‹ Sans famille Tome IIChapitre 18 sur 21 · Chapitre 18 Bob

Chapitre 18 Bob

Ce ne fut que longtemps après que je fus réintégré dans ma prison que je trouvai une raison pour m’expliquer comment je n’avais pas été acquitté : le juge voulait attendre l’arrestation de ceux qui étaient entrés dans l’église, pour voir si je n’étais pas leur complice. On était sur leur piste, avait dit le ministère public ; j’aurais donc la douleur et la honte de paraître sur le banc des assises à côté d’eux.

Quand cela arriverait-il ? Quand serais-je transféré dans la prison du comté ? Qu’était cette prison ? Où se trouvait-elle ? Était-elle plus triste que celle dans laquelle j’étais ?

Il y avait dans ces questions de quoi occuper mon esprit, et le temps passa plus vite que la veille ; je n’étais plus sous le coup de l’impatience qui donne la fièvre ; je savais qu’il fallait attendre.

Et tantôt me promenant, tantôt m’asseyant sur mon banc, j’attendais.

Un peu avant la nuit j’entendis une sonnerie de cornet à piston, et je reconnus la façon de jouer de Mattia. Le bon garçon, il voulait me dire qu’il pensait à moi et qu’il veillait. Cette sonnerie m’arrivait par-dessus le mur qui faisait face à ma fenêtre ; évidemment Mattia était de l’autre côté de ce mur, dans la rue, et une courte distance nous séparait, quelques mètres à peine. Par malheur les yeux ne peuvent pas percer les pierres. Mais, si le regard ne passe pas à travers les murs, le son passe par-dessus. Aux sons du cornet s’étaient joints des bruits de pas, des rumeurs vagues, et je compris que Mattia et Bob donnaient là sans doute une représentation.

Pourquoi avaient-ils choisi cet endroit ? Était-ce parce qu’il leur était favorable pour la recette, ou bien voulaient-ils me donner un avertissement ? Tout à coup j’entendis une voix claire, celle de Mattia, crier en français : « Demain matin au petit jour ! »

Puis aussitôt reprit de plus belle le tapage du cornet.

Il n’y avait pas besoin d’un grand effort d’intelligence pour comprendre que ce n’était pas à son public anglais que Mattia adressait ces mots : « Demain matin au petit jour », c’était à moi ; mais, par contre, il n’était pas aussi facile de deviner ce qu’ils signifiaient, et de nouveau je me posai toute une série de questions auxquelles il m’était impossible de trouver des réponses raisonnables.

Un seul fait était clair et précis : le lendemain matin au petit jour je devais être éveillé et me tenir sur mes gardes ; jusque-là je n’avais qu’à prendre patience, si je le pouvais.

Aussitôt que la nuit fut tombée, je me couchai dans mon hamac et je tâchai de m’endormir ; j’entendis plusieurs heures sonner successivement aux horloges voisines, puis, à la fin, le sommeil me prit et m’emporta sur ses ailes.

C’était l’approche du jour ; au loin des coqs chantèrent.

Je me levai, et, marchant sur la pointe des pieds, j’allai ouvrir ma fenêtre ; ce fut un travail délicat de l’empêcher de craquer, mais enfin, en m’y prenant avec douceur, et surtout avec lenteur, j’en vins à bout.

Enfin, il me sembla percevoir un grattement contre le mur, mais comme avant je n’avais entendu aucun bruit de pas, je crus m’être trompé. Cependant j’écoutai. Le grattement continua ; puis, tout à coup j’aperçus une tête s’élever au-dessus du mur ; tout de suite je vis que ce n’était pas celle de Mattia, et, bien qu’il fît encore sombre, je reconnus Bob.

Il me vit collé contre mes barreaux.

« Chut ! » dit-il faiblement.

Et de la main il me fit un signe qui me sembla signifier que je devais m’éloigner de la fenêtre. Sans comprendre, j’obéis. Alors, son autre main me parut armée d’un long tube brillant comme s’il était en verre. Il le porta à sa bouche. Je compris que c’était une sarbacane. J’entendis un soufflement, et en même temps je vis une petite boule blanche passer dans l’air pour venir tomber à mes pieds. Instantanément la tête de Bob disparut derrière le mur, et je n’entendis plus rien.

Je me précipitai sur la boule ; elle était en papier fin roulé et entassé autour d’un gros grain de plomb. Il me sembla que des caractères étaient tracés sur ce papier, mais il ne faisait pas encore assez clair pour que je pusse les lire : je devais donc attendre le jour.

Je refermai ma fenêtre avec précaution et vivement je me couchai dans mon hamac, tenant la boule de papier dans ma main.

Lentement, bien lentement pour mon impatience, l’aube jaunit, et à la fin une lueur rose glissa sur mes murailles ; je déroulai mon papier et je lus :

« Tu seras transféré demain soir dans la prison du comté ; tu voyageras en chemin de fer dans un compartiment de seconde classe avec un policeman ; place-toi auprès de la portière par laquelle tu monteras ; quand vous aurez roulé pendant quarante-cinq minutes (compte-les bien), votre train ralentira sa marche pour une jonction ; ouvre alors ta portière et jette-toi à bas bravement ; élance-toi, étends tes mains en avant et arrange-toi pour tomber sur les pieds ; aussitôt à terre, monte le talus de gauche, nous serons là avec une voiture et un bon cheval pour t’emmener ; ne crains rien ; deux jours après nous serons en France ; bon courage et bon espoir ; surtout élance-toi au loin en sautant et tombe sur tes pieds. »

Sauvé ! Je ne comparaîtrais pas aux assises ; je ne verrais pas ce qui s’y passerait ! Ah ! le brave Mattia, le bon Bob ! car c’était lui, j’en étais certain, qui aidait généreusement Mattia : « Nous serons là avec un bon cheval » ; ce n’était pas Mattia qui tout seul avait pu combiner cet arrangement.

Le temps s’écoula assez vite, et, le lendemain, dans l’après-midi, un policeman que je ne connaissais pas entra dans mon cachot et me dit de le suivre. Je vis avec satisfaction que c’était un homme d’environ cinquante ans qui ne paraissait pas très souple.

Les choses purent s’arranger selon les prescriptions de Mattia, et, quand le train se mit en marche, j’étais placé près de la portière par laquelle j’étais monté ; j’allais à reculons ; le policeman était en face de moi ; nous étions seuls dans notre compartiment.

J’étais appuyé contre la portière dont la vitre était ouverte ; je lui demandai la permission de regarder le pays que nous traversions, et, comme il voulait « se concilier ma bienveillance », il me répondit que je pouvais regarder tant que je voudrais. Qu’avait-il à craindre ? le train marchait à grande vitesse.

Bientôt, l’air qui le frappait en face l’ayant glacé, il s’éloigna de la portière pour se placer au milieu du wagon. Pour moi, je n’étais pas sensible au froid ; glissant doucement ma main gauche en dehors je tournai la poignée et de la droite je retins la portière.

Le temps s’écoula ; la machine siffla et ralentit sa marche. Le moment était venu ; vivement je poussai la portière et sautai aussi loin que je pus ; je fus jeté dans le fossé ; heureusement mes mains que je tenais en avant portèrent contre le talus gazonné ; cependant le choc fut si violent que je roulai à terre, évanoui.

Quand je revins à moi, je crus que j’étais encore en chemin de fer, car je me sentis emporté par un mouvement rapide, et j’entendis un roulement ; j’étais couché sur un lit de paille.

Chose étrange ! ma figure était mouillée, et, sur mes joues, sur mon front, passait une caresse douce et chaude.

J’ouvris les yeux ; un chien, un vilain chien jaune était penché sur moi et me léchait. Mes yeux rencontrèrent ceux de Mattia, qui se tenait agenouillé à côté de moi.

« Tu es sauvé, me dit-il en écartant le chien et en m’embrassant.

— Où sommes-nous ?

— En voiture ; c’est Bob qui nous conduit.

— Comment cela va-t-il ? me demanda Bob en se retournant.

— Je ne sais pas ; bien, il me semble.

— Remuez les bras, remuez les jambes », cria Bob.

J’étais allongé sur de la paille, je fis ce qu’il me disait.

« Bon, dit Mattia, rien de cassé.

— Mais que s’est-il passé ?

— Tu as sauté du train, comme je te l’avais recommandé ; mais la secousse t’a étourdi, et tu es tombé dans le fossé ; alors ne te voyant pas venir, Bob a dégringolé le talus tandis que je tenais le cheval, et il t’a rapporté dans ses bras. Nous t’avons cru mort. Quelle peur ! quelle douleur ! mais te voilà sauvé.

— Et le policeman ?

— Il continue sa route avec le train, qui ne s’est pas arrêté. »

Je savais l’essentiel ; je regardai autour de moi et j’aperçus le chien jaune qui me regardait tendrement avec des yeux qui ressemblaient à ceux de Capi ; mais ce n’était pas Capi, puisque Capi était blanc.

« Et Capi ! dis-je, où est-il ? »

Avant que Mattia m’eût répondu, le chien jaune avait sauté sur moi et il me léchait en pleurant.

« Mais le voilà, dit Mattia, nous l’avons fait teindre. »

Je rendis au bon Capi ses caresses, et je l’embrassai.

« Pourquoi l’as-tu teint ? dis-je.

— C’est une histoire, je vais te la conter. »

Mais Bob ne permit pas ce récit.

« Conduis le cheval, dit-il à Mattia, et tiens-le bien ; pendant ce temps-là je vais arranger la voiture pour qu’on ne la reconnaisse pas aux barrières. »

Cette voiture était une carriole recouverte d’une bâche en toile posée sur des cerceaux ; il allongea les cercles dans la voiture et, ayant plié la bâche en quatre, il me dit de m’en couvrir ; puis il renvoya Mattia en lui recommandant de se cacher sous la toile. Par ce moyen la voiture changeait entièrement d’aspect, elle n’avait plus de bâche et elle ne contenait qu’une personne au lieu de trois. Si on courait après nous, le signalement que les gens qui voyaient passer cette carriole donneraient dérouterait les recherches.

« Où allons-nous ? demandai-je à Mattia lorsqu’il se fut allongé à côté de moi.

— À Littlehampton : c’est un petit port sur la mer, où Bob a un frère qui commande un bateau faisant les voyages de France pour aller chercher du beurre et des oeufs en Normandie, à Isigny ; si nous nous sauvons – et nous nous sauverons –, ce sera à Bob que nous le devrons. Il a tout fait ; qu’est-ce que j’aurais pu faire pour toi, moi, pauvre misérable ! C’est Bob qui a eu l’idée de te faire sauter du train, de te souffler mon billet, et c’est lui qui a décidé ses camarades à nous prêter ce cheval ; enfin c’est lui qui va nous procurer un bateau pour passer en France, car tu dois bien croire que, si tu voulais t’embarquer sur un vapeur, tu serais arrêté. Tu vois qu’il fait bon avoir des amis.

— Et Capi, qui a eu l’idée de l’emmener ?

— Moi, mais c’est Bob qui a eu l’idée de le teindre en jaune pour qu’on ne le reconnaisse pas, quand nous l’avons volé à l’agent Jerry, l’intelligent Jerry, comme disait le juge, qui cette fois n’a pas été trop intelligent, car il s’est laissé souffler Capi sans s’en apercevoir ; il est vrai que Capi, m’ayant senti, a presque tout fait, et puis Bob connaît tous les tours des voleurs de chiens.

— Et ton pied ?

— Guéri, ou à peu près, je n’ai pas eu le temps d’y penser. »

Cependant notre cheval, vigoureusement conduit par Bob, continuait de détaler grand train sur la route déserte. De temps en temps seulement nous croisions quelques voitures, aucune ne nous dépassait. Les villages que nous traversions étaient silencieux, et rares étaient les fenêtres où se montrait une lumière attardée ; seuls quelques chiens faisaient attention à notre course rapide et nous poursuivaient de leurs aboiements. Quand, après une montée un peu rapide, Bob arrêtait son cheval pour le laisser souffler, nous descendions de voiture et nous nous collions la tête sur la terre pour écouter, mais Mattia lui-même, qui avait l’oreille plus fine que nous, n’entendait aucun bruit suspect ; nous voyagions au milieu de l’ombre et du silence de la nuit.

Ce n’était plus pour nous cacher que nous nous tenions sous la bâche, c’était pour nous défendre du froid, car depuis assez longtemps soufflait une bise froide. Quand nous passions la langue sur nos lèvres, nous trouvions un goût de sel ; nous approchions de la mer. Bientôt nous aperçûmes une lueur qui, à intervalles réguliers, disparaissait, pour reparaître avec éclat ; c’était un phare ; nous arrivions. Bob arrêta son cheval et, le mettant au pas, il le conduisit doucement dans un chemin de traverse ; puis, descendant de voiture, il nous dit de rester là et de tenir le cheval ; pour lui, il allait voir si son frère n’était pas parti et si nous pouvions sans danger nous embarquer à bord du navire de celui-ci.

J’avoue que le temps pendant lequel Bob resta absent me parut long, très long. Nous ne parlions pas, et nous entendions la mer briser sur la grève à une courte distance avec un bruit monotone qui redoublait notre émotion. Mattia tremblait comme je tremblais moi-même.

Enfin, nous entendîmes un bruit de pas dans le chemin qu’avait suivi Bob. Sans doute, c’était lui qui revenait ; c’était mon sort qui allait se décider.

Bob n’était pas seul. Quand il s’approcha de nous, nous vîmes que quelqu’un l’accompagnait ; c’était un homme vêtu d’une vareuse en toile cirée et coiffé d’un bonnet de laine.

« Voici mon frère, dit Bob ; il veut bien vous prendre à son bord ; il va vous conduire, et nous allons nous séparer, car il est inutile qu’on sache que je suis venu ici. »

Nous suivîmes le frère de Bob, et bientôt nous entrâmes dans les rues silencieuses de la ville, puis, après quelques détours, nous nous trouvâmes sur un quai, et le vent de la mer nous frappa au visage. Sans rien dire, le frère de Bob nous désigna de la main un navire gréé en sloop ; nous comprîmes que c’était le sien ; en quelques minutes nous fûmes à bord ; alors il nous fit descendre dans une petite cabine.

« Je ne partirai que dans deux heures, dit-il ; restez là et ne faites pas de bruit. »

Quand il eut refermé à clef la porte de cette cabine, ce fut sans bruit que Mattia se jeta dans mes bras et m’embrassa ; il ne tremblait plus.

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