‹ Sans famille Tome IIChapitre 9 sur 21 · Chapitre 9 Mère Barberin

Chapitre 9 Mère Barberin

Notre nuit sur le lit de camp ne fut pas mauvaise ; nous en avions passé de moins agréables à la belle étoile.
« J’ai rêvé de l’entrée de la vache, me dit Mattia.
— Et moi aussi. »

À huit heures du matin notre porte s’ouvrit, et nous vîmes entrer le juge de paix, suivi de notre ami le vétérinaire, qui avait voulu venir lui-même nous mettre en liberté.

Quant au juge de paix, sa sollicitude pour deux prisonniers innocents ne se borna pas seulement au dîner qu’il nous avait offert la veille : il me remit un beau papier timbré.

« Vous avez été des fous, me dit-il amicalement, de vous embarquer ainsi sur les grands chemins ; voici un passeport que je vous ai fait délivrer par le maire, ce sera votre sauvegarde désormais. Bon voyage, les enfants ! »

Et il nous donna une poignée de main ; quant au vétérinaire, il nous embrassa.

Nous étions entrés misérablement dans ce village ; nous en sortîmes triomphalement, menant notre vache par la longe et marchant la tête haute. Les paysans qui se tenaient sur leurs portes nous jetaient de bons regards.

Nous ne tardâmes pas à atteindre le village où j’avais couché avec Vitalis ; de là nous n’avions plus qu’une grande lande à traverser pour arriver à la côte qui descend à Chavanon.

« Tu sais que je t’ai promis des crêpes chez mère Barberin, mais, pour faire des crêpes, il faut du beurre, de la farine et des oeufs.

— Cela doit être joliment bon.

— Je crois bien que c’est bon, tu verras ; ça se roule et on s’en met plein la bouche ; mais il n’y a peut-être pas de beurre ni de farine chez mère Barberin, car elle n’est pas riche ; si nous lui en portions ?

— C’est une fameuse idée.

— Alors, tiens la vache, surtout ne la lâche pas ; je vais entrer chez cet épicier et acheter du beurre et de la farine. Quant aux oeufs, si la mère Barberin n’en a pas, elle en empruntera, car nous pourrions les casser en route. »

J’aurais voulu ne pas presser notre vache ; mais j’avais si grande hâte d’arriver que malgré moi j’allongeais le pas.

Encore dix kilomètres, encore huit, encore six ; chose curieuse, la route me paraissait plus longue, en me rapprochant de mère Barberin, que le jour où je m’étais éloigné d’elle, et cependant, ce jour-là, il tombait une pluie froide dont j’avais gardé le souvenir.

Mais j’étais tout ému, tout fiévreux, et à chaque instant je regardais l’heure à ma montre.

« N’est-ce pas un beau pays ? disais-je à Mattia.

— Ce ne sont pas les arbres qui gênent la vue.

— Quand nous descendrons la côte vers Chavanon, tu en verras des arbres, et des beaux, des chênes, des châtaigniers !

— Avec des châtaignes ?

— Parbleu ! Et puis, dans la cour de mère Barberin il y a un poirier crochu sur lequel on joue au cheval, qui donne des poires grosses comme ça, et bonnes ; tu verras. »

En parlant ainsi et en marchant toujours à grands pas, nous étions arrivés au haut de la colline où commence la côte qui, par plusieurs lacets, conduit à Chavanon, en passant devant la maison de mère Barberin.

Encore quelques pas, et nous touchions à l’endroit où j’avais demandé à Vitalis la permission de m’asseoir sur le parapet pour regarder la maison de mère Barberin, que je pensais ne jamais revoir.

« Prends la longe », dis-je à Mattia.

Et d’un bond je sautai sur le parapet ; rien n’avait changé dans notre vallée ; elle avait toujours le même aspect ; entre ses deux bouquets d’arbres, j’aperçus le toit de la maison de mère Barberin.

À ce moment, un petit flocon de fumée jaune s’éleva au-dessus de la cheminée, et, comme le vent ne soufflait pas, elle monta droit dans l’air le long du flanc de la colline.

« Mère Barberin est chez elle », dis-je.

Une légère brise passa dans les arbres, et, abattant la colonne de fumée, elle nous la jeta dans le visage : cette fumée sentait les feuilles de chêne.

Alors tout à coup je sentis les larmes m’emplir les yeux et, sautant à bas du parapet, j’embrassai Mattia. Capi se jeta sur moi, et, le prenant dans mes bras, je l’embrassai aussi. Mattia, lui, alla embrasser la vache sur le front.

« Descendons vite, dis-je.

— Si mère Barberin est chez elle, comment allons-nous arranger notre surprise ? demanda Mattia.

— Tu vas entrer seul ; tu diras que tu lui amènes une vache de la part du prince, et quand elle te demandera de quel prince il s’agit, je paraîtrai. »

Comme nous arrivions à l’un des coudes de la route qui se trouvait juste au-dessus de la maison de mère Barberin, nous vîmes une coiffe blanche apparaître dans la cour : c’était mère Barberin ; elle ouvrit la barrière et, sortant sur la route, elle se dirigea du côté du village.

Nous nous étions arrêtés et je l’avais montrée à Mattia.

« Elle s’en va, dit-il ; et notre surprise ?

— Nous allons en inventer une autre.

— Laquelle ?

— Je ne sais pas.

— Si tu l’appelais ? »

La tentation fut vive, cependant j’y résistai ; je m’étais pendant plusieurs mois fait la fête d’une surprise, je ne pouvais pas y renoncer ainsi tout à coup.

Nous ne tardâmes pas à arriver devant la barrière de mon ancienne maison, et nous entrâmes comme j’entrais autrefois.

Connaissant bien les habitudes de mère Barberin, je savais que la porte ne serait fermée qu’à la clenche et que nous pourrions entrer dans la maison ; mais avant tout il fallait mettre notre vache à l’étable. J’allai donc voir dans quel état était cette étable, et je la trouvai telle qu’elle était autrefois, encombrée seulement de fagots. J’appelai Mattia, et, après avoir attaché notre vache devant l’auge, nous nous occupâmes à entasser vivement ces fagots dans un coin, ce qui ne fut pas long, car elle n’était pas bien abondante la provision de bois de mère Barberin.

« Maintenant, dis-je à Mattia, nous allons entrer dans la maison ; je m’installerai au coin du feu pour que mère Barberin me trouve là. Comme la barrière grincera lorsqu’elle la poussera pour rentrer, tu auras le temps de te cacher derrière le lit avec Capi, et elle ne verra que moi ; crois-tu qu’elle sera surprise ! »

Les choses s’arrangèrent ainsi. Nous entrâmes dans la maison, et j’allai m’asseoir dans la cheminée, à la place où j’avais passé tant de soirées d’hiver. Comme je ne pouvais pas couper mes longs cheveux, je les cachai sous le col de ma veste, et, me pelotonnant, je me fis tout petit pour ressembler autant que possible au Rémi, au petit Rémi de mère Barberin.

De ma place je voyais la barrière, et il n’y avait pas à craindre que mère Barberin nous arrivât sur le dos à l’improviste.

Ainsi installé, je pus regarder autour de moi. Il me sembla que j’avais quitté la maison la veille seulement : rien n’était changé, tout était à la même place ; et le papier avec lequel un carreau cassé par moi avait été raccommodé n’avait pas été remplacé, bien que terriblement enfumé et jauni.

Si j’avais osé quitter ma place, j’aurais eu plaisir à voir de près chaque objet ; mais, comme mère Barberin pouvait survenir d’un moment à l’autre, il me fallait rester en observation.

Tout à coup j’aperçus une coiffe blanche ; en même temps la hart qui soutenait la barrière craqua.

« Cache-toi vite », dis-je à Mattia.

Je me fis de plus en plus petit.

La porte s’ouvrit : du seuil mère Barberin m’aperçut.

« Qui est là ? » dit-elle.

Je la regardai sans répondre, et de son côté elle me regarda aussi.

Tout à coup ses mains furent agitées par un tremblement.

« Mon Dieu, murmura-t-elle, mon Dieu, est-ce possible, Rémi ! »

Je me levai et, courant à elle, je la pris dans mes bras.

« Maman !

— Mon garçon, c’est mon garçon ! »

Il nous fallut plusieurs minutes pour nous remettre et pour nous essuyer les yeux.

« Bien sûr, dit-elle, que, si je n’avais pas toujours pensé à toi, je ne t’aurais pas reconnu ; es-tu changé, grandi, forci ! »

Un reniflement étouffé me rappela que Mattia était caché derrière le lit, je l’appelai ; il se releva.

« Celui-là, c’est Mattia, dis-je, mon frère.

— Ah ! tu as donc retrouvé tes parents ? s’écria mère Barberin.

— Non, je veux dire que c’est mon camarade, mon ami, et voilà Capi, mon camarade aussi et mon ami ; salue la mère de ton maître, Capi ! »

Capi se dressa sur ses deux pattes de derrière, et, ayant mis une de ses pattes de devant sur son coeur, il s’inclina gravement, ce qui fit beaucoup rire mère Barberin et sécha ses larmes.

Mattia, qui n’avait pas les mêmes raisons que moi pour s’oublier, me fit signe pour me rappeler notre surprise.

« Si tu voulais, dis-je à mère Barberin, nous irions un peu dans la cour ; c’est pour voir le poirier crochu dont j’ai souvent parlé à Mattia.

— Nous pouvons aussi aller voir ton jardin, car je l’ai gardé tel que tu l’avais arrangé, pour que tu le retrouves quand tu reviendrais, car j’ai toujours cru et contre tous que tu reviendrais. »

Le moment était venu.

« Et l’étable à vache, dis-je, a-t-elle changé depuis le départ de la pauvre Roussette, qui était comme moi et qui ne voulait pas s’en aller ?

— Non, bien sûr, j’y mets mes fagots. »

Comme nous étions justement devant l’étable, mère Barberin en poussa la porte, et instantanément notre vache, qui avait faim et qui croyait sans doute qu’on lui apportait à manger, se mit à beugler.

« Une vache, une vache dans l’étable ! » s’écria mère Barberin.

Alors, n’y tenant plus, Mattia et moi, nous éclatâmes de rire.

Mère Barberin nous regarda bien étonnée ; mais c’était une chose si invraisemblable que l’installation de cette vache dans l’étable, que, malgré nos rires, elle ne comprit pas.

« Je n’ai pas voulu revenir les mains vides chez mère Barberin, qui a été si bonne pour son petit Rémi, l’enfant abandonné ; alors, en cherchant ce qui pourrait être le plus utile, j’ai pensé que ce serait une vache pour remplacer la Roussette, et à la foire d’Ussel nous avons acheté celle-là avec l’argent que nous avons gagné, Mattia et moi.

— Oh ! le bon enfant, le cher garçon ! » s’écria mère Barberin en m’embrassant.

Puis nous entrâmes dans l’étable pour que mère Barberin pût examiner notre vache, qui maintenant était sa vache. À chaque découverte que mère Barberin faisait, elle poussait des exclamations de contentement et d’admiration.

« Quelle belle vache ! »

Tout à coup elle s’arrêta et me regardant :

« Ah çà ! tu es donc devenu riche ?

— Je crois bien, dit Mattia en riant, il nous reste cinquante-huit sous. »

Et mère Barberin répéta son refrain, mais avec une variante :

« Les bons garçons ! »

Cela me fut une douce joie de voir qu’elle pensait à Mattia, et qu’elle nous réunissait dans son coeur.

Pendant ce temps, notre vache continuait de meugler.

« Elle demande qu’on veuille bien la traire », dit Mattia.

Sans en écouter davantage je courus à la maison chercher le seau de fer-blanc bien récuré, dans lequel on trayait autrefois la Roussette et que j’avais vu accroché à sa place ordinaire, bien que depuis longtemps il n’y eût plus de vache à l’étable chez mère Barberin. En revenant je l’emplis d’eau, afin qu’on pût laver la mamelle de notre vache, qui était pleine de poussière.

Quelle satisfaction pour mère Barberin quand elle vit son seau aux trois quarts rempli d’un beau lait mousseux !

« Je crois qu’elle donnera plus de lait que la Roussette », dit-elle.

La vache traite, on la lâcha dans la cour pour qu’elle pût paître, et nous rentrâmes à la maison où, en venant chercher le seau, j’avais préparé sur la table, en belle place, notre beurre et notre farine.

Quand mère Barberin aperçut cette nouvelle surprise, elle recommença ses exclamations ; mais je crus que la franchise m’obligeait à les interrompre :

« Celle-là, dis-je, est pour nous au moins autant que pour toi ; nous mourons de faim et nous avons envie de manger des crêpes. Te rappelles-tu comment nous avons été interrompus le dernier mardi-gras que j’ai passé ici, et comment le beurre que tu avais emprunté pour me faire des crêpes a servi à fricasser des oignons dans la poêle ? cette fois-ci, nous ne serons pas dérangés.

— Tu sais donc que Barberin est à Paris ! demanda mère Barberin.

— Oui.

— Et sais-tu aussi ce qu’il est allé faire à Paris ?

— Non.

— Cela a de l’intérêt pour toi.

— Pour moi ? » dis-je effrayé.

Mais, avant de répondre, mère Barberin regarda Mattia comme si elle n’osait parler devant lui.

« Oh ! tu peux parler devant Mattia, dis-je, je t’ai expliqué qu’il était un frère pour moi, tout ce qui m’intéresse l’intéresse aussi.

— C’est que cela est assez long à expliquer », dit-elle.

Je vis qu’elle avait de la répugnance à parler, et, ne voulant pas la presser devant Mattia de peur qu’elle refusât, ce qui, me semblait-il, devait peiner celui-ci, je décidai d’attendre pour savoir ce que Barberin était allé faire à Paris.

Quand Mattia fut sorti, j’interrogeai mère Barberin.

« Maintenant que nous sommes seuls, me diras-tu en quoi le voyage de Barberin à Paris est intéressant pour moi ?

— Bien sûr, mon enfant, et avec plaisir encore. »

Avec plaisir ! Je fus stupéfait.

Avant de continuer, mère Barberin regarda du côté de la porte.

Rassurée, elle revint vers moi et à mi-voix, avec le sourire sur le visage :

« Il paraît que ta famille te cherche !

— Ma famille !

— Oui, ta famille, mon Rémi.

— J’ai une famille, moi ? J’ai une famille, mère Barberin, moi l’enfant abandonné !

— Il faut croire que ce n’a pas été volontairement qu’on t’a abandonné, puisque maintenant on te cherche.

— Qui me cherche ? Oh ! mère Barberin, parle, parle vite, je t’en prie ! »

Puis tout à coup il me sembla que j’étais fou, et je m’écriai :

« Mais non, c’est impossible, c’est Barberin qui me cherche.

— Oui, sûrement, mais pour ta famille.

— Non, pour lui, pour me reprendre, pour me revendre ; mais il ne me reprendra pas.

— Oh ! mon Rémi, comment peux-tu penser que je me prêterais à cela ?

— Il veut te tromper, mère Barberin.

— Voyons, mon enfant, sois raisonnable, écoute ce que j’ai à te dire et ne te fais point ainsi des frayeurs.

— Je me souviens.

— Écoute ce que j’ai entendu moi-même : cela, tu le croiras, n’est-ce pas ? Il y aura lundi prochain un mois, j’étais à travailler dans le fournil, quand un homme, ou pour mieux dire un monsieur, entra dans la maison, où se trouvait Barberin à ce moment. “C’est vous qui vous nommez Barberin ? dit le monsieur qui parlait avec l’accent de quelqu’un qui ne serait pas de notre pays. – Oui, répondit Jérôme, c’est moi. – C’est vous qui avez trouvé un enfant à Paris, avenue de Breteuil, et qui vous êtes chargé de l’élever ? – Oui. – Où est cet enfant présentement, je vous prie ? – Qu’est-ce que ça vous fait, je vous prie ?” répondit Jérôme. »

Si j’avais douté de la sincérité de mère Barberin, j’aurais reconnu à l’amabilité de cette réponse de Barberin qu’elle me rapportait bien ce qu’elle avait entendu.

« Tu sais, continua-t-elle, que, de dedans le fournil, on entend ce qui se dit ici, et puis il était question de toi, ça me donnait envie d’écouter. Alors, comme pour mieux entendre je m’approchais, je marchai sur une branche qui se cassa. “Nous ne sommes donc pas seuls ? dit le monsieur. – C’est ma femme, répondit Jérôme. – Il fait bien chaud ici, dit le monsieur ; si vous vouliez, nous sortirions pour causer.” Ils s’en allèrent tous deux et ce fut seulement trois ou quatre heures après que Jérôme revint tout seul. Tu t’imagines combien j’étais curieuse de savoir ce qui s’était dit entre Jérôme et ce monsieur qui était peut-être ton père ; mais Jérôme ne répondit pas à tout ce que je lui demandai. Il me dit seulement que ce monsieur n’était pas ton père, mais qu’il faisait des recherches pour te retrouver de la part de ta famille.

— Et où est ma famille ? Quelle est-elle ? Ai-je un père ? une mère ?

— Ce fut ce que je demandai comme toi à Jérôme. Il me dit qu’il n’en savait rien. Puis il ajouta qu’il allait partir pour Paris afin de retrouver le musicien auquel il t’avait loué, et qui lui avait donné son adresse à Paris rue de Lourcine chez un autre musicien appelé Garofoli. J’ai bien retenu tous les noms, retiens-les toi-même.

— Je les connais, sois tranquille ; et depuis son départ, Barberin ne t’a rien fait savoir ?

— Non, sans doute il cherche toujours ; le monsieur lui avait donné cent francs en cinq louis d’or, et depuis il lui aura donné sans doute d’autre argent. Tout cela, et aussi les beaux langes dans lesquels tu étais enveloppé lorsqu’on t’a trouvé, est la preuve que tes parents sont riches ; quand je t’ai vu là au coin de la cheminée, j’ai cru que tu les avais retrouvés, et c’est pour cela que j’ai cru que ton camarade était ton vrai frère. »

À ce moment, Mattia passa devant la porte, je l’appelai :

« Mattia, mes parents me cherchent, j’ai une famille, une vraie famille. »

Mais, chose étrange, Mattia ne parut pas partager ma joie et mon enthousiasme.

Alors je lui fis le récit de ce que mère Barberin venait de me rapporter.

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