Chapitre 13 La famille Driscoll
Le clerc qui devait me conduire chez mes parents était un vieux petit bonhomme ratatiné, parcheminé, ridé, vêtu d’un habit noir râpé et lustré, cravaté de blanc. Lorsque nous fûmes dehors, il se frotta les mains frénétiquement en faisant craquer les articulations de ses doigts et de ses poignets, secoua ses jambes comme s’il voulait envoyer au loin ses bottes éculées et, levant le nez en l’air, il aspira fortement le brouillard à plusieurs reprises, avec la béatitude d’un homme qui a été enfermé.
« Il trouve que ça sent bon », me dit Mattia en italien.
Le vieux bonhomme nous regarda, et, sans nous parler, il nous fit « psit, psit », comme s’il s’était adressé à des chiens, ce qui voulait dire que nous devions marcher sur ses talons et ne pas le perdre.
Nous voilà dans une rue fangeuse, au milieu du brouillard ; une boutique est brillamment illuminée, et le gaz reflété par des glaces, par des dorures et par des bouteilles taillées à facettes, se répand dans la rue, où il perce le brouillard jusqu’au ruisseau : c’est une taverne, ou mieux ce que les Anglais nomment un gin palace, un palais dans lequel on vend de l’eau-de-vie de genièvre et aussi des eaux-de-vie de toutes sortes, qui, les unes comme les autres, ont pour même origine l’alcool de grain ou de betterave.
« Psit ! psit ! » fait notre guide.
Où allons-nous ? Je commence à être inquiet, et de temps en temps Mattia me regarde ; cependant il ne m’interroge pas.
Notre guide ne tarde pas à s’arrêter ; assurément il est perdu ; mais à ce moment vient à nous un homme vêtu d’une longue redingote bleue et coiffé d’un chapeau garni de cuir verni ; autour de son poignet est passé un galon noir et blanc ; un étui est suspendu à sa ceinture ; c’est un homme de police, un policeman.
Une conversation s’engage, et bientôt nous nous remettons en route, précédés du policeman ; nous traversons des ruelles, des cours, des rues tortueuses ; il me semble que çà et là des maisons sont effondrées.
Enfin nous nous arrêtons dans une cour dont le milieu est occupé par une petite mare.
« Red Lion Court », dit le policeman.
Ces mots, que j’ai entendu prononcer plusieurs fois déjà, signifient : « Cour du Lion-Rouge », m’a dit Mattia.
Pourquoi nous arrêtons-nous ? Il est impossible que nous soyons à Bethnal-Green ; est-ce que c’est dans cette cour que demeurent mes parents ? Mais alors ?…
Je n’ai pas le temps d’examiner ces questions qui passent devant mon esprit inquiet ; le policeman a frappé à la porte d’une sorte de hangar en planches, et notre guide le remercie : nous sommes donc arrivés ?
Mattia, qui ne m’a pas lâché la main, me la serre, et je serre la sienne.
Nous nous sommes compris ; l’angoisse qui étreint mon coeur étreint le sien aussi.
J’étais tellement troublé que je ne sais trop comment la porte à laquelle le policeman avait frappé nous fut ouverte ; mais, à partir du moment où nous fûmes entrés dans une vaste pièce qu’éclairaient une lampe et un feu de charbon de terre brûlant dans une grille, mes souvenirs me reviennent.
Devant ce feu, dans un fauteuil en paille, qui avait la forme d’une niche de saint, se tenait, immobile comme une statue, un vieillard à barbe blanche, la tête couverte d’un bonnet noir. En face l’un de l’autre, mais séparés par une table, étaient assis un homme et une femme ; l’homme avait quarante ans environ, il était vêtu d’un costume de velours gris, sa physionomie était intelligente, mais dure ; la femme, plus jeune de cinq ou six ans, avait des cheveux blonds qui pendaient sur un châle à carreaux blancs et noirs croisé autour de sa poitrine ; ses yeux n’avaient pas de regard, et l’indifférence ou l’apathie était empreinte sur son visage qui avait dû être beau, comme dans ses gestes indolents. Dans la pièce se trouvaient quatre enfants, deux garçons et deux filles, tous blonds, d’un blond de lin comme leur mère ; l’aîné des garçons paraissait être âgé de onze ou douze ans ; la plus jeune des petites filles avait trois ans à peine, elle marchait en se traînant à terre.
Tous les yeux s’étaient tournés vers Mattia et vers moi, même ceux du vieillard immobile ; seule la petite fille prêtait attention à Capi.
« Lequel de vous deux est Rémi ? » demanda en français l’homme au costume de velours gris.
Je m’avançai d’un pas.
« Moi, dis-je.
— Alors, embrasse ton père, mon garçon. »
Quand j’avais pensé à ce moment, je m’étais imaginé que j’éprouverais un élan qui me pousserait dans les bras de mon père ; je ne trouvai pas cet élan en moi. Cependant je m’avançai et j’embrassai mon père.
« Maintenant, me dit-il, voilà ton grand-père, ta mère, tes frères et tes soeurs. »
J’allai à ma mère tout d’abord et la pris dans mes bras ; elle me laissa l’embrasser, mais elle-même elle ne m’embrassa point, elle me dit seulement deux ou trois paroles que je ne compris pas.
« Donne une poignée de main à ton grand-père, me dit mon père, et vas-y doucement ; il est paralysé. »
Je donnai aussi la main à mes deux frères et à ma soeur aînée ; je voulus prendre la petite dans mes bras, mais, comme elle était occupée à flatter Capi, elle me repoussa.
« Et celui-là, demanda mon père en désignant Mattia, quel est-il ? »
J’expliquai quels liens m’attachaient à Mattia, et je le fis en m’efforçant de mettre dans mes paroles un peu de l’amitié que j’éprouvais, et aussi en tâchant d’expliquer la reconnaissance que je lui devais.
« Mais tu dois être curieux de savoir comment nous ne t’avons pas cherché pendant treize ans, et comment tout à coup nous avons eu l’idée d’aller trouver Barberin.
— Oh ! oui, très curieux, je vous assure, bien curieux.
— Alors viens là auprès du feu, je vais te conter cela. »
En entrant j’avais déposé ma harpe contre la muraille ; je débouclai mon sac et pris la place qui m’était indiquée.
« Tu es notre fils aîné, me dit mon père, et tu es né un an après mon mariage avec ta mère. Quand j’épousai ta mère, il y avait une jeune fille qui croyait que je la prendrais pour femme, et à qui ce mariage inspira une haine féroce contre celle qu’elle considérait comme sa rivale. Ce fut pour se venger que, le jour juste où tu atteignais tes six mois, elle te vola et t’emporta en France, à Paris, où elle t’abandonna dans la rue. Nous fîmes toutes les recherches possibles, mais cependant sans aller jusqu’à Paris, car nous ne pouvions pas supposer qu’on t’avait porté si loin. Nous ne te retrouvâmes point, et nous te croyions mort et perdu à jamais, lorsqu’il y a trois mois cette femme, atteinte d’une maladie mortelle, révéla, avant de mourir, la vérité. Je partis aussitôt pour la France, et j’allai chez le commissaire de police du quartier dans lequel tu avais été abandonné. Là on m’apprit que tu avais été adopté par un maçon de la Creuse, celui-là même qui t’avait trouvé, et aussitôt je me rendis à Chavanon. Barberin me dit qu’il t’avait loué à Vitalis, un musicien ambulant, et que tu parcourais la France avec celui-ci. Comme je ne pouvais pas rester en France et me mettre à la poursuite de Vitalis, je chargeai Barberin de ce soin et lui donnai de l’argent pour venir à Paris. En même temps je lui recommandai d’avertir les gens de loi qui s’occupent de mes affaires, MM. Greth et Galley, quand il t’aurait retrouvé. Si je ne lui donnai point mon adresse ici, c’est que nous n’habitons Londres que dans l’hiver ; pendant la belle saison nous parcourons l’Angleterre et l’Écosse pour notre commerce de marchands ambulants avec nos voitures et notre famille. Voilà, mon garçon, comment tu as été retrouvé, et comment, après treize ans, tu reprends ici ta place dans la famille. Je comprends que tu sois un peu effarouché, car tu ne nous connais pas, et tu n’entends pas ce que nous disons, de même que tu ne peux pas te faire entendre ; mais j’espère que tu t’habitueras vite. »
Oui sans doute, je m’habituerais vite ; n’était-ce pas tout naturel, puisque j’étais dans ma famille, et que ceux avec qui j’allais vivre étaient mes père et mère, mes frères et soeurs ?
Les beaux langes n’avaient pas dit vrai. Pour mère Barberin, pour Lise, pour le père Acquin, pour ceux qui m’avaient secouru, c’était un malheur. Je ne pourrais pas faire pour eux ce que j’avais rêvé, car des marchands ambulants, alors surtout qu’ils demeurent dans un hangar, ne doivent pas être bien riches ; mais, pour moi, qu’importait après tout ? j’avais une famille, et c’était un rêve d’enfant de s’imaginer que la fortune serait ma mère. Tendresse vaut mieux que richesse ; ce n’était pas d’argent que j’avais besoin, c’était d’affection.
Pendant que j’écoutais le récit de mon père, n’ayant des yeux et des oreilles que pour lui, on avait dressé le couvert sur la table : des assiettes à fleurs bleues, et dans un plat en métal un gros morceau de boeuf cuit au four avec des pommes de terre autour.
« Avez-vous faim, les garçons ? » nous demanda mon père en s’adressant à Mattia et à moi.
Pour toute réponse, Mattia montra ses dents blanches.
« Eh bien, mettons-nous à table », dit mon père.
Mais, avant de s’asseoir, il poussa le fauteuil de mon grand-père jusqu’à la table. Puis, prenant place lui-même le dos au feu, il commença à couper le roastbeef et il nous en servit à chacun une belle tranche accompagnée de pommes de terre.
Quoique je n’eusse pas été élevé dans des principes de civilité, ou plutôt, pour dire vrai, bien que je n’eusse pas été élevé du tout, je remarquai que mes frères et ma soeur aînée mangeaient le plus souvent avec leurs doigts, qu’ils trempaient dans la sauce et qu’ils léchaient sans que mon père ni ma mère parussent s’en apercevoir. Quant à mon grand-père, il n’avait d’attention que pour son assiette, et la seule main dont il pût se servir allait continuellement de cette assiette à sa bouche ; quand il laissait échapper un morceau de ses doigts tremblants, mes frères se moquaient de lui.
Le souper achevé, je crus que nous allions passer la soirée devant le feu ; mais mon père me dit qu’il attendait des amis, et que nous devions nous coucher ; puis, prenant une chandelle, il nous conduisit dans une remise qui tenait à la pièce où nous avions mangé ; là se trouvaient deux de ces grandes voitures qui servent ordinairement aux marchands ambulants. Il ouvrit la porte de l’une, et nous vîmes qu’il s’y trouvait deux lits superposés.
« Voilà vos lits, dit-il ; dormez bien. »
Telle fut ma réception dans ma famille, – la famille Driscoll.
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