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Chapitre 17 Les nuits de Noël

Nous ne parlions plus que d’Arthur, de Mme Milligan et de M. James Milligan.
Où étaient Arthur et sa mère ? Où pourrions-nous bien les chercher, les retrouver ?

Les visites de M. J. Milligan nous avaient inspiré une idée et suggéré un plan dont le succès nous paraissait assuré : puisque M. J. Milligan était venu une fois cour du Lion-Rouge, il était à peu près certain qu’il y reviendrait une seconde, une troisième fois : n’avait-il pas des affaires avec mon père ? Alors, quand il partirait, Mattia, qu’il ne connaissait point, le suivrait ; on saurait sa demeure ; on ferait causer ses domestiques, et peut-être ces renseignements nous conduiraient-ils auprès d’Arthur.

Si nous avions dû attendre M. James Milligan, en sortant du matin au soir comme nous le faisions depuis notre arrivée à Londres, cela n’eût pas été bien intelligent ; mais le moment approchait où, au lieu d’aller jouer dans les rues pendant la journée, nous irions pendant la nuit, car c’est aux heures du milieu de la nuit qu’ont lieu les waits, c’est-à-dire les concerts de Noël. Alors, restant à la maison pendant le jour, l’un de nous ferait bonne garde, et nous arriverions bien sans doute à surprendre l’oncle d’Arthur.

Il n’y avait qu’à attendre, et nous attendîmes.

Tout en attendant, nous continuâmes nos courses dans Londres, car nous n’étions pas de ces musiciens privilégiés qui prennent possession d’un quartier où ils ont un public à eux appartenant ; nous étions trop enfants, trop nouveaux venus, pour nous établir ainsi en maîtres, et nous devions céder la place à ceux qui savaient faire valoir leurs droits de propriété par des arguments auxquels nous n’étions pas de force à résister.

De même nous n’étions pas de force contre les bandes de musiciens nègres qui courent les rues et que les Anglais appellent des nigger-melodits. Ces faux nègres, qui s’accoutrent grotesquement avec des habits à queue de morue et d’immenses cols dans lesquels leur tête est enveloppée comme un bouquet dans une feuille de papier, étaient notre terreur.

Un jour que nous étions ainsi leurs spectateurs, je vis un d’entre eux et le plus extravagant faire des signes à Mattia ; je crus tout d’abord que c’était pour se moquer de nous et amuser le public par quelque scène grotesque dont nous serions les victimes, lorsque, à ma grande surprise, Mattia lui répondit amicalement.

« Tu le connais donc ? lui demandai-je.

— C’est Bob.

— Qui ça, Bob ?

— Mon ami Bob du cirque Gassot, un des deux clowns dont je t’ai parlé, et celui surtout à qui je dois d’avoir appris ce que je sais d’anglais.

— Tu ne l’avais pas reconnu ?

— Parbleu ! chez Gassot il se mettait la tête dans la farine et ici il se la met dans le cirage. »

Lorsque la représentation des nigger-melodits fut terminée, Bob vint à nous, et, à la façon dont il aborda Mattia, je vis combien mon camarade savait se faire aimer. Un frère n’eût pas eu plus de joie dans les yeux ni dans l’accent que cet ancien clown, « qui, par suite de la dureté des temps, nous dit-il, avait été obligé de se faire itinerant-musician ». Mais il fallut bien vite se séparer, lui pour suivre sa bande, nous pour aller dans un quartier où il n’irait pas ; et les deux amis remirent au dimanche suivant le plaisir de se raconter ce que chacun avait fait, depuis qu’ils s’étaient séparés. Par amitié pour Mattia sans doute, Bob voulut bien me témoigner de la sympathie, et bientôt nous eûmes un ami qui, par son expérience et ses conseils, nous rendit la vie de Londres beaucoup plus facile qu’elle ne l’avait été pour nous jusqu’à ce moment. Il prit aussi Capi en grande amitié, et souvent il nous disait avec envie que, s’il avait un chien comme celui-là, sa fortune serait bien vite faite. Plus d’une fois aussi il nous proposa de nous associer tous les trois, c’est-à-dire tous les quatre, lui, Mattia, Capi et moi ; mais, si je ne voulais pas quitter ma famille pour retourner en France voir Lise et mes anciens amis, je le voulais bien moins encore pour suivre Bob à travers l’Angleterre.

Ce fut ainsi que nous gagnâmes les approches de Noël ; alors, au lieu de partir de la cour du Lion-Rouge le matin, nous nous mettions en route tous les soirs vers huit ou neuf heures, et nous gagnions les quartiers que nous avions choisis.

Après les fêtes de Noël, il fallut sortir dans la journée, et nos chances de voir M. James Milligan diminuèrent beaucoup. Nous n’avions guère plus d’espérance que dans le dimanche : aussi restâmes-nous bien souvent à la maison, au lieu d’aller nous promener en cette journée de liberté, qui aurait pu être une journée de récréation.

Nous attendions.

Sans dire ce qui nous préoccupait, Mattia s’était ouvert à son ami Bob et lui avait demandé s’il n’y avait pas des moyens pour trouver l’adresse d’une dame Milligan, qui avait un fils paralysé, ou même tout simplement celle de M. James Milligan. Mais Bob avait répondu qu’il faudrait savoir quelle était cette dame Milligan et aussi quelle était la profession ou la position sociale de M. James Milligan, attendu que ce nom de Milligan était porté par un certain nombre de personnes à Londres et un plus grand nombre encore en Angleterre.

Nous n’avions pas pensé à cela. Pour nous il n’y avait qu’une Mme Milligan, qui était la mère d’Arthur, et qu’un M. James Milligan, qui était l’oncle d’Arthur.

Alors Mattia recommença à me dire que nous devions retourner en France, et nos discussions reprirent de plus belle.

« J’ai peur, continuait Mattia, allons-nous-en ; tu verras qu’il nous arrivera quelque catastrophe, allons-nous-en. »

Mais, bien que les dispositions de ma famille n’eussent pas changé à mon égard, bien que mon grand-père continuât à cracher furieusement de mon côté, bien que mon père ne m’adressât que quelques mots de commandement, bien que ma mère n’eût jamais eu un regard pour moi, bien que mes frères fussent inépuisables à inventer de mauvais tours pour me nuire, bien qu’Annie me témoignât son aversion dans toutes les occasions, bien que Kate n’eût d’affection que pour les sucreries que je lui rapportais, je ne pouvais me décider à suivre le conseil de Mattia, pas plus que je ne pouvais le croire lorsqu’il affirmait que je n’étais pas le « fils de master Driscoll ». Douter, oui, je le pouvais, je ne le pouvais que trop ; mais croire fermement que j’étais ou n’étais pas un Driscoll, je ne le pouvais point.

Le temps s’écoula lentement, bien lentement ; mais enfin les jours s’ajoutèrent aux jours, les semaines aux semaines, et le moment arriva où la famille devait quitter Londres pour parcourir l’Angleterre.

Les deux voitures avaient été repeintes, et on les avait chargées de toutes les marchandises qu’elles pouvaient contenir, et qu’on vendrait pendant la belle saison.

Que de choses et comme il était merveilleux qu’on pût les entasser dans ces voitures : des étoffes, des tricots, des bonnets, des fichus, des mouchoirs, des bas, des caleçons, des gilets, des boutons, du fil, du coton, de la laine à coudre, de la laine à tricoter, des aiguilles, des ciseaux, des rasoirs, des boucles d’oreilles, des bagues, des savons, des pommades, du cirage, des pierres à repasser, des poudres pour les maladies des chevaux et des chiens, des essences pour détacher, des eaux contre le mal des dents, des drogues pour faire pousser les cheveux, d’autres pour les teindre !

Mon père, ayant trouvé que nous gagnions de bonnes journées avec notre violon et notre harpe, décida que nous partirions avec lui, mais que nous resterions musiciens, et il nous signifia sa volonté la veille de notre départ.

Le jour même de notre départ, je vis comment se faisait la vente de ces marchandises qui avaient coûté si peu cher : nous étions arrivés dans un gros village, et les voitures avaient été rangées sur la grande place ; on avait abaissé un des côtés, formés de plusieurs panneaux, et tout l’étalage s’était présenté à la curiosité des acheteurs.

« Voyez les prix ! voyez les prix ! criait mon père ; vous n’en trouverez nulle part de pareils ; comme je ne paie jamais mes marchandises, cela me permet de les vendre bon marché ; je ne les vends pas, je les donne ; voyez les prix ! voyez les prix ! »

Et j’entendais des gens qui avaient regardé ces prix dire en s’en allant :

« Il faut que ce soient là des marchandises volées.

— Il le dit lui-même. »

S’ils avaient jeté les yeux de mon côté, la rougeur de mon front leur aurait appris combien étaient fondées leurs suppositions.

S’ils ne virent point cette rougeur, Mattia la remarqua, lui, et le soir il m’en parla, bien que d’ordinaire il évitât d’aborder franchement ce sujet.

« Pourras-tu toujours supporter cette honte ? me dit-il.

— Ne me parle pas de cela, si tu ne veux pas me rendre cette honte plus cruelle encore.

— Ce n’est pas cela que je veux. Je veux que nous retournions en France. Je t’ai toujours dit qu’il arriverait une catastrophe ; je te le dis encore, et je sens qu’elle ne tardera pas. Comprends donc qu’il y aura des gens de police qui, un jour ou l’autre, voudront savoir comment master Driscoll vend ses marchandises à si bas prix : alors qu’arrivera-t-il ?

— Mattia, je t’en prie…

— Puisque tu ne veux pas voir, il faut bien que je voie pour toi ; il arrivera qu’on nous arrêtera tous, même toi, même moi, qui n’avons rien fait. Comment prouver que nous n’avons rien fait ? Comment nous défendre ? N’est-il pas vrai que nous mangeons le pain payé avec l’argent de ces marchandises ? »

Cette idée ne s’était jamais présentée à mon esprit ; elle me frappa comme un coup de marteau qu’on m’aurait assené sur la tête.

Jamais les paroles, les raisonnements, les prières de Mattia ne m’avaient si profondément troublé, et, quand je me les rappelais, je me disais que l’irrésolution dans laquelle je me débattais était lâche et que je devais prendre un parti en me décidant enfin à savoir ce que je voulais.

Les circonstances firent ce que de moi-même je n’osais faire.

Il y avait plusieurs semaines déjà que nous avions quitté Londres, et nous étions arrivés dans une ville aux environs de laquelle devaient avoir lieu des courses. En Angleterre les courses de chevaux ne sont pas ce qu’elles sont en France, un simple amusement pour les gens riches qui viennent voir lutter trois ou quatre chevaux, se montrer eux-mêmes, et risquer en paris quelques louis : elles sont une fête populaire pour la contrée, et ce ne sont point les chevaux seuls qui donnent le spectacle : sur la lande ou sur les dunes qui servent d’hippodrome arrivent quelquefois plusieurs jours à l’avance des saltimbanques, des bohémiens, des marchands ambulants qui tiennent là une sorte de foire : nous nous étions hâtés pour prendre notre place dans cette foire, nous comme musiciens, la famille Driscoll comme marchands.

Mais, au lieu de venir sur le champ de courses, mon père s’était établi dans la ville même, où sans doute il pensait faire de meilleures affaires.

Arrivés de bonne heure et n’ayant pas à travailler à l’étalage des marchandises, nous allâmes, Mattia et moi, voir le champ de courses qui se trouvait situé à une assez courte distance de la ville, sur une bruyère. De nombreuses tentes étaient dressées, et de loin on apercevait çà et là des petites colonnes de fumée qui marquaient la place et les limites du champ de courses. Nous ne tardâmes point à déboucher par un chemin creux sur la lande, aride et nue en temps ordinaire, mais où ce soir-là on voyait des hangars en planches dans lesquels s’étaient installés des cabarets et même des hôtels, des baraques, des tentes, des voitures ou simplement des bivouacs autour desquels se pressaient des gens en haillons pittoresques.

Comme nous passions devant un de ces feux, au-dessus duquel une marmite était suspendue, nous reconnûmes notre ami Bob. Il se montra enchanté de nous voir. Il était venu aux courses avec deux de ses camarades, pour donner des représentations d’exercices de force et d’adresse ; mais les musiciens sur qui ils comptaient leur avaient manqué de parole, de sorte que leur journée du lendemain, au lieu d’être fructueuse comme ils l’avaient espéré, serait probablement détestable. Si nous voulions, nous pouvions leur rendre un grand service : c’était de remplacer ces musiciens, la recette serait partagée entre nous cinq ; il y aurait même une part pour Capi.

Au coup d’oeil que Mattia me lança, je compris que ce serait faire plaisir à mon camarade d’accepter la proposition de Bob, et, comme nous étions libres de faire ce que bon nous semblait, à la seule condition de rapporter une bonne recette, je l’acceptai.

Il fut donc convenu que, le lendemain, nous viendrions nous mettre à la disposition de Bob et de ses deux amis.

Mais, en rentrant dans la ville, une difficulté se présenta quand je fis part de cet arrangement à mon père.

« J’ai besoin de Capi demain, dit-il, vous ne pourrez pas le prendre. »

À ce mot, je me sentis mal rassuré ; voulait-on employer Capi à quelque vilaine besogne ? mais mon père dissipa tout de suite mes appréhensions :

« Capi a l’oreille fine, dit-il, il entend tout et fait bonne garde ; il nous sera utile pour les voitures, car, au milieu de cette confusion de gens, on pourrait bien nous voler. Vous irez donc seuls jouer avec Bob, et, si votre travail se prolonge tard dans la nuit, ce qui est probable, vous viendrez nous rejoindre à l’auberge du Gros Chêne où nous coucherons, car mon intention est de partir d’ici à la nuit tombante. »

Le lendemain matin, après avoir été promener Capi, lui avoir donné à manger et l’avoir fait boire pour être bien sûr qu’il ne manquerait de rien, je l’attachai moi-même à l’essieu de la voiture qu’il devait garder, et nous gagnâmes le champ de courses, Mattia et moi.

Aussitôt arrivés, nous nous mîmes à jouer, et cela dura sans repos jusqu’au soir ; j’avais le bout des doigts douloureux comme s’ils étaient piqués par des milliers d’épines, et Mattia avait tant soufflé dans son cornet à piston qu’il ne pouvait plus respirer. Cependant il fallait jouer toujours ; Bob et ses camarades ne se lassant point de faire leurs tours, de notre côté, nous ne pouvions pas nous lasser plus qu’eux. Quand vint le soir, je crus que nous allions nous reposer ; mais nous abandonnâmes notre tente pour un grand cabaret en planches, et là, exercices et musique reprirent de plus belle. Cela dura ainsi jusqu’après minuit ; je faisais encore un certain tapage avec ma harpe, mais je ne savais plus trop ce que je jouais, et Mattia ne le savait pas mieux que moi. Vingt fois Bob avait annoncé que c’était la dernière représentation, et vingt fois nous en avions recommencé une nouvelle.

Si nous étions las, nos camarades, qui dépensaient beaucoup plus de forces que nous, étaient exténués : aussi avaient-ils déjà manqué plus d’un de leurs tours. À un moment, une grande perche qui servait à leurs exercices tomba sur le bout du pied de Mattia ; la douleur fut si vive, que Mattia poussa un cri ; je crus qu’il avait le pied écrasé, et nous nous empressâmes autour de lui, Bob et moi. Heureusement la blessure n’avait pas cette gravité ; il y avait contusion, et les chairs étaient déchirées, mais les os n’étaient pas brisés. Cependant Mattia ne pouvait pas marcher.

Que faire ?

Il fut décidé qu’il resterait à coucher dans la voiture de Bob et que moi je gagnerais tout seul l’auberge du Gros Chêne ; ne fallait-il pas que je susse où la famille Driscoll se rendait le lendemain ?

Malgré ma fatigue, je marchai vite et j’arrivai à la fin à l’auberge du Gros Chêne ; mais j’eus beau chercher nos voitures, je ne les trouvai point. Il y avait deux ou trois misérables carrioles à bâche de toile, une grande baraque en planches et deux chariots couverts d’où sortirent des cris de bêtes fauves quand j’approchai ; mais les belles voitures aux couleurs éclatantes de la famille Driscoll, je ne les vis nulle part.

En tournant autour de l’auberge, j’aperçus une lumière qui éclairait une imposte vitrée, et, pensant que tout le monde n’était pas couché, je frappai à la porte. L’aubergiste à mauvaise figure, que j’avais remarqué la veille, m’ouvrit lui-même, et me braqua en plein visage la lueur de sa lanterne. Je vis qu’il me reconnaissait ; mais, au lieu de me livrer passage, il mit sa lanterne derrière son dos, regarda autour de lui, et écouta durant quelques secondes.

« Vos voitures sont parties, dit-il, votre père a recommandé que vous le rejoigniez à Lewes sans perdre de temps, et en marchant toute la nuit. Bon voyage ! »

Et il me ferma la porte au nez, sans m’en dire davantage.

Je me remis en marche et, une heure et demie après, je me couchais sur une bonne botte de paille à côté de Mattia, dans la voiture de Bob, et en quelques paroles je lui racontais ce qui s’était passé, puis je m’endormais mort de fatigue.

Quelques heures de sommeil me rendirent mes forces et, le matin, je me réveillai prêt à partir pour Lewes, si toutefois Mattia, qui dormait encore, pouvait me suivre.

Sortant de la voiture, je me dirigeai vers notre ami Bob, qui, levé avant moi, était occupé à allumer son feu ; je le regardais couché à quatre pattes et soufflant de toutes ses forces sous la marmite, lorsqu’il me sembla reconnaître Capi conduit en laisse par un policeman.

Stupéfait, je restai immobile, me demandant ce que cela pouvait signifier ; mais Capi, qui m’avait reconnu, avait donné une forte secousse à la laisse qui s’était échappée des mains du policeman ; alors, en quelques bonds, il était accouru à moi et il avait sauté dans mes bras.

Le policeman s’approcha :

« Ce chien est à vous, n’est-ce pas ? me demanda-t-il.

— Oui.

— Eh bien, je vous arrête. »

Et sa main s’abattit sur mon bras qu’elle serra fortement.

Les paroles et le geste de l’agent de police avaient fait relever Bob ; il s’avança :

« Eh pourquoi arrêtez-vous ce garçon ? demanda-t-il.

— Êtes-vous son frère ?

— Non, son ami.

— Un homme et un enfant ont pénétré cette nuit dans l’église Saint-George par une haute fenêtre et au moyen d’une échelle ; ils avaient avec eux ce chien pour leur donner l’éveil, si on venait les déranger ; c’est ce qui est arrivé ; dans leur surprise, ils n’ont pas eu le temps de prendre le chien avec eux en se sauvant par la fenêtre, et celui-ci, ne pouvant pas les suivre, a été trouvé dans l’église ; avec le chien, j’étais bien sûr de découvrir les voleurs, et j’en tiens un ; où est le père maintenant ? »

Je ne sais si cette question s’adressait à Bob ou à moi ; je n’y répondis pas, j’étais anéanti.

Et cependant je comprenais ce qui s’était passé ; malgré moi je le devinais : ce n’était pas pour garder les voitures que Capi m’avait été demandé, c’était parce que son oreille était fine et qu’il pourrait avertir ceux qui seraient en train de voler dans l’église ; enfin ce n’était pas pour le seul plaisir d’aller coucher à l’auberge du Gros Chêne que les voitures étaient parties à la nuit tombante ; si elles ne s’étaient pas arrêtées dans cette auberge, c’était parce que, le vol ayant été découvert, il fallait prendre la fuite au plus vite.

Mais ce n’était pas aux coupables que je devais penser, c’était à moi ; quels qu’ils fussent, je pouvais me défendre, et, sans les accuser, prouver mon innocence ; je n’avais qu’à donner l’emploi de mon temps pendant cette nuit.

« Expliquez-lui que je ne suis pas coupable, dis-je à Bob, puisque je suis resté avec vous jusqu’à une heure du matin ; j’ai été à l’auberge du Gros Chêne où j’ai parlé à l’aubergiste, et aussitôt je suis revenu ici. »

Bob traduisit mes paroles à l’agent ; mais celui-ci ne parut pas convaincu comme je l’avais espéré, tout au contraire.

C’était la seconde fois qu’on m’arrêtait, et cependant la honte qui m’étouffa fut plus poignante encore. C’est qu’il ne s’agissait plus d’une sotte accusation comme à propos de notre vache ; si je sortais innocent de cette accusation, n’aurais-je pas la douleur de voir condamner, justement condamner ceux dont on me croyait le complice ?

Il me fallut traverser, tenu par le policeman, la haie des curieux qui accouraient sur notre passage ; mais on ne me poursuivit pas de huées et de menaces comme en France, car ceux qui venaient me regarder n’étaient point des paysans, mais des gens qui, tous ou à peu près, vivaient en guerre avec la police, des saltimbanques, des cabaretiers, des bohémiens, des tramps, comme disent les Anglais, c’est-à-dire des vagabonds.

La prison où l’on m’enferma était une vraie prison avec une fenêtre grillée de gros barreaux de fer, dont la vue seule tuait dans son germe toute idée d’évasion. Le mobilier se composait d’un banc pour s’asseoir et d’un hamac pour se coucher.

Je me laissai tomber sur ce banc et j’y restai longtemps accablé, réfléchissant à ma triste condition, mais sans suite, car il m’était impossible de joindre deux idées et de passer de l’une à l’autre.

Quand j’avais vu le geôlier entrer dans ma prison, j’avais éprouvé un mouvement de satisfaction et comme un élan d’espérance, car, depuis que j’étais enfermé, j’étais tourmenté, enfiévré par une question que je me posais sans lui trouver une réponse :

« Quand le magistrat m’interrogerait-il ? Quand pourrais-je me défendre ? »

J’avais entendu raconter des histoires de prisonniers qu’on tenait enfermés pendant des mois sans les faire passer en jugement ou sans les interroger, ce qui pour moi était tout un, et j’ignorais qu’en Angleterre il ne s’écoulait jamais plus d’un jour ou deux entre l’arrestation et la comparution publique devant un magistrat.

Cette question que je ne pouvais résoudre fut donc la première que j’adressai au geôlier, qui n’avait point l’air d’un méchant homme, et il voulut bien me répondre que je comparaîtrais certainement à l’audience du lendemain.

Le lendemain matin, le geôlier entra dans ma prison portant une cruche et une cuvette ; il m’engagea à faire ma toilette, si le coeur m’en disait, parce que j’allais bientôt paraître devant le magistrat, et il ajouta qu’une tenue décente était quelquefois le meilleur moyen de défense d’un accusé.

Le geôlier revint et me dit de le suivre ; je marchai à côté de lui, et, après avoir traversé plusieurs corridors, nous nous trouvâmes devant une petite porte qu’il ouvrit.

« Passez », me dit-il.

Un air chaud me souffla au visage et j’entendis un bourdonnement confus. J’entrai et me trouvai dans une petite tribune ; j’étais dans la salle du tribunal.

Bien que je fusse en proie à une sorte d’hallucination et que je sentisse les artères de mon front battre comme si elles allaient éclater, en un coup d’oeil jeté circulairement autour de moi j’eus une vision nette et complète de ce qui m’entourait, – la salle d’audience et les gens qui l’emplissaient.

Sur une estrade élevée était assis le juge ; plus bas et devant lui siégeaient trois autres gens de justice qui étaient, je le sus plus tard, un greffier, un trésorier pour les amendes, et un autre magistrat qu’on nomme en France le ministère public ; devant ma tribune était un personnage en robe et en perruque, mon avocat.

Comment avais-je un avocat ? D’où me venait-il ? Qui me l’avait donné ? Étaient-ce Mattia et Bob ? c’étaient là des questions qu’il n’était pas l’heure d’examiner. J’avais un avocat, cela suffisait.

Dans une autre tribune, j’aperçus Bob lui-même, ses deux camarades, l’aubergiste du Gros Chêne, et des gens que je ne connaissais point, puis, dans une autre qui faisait face à celle-là, je reconnus le policeman qui m’avait arrêté ; plusieurs personnes étaient avec lui ; je compris que ces tribunes étaient celles des témoins.

L’enceinte réservée au public était pleine. Au-dessus d’une balustrade, j’aperçus Mattia ; nos yeux se croisèrent, s’embrassèrent, et instantanément je sentis le courage me relever. Je serais défendu, c’était à moi de ne pas m’abandonner et de me défendre moi-même ; je ne fus plus écrasé par tous les regards qui étaient dardés sur moi.

Le ministère public prit la parole, et en peu de mots – il avait l’air très pressé –, il exposa l’affaire : « Un vol avait été commis dans l’église Saint-George ; les voleurs, un homme et un enfant, s’étaient introduits dans l’église au moyen d’une échelle et en brisant une fenêtre ; ils avaient avec eux un chien qu’ils avaient amené pour faire bonne garde et les prévenir du danger, s’il en survenait un ; un passant attardé, il était alors une heure un quart, avait été surpris de voir une faible lumière dans l’église, il avait écouté et il avait entendu des craquements ; aussitôt il avait été réveiller le bedeau ; on était revenu en nombre, mais alors le chien avait aboyé et, pendant qu’on ouvrait la porte, les voleurs, effrayés, s’étaient sauvés par la fenêtre, abandonnant leur chien, qui n’avait pas pu monter à l’échelle ; ce chien, conduit sur le champ de courses par l’agent Jerry, dont on ne saurait trop louer l’intelligence et le zèle, avait reconnu son maître qui n’était autre que l’accusé présent sur ce banc ; quant au second voleur, on était sur sa piste. »

Après quelques considérations qui démontraient ma culpabilité, le ministère public se tut, et une voix glapissante cria : « Silence ! »

Le juge alors, sans se tourner de mon côté, et comme s’il parlait pour lui-même, me demanda mon nom, mon âge et ma profession.

Je répondis en anglais que je m’appelais Francis Driscoll et que je demeurais chez mes parents à Londres, cour du Lion-Rouge, dans Bethnal-Green ; puis je demandai la permission de m’expliquer en français, attendu que j’avais été élevé en France et que je n’étais en Angleterre que depuis quelques mois.

« Ne croyez pas me tromper, me dit sévèrement le juge ; je sais le français. »

Je fis donc mon récit en français, et j’expliquai comment il était en toute impossibilité que je fusse dans l’église à une heure, puisque, à cette heure, j’étais au champ de courses, et qu’à deux heures et demie j’étais à l’auberge du Gros Chêne.

« Et comment expliquez-vous la présence de votre chien dans l’église ? me demanda le juge.

— Je ne l’explique pas, je ne la comprends même pas ; mon chien n’était pas avec moi, je l’avais attaché le matin sous une de nos voitures. »

Il ne me convenait pas d’en dire davantage, car je ne voulais pas donner des armes contre mon père ; je regardai Mattia, il me fit signe de continuer, mais je ne continuai point.

On appela un témoin, et on lui fit prêter serment sur l’Évangile de dire la vérité sans haine et sans passion.

C’était un gros homme, court, à l’air prodigieusement majestueux, malgré sa figure rouge et son nez bleuâtre ; avant de jurer, il adressa une génuflexion au tribunal et il se redressa en se regorgeant : c’était le bedeau de la paroisse Saint-George.

Il commença par raconter longuement combien il avait été troublé et scandalisé lorsqu’on était venu le réveiller brusquement pour lui dire qu’il y avait des voleurs dans l’église ; sa première idée avait été qu’on voulait lui jouer une mauvaise farce, mais, comme on ne joue pas des farces à des personnes de son caractère, il avait compris qu’il se passait quelque chose de grave ; il s’était habillé alors avec tant de hâte qu’il avait fait sauter deux boutons de son gilet ; enfin il était accouru ; il avait ouvert la porte de l’église, et il avait trouvé… qui ? ou plutôt quoi ? un chien.

Je n’avais rien à répondre à cela ; mais mon avocat qui, jusqu’à ce moment, n’avait rien dit, se leva, secoua sa perruque, assura sa robe sur ses épaules et prit la parole.

« Qui a fermé la porte de l’église hier soir ? demanda-t-il.

— Moi, répondit le bedeau, comme c’était mon devoir.

— Vous en êtes sûr ?

— Quand je fais une chose, je suis sûr que je la fais.

— Et quand vous ne la faites pas ?

— Je suis sûr que je ne l’ai pas faite.

— Très bien ; alors vous pouvez jurer que vous n’avez pas enfermé le chien dont il est question dans l’église ?

— Si le chien avait été dans l’église, je l’aurais vu.

— Vous avez de bons yeux ?

— J’ai des yeux comme tout le monde.

— Il y a six mois, n’êtes-vous pas entré dans un veau qui était pendu le ventre grand ouvert, devant la boutique d’un boucher ?

— Je ne vois pas l’importance d’une pareille question adressée à un homme de mon caractère, s’écria le bedeau devenant bleu.

— Voulez-vous avoir l’extrême obligeance d’y répondre comme si elle était vraiment importante ?

— Il est vrai que je me suis heurté contre un animal maladroitement exposé à la devanture d’un boucher.

— Vous ne l’aviez donc pas vu ?

— J’étais préoccupé.

— Vous veniez de dîner quand vous avez fermé la porte de l’église ?

— Certainement.

— Et quand vous êtes entré dans ce veau, est-ce que vous ne veniez pas de dîner ?

— Mais…

— Vous dites que vous n’aviez pas dîné ?

— Si.

— Est-ce de la petite bière ou de la bière forte que vous buvez ?

— De la bière forte.

— Combien de pintes ?

— Deux.

— Jamais plus ?

— Quelquefois trois.

— Jamais quatre ? Jamais six ?

— Cela est bien rare.

— Vous ne prenez pas de grog après votre dîner ?

— Quelquefois.

— Vous l’aimez fort ou faible ?

— Pas trop faible.

— Combien de verres en buvez-vous ?

— Cela dépend.

— Est-ce que vous êtes prêt à jurer que vous n’en prenez pas quelquefois trois et même quatre verres ? »

Comme le bedeau, de plus en plus bleu, ne répondit pas, l’avocat se rassit et, tout en s’asseyant, il dit :

« Cet interrogatoire suffit pour prouver que le chien a pu être enfermé dans l’église par le témoin qui, après dîner, ne voit pas les veaux parce qu’il est préoccupé ; c’était tout ce que je désirais savoir. »

Si j’avais osé, j’aurais embrassé mon avocat ; j’étais sauvé.

Pourquoi Capi n’aurait-il pas été enfermé dans l’église ? Cela était possible. Et s’il avait été enfermé de cette façon, ce n’était pas moi qui l’avais introduit : je n’étais donc pas coupable, puisqu’il n’y avait que cette charge contre moi.

Après le bedeau on entendit les gens qui l’accompagnaient lorsqu’il était entré dans l’église ; mais ils n’avaient rien vu, si ce n’est la fenêtre ouverte par laquelle les voleurs s’étaient envolés.

Puis on entendit mes témoins : Bob, ses camarades, l’aubergiste, qui tous donnèrent l’emploi de mon temps ; cependant un seul point ne fut point éclairci, et il était capital, puisqu’il portait sur l’heure précise à laquelle j’avais quitté le champ de courses.

Les interrogatoires terminés, le juge me demanda si je n’avais rien à dire, en m’avertissant que je pouvais garder le silence, si je le croyais bon.

Je répondis que j’étais innocent, et que je m’en remettais à la justice du tribunal.

Alors le juge fit lire le procès-verbal des dépositions que je venais d’entendre, puis il déclara que je serais transféré dans la prison du comté pour y attendre que le grand jury décidât si je serais ou ne serais pas traduit devant les assises.

Les assises !

Je m’affaissai sur mon banc ; hélas ! que n’avais-je écouté Mattia !

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