Je n’avais pas oublié ce que mère Barberin m’avait dit quand elle m’avait assuré qu’avec toutes mes richesses je ne pourrais jamais la rendre plus heureuse que je ne l’avais fait avec ma pauvreté, et je voulais que ma petite Lise fût heureuse comme l’avait été mère Barberin. Assurément je partagerais ma richesse avec Lise, cela ne faisait pas de doute, au moins pour moi ; mais, en attendant, mais avant que je fusse riche, je voulais porter à Lise un cadeau acheté avec l’argent que j’aurais gagné, – le cadeau de la pauvreté.

Ce fut une poupée et un ménage que nous achetâmes à Decize ; ce qui, par bonheur, coûtait moins cher qu’une vache.

De Decize à Dreuzy, nous n’avions plus qu’à nous hâter, ce que nous fîmes, car, à l’exception de Châtillon-en-Bazois, nous ne trouvions sur notre route que de pauvres villages, où les paysans n’étaient pas disposés à prendre sur leur nécessaire pour être généreux avec des musiciens dont ils n’avaient pas souci.

À partir de Châtillon nous suivîmes les bords du canal, et ces rives boisées, cette eau tranquille, ces péniches qui s’en allaient doucement traînées par des chevaux, me reportèrent au temps heureux où, sur Le Cygne, avec Mme Milligan et Arthur, j’avais ainsi navigué sur un canal. Où était-il maintenant Le Cygne ? Combien de fois, lorsque nous avions traversé ou longé un canal, avais-je demandé si l’on avait vu passer un bateau de plaisance qui, par sa véranda, par son luxe d’aménagement, ne pouvait être confondu avec aucun autre ! Sans doute Mme Milligan était retournée en Angleterre, avec son Arthur guéri. C’était là le probable, c’était là ce qu’il était sensé de croire, et cependant, plus d’une fois, côtoyant les bords de ce canal du Nivernais, je me demandai, en apercevant de loin un bateau traîné par des chevaux, si ce n’était pas Le Cygne qui venait vers nous.

Comme nous étions à l’automne, nos journées de marche étaient moins longues que dans l’été, et nous prenions nos dispositions pour arriver autant que possible dans les villages où nous devions coucher, avant que la nuit fût tout à fait tombée. Cependant, bien que nous eussions forcé le pas, surtout dans la fin de notre étape, nous n’entrâmes à Dreuzy qu’à la nuit noire.

Pour arriver chez la tante de Lise, nous n’avions qu’à suivre le canal, puisque le mari de tante Catherine, qui était éclusier, demeurait dans une maison bâtie à côté même de l’écluse dont il avait la garde ; cela nous épargna du temps, et nous ne tardâmes pas à trouver cette maison, située à l’extrémité du village, dans une prairie plantée de hauts arbres qui de loin paraissaient flotter dans le brouillard.

Mon coeur battait fort en approchant de cette maison, dont la fenêtre était éclairée par la réverbération d’un grand feu qui brûlait dans la cheminée, en jetant de temps en temps des nappes de lumière rouge, qui illuminaient notre chemin.

Lorsque nous fûmes tout près de la maison, je vis que la porte et la fenêtre étaient fermées ; mais, par cette fenêtre qui n’avait ni volets ni rideaux, j’aperçus Lise à table, à côté de sa tante, tandis qu’un homme, son oncle sans doute, placé devant elle, nous tournait le dos.

« On soupe, dit Mattia, c’est le bon moment. »

Mais je l’arrêtai de la main sans parler, tandis que de l’autre je faisais signe à Capi de rester derrière moi silencieux.

Puis, dépassant la bretelle de ma harpe, je me préparai à jouer.

« Ah ! oui, dit Mattia à voix basse, une sérénade, c’est une bonne idée.

— Non, pas toi, moi tout seul. »

Et je jouai les premières notes de ma chanson napolitaine, mais sans chanter, pour que ma voix ne me trahît pas.

En jouant, je regardais Lise ; elle leva vivement la tête, et je vis ses yeux lancer comme un éclair.

Je chantai.

Alors, elle sauta à bas de sa chaise et courut vers la porte ; je n’eus que le temps de donner ma harpe à Mattia, Lise était dans mes bras.

On nous fit entrer dans la maison, puis, après que tante Catherine m’eut embrassé, elle mit deux couverts sur la table.

Mais alors je la priai d’en mettre un troisième.

« Si vous voulez bien, dis-je, nous avons une petite camarade avec nous. »

Et, de mon sac, je tirai notre poupée, que j’assis sur la chaise qui était à côté de celle de Lise.

Le regard que Lise me jeta, je ne l’ai jamais oublié, et je le vois encore.

q

Page 1