Chapitre 19 Le Cygne
Après le départ du frère de Bob, le navire resta silencieux pendant quelque temps, et nous n’entendîmes que le bruit du vent dans la mâture et le clapotement de l’eau contre la carène ; mais peu à peu il s’anima ; des pas retentirent sur le pont ; on laissa tomber des cordages ; des poulies grincèrent ; il y eut des enroulements et des déroulements de chaîne ; on vira au cabestan ; une voile fut hissée ; le gouvernail gémit, et tout à coup, le bateau s’étant incliné sur le côté gauche, un mouvement de tangage se produisit. Nous étions en route, j’étais sauvé.
Lent et doux tout d’abord, ce mouvement de tangage ne tarda pas à devenir rapide et dur ; le navire s’abaissait en roulant, et brusquement de violents coups de mer venaient frapper contre son étrave ou contre son bordage de droite.
« Pauvre Mattia ! dis-je à mon camarade en lui prenant la main.
— Cela ne fait rien, dit-il, tu es sauvé ; au reste, je me doutais bien que cela serait ainsi. Quand nous étions en voiture, je regardais les arbres dont le vent secouait la cime, et je me disais que sur la mer nous allions danser ; ça danse. »
Toute une journée de mer, et même plus d’une journée, pauvre Mattia ! et cela lui faisait plaisir d’avoir le mal de mer.
Nous débarquions en France, n’ayant que nos vêtements et nos instruments, – Mattia ayant eu soin de prendre ma harpe, que j’avais laissée dans la tente de Bob, la nuit où j’avais été à l’auberge du Gros Chêne. Quant à nos sacs, ils étaient restés avec leur contenu dans les voitures de la famille Driscoll ; cela nous mettait dans un certain embarras, car nous ne pouvions pas reprendre notre vie errante sans chemises et sans bas, surtout sans carte.
Notre première occupation, en sortant de L’Éclipse, fut donc de chercher un vieux sac de soldat et d’acheter ensuite deux chemises, deux paires de bas, un morceau de savon, un peigne, du fil, des boutons, des aiguilles, et enfin ce qui nous était plus indispensable encore que ces objets, si utiles cependant, – une carte de France.
En effet, où aller maintenant que nous étions en France ? Quelle route suivre ? Comment nous diriger ?
« Pour moi, dit Mattia, je n’ai pas de préférence, et je suis prêt à aller à droite ou à gauche ; je ne demande qu’une chose.
— Laquelle ?
— Suivre le cours d’un fleuve, d’une rivière ou d’un canal, parce que j’ai une idée. »
Comme je ne demandais pas à Mattia de me dire son idée, il continua :
« Je vois qu’il faut que je te l’explique, mon idée : quand Arthur était malade, Mme Milligan le promenait en bateau, et c’est de cette façon que tu l’as rencontrée sur Le Cygne.
— Il n’est plus malade.
— C’est-à-dire qu’il est mieux ; il a été très malade, au contraire, et il n’a été sauvé que par les soins de sa mère. Alors mon idée est que, pour le guérir tout à fait, Mme Milligan le promène encore en bateau sur les fleuves, les rivières, les canaux qui peuvent porter Le Cygne ; si bien qu’en suivant le cours de ces rivières et de ces fleuves, nous avons chance de rencontrer Le Cygne.
– Qui dit que Le Cygne est en France ?
— Rien. Cependant, comme Le Cygne ne peut pas aller sur la mer, il est à croire qu’il n’a pas quitté la France ; nous avons des chances pour le retrouver. Quand nous n’en aurions qu’une, est-ce que tu n’es pas d’avis qu’il faut la risquer ? Moi je veux que nous retrouvions Mme Milligan, et mon avis est que nous ne devons rien négliger pour cela. »
La carte fut étalée sur l’herbe du chemin, et nous cherchâmes le fleuve le plus voisin ; nous trouvâmes que c’était la Seine.
« Eh bien, gagnons la Seine, dit Mattia. Nous interrogerons les mariniers, les haleurs, le long de la rivière, et, comme Le Cygne avec sa véranda ne ressemble pas aux autres bateaux, on l’aura remarqué, s’il a passé sur la Seine ; si nous ne le trouvons pas sur la Seine, nous le chercherons sur la Loire, sur la Garonne, sur toutes les rivières de France, et nous finirons par le trouver. »
Je n’avais pas d’objections à présenter contre l’idée de Mattia : il fut donc décidé que nous gagnerions le cours de la Seine pour le côtoyer en le remontant.
Après avoir pensé à nous, il était temps de nous occuper de Capi ; teint en jaune, Capi n’était pas pour moi Capi ; nous achetâmes du savon mou, et, à la première rivière que nous trouvâmes, nous le frottâmes vigoureusement, nous relayant quand nous étions fatigués.
Comme nous ne marchions pas seulement pour avancer, mais qu’il nous fallait encore gagner chaque jour notre pain, il nous fallut cinq semaines pour aller d’Isigny à Charenton.
Là une question se présentait : devions-nous suivre la Seine, ou bien devions-nous suivre la Marne ? C’était ce que je m’étais demandé bien souvent en étudiant ma carte, mais sans trouver de meilleures raisons pour une route plutôt que pour une autre.
Heureusement, en arrivant à Charenton, nous n’eûmes pas à balancer, car, à nos demandes, on répondit pour la première fois qu’on avait vu un bateau qui ressemblait au Cygne ; c’était un bateau de plaisance, il avait une véranda.
Mattia fut si joyeux qu’il se mit à danser sur le quai ; puis, tout à coup, cessant de danser, il prit son violon et joua frénétiquement une marche triomphale.
Pendant ce temps, je continuais d’interroger le marinier qui avait bien voulu nous répondre : le doute n’était pas possible, c’était bien Le Cygne ; il y avait environ deux mois qu’il avait passé à Charenton, remontant la Seine.
Nous n’avons plus besoin de nous arrêter maintenant pour interroger les gens, Le Cygne est devant nous ; il n’y a qu’à suivre la Seine.
Mais à Moret, le Loing se jette dans la Seine, et il faut recommencer nos questions.
Le Cygne a remonté la Seine.
À Montereau il faut les reprendre encore.
Cette fois Le Cygne a abandonné la Seine pour l’Yonne ; il y a un peu plus de deux mois qu’il a quitté Montereau ; il a à son bord une dame anglaise et un jeune garçon étendu sur son lit.
Nous nous rapprochons de Lise en même temps que nous suivons Le Cygne, et le coeur me bat fort, quand, en étudiant ma carte, je me demande si, après Joigny, Mme Milligan aura choisi le canal de Bourgogne ou celui du Nivernais.
Nous arrivons au confluent de l’Yonne et de l’Armençon ; Le Cygne a continué de remonter l’Yonne : nous allons donc passer par Dreuzy et voir Lise ; elle-même nous parlera de Mme Milligan et d’Arthur.
Comme l’Yonne fait beaucoup de détours entre Joigny et Auxerre, nous regagnâmes, nous qui suivions la grande route, un peu de temps sur Le Cygne ; mais, à partir d’Auxerre, nous en reperdîmes, car Le Cygne, ayant pris le canal du Nivernais, avait couru vite sur ses eaux tranquilles.
À chaque écluse nous avions de ses nouvelles, car, sur ce canal où la navigation n’est pas très active, tout le monde avait remarqué ce bateau qui ressemblait si peu à ceux qu’on voyait ordinairement.
Non seulement on nous parlait du Cygne, mais on nous parlait aussi de Mme Milligan, « une dame anglaise très bonne », et d’Arthur, « un jeune garçon qui se tenait presque toujours couché dans un lit placé sur le pont, à l’abri d’une véranda garnie de verdure et de fleurs, mais qui se levait aussi quelquefois ».
Arthur était donc mieux.
Nous approchions de Dreuzy ; encore deux jours, encore un, encore quelques heures seulement.
Enfin nous apercevions les bois dans lesquels nous avons joué avec Lise à l’automne précédent, et nous apercevons aussi l’écluse avec la maisonnette de dame Catherine.
Sans nous rien dire, mais d’un commun accord, nous avons forcé le pas, Mattia et moi, nous ne marchons plus, nous courons ; Capi, qui se retrouve, a pris les devants au galop.
Il va dire à Lise que nous arrivons ; elle va venir au-devant de nous.
Cependant ce n’est pas Lise que nous voyons sortir de la maison, c’est Capi qui se sauve comme si on l’avait chassé.
Nous nous arrêtons tous les deux instantanément, et nous nous demandons ce que cela peut signifier ; que s’est-il passé ? Mais cette question, nous ne la formulons ni l’un ni l’autre, et nous reprenons notre marche.
Capi est revenu jusqu’à nous, et il s’avance, penaud, sur nos talons.
Un homme est en train de manoeuvrer une vanne de l’écluse ; ce n’est pas l’oncle de Lise.
Nous allons jusqu’à la maison ; une femme que nous ne connaissons pas va et vient dans la cuisine.
« Madame Suriot ? » demandons-nous.
Elle nous regarde un moment avant de nous répondre, comme si nous lui posions une question absurde.
« Elle n’est plus ici, nous dit-elle à la fin.
— Et où est-elle ?
— En Égypte. »
Nous nous regardons, Mattia et moi, interdits. En Égypte ! Nous ne savons pas au juste ce que c’est que l’Égypte, et où se trouve ce pays ; mais vaguement, nous pensons que c’est loin, très loin, quelque part au-delà des mers.
« Et Lise ? Vous connaissez Lise ?
— Pardi ! Lise est partie en bateau avec une dame anglaise. »
Lise sur Le Cygne ! Rêvons-nous ?
La femme se charge de nous répondre que nous sommes dans la réalité.
« C’est vous Rémi ? me demande-t-elle.
— Oui.
— Eh bien, quand Suriot a été noyé… nous dit-elle.
— Noyé !
— Noyé dans l’écluse. Ah ! vous ne saviez pas que Suriot était tombé à l’eau et qu’étant passé sous une péniche il était resté accroché à un clou ; c’est le métier qui veut ça trop souvent. Pour lors, quand il a été noyé, Catherine s’est trouvée bien embarrassée, quoiqu’elle fût une maîtresse femme. Mais que voulez-vous ! quand l’argent manque, on ne peut pas le fabriquer du jour au lendemain, et l’argent manquait. Il est vrai qu’on offrait à Catherine d’aller en Égypte pour élever les enfants d’une dame dont elle avait été la nourrice ; mais ce qui la gênait, c’était sa nièce, la petite Lise. Comme elle était à se demander ce qu’il fallait faire, voilà qu’un soir s’arrête à l’écluse une dame anglaise qui promenait son garçon malade. On cause. Et la dame anglaise, qui cherchait un enfant pour jouer avec son fils qui s’ennuyait tout seul sur son bateau demande qu’on lui donne Lise, en promettant de se charger d’elle, de la faire guérir, enfin de lui assurer un sort. C’était une brave dame, bien bonne, douce au pauvre monde. Catherine accepte, et, tandis que Lise s’embarque sur le bateau de la dame anglaise, Catherine part pour s’en aller en Égypte. C’est mon mari qui remplace Suriot. Alors, avant de partir, Lise, qui ne peut pas parler, quoique les médecins disent qu’elle parlera peut-être un jour, alors Lise veut que sa tante m’explique que je dois vous raconter tout cela, si vous venez pour la voir. Et voilà. »
J’étais tellement abasourdi, que je ne trouvai pas un mot ; mais Mattia ne perdit pas la tête comme moi.
« Et où la dame anglaise allait-elle ? demanda-t-il.
— Dans le midi de la France ou bien en Suisse ; Lise devait me faire écrire pour que je vous donne son adresse, mais je n’ai pas reçu de lettre. »
q