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Chapitre 16 Les beaux langes ont menti

Mon grand-père continuait à cracher furieusement de mon côté toutes les fois que je l’approchais ; mon père ne s’occupait de moi que pour me demander chaque soir le compte de notre recette ; ma mère le plus souvent n’était pas de ce monde ; Allen, Ned et Annie me détestaient ; seule Kate se laissait caresser, encore n’était-ce que parce que mes poches étaient pleines.

Quelle chute !

Aussi, dans mon chagrin, et bien que tout d’abord j’eusse repoussé les suppositions de Mattia, en venais-je à me dire que, si vraiment j’étais l’enfant de cette famille, on aurait pour moi d’autres sentiments que ceux qu’on me témoignait avec si peu de ménagement, alors que je n’avais rien fait pour mériter cette indifférence ou cette dureté.

Quand Mattia me voyait sous l’influence de ces tristes pensées, il devinait très bien ce qui les provoquait et alors il me disait, comme s’il se parlait à lui-même :

« Je suis curieux de voir ce que mère Barberin va te répondre. »

Pour avoir cette lettre, qui devait m’être adressée « poste restante », nous avions changé notre itinéraire de chaque jour, et, au lieu de gagner Holborn par West-Smith-Field, nous descendions jusqu’à la poste. Pendant assez longtemps, nous fîmes cette course inutilement ; mais, à la fin, cette lettre si impatiemment attendue nous fut remise.

L’hôtel général des postes n’est point un endroit favorable à la lecture ; nous gagnâmes une allée dans une ruelle voisine, ce qui me donna le temps de calmer un peu mon émotion, et là, enfin, je pus ouvrir la lettre de mère Barberin, c’est-à-dire la lettre qu’elle avait fait écrire par le curé de Chavanon :

« Mon petit Rémi,

« Je suis bien surprise et bien fâchée de ce que ta lettre m’apprend, car, selon ce que mon pauvre Barberin m’avait toujours dit, aussi bien après t’avoir trouvé avenue de Breteuil qu’après avoir causé avec la personne qui te cherchait, je pensais que tes parents étaient dans une bonne et même dans une grande position de fortune.

« Cette idée m’était confirmée par la façon dont tu étais habillé lorsque Barberin t’a apporté à Chavanon, et qui disait bien clairement que les objets que tu portais appartenaient à la layette d’un enfant riche. Tu me demandes de t’expliquer comment étaient les langes dans lesquels tu étais emmailloté ; je peux le faire facilement, car j’ai conservé tous ces objets en vue de servir à ta reconnaissance le jour où l’on te réclamerait, ce qui selon moi devait arriver certainement.

« Mais, d’abord, il faut te dire que tu n’avais pas de langes ; si je t’ai parlé quelquefois de langes, c’est par habitude et parce que les enfants de chez nous sont emmaillotés. Toi, tu n’étais pas emmailloté ; au contraire, tu étais habillé ; et voici quels étaient les objets qui ont été trouvés sur toi : un bonnet en dentelle, qui n’a de particulier que sa beauté et sa richesse ; une brassière en toile fine garnie d’une petite dentelle à l’encolure et aux bras ; une couche en flanelle, des bas en laine blanche ; des chaussons en tricot blanc, avec des bouffettes de soie ; une longue robe aussi en flanelle blanche, et enfin une grande pelisse à capuchon en cachemire blanc, doublée de soie, et en dessus ornée de belles broderies.

« Tu n’avais pas de couche en toile appartenant à la même layette, parce qu’on t’avait changé chez le commissaire de police où l’on avait remplacé la couche par une serviette ordinaire.

« Enfin, il faut ajouter qu’aucun de ces objets n’était marqué ; mais la couche en flanelle et la brassière avaient dû l’être, car les coins où se met ordinairement la marque avaient été coupés, ce qui indiquait qu’on avait pris toutes les précautions pour dérouter les recherches.

« Voilà, mon cher Rémi, tout ce que je peux te dire. Si tu crois avoir besoin de ces objets, tu n’as qu’à me l’écrire ; je te les enverrai.

« Ne te désole pas, mon cher enfant, de ne pouvoir pas me donner tous les beaux cadeaux que tu m’avais promis ; ta vache, achetée sur ton pain de chaque jour, vaut pour moi tous les cadeaux du monde. J’ai du plaisir de te dire qu’elle est toujours en bonne santé ; son lait ne diminue pas, et, grâce à elle, je suis maintenant à mon aise ; je ne la vois pas sans penser à toi et à ton petit camarade Mattia.

« Tu me feras plaisir quand tu pourras me donner de tes nouvelles, et j’espère qu’elles seront toujours bonnes ; toi si tendre et si affectueux, comment ne serais-tu pas heureux dans ta famille, avec un père, une mère, des frères et des soeurs qui vont t’aimer comme tu mérites de l’être ?

« Adieu, mon cher enfant, je t’embrasse affectueusement.

« Ta mère nourrice, Ve Barberin. »

La fin de cette lettre m’avait serré le coeur. Pauvre mère Barberin, comme elle était bonne pour moi ! Parce qu’elle m’aimait, elle s’imaginait que tout le monde devait m’aimer comme elle.

« C’est une brave femme, dit Mattia, elle a pensé à moi ; mais, quand elle m’aurait oublié, cela n’empêcherait pas que je la remercierais pour sa lettre ; avec une description aussi complète, il ne faudra pas que master Driscoll se trompe dans l’énumération des objets que tu portais lorsqu’on t’a volé. »

Ce n’était pas chose facile que de demander à mon père de me dire comment j’étais vêtu lorsque je lui avais été volé. Si je lui avais posé cette question tout naïvement, sans arrière-pensée, rien n’aurait été plus simple ; mais il n’en était pas ainsi, et c’était justement cette arrière-pensée qui me rendait timide et hésitant.

Enfin, un jour qu’une pluie glaciale nous avait fait rentrer de meilleure heure que de coutume, je pris mon courage, et je mis la conversation sur le sujet qui me causait de si poignantes angoisses.

Au premier mot de ma question, mon père me regarda en face, en me fouillant des yeux, comme il en avait l’habitude lorsqu’il était blessé par ce que je lui disais ; mais je soutins son regard plus bravement que je ne l’avais espéré lorsque j’avais pensé à ce moment.

« Ce qui m’a le mieux servi pour te retrouver, dit-il, ç’a été la description des vêtements que tu portais au moment où tu nous as été volé : un bonnet en dentelle, une brassière en toile garnie de dentelles, une couche et une robe en flanelle, des bas de laine, des chaussons en tricot, une pelisse à capuchon en cachemire blanc brodé. J’avais beaucoup compté sur la marque de ton linge F.D., c’est-à-dire Francis Driscoll qui est ton nom ; mais cette marque avait été coupée par celle qui t’avait volé et qui, par cette précaution, espérait bien empêcher qu’on te découvrît jamais ; j’eus à produire aussi ton acte de baptême que j’avais relevé à ta paroisse, qu’on m’a rendu et que je dois avoir encore. »

Disant cela, et avec une complaisance qui était assez extraordinaire chez lui, il alla fouiller dans un tiroir, et bientôt il en rapporta un grand papier marqué de plusieurs cachets qu’il me donna.

Je fis un dernier effort.

« Si vous voulez, dis-je, Mattia va me le traduire.

— Volontiers. »

De cette traduction, que Mattia fit tant bien que mal, il résultait que j’étais né un jeudi 2 août et que j’étais fils de Patrick Driscoll et de Margaret Grange, sa femme.

Que demander de plus ?

Cependant Mattia ne se montra pas satisfait, et, le soir, quand nous fûmes retirés dans notre voiture, il se pencha encore à mon oreille comme lorsqu’il avait quelque chose de secret à me confier.

« Veux-tu que je te fasse part d’une idée qui ne peut pas me sortir de la tête ? c’est que tu n’es pas l’enfant de master Driscoll, mais bien l’enfant volé par master Driscoll.

— Pourquoi la famille Driscoll m’aurait-elle cherché, si je n’étais pas son enfant ? Pourquoi aurait-elle donné de l’argent à Barberin et à Greth and Galley ? »

À cela Mattia était obligé de répondre qu’il ne pouvait pas répondre.

Je restais devant ces questions, accablé de mon impuissance, et je me disais que je me frapperais inutilement et à jamais, en pleine nuit noire, la tête contre un mur dans lequel il n’y avait pas d’issue.

Et cependant il fallait chanter, jouer des airs de danse et rire en faisant des grimaces, quand j’avais le coeur si profondément triste.

Les dimanches étaient mes meilleurs jours, parce que, le dimanche, on ne fait pas de musique dans les rues de Londres, et je pouvais alors librement m’abandonner à ma tristesse, en me promenant avec Mattia et Capi.

Comme je ressemblais peu alors à l’enfant que j’étais quelques mois auparavant !

Un de ces dimanches, comme je me préparais à sortir avec Mattia, mon père me retint à la maison, en me disant qu’il aurait besoin de moi dans la journée, et il envoya Mattia se promener tout seul. Mon grand-père n’était pas descendu ; ma mère était sortie avec Kate et Annie et mes frères étaient à courir les rues : il ne restait donc à la maison que mon père et moi.

Il y avait à peu près une heure que nous étions seuls, lorsqu’on frappa à la porte. Mon père alla ouvrir et il rentra accompagné d’un monsieur qui ne ressemblait pas aux amis qu’il recevait ordinairement : celui-là était bien réellement ce qu’on appelle en Angleterre un gentleman, c’est-à-dire un vrai monsieur, élégamment habillé et de physionomie hautaine, mais avec quelque chose de fatigué. Il avait environ cinquante ans. Ce qui me frappa le plus en lui, ce fut son sourire qui, par le mouvement des deux lèvres, découvrait toutes ses dents blanches et pointues comme celles d’un jeune chien. Cela était tout à fait caractéristique, et en le regardant on se demandait si c’était bien un sourire qui contractait ainsi ses lèvres, ou si ce n’était pas plutôt une envie de mordre.

Après quelques minutes d’entretien, il abandonna l’anglais pour le français, qu’il parlait avec facilité et presque sans accent.

« Vous vous portez bien ? me demanda le gentleman.

— Oui, monsieur.

— Vous n’avez jamais été malade ?

— J’ai eu une fluxion de poitrine.

— Ah ! ah ! et comment cela ?

— Pour avoir couché une nuit dans la neige par un froid terrible ; mon maître, qui était avec moi, est mort de froid ; moi j’ai gagné cette fluxion de poitrine.

— Il y a longtemps ?

— Trois ans.

— Et depuis, vous ne vous êtes pas ressenti de cette maladie ?

— Non. »

Sans rien me dire, il reprit sa conversation en anglais avec mon père, puis, après quelques minutes, ils sortirent tous les deux, non par la porte de la rue, mais par celle de la remise.

Au bout d’un certain temps, mon père rentra ; il me dit qu’ayant à sortir, il ne m’emploierait pas comme il en avait eu l’intention, et que j’étais libre d’aller me promener, si j’en avais envie.

Comme il pleuvait, j’entrai dans notre voiture pour y prendre ma peau de mouton. Quelle fut ma surprise de trouver là Mattia ! J’allais lui adresser la parole ; il mit sa main sur ma bouche, puis à voix basse :

« Sais-tu quel est le monsieur qui était avec ton père tout à l’heure ? me dit-il : M. James Milligan, l’oncle de ton ami Arthur.

« Comme je m’ennuyais à me promener tout seul dans ces tristes rues, par ce triste dimanche, je suis rentré pour dormir et je me suis couché sur mon lit, mais je n’ai pas dormi. Ton père, accompagné d’un gentleman, est entré dans la remise, et j’ai entendu leur conversation sans l’écouter : “Solide comme un roc, a dit le gentleman ; dix autres seraient morts, il en est quitte pour une fluxion de poitrine !” Alors, croyant qu’il s’agissait de toi, j’ai écouté, mais la conversation a changé tout de suite de sujet. “Comment va votre neveu ? demanda ton père. – Mieux, il en échappera encore cette fois ; il y a trois mois, tous les médecins le condamnaient ; sa chère mère l’a encore sauvé par ses soins. Ah ! c’est une bonne mère que Mme Milligan.” Tu penses si à ce nom j’ai prêté l’oreille. “Alors, si votre neveu va mieux, continua mon père, toutes vos précautions sont inutiles ? – Pour le moment peut-être, répondit le monsieur, mais je ne veux pas admettre qu’Arthur vive, ce serait un miracle, et les miracles ne sont plus de ce monde ; il faut qu’au jour de sa mort je sois à l’abri de tout retour et que l’unique héritier soit moi, James Milligan. – Soyez tranquille, dit ton père, cela sera ainsi, je vous en réponds. – Je compte sur vous”, dit le gentleman. Et il ajouta quelques mots que je n’ai pas bien compris et que je traduis à peu près, bien qu’ils paraissent ne pas avoir de sens : “À ce moment nous verrons ce que nous aurons à en faire.” Et il est sorti. »

Ma première idée, en écoutant ce récit, fut de rentrer pour demander à mon père l’adresse de M. Milligan, afin d’avoir des nouvelles d’Arthur et de sa mère ; mais je compris presque aussitôt que c’était folie. Ce n’était point à un homme qui attendait avec impatience la mort de son neveu qu’il fallait demander des nouvelles de ce neveu. Et puis, d’un autre côté, n’était-il pas imprudent d’avertir M. Milligan qu’on l’avait entendu ?

Arthur était vivant. Il allait mieux. Pour le moment il y avait assez de joie pour moi dans cette bonne nouvelle.

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