‹ Sans famille Tome IIChapitre 12 sur 21 · Chapitre 12 Recherches

Chapitre 12 Recherches

Le lendemain matin, je commençai ma journée par écrire à mère Barberin pour lui faire part de ce que j’avais appris, et ce ne fut pas pour moi un petit travail.
Comment lui dire tout sèchement que son mari était mort ? Elle avait de l’affection pour son Jérôme ; ils avaient vécu durant de longues années ensemble, et elle serait peinée, si je ne prenais pas part à son chagrin.

Enfin, tant bien que mal, et avec des assurances d’affection sans cesse répétées, j’arrivai au bout de mon papier. Bien entendu, je lui parlai de ma déception et de mes espérances présentes. À vrai dire, ce fut surtout de cela que je parlai. Au cas où ma famille lui écrirait pour avoir des nouvelles de Barberin, je la priais de m’avertir aussitôt, et surtout de me transmettre l’adresse qu’on lui donnerait en me l’envoyant à Paris, à l’hôtel du Cantal.

Ce devoir accompli, j’en avais un autre à remplir envers le père de Lise, et celui-là aussi m’était pénible, – au moins sous un certain rapport. Lorsque, à Dreuzy, j’avais dit à Lise que ma première sortie à Paris serait pour aller voir son père en prison, je lui avais expliqué que, si mes parents étaient riches comme je l’espérais, je leur demanderais de payer ce que le père devait, de sorte que je n’irais à la prison que pour le faire sortir et l’emmener avec moi. Cela entrait dans le programme des joies que je m’étais tracé : le père Acquin d’abord, mère Barberin ensuite, puis Lise, puis Étiennette, puis Alexis, puis Benjamin. Quant à Mattia, on ne faisait pour lui que ce qu’on faisait pour moi-même, et il était heureux de ce qui me rendait heureux. Quelle déception d’aller à la prison les mains vides et de revoir le père, en étant tout aussi incapable de lui rendre service que lorsque je l’avais quitté et de lui payer ma dette de reconnaissance !

Tout de suite je lui parlai de Lise et d’Alexis ; puis, comme je voulais lui expliquer pourquoi je n’avais pas pu aller chez Étiennette, il m’interrompit :

« Et tes parents ? dit-il.

— Vous savez donc ? »

Alors il me raconta qu’il avait eu la visite de Barberin quinze jours auparavant.

« Il est mort, dis-je.

— En voilà un malheur ! »

Il m’expliqua comment Barberin s’était adressé à lui pour savoir ce que j’étais devenu. En arrivant à Paris, Barberin s’était rendu chez Garofoli, mais, bien entendu, il ne l’avait pas trouvé ; alors il avait été le chercher très loin, en province, dans la prison où Garofoli était enfermé, et celui-ci lui avait appris qu’après la mort de Vitalis j’avais été recueilli par un jardinier nommé Acquin. Barberin était revenu à Paris, à la Glacière, et là il avait su que ce jardinier était détenu à Clichy. Il était venu à la prison, et le père lui avait dit comment je parcourais la France, de sorte que, si l’on ne pouvait pas savoir au juste où je me trouvais en ce moment, il était certain qu’à une époque quelconque je passerais chez l’un de ses enfants. Alors il m’avait écrit lui-même à Dreuzy, à Varses, à Esnandes et à Saint-Quentin ; si je n’avais pas trouvé sa lettre à Dreuzy, c’est que j’en étais déjà parti sans doute lorsqu’elle y était arrivée.

Je lui expliquai quelle était notre espérance, et il la confirma par toutes sortes de bonnes raisons :

« Puisque tes parents ont bien su découvrir Barberin à Chavanon, puisque Barberin a bien su découvrir Garofoli et me découvrir moi-même ici, on te trouvera bien à l’hôtel du Cantal : restes-y ! donc. »

La langue me démangea pour lui dire que mes parents le feraient bientôt sortir de prison ; mais je pensai à temps qu’il ne convenait point de se vanter à l’avance des joies que l’on se proposait de faire, et je me contentai de l’assurer que bientôt il serait en liberté avec tous ses enfants autour de lui.

« En attendant ce beau moment, me dit Mattia lorsque nous fûmes dans la rue, mon avis est que nous ne perdions pas notre temps et que nous gagnions de l’argent. D’ailleurs nous n’avons rien de mieux à faire qu’à chanter et à jouer notre répertoire ; attendons pour nous promener que nous ayons ta voiture, cela sera moins fatiguant ; à Paris je suis chez moi et je connais les bons endroits. »

Il les connaissait si bien, les bons endroits, places publiques, cours particulières, cafés, que le soir nous comptâmes avant de nous coucher une recette de quatorze francs.

Alors, en m’endormant, je me répétai un mot que j’avais entendu dire souvent à Vitalis, que la fortune n’arrive qu’à ceux qui n’en ont pas besoin. Assurément une si belle recette était un signe certain que, d’un instant à l’autre, mes parents allaient arriver.

Trois jours se passèrent ainsi sans que rien de nouveau se produisît et sans que la femme de l’hôtel répondît autre chose à mes questions, toujours les mêmes, que son éternel refrain : « Personne n’est venu demander Barberin, et je n’ai pas reçu de lettre pour vous ou pour Barberin » ; mais le quatrième jour enfin elle me tendit une lettre.

C’était la réponse de mère Barberin, ou plus justement la réponse que mère Barberin m’avait fait écrire, puisqu’elle ne savait elle-même ni lire ni écrire.

Elle me disait qu’elle avait été prévenue de la mort de son homme, et que, peu de temps auparavant, elle avait reçu de celui-ci une lettre qu’elle m’envoyait, pensant qu’elle pouvait m’être utile, puisqu’elle contenait des renseignements sur ma famille.

« Vite, vite, s’écria Mattia, lisons la lettre de Barberin. »

Ce fut la main tremblante et le coeur serré que j’ouvris cette lettre :

« Ma chère femme,

« Je suis à l’hôpital, si malade que je crois que je ne me relèverai pas. Si j’en avais la force, je te dirais comment le mal m’est arrivé ; mais ça ne servirait à rien ; il vaut mieux aller au plus pressé. C’est donc pour te dire que, si je n’en réchappe pas, tu devras écrire à Greth and Galley, Greensquare, Lincoln’s-Inn, à Londres ; ce sont des gens de loi chargés de retrouver Rémi. Tu leur diras que seule tu peux leur donner des nouvelles de l’enfant, et tu auras soin de te faire bien payer ces nouvelles ; il faut que cet argent te fasse vivre heureuse dans ta vieillesse. Tu sauras ce que Rémi est devenu en écrivant à un nommé Acquin, ancien jardinier, maintenant détenu à la prison de Clichy à Paris. Fais écrire toutes tes lettres par M. le curé, car dans cette affaire il ne faut se fier à personne. N’entreprends rien avant de savoir si je suis mort.

« Je t’embrasse une dernière fois.

« Barberin. »

Je n’avais pas lu le dernier mot de cette lettre que Mattia se leva en faisant un saut.

« En avant pour Londres ! » cria-t-il.

J’étais tellement surpris de ce que je venais de lire, que je regardai Mattia sans bien comprendre ce qu’il disait.

« Puisque la lettre de Barberin dit que ce sont des gens de loi anglais qui sont chargés de te retrouver, continua-t-il, cela signifie, n’est-ce pas, que tes parents sont anglais ?

— Si je suis anglais, je serai du même pays qu’Arthur et Mme Milligan.

— Comment, si tu es anglais ? mais cela est certain : si tes parents étaient français, ils ne chargeraient point, n’est-ce pas, des gens de loi anglais de rechercher en France l’enfant qu’ils ont perdu ? Puisque tu es anglais, il faut aller en Angleterre. C’est le meilleur moyen de te rapprocher de tes parents.

— Tu n’as pas été à Londres ?

— Tu sais bien que non ; seulement nous avions au cirque Gassot deux clowns qui étaient anglais ; ils m’ont souvent parlé de Londres, et ils m’ont aussi appris bien des mots anglais pour que nous pussions parler ensemble sans que la mère Gassot, qui était curieuse comme une chouette, entendît ce que nous disions. Lui en avons-nous baragouiné des sottises anglaises en pleine figure sans qu’elle pût se fâcher ! Je te conduirai à Londres. »

En deux minutes nos sacs furent bouclés et nous descendîmes prêts à partir. Après avoir payé notre nuit, je me dirigeai vers la rue où Mattia et Capi m’attendaient.

Ce jour-là nous allâmes sans nous arrêter jusqu’à Moisselles, où nous couchâmes dans une ferme, car il importait de ménager notre argent pour la traversée, Mattia avait dit qu’elle ne coûtait pas cher ; mais encore à combien montait ce pas cher ?

Tout en marchant, Mattia m’apprenait des mots anglais, car j’étais fortement préoccupé par une question qui m’empêchait de me livrer à la joie : mes parents comprendraient-ils le français ou l’italien ? Comment nous entendre, s’ils ne parlaient que l’anglais ? Comme cela nous gênerait ! Que dirais-je à mes frères et à mes soeurs, si j’en avais ? Ne resterais-je point un étranger à leurs yeux tant que je ne pourrais m’entretenir avec eux ? Quand j’avais pensé à mon retour à la maison paternelle, et bien souvent depuis mon départ de Chavanon je m’étais tracé ce tableau, je n’avais jamais imaginé que je pourrais être ainsi paralysé dans mon élan. Il me faudrait longtemps sans doute avant de savoir l’anglais, qui me paraissait une langue difficile.

Nous mîmes huit jours pour faire le trajet de Paris à Boulogne, car nous nous arrêtâmes un peu dans les principales villes qui se trouvèrent sur notre passage : Beauvais, Abbeville, Montreuil-sur-Mer, afin de donner quelques représentations et de reconstituer notre capital.

Quand nous arrivâmes à Boulogne nous avions encore trente-deux francs dans notre bourse, c’est-à-dire beaucoup plus qu’il ne fallait pour payer notre passage.

J’avais souvent dit à Mattia qu’il n’y avait rien de si agréable qu’une promenade en bateau : on glissait doucement sur l’eau sans avoir conscience de la route qu’on faisait ; c’était vraiment charmant, – un rêve.

En parlant ainsi je songeais au Cygne et à notre voyage sur le canal du Midi ; mais la mer ne ressemble pas à un canal. À peine étions-nous sortis de la jetée que le bateau sembla s’enfoncer dans la mer, puis il se releva, s’enfonça encore au plus profond des eaux, et ainsi quatre ou cinq fois de suite par de grands mouvements comme ceux d’une immense balançoire ; alors, dans ces secousses, la vapeur s’échappait de la cheminée avec un bruit strident, puis tout à coup une sorte de silence se faisait, et l’on n’entendait plus que les roues qui frappaient l’eau, tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, selon l’inclinaison du navire.

« Elle est jolie, la glissade ! » me dit Mattia.

Quand le jour se leva, un jour pâle, vaporeux et sans soleil, nous étions en vue de hautes falaises ! blanches, et çà et là on apercevait des navires immobiles et sans voiles. Peu à peu le roulis diminua, et notre navire glissa sur l’eau tranquille presque aussi doucement que sur un canal. Nous n’étions plus en mer, et de chaque côté, tout au loin, on apercevait des rives boisées, ou plus justement on les devinait à travers les brumes du matin : nous étions entrés dans la Tamise.

Au milieu du fleuve se tenait toute une flotte de navires à l’ancre au milieu desquels couraient des vapeurs, des remorqueurs qui déroulaient derrière eux de longs rubans de fumée noire.

Que de navires ! que de voiles ! Je n’avais jamais imaginé qu’une rivière pût être peuplée, et, si la Garonne m’avait surpris, la Tamise m’émerveilla. Plusieurs de ces navires étaient en train d’appareiller, et dans leur mâture on voyait des matelots courir çà et là sur des échelles de corde qui, de loin, paraissaient fines comme des fils d’araignée.

Je restai ainsi longtemps, les yeux grands ouverts, ne pensant qu’à regarder, qu’à admirer.

Enfin le navire ralentit sa marche, la machine s’arrête, des câbles sont jetés à terre : nous sommes à Londres, et nous débarquons au milieu de gens qui nous regardent, mais qui ne nous parlent pas.

« Voilà le moment de te servir de ton anglais, mon petit Mattia. »

Et Mattia, qui ne doute de rien, s’approche d’un gros homme à barbe rousse pour lui demander poliment, le chapeau à la main, le chemin de Greensquare.

Il me semble que Mattia est bien longtemps à s’expliquer avec son homme qui, plusieurs fois, lui fait répéter les mêmes mots ; mais je ne veux pas paraître douter du savoir de mon ami.

Enfin il revient.

« C’est très facile, dit-il, il n’y a qu’à longer la Tamise ; nous allons suivre les quais. »

Mais il n’y a pas de quais à Londres, ou plutôt il n’y en avait pas à cette époque, les maisons s’avançaient jusque dans la rivière : nous sommes donc obligés de suivre des rues qui nous paraissent longer la rivière.

Nous avançons, et de temps en temps Mattia demande si nous sommes loin encore de Lincoln’s Inn : il me rapporte que nous devons passer sous une grande porte qui barrera la rue que nous suivons. Cela me paraît bizarre, mais je n’ose pas lui dire que je crois qu’il se trompe.

Cependant il ne s’est point trompé, et nous arrivons enfin à une arcade qui enjambe par-dessus la rue avec deux petites portes latérales : c’est Temple-Bar. De nouveau nous demandons notre chemin, et l’on répond de tourner à droite.

Tout à coup, au moment où nous nous croyons perdus, nous nous trouvons devant un petit cimetière plein de tombes, dont les pierres sont noires comme si on les avait peintes avec de la suie ou du cirage : c’est Greensquare.

Pendant que Mattia interroge une ombre qui passe, je m’arrête pour tâcher d’empêcher mon coeur de battre ; je ne respire plus et je tremble.

Puis je suis Mattia et nous nous arrêtons devant une plaque en cuivre sur laquelle nous lisons : Greth and Galley.

Mattia s’avance pour tirer la sonnette, mais j’arrête son bras.

« Qu’as-tu ? me dit-il, comme tu es pâle !

— Attends un peu que je reprenne courage. »

Il sonne, et nous entrons.

Je suis tellement troublé, que je ne vois pas très distinctement autour de moi ; il me semble que nous sommes dans un bureau et que deux ou trois personnes penchées sur des tables écrivent à la lueur de plusieurs becs de gaz qui brûlent en chantant.

C’est à l’une de ces personnes que Mattia s’adresse, car, bien entendu, je l’ai chargé de porter la parole. Dans ce qu’il dit reviennent plusieurs fois les mots de family et boy, Barberin ; je comprends qu’il explique que je suis le garçon que ma famille a chargé Barberin de retrouver. Le nom de Barberin produit de l’effet ; on nous regarde, et celui à qui Mattia parlait se lève pour nous ouvrir une porte.

Nous entrons dans une pièce pleine de livres et de papiers ; un monsieur est assis devant un bureau, et un autre en robe et en perruque, tenant à la main plusieurs sacs bleus, s’entretient avec lui.

En peu de mots, celui qui nous précède explique qui nous sommes, et alors les deux messieurs nous regardent de la tête aux pieds.

« Lequel de vous est l’enfant élevé par Barberin ? » dit en français le monsieur assis devant le bureau.

En entendant parler français, je me sens rassuré et j’avance d’un pas :

« Moi, monsieur.

— Où est Barberin ?

— Il est mort. »

Les deux messieurs se regardent un moment, puis celui qui a une perruque sur la tête sort en emportant ses sacs.

« Alors, comment êtes-vous venus ? » demande le monsieur qui avait commencé à m’interroger.

Je fis aussi court que possible le récit qu’on me demandait.

À mesure que je parlais, le monsieur prenait des notes et il me regardait d’une façon qui me gênait ; il faut dire que son visage était dur, avec quelque chose de fourbe dans le sourire.

Le moment me parut venu de poser enfin la question qui depuis le commencement de notre entretien m’oppressait.

« Ma famille, monsieur, habite l’Angleterre ?

— Certainement elle habite Londres, au moins en ce moment.

— Alors je vais la voir ?

— Dans quelques instants vous serez près d’elle. Je vais vous faire conduire… »

Il sonna.

« Encore un mot, monsieur, je vous prie. J’ai un père ? »

Ce fut à peine si je pus prononcer ce mot.

« Non seulement un père, mais une mère, des frères, des soeurs.

— Ah ! monsieur. »

Mais la porte en s’ouvrant coupa mon effusion : je ne pus que regarder Mattia les yeux pleins de larmes.

Le monsieur s’adressa en anglais à celui qui entrait, et je crus comprendre qu’il lui disait de nous conduire.

Je m’étais levé.

« Ah ! j’oubliais, dit le monsieur, votre nom est Driscoll ; c’est le nom de votre père. »

Malgré sa mauvaise figure, je crois que je lui aurais sauté au cou, s’il m’en avait donné le temps ; mais de la main il nous montra la porte, et nous sortîmes.

q

Page 1