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Chapitre 14 Père et mère honoreras

Mon père, en se retirant, nous avait laissé la chandelle ; mais il avait fermé en dehors la porte de notre voiture. Nous n’avions donc qu’à nous coucher ; ce que nous fîmes au plus vite, sans bavarder comme nous en avions l’habitude tous les soirs, et sans nous raconter nos impressions de cette journée si remplie.

« Bonsoir, Rémi, me dit Mattia.

— Bonsoir, Mattia. »

Mattia n’avait pas plus envie de parler que je n’en avais envie moi-même, et je fus heureux de son silence.

Mais n’avoir pas envie de parler n’est pas avoir envie de dormir ; la chandelle éteinte, il me fut impossible de fermer les yeux, et je me mis à réfléchir à tout ce qui venait de se passer, en me tournant et me retournant dans mon étroite couchette.

Le sommeil ne vint pas, et le temps, en s’écoulant, augmenta l’effroi vague qui m’oppressait. Tout d’abord je n’avais pas bien compris l’impression qui dominait en moi parmi toutes celles qui se choquaient dans ma tête en une confusion tumultueuse ; mais maintenant je voyais que c’était la peur. Peur de quoi ? Je n’en savais rien, mais enfin j’avais peur. Et ce n’était pas d’être couché dans cette voiture, au milieu de ce quartier misérable de Bethnal-Green, que j’étais effrayé. Combien de fois, dans mon existence vagabonde, avais-je passé des nuits, n’étant pas protégé comme je l’étais en ce moment ! J’avais conscience d’être à l’abri de tout danger, et cependant j’étais épouvanté ; plus je me raidissais contre cette épouvante, moins je parvenais à me rassurer.

Les heures s’écoulèrent les unes après les autres sans que je pusse me rendre compte de l’avancement de la nuit, car il n’y avait pas aux environs d’horloges qui sonnassent. Tout à coup j’entendis un bruit assez fort à la porte de la remise, qui ouvrait sur une autre rue que la cour du Lion-Rouge ; puis, après plusieurs appels frappés à intervalles réguliers, une lueur pénétra dans notre voiture.

Surpris, je regardai vivement autour de moi, tandis que Capi, qui dormait contre ma couchette, se réveillait pour gronder ; je vis alors que cette lueur nous arrivait par une petite fenêtre pratiquée dans la paroi de notre voiture, contre laquelle nos lits étaient appliqués et que je n’avais pas remarquée en me couchant parce qu’elle était recouverte à l’intérieur par un rideau ; une moitié de cette fenêtre se trouvait dans le lit de Mattia, l’autre moitié dans le mien. Ne voulant pas que Capi réveillât toute la maison, je lui posai une main sur la gueule, puis je regardai au-dehors.

Mon père, entré sous la remise, avait vivement et sans bruit ouvert la porte de la rue ; puis il l’avait refermée de la même manière après l’entrée de deux hommes lourdement chargés de ballots qu’ils portaient sur leurs épaules.

Alors il posa un doigt sur ses lèvres et, de son autre main qui tenait une lanterne sourde à volets, il montra la voiture dans laquelle nous étions couchés ; cela voulait dire qu’il ne fallait pas faire de bruit, de peur de nous réveiller.

Cette attention me toucha, et j’eus l’idée de lui crier qu’il n’avait pas besoin de se gêner pour moi, attendu que je ne dormais pas ; mais, comme ç’aurait été réveiller Mattia, qui lui dormait tranquillement sans doute, je me tus.

Mon père aida les deux hommes à se décharger de leurs ballots, puis il disparut un moment et revint bientôt avec ma mère. Pendant son absence, les hommes avaient ouvert leurs paquets ; l’un était plein de pièces d’étoffes ; dans l’autre se trouvaient des objets de bonneterie, des tricots, des caleçons, des bas, des gants.

Alors je compris ce qui tout d’abord m’avait étonné : ces gens étaient des marchands qui venaient vendre leurs marchandises à mes parents.

Mon père prenait chaque objet, l’examinait à la lumière de sa lanterne et le passait à ma mère qui, avec de petits ciseaux, coupait les étiquettes, qu’elle mettait dans sa poche.

Cela me parut bizarre, de même que l’heure choisie pour cette vente me paraissait étrange.

Tout en procédant à cet examen, mon père adressait quelques paroles à voix basse aux hommes qui avaient apporté ces ballots. Si j’avais su l’anglais, j’aurais peut-être entendu ces paroles, mais on entend mal ce qu’on ne comprend pas ; il n’y eut guère que les mots bob et policemen, plusieurs fois répétés, qui frappèrent mon oreille.

Lorsque le contenu des ballots eut été soigneusement visité, mes parents et les deux hommes sortirent de la remise pour entrer dans la maison, et de nouveau l’obscurité se fit autour de nous ; il était évident qu’ils allaient régler leur compte.

Je voulus me dire qu’il n’y avait rien de plus naturel que ce que je venais de voir ; cependant je ne pus pas me convaincre moi-même, si grande que fût ma bonne volonté. Pourquoi ces gens venant chez mes parents n’étaient-ils pas entrés par la cour du Lion-Rouge ? Pourquoi avait-on parlé de la police à voix basse, comme si l’on craignait d’être entendu du dehors ? Pourquoi ma mère avait-elle coupé les étiquettes qui pendaient après les effets qu’elle achetait ?

Ces questions n’étaient pas faites pour m’endormir et, comme je ne leur trouvais pas de réponse, je tâchais de les chasser de mon esprit ; mais c’était en vain. Après un certain temps, je vis de nouveau la lumière emplir notre voiture, et de nouveau je regardai par la fente de mon rideau ; mais cette fois ce fut malgré moi et contre ma volonté, tandis que la première ç’avait été tout naturellement pour voir et savoir. Maintenant je me disais que je ne devrais pas regarder, et cependant je regardai. Je me disais qu’il vaudrait mieux sans doute ne pas savoir, et cependant je voulus voir.

Mon père et ma mère étaient seuls. Tandis que ma mère faisait rapidement deux paquets des objets apportés, mon père balayait un coin de la remise. Sous le sable sec qu’il enlevait à grands coups de balai apparut bientôt une trappe ; il la leva, puis, comme ma mère avait achevé de ficeler les deux ballots, il les descendit par cette trappe dans une cave dont je ne vis pas la profondeur, tandis que ma mère l’éclairait avec la lanterne. Les deux ballots descendus, il remonta, ferma la trappe et, avec son balai, replaça dessus le sable qu’il avait enlevé. Quand il eut achevé sa besogne, il fut impossible de voir où se trouvait l’ouverture de cette trappe ; sur le sable ils avaient tous les deux semé des brins de paille comme il y en avait partout sur le sol de la remise.

Ils sortirent.

Au moment où ils fermaient doucement la porte de la maison, il me sembla que Mattia remuait dans sa couchette, comme s’il reposait sa tête sur l’oreiller.

Avait-il vu ce qui venait de se passer ?

Je n’osai le lui demander. Ce n’était plus une épouvante vague qui m’étouffait ; je savais maintenant pourquoi j’avais peur : des pieds à la tête j’étais baigné dans une sueur froide.

Je restai ainsi pendant toute la nuit ; un coq, qui chanta dans le voisinage, m’annonça l’approche du matin ; alors seulement je m’endormis, mais d’un sommeil lourd et fiévreux, plein de cauchemars anxieux qui m’étouffaient.

Un bruit de serrure me réveilla, et la porte de notre voiture fut ouverte ; mais, m’imaginant que c’était mon père qui venait nous prévenir qu’il était temps de nous lever, je fermai les yeux pour ne pas le voir.

« C’est ton frère, me dit Mattia, qui nous donne la liberté ; il est déjà parti. »

Nous nous levâmes alors ; Mattia ne me demanda pas si j’avais bien dormi, et je ne lui adressai aucune question. Comme il me regardait à un certain moment, je détournai les yeux.

Il fallut entrer dans la cuisine, mais mon père ni ma mère ne s’y trouvaient point ; mon grand-père était devant le feu, assis dans son fauteuil, comme s’il n’avait pas bougé depuis la veille, et ma soeur aînée, qui s’appelait Annie, essuyait la table, tandis que mon plus grand frère, Allen, balayait la pièce.

J’allai à eux pour leur donner la main, mais ils continuèrent leur besogne sans me répondre.

J’arrivai alors à mon grand-père ; mais il ne me laissa point approcher, et, comme la veille, il cracha de mon côté, ce qui m’arrêta court.

« Demande donc, dis-je à Mattia, à quelle heure je verrai mon père et ma mère ce matin. »

Mattia fit ce que je lui disais, et mon grand-père, en entendant parler anglais, se radoucit ; sa physionomie perdit un peu de son effrayante fixité, et il voulut bien répondre.

« Que dit-il ? demandai-je.

— Que ton père est sorti pour toute la journée, que ta mère dort et que nous pouvons aller nous promener.

— Il n’a dit que cela ? » demandai-je, trouvant cette traduction bien courte.

Mattia parut embarrassé.

« Je ne sais pas si j’ai bien compris le reste, dit-il.

— Dis ce que tu as compris.

— Il me semble qu’il a dit que, si nous trouvions une bonne occasion en ville, il ne fallait pas la manquer, et puis il a ajouté, cela j’en suis sûr : “Retiens ma leçon ; il faut vivre aux dépens des imbéciles.” »

Sans doute mon grand-père devinait ce que Mattia m’expliquait, car, à ces derniers mots, il fit de sa main qui n’était pas paralysée le geste de mettre quelque chose dans sa poche, et en même temps il cligna de l’oeil.

« Sortons », dis-je à Mattia.

Pendant assez longtemps nous marchâmes côte à côte, nous tenant par la main, ne disant rien et allant droit devant nous sans savoir où nous nous dirigions.

« Où donc veux-tu aller ainsi ? demanda Mattia avec une certaine inquiétude.

— Je ne sais pas, quelque part où nous pourrons causer. J’ai à te parler, et ici, dans cette foule, je ne pourrais pas. »

En effet, dans ma vie errante, par les champs et par les bois, je m’étais habitué, à l’école de Vitalis, à ne jamais rien dire d’important quand nous nous trouvions au milieu d’une rue de ville ou de village, et, lorsque j’étais dérangé par les passants, je perdais tout de suite mes idées. Or, je voulais parler à Mattia sérieusement en sachant bien ce que je dirais.

Au moment où Mattia me posait cette question, nous arrivions dans une rue plus large que les ruelles d’où nous sortions, et il me sembla apercevoir des arbres au bout de cette rue. C’était peut-être la campagne ; nous nous dirigeâmes de ce côté. Ce n’était point la campagne ; mais c’était un parc immense avec de vastes pelouses vertes et des bouquets de jeunes arbres çà et là. Nous étions là à souhait pour causer.

« Mattia, lui dis-je, il faut partir, il faut retourner en France.

— Te quitter, jamais !

— Pourquoi ?

— Parce que… »

Il n’acheva pas et détourna les yeux devant mon regard interrogateur.

« Mattia, réponds-moi en toute sincérité, franchement, sans ménagement pour moi, sans peur ; tu ne dormais pas cette nuit ? tu as vu ? »

Il tint ses yeux baissés, et d’une voix étouffée :

« Je ne dormais pas, dit-il.

— Qu’as-tu vu ?

— Tout.

— Et as-tu compris ?

— Que ceux qui vendaient ces marchandises ne les avaient pas achetées. Ton père les a grondés d’avoir frappé à la porte de la remise et non à celle de la maison ; ils ont répondu qu’ils étaient guettés par les bob, c’est-à-dire les policemen.

— Tu vois donc bien qu’il faut que tu partes, lui dis-je.

— S’il faut que je parte, il faut que tu partes aussi, cela n’est pas plus utile pour l’un que pour l’autre. Si tu as peur pour moi, moi j’ai peur pour toi, et c’est pour cela que je te dis : « Partons ensemble, retournons en France pour revoir mère Barberin, Lise et tes amis. »

— C’est impossible ! Mes parents ne te sont rien, tu ne leur dois rien ; moi ils sont mes parents, je dois rester avec eux.

— Tes parents ! Ce vieux paralysé, ton grand-père ! cette femme, couchée sur la table, ta mère ! »

Je me levai vivement, et, sur le ton du commandement, non plus sur celui de la prière, je m’écriai :

« Tais-toi, Mattia, ne parle pas ainsi, je te le défends ! C’est de mon grand-père, c’est de ma mère que tu parles ; je dois les honorer, les aimer.

— Tu le devrais, s’ils étaient réellement tes parents ; mais, s’ils ne sont ni ton grand-père, ni ton père, ni ta mère, dois-tu quand même les honorer et les aimer.

— Tu n’as donc pas écouté le récit de mon père ?

— Qu’est-ce qu’il prouve, ce récit ? Ils ont perdu un enfant du même âge que toi ; ils l’ont fait chercher et ils en ont retrouvé un du même âge que celui qu’ils avaient perdu. Voilà tout.

— Tu oublies que l’enfant qu’on leur avait volé a été abandonné avenue de Breteuil, et que c’est avenue de Breteuil que j’ai été trouvé le jour même où le leur avait été perdu.

— Pourquoi deux enfants n’auraient-ils pas été abandonnés avenue de Breteuil le même jour ? Pourquoi le commissaire de police ne se serait-il pas trompé en envoyant M. Driscoll à Chavanon ? Cela est possible.

— Cela est absurde.

— Peut-être bien ; ce que je dis, ce que j’explique peut être absurde ; mais c’est parce que je le dis et l’explique mal, parce que j’ai une pauvre tête ; un autre que moi l’expliquerait mieux, et cela deviendrait raisonnable ; c’est moi qui suis absurde, voilà tout.

— Hélas ! non, ce n’est pas tout.

— Enfin tu dois faire attention que tu ne ressembles ni à ton père ni à ta mère, et que tu n’as pas les cheveux blonds, comme tes frères et soeurs qui tous, tu entends bien, tous, sont du même blond ; pourquoi ne serais-tu pas comme eux ? D’un autre côté, il y a une chose bien étonnante : comment des gens qui ne sont pas riches ont-ils dépensé tant d’argent pour retrouver un enfant ? Pour toutes ces raisons, selon moi, tu n’es pas un Driscoll ; je sais bien que je ne suis qu’une bête, on me l’a toujours dit, c’est la faute de ma tête. Mais tu n’es pas un Driscoll, et tu ne dois pas rester avec les Driscoll. Si tu veux, malgré tout, y rester, je reste avec toi ; mais tu voudras bien écrire à mère Barberin pour lui demander de nous dire au juste comment étaient tes langes ; quand nous aurons sa lettre, tu interrogeras celui que tu appelles ton père, et alors nous commencerons peut-être à voir un peu plus clair. Jusque-là je ne bouge pas, et malgré tout je reste avec toi ; s’il faut travailler, nous travaillerons ensemble. »

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