Chapitre 6 Sauvetage
Notre position était devenue insupportable sur notre palier trop étroit ; il fut décidé qu’on élargirait ce palier, et chacun se mit à la besogne. À coups de couteau on recommença à fouiller dans le charbon et à faire descendre les déblais.
Comme nous avions maintenant un point d’appui solide sous les pieds, ce travail fut plus facile, et l’on arriva à entamer la veine pour agrandir notre prison.
Ce fut un grand soulagement quand nous pûmes nous étendre de tout notre long sans rester assis, les jambes ballantes.
On en vint à ne plus parler pour ainsi dire, et autant nous avions été loquaces au commencement de notre captivité, autant nous fûmes silencieux quand elle se prolongea.
Les deux seuls sujets de nos conversations roulaient éternellement sur les deux mêmes questions : quels moyens on employait pour venir à nous, et depuis combien de temps nous étions emprisonnés.
Mais ces conversations n’avaient plus l’ardeur des premiers moments ; si l’un de nous disait un mot, souvent ce mot n’était pas relevé, ou, lorsqu’il l’était, c’était simplement en quelques paroles brèves ; on pouvait varier du jour à la nuit, du blanc au noir, sans pour cela susciter la colère ou la simple contradiction.
« C’est bon, on verra. »
Étions-nous ensevelis depuis deux jours ou depuis six ? On verrait quand le moment de la délivrance serait venu. Mais ce moment viendrait-il ? Pour moi, je commençais à en douter fortement,
Au reste, je n’étais pas le seul, et parfois il échappait à mes camarades des observations qui prouvaient que le doute les envahissait aussi.
« Ce qui me console, si je reste ici, dit Bergounhoux, c’est que la compagnie fera une rente à ma femme et à mes enfants ; au moins ils ne seront pas à la charité. »
Assurément, le magister s’était dit qu’il entrait dans ses fonctions de chef non seulement de nous défendre contre les accidents de la catastrophe, mais encore de nous protéger contre nous-mêmes. Aussi, quand l’un de nous paraissait s’abandonner, intervenait-il aussitôt par une parole réconfortante.
« Tu ne resteras pas plus que nous ici ; les bennes fonctionnent, l’eau baisse.
— Où baisse-t-elle ?
— Dans les puits.
— Et dans la galerie ?
— Ça viendra ; il faut attendre.
— Dites donc, Bergounhoux, interrompit Carrory avec l’à-propos et la promptitude qui caractérisaient toutes ses observations, si la compagnie fait faillite comme celle du magister, c’est votre femme qui sera volée !
— Veux-tu te taire, imbécile ! la compagnie est riche.
— Elle était riche quand elle avait la mine, mais maintenant que la mine est sous l’eau ! »
À l’exception du magister qui cachait ses sentiments, et de Carrory qui ne sentait pas grand-chose, nous ne parlions plus de délivrance, et c’étaient toujours les mots de mort et d’abandon qui du coeur nous montaient aux lèvres.
« Tu as beau dire, magister, les bennes ne tireront jamais assez d’eau.
— Je vous ai pourtant déjà fait le calcul plus de vingt fois ; un peu de patience. »
Si tout ne marcha pas bien et vite comme l’espérait Pagès, ce ne fut pas la faute des ingénieurs et des ouvriers qui travaillaient à notre sauvetage.
La descente qu’on avait commencé à creuser avait été continuée sans une minute de repos. Mais le travail était difficile.
Le charbon à travers lequel on se frayait un passage était ce que les mineurs appellent nerveux, c’est-à-dire très dur, et, comme un seul piqueur pouvait travailler à cause de l’étroitesse de la galerie, on était obligé de relayer souvent ceux qui prenaient ce poste, tant ils mettaient d’ardeur à la besogne les uns et les autres.
En même temps l’aérage de cette galerie se faisait mal ; on avait, à mesure qu’on avançait, placé des tuyaux en fer-blanc dont les joints étaient lutés avec de la terre glaise ; mais, bien qu’un puissant ventilateur à bras envoyât de l’air dans ces tuyaux, les lampes ne brûlaient que devant l’orifice du tuyau.
Tout cela retardait le percement, et, le septième jour depuis notre engloutissement, on n’était encore arrivé qu’à une profondeur de vingt mètres. Dans les conditions ordinaires, cette percée eût demandé plus d’un mois ; mais, avec les moyens dont on disposait et l’ardeur déployée, cela devait aller plus vite.
Il fallait d’ailleurs tout le noble entêtement de l’ingénieur pour continuer ce travail, car, de l’avis unanime, il était malheureusement inutile. Tous les mineurs engloutis avaient péri. Il n’y avait désormais qu’à continuer l’épuisement au moyen des bennes, et, un jour ou l’autre, on retrouverait tous les cadavres. Alors de quelle importance était-il d’arriver quelques heures plus tôt ou quelques heures plus tard ?
C’était là l’opinion des gens compétents aussi bien que du public ; les parents eux-mêmes, les femmes, les mères, avaient pris le deuil. Personne ne sortirait plus vivant de la Truyère.
Sans ralentir les travaux d’épuisement qui marchaient sans autres interruptions que celles qui résultaient des avaries dans les appareils, l’ingénieur, en dépit des critiques universelles et des observations de ses confrères ou de ses amis, faisait continuer la descente.
Il y avait en lui l’obstination, la foi généreuse qui fit trouver un nouveau monde à Colomb.
« Encore un jour, mes amis, disait-il aux ouvriers, et, si demain nous n’avons rien de nouveau, nous renoncerons ; je vous demande pour vos camarades ce que je demanderais pour vous, si vous étiez à leur place. »
La confiance qui l’animait passait dans le coeur de ses ouvriers, qui arrivaient ébranlés par les bruits de la ville et qui partaient partageant ses convictions.
Et avec un ensemble, une activité admirables, la descente se creusait.
D’un autre côté, il faisait boiser le passage de la lampisterie qui s’était éboulé dans plusieurs endroits, et ainsi, par tous les moyens possibles, il s’efforçait d’arracher à la mine son terrible secret et ses victimes, si elle en renfermait encore de vivantes.
Le septième jour, dans un changement de poste, le piqueur qui arrivait pour entamer le charbon crut entendre un léger bruit, comme des coups frappés faiblement ; au lieu d’abaisser son pic il le tint levé et colla son oreille au charbon. Puis, croyant se tromper, il appela un de ses camarades pour écouter avec lui. Tous deux restèrent silencieux, et, après un moment, un son faible, répété à intervalles réguliers, parvint jusqu’à eux.
Aussitôt la nouvelle courut de bouche en bouche, rencontrant plus d’incrédulité que de foi, et parvint à l’ingénieur, qui se précipita dans la galerie.
Enfin, il avait donc eu raison ! il y avait là des hommes vivants que sa foi allait sauver !
L’ingénieur fit sortir ceux qui l’avaient suivi et même tous les ouvriers qui faisaient la chaîne pour porter les déblais, ne gardant auprès de lui que les deux piqueurs.
Alors ils frappèrent un appel à coups de pic fortement assenés et également espacés, puis, retenant leur respiration, ils se collèrent contre le charbon.
Après un moment d’attente, ,ils reçurent dans le coeur une commotion profonde : des coups faibles, précipités, rythmés, avaient répondu aux leurs.
« Frappez encore à coups espacés pour être bien certains que ce n’est point la répercussion de vos coups. »
Les piqueurs frappèrent, et aussitôt les mêmes coups rythmés qu’ils avaient entendus, c’est-à-dire le rappel des mineurs, répondirent aux leurs. Le doute n’était plus possible : des hommes étaient vivants, et l’on pouvait les sauver.
Les sons perçus étaient si faibles qu’il était impossible de déterminer la place précise d’où ils venaient. Mais l’indication, cependant, était suffisante pour dire que des ouvriers échappés à l’inondation se trouvaient dans une des trois remontées de la galerie plate des vieux travaux. Ce n’est plus une descente qui ira au-devant des prisonniers, mais trois, de manière à arriver aux trois remontées. Lorsqu’on sera plus avancé et qu’on entendra mieux, on abandonnera les descentes inutiles pour concentrer les efforts sur la bonne.
Le travail reprend avec plus d’ardeur, et c’est à qui des compagnies voisines enverra à la Truyère ses meilleurs piqueurs.
À l’espérance résultant du creusement des descentes se joint celle d’arriver par la galerie, car l’eau baisse dans le puits.
Lorsque dans notre remontée nous entendîmes l’appel frappé par l’ingénieur, l’effet fut le même que lorsque nous avions entendu les bennes d’épuisement tomber dans les puits.
« Sauvés ! »
Ce fut un cri de joie qui s’échappa de nos bouches, et sans réfléchir nous crûmes qu’on allait nous donner la main.
Puis, comme pour les bennes d’épuisement, après l’espérance revint le désespoir.
Le bruit des pics annonçait que les travailleurs étaient bien loin encore. Vingt mètres, trente mètres peut-être. Combien faudrait-il pour percer ce massif ? Nos évaluations variaient : un mois, une semaine, six jours. Comment attendre un mois, une semaine, six jours ? Lequel d’entre nous vivrait encore dans six jours ? Combien de jours déjà avions-nous vécu sans manger ?
Seul, le magister parlait encore avec courage, mais à la longue notre abattement le gagnait, et à la longue aussi la faiblesse abattait sa fermeté.
Si nous pouvions boire à satiété, nous ne pouvions pas manger, et la faim était devenue si tyrannique, que nous avions essayé de manger du bois pourri émietté dans l’eau.
Carrory, qui était le plus affamé d’entre nous, avait coupé la botte qui lui restait, et continuellement il mâchait des morceaux de cuir.
En voyant jusqu’où la faim pouvait entraîner mes camarades, j’avoue que je me laissai aller à un sentiment de peur qui, s’ajoutant à mes autres frayeurs, me mettait mal à l’aise. J’avais entendu Vitalis raconter souvent des histoires de naufrage, car il avait beaucoup voyagé sur mer, au moins autant que sur terre, et, parmi ces histoires, il y en avait une qui, depuis que la faim nous tourmentait, me revenait sans cesse pour s’imposer à mon esprit : dans cette histoire, des matelots avaient été jetés sur un îlot de sable où ne se trouvait pas la moindre nourriture, et ils avaient tué le mousse pour le manger. Je me demandais, en entendant mes compagnons crier la faim, si pareil sort ne m’était pas réservé, et si, sur notre îlot de charbon, je ne serais pas tué aussi pour être mangé. Dans le magister et l’oncle Gaspard, j’étais sûr de trouver des défenseurs ; mais Pagès, Bergounhoux et Carrory, Carrory surtout, avec ses grandes dents blanches qu’il aiguisait sur ses morceaux de botte, ne m’inspiraient aucune confiance.
Sans doute, ces craintes étaient folles ; mais, dans la situation où nous étions, ce n’était pas la sage et froide raison qui dirigeait notre esprit ou notre imagination.
Ce qui augmentait encore nos terreurs, c’était l’absence de lumière. Successivement, nos lampes étaient arrivées à la fin de leur huile. Et, lorsqu’il n’en était plus resté que deux, le magister avait décidé qu’elles ne seraient allumées que dans les circonstances où la lumière serait indispensable. Nous passions donc maintenant tout notre temps dans l’obscurité.
Non seulement cela était lugubre, mais encore cela était dangereux, car, si nous faisions un mouvement maladroit, nous pouvions rouler dans l’eau.
Nous n’étions que trois sur chaque palier, et cela nous donnait un peu plus de place : l’oncle Gaspard était à un coin, le magister à un autre et moi au milieu d’eux.
De temps en temps nous frappions contre la paroi pour dire à nos sauveurs que nous étions vivants, et nous entendions leurs pics saper sans repos le charbon. Mais c’était bien lentement que leurs coups augmentaient de puissance, ce qui disait qu’ils étaient encore loin.
Quand la lampe fut allumée je descendis chercher de l’eau dans la botte, et il me sembla que les eaux avaient baissé dans le trou de quelques centimètres.
« Les eaux baissent.
— Mon Dieu ! »
Et une fois encore nous eûmes un transport d’espérance.
Insensiblement, ces bruits devenaient de plus en plus forts ; l’eau baissait, et l’on se rapprochait de nous. Mais arriverait-on à temps ? Si le travail de nos sauveurs augmentait utilement d’instant en instant, notre faiblesse, d’instant en instant aussi, devenait plus grande, plus douloureuse : faiblesse de corps, faiblesse d’esprit. Depuis le jour de l’inondation, mes camarades n’avaient pas mangé. Et ce qu’il y avait de plus terrible encore, nous n’avions respiré qu’un air qui, ne se renouvelant pas, devenait de jour en jour moins respirable et plus malsain. Heureusement, à mesure que les eaux avaient baissé, la pression atmosphérique avait diminué, car, si elle était restée celle des premières heures, nous serions morts assurément asphyxiés. Aussi, de toutes les manières, si nous avons été sauvés, l’avons-nous dû à la promptitude avec laquelle le sauvetage a été commandé et organisé.
Le bruit des pics et des bennes était d’une régularité absolue comme celle d’un balancier d’horloge, et chaque interruption de poste nous donnait de fiévreuses émotions. Allait-on nous abandonner, ou rencontrait-on des difficultés insurmontables ? Pendant une de ces interruptions un bruit formidable s’éleva, un ronflement, un soufflement puissant.
« Les eaux tombent dans la mine, s’écria Carrory.
— Ce n’est pas l’eau, dit le magister.
— Qu’est-ce ?
— Je ne sais pas, mais ce n’est pas l’eau. »
Les coups de pics étaient devenus plus distincts, et bien certainement on s’était approché de nous de manière à nous atteindre bientôt peut-être.
Les eaux baissaient toujours, et nous eûmes bientôt une preuve qu’elles n’atteignaient plus le toit des galeries.
Nous entendîmes un grattement sur le schiste de la remontée et l’eau clapota comme si de petits morceaux de charbon avaient tombé dedans.
On alluma la lampe, et nous vîmes des rats qui couraient au bas de la remontée. Comme nous ils avaient trouvé un refuge dans une cloche d’air, et, lorsque les eaux avaient baissé, ils avaient abandonné leur abri pour chercher de la nourriture. S’ils avaient pu venir jusqu’à nous, c’est que l’eau n’emplissait plus les galeries dans toute leur hauteur.
Ces rats furent pour notre prison ce qu’a été la colombe pour l’arche de Noé : la fin du déluge.
Je voulus descendre au bas de notre remontée pour bien voir les progrès de la baisse des eaux. Ces progrès étaient sensibles et maintenant il y avait un grand vide entre l’eau et le toit de la galerie.
« Attrape-nous des rats, me cria Carrory, que nous les mangions. »
Mais, pour attraper les rats, il eût fallu plus agile que moi.
Pourtant l’espérance m’avait ranimé, et le vide dans la galerie m’inspirait une idée qui me tourmentait. Je remontai à notre palier.
« Magister, j’ai une idée : puisque les rats circulent dans la galerie, c’est qu’on peut passer ; je vais aller en nageant jusqu’aux échelles. Je pourrai appeler, me faire entendre, aider aussi à nous sauver ; on viendra nous chercher ; ce sera plus vite fait que par la descente. »
Un moment le magister resta à réfléchir, puis, me prenant la main :
« Tu as du coeur, petit, fais comme tu veux ; je crois que c’est l’impossible que tu essaies, mais ce n’est pas la première fois que l’impossible réussit. Embrasse-nous. »
Je l’embrassai ainsi que l’oncle Gaspard, puis, ayant quitté mes vêtements, je descendis dans l’eau.
« Vous crierez toujours, dis-je avant de me mettre à nager, votre voix me guidera. »
Quel était le vide sous le toit de la galerie ? Était-il assez grand pour me mouvoir librement ? C’était là la question.
Après quelques brasses, je trouvai que je pouvais nager en allant doucement de peur de me cogner la tête : l’aventure que je tentais était donc possible. Au bout, était-ce la délivrance ? était-ce la mort ?
Je me retournai et j’aperçus la lueur de la lampe que reflétaient les eaux noires ; là j’avais un phare.
« Vas-tu bien ? criait le magister.
— Oui. »
Et j’avançais avec précaution.
De notre remontée aux échelles la difficulté était dans la direction à suivre, car je savais qu’à un endroit, qui n’était pas bien éloigné, il y avait une rencontre des galeries. Il ne fallait pas se tromper dans l’obscurité, sous peine de se perdre. Pour me diriger, le toit et les parois de la galerie n’étaient pas suffisants, mais j’avais sur le sol un guide plus sûr, c’étaient les rails. En les suivant, j’étais certain de trouver les échelles.
De temps en temps, je laissais descendre mes pieds et, après avoir rencontré les tiges de fer, je me redressais doucement. Les rails sous mes pieds, les voix de mes camarades derrière moi, je n’étais pas perdu.
L’affaiblissement des voix d’un côté, le bruit plus fort des bennes d’épuisement d’un autre, me disaient que j’avançais. Enfin je reverrais donc la lumière du jour, et par moi mes camarades allaient être sauvés ! Cela soutenait mes forces.
Avançant au milieu de la galerie, je n’avais qu’à me mettre droit pour rencontrer le rail, et le plus souvent je me contentais de le toucher du pied. Dans un de ces mouvements, ne l’ayant pas trouvé avec le pied, je plongeai pour le chercher avec les mains, mais inutilement ; j’allai d’une paroi à l’autre de la galerie, je ne trouvai rien.
Je m’étais trompé.
Je restai un moment paralysé par une poignante angoisse, ne sachant de quel côté me diriger. J’étais donc perdu, dans cette nuit noire, sous cette lourde voûte, dans cette eau glacée.
Mais tout à coup le bruit des voix reprit et je sus par où je devais me tourner.
Après être revenu d’une douzaine de brasses en arrière, je plongeai et retrouvai le rail. C’était donc là qu’était la bifurcation. Je cherchai la plaque, je ne la trouvai pas ; je cherchai les ouvertures qui devaient être dans la galerie ; à droite comme à gauche je rencontrai la paroi. Où était le rail ?
Je le suivis jusqu’au bout ; il s’interrompait brusquement.
Alors je compris que le chemin de fer avait été arraché, bouleversé par le tourbillon des eaux, et que je n’avais plus de guide.
Dans ces conditions, mon projet devenait impossible, et je n’avais plus qu’à revenir sur mes pas.
J’avais déjà parcouru la route, je savais qu’elle était sans danger, je nageai rapidement pour regagner la remontée ; les voix me guidaient.
À mesure que je me rapprochais, il me semblait que ces voix étaient plus assurées, comme si mes camarades avaient pris de nouvelles forces.
Je fus bientôt à l’entrée de la remontée et je criai à mon tour.
« Arrive, arrive, me dit le magister.
— Je n’ai pas trouvé le passage.
— Cela ne fait rien ; la descente avance, ils entendent nos cris, nous entendons les leurs ; nous allons nous parler bientôt. »
Rapidement j’escaladai la remontée et j’écoutai. En effet les coups de pic étaient beaucoup plus forts ; et les cris de ceux qui travaillaient à notre délivrance nous arrivaient faibles encore, mais cependant déjà bien distincts.
Après le premier mouvement de joie, je m’aperçus que j’étais glacé, mais, comme il n’y avait pas de vêtements chauds à me donner pour me sécher, on m’enterra jusqu’au cou dans le charbon menu, qui conserve toujours une certaine chaleur, et l’oncle Gaspard avec le magister se serrèrent contre moi. Alors je leur racontai mon exploration et comment j’avais perdu les rails.
« Tu as osé plonger ?
— Pourquoi pas ? malheureusement, je n’ai rien trouvé. »
Mais, ainsi que l’avait dit le magister, cela importait peu maintenant ; car, si nous n’étions pas sauvés par la galerie, nous allions l’être par la descente.
Les cris devinrent assez distincts pour espérer qu’on allait entendre les paroles.
En effet, nous entendîmes bientôt ces trois mots prononcés lentement :
« Combien êtes-vous ? »
De nous tous c’était l’oncle Gaspard qui avait la parole la plus forte et la plus claire. On le chargea de répondre.
« Six ! »
Il y eut un moment de silence. Sans doute au-dehors ils avaient espéré un plus grand nombre.
« Dépêchez-vous, cria l’oncle Gaspard, nous sommes à bout !
— Vos noms ? »
Il dit nos noms :
« Bergounhoux, Pagès, le magister, Carrory, Rémi, Gaspard. »
Dans notre sauvetage, ce fut là, pour ceux qui étaient au-dehors, le moment le plus poignant. Quand ils avaient su qu’on allait bientôt communiquer avec nous, tous les parents, tous les amis des mineurs engloutis étaient accourus, et les soldats avaient grand-peine à les contenir au bout de la galerie.
Quand l’ingénieur annonça que nous n’étions que six, il y eut un douloureux désappointement, mais avec une espérance encore pour chacun, car parmi ces six pouvait, devait se trouver celui qu’on attendait.
Il répéta nos noms.
Hélas ! sur cent vingt mères ou femmes, il y en eut quatre seulement qui virent leurs espérances réalisées. Que de douleurs, que de larmes !
Nous, de notre côté, nous pensions aussi à ceux qui avaient dû être sauvés.
« Combien ont été sauvés ? » demanda l’oncle Gaspard.
On ne répondit pas.
Il y avait une question qui me tourmentait.
« Demandez donc depuis combien de temps nous sommes là.
— Depuis quatorze jours. »
Quatorze jours ! Celui de nous qui dans ses évaluations avait été le plus haut avait parlé de cinq ou six jours.
« Vous ne resterez pas longtemps maintenant. Prenez courage. Ne parlons plus, cela retarde le travail. Encore quelques heures. »
Ce furent, je crois, les plus longues de notre captivité, en tout cas de beaucoup les plus douloureuses. Chaque coup de pic nous semblait devoir être le dernier ; puis, après ce coup, il en venait un autre, et après cet autre un autre encore.
De temps en temps les questions reprenaient.
« Avez-vous faim ?
— Oui, très faim.
— Pouvez-vous attendre ? Si vous êtes trop faibles, on va faire un trou de sonde et vous envoyer du bouillon, mais cela va retarder votre délivrance ; si vous pouvez attendre, vous serez plus promptement en liberté.
— Nous attendrons, dépêchez-vous. »
Le fonctionnement des bennes ne s’était pas arrêté une minute, et l’eau baissait, toujours régulièrement.
« Annonce que l’eau baisse, dit le magister.
— Nous le savons ; soit par la descente, soit par la galerie, on va venir à vous… bientôt. »
Les coups de pic devinrent moins forts. Évidemment on s’attendait d’un moment à l’autre à faire une percée, et, comme nous avions expliqué notre position, on craignait de causer un éboulement qui, nous tombant sur la tête, pourrait nous blesser, nous tuer, ou nous précipiter dans l’eau, pêle-mêle avec les déblais.
Le magister nous explique qu’il y a aussi à craindre expansion de l’air, qui, aussitôt qu’un trou sera percé, va se précipiter comme un boulet de canon et tout renverser. Il faut donc nous tenir sur nos gardes et veiller sur nous comme les piqueurs veillent sur eux.
L’ébranlement causé au massif par les coups de pic détachait dans le haut de la remontée de petits morceaux de charbon qui roulaient sur la pente et allaient tomber dans l’eau.
Chose bizarre, plus le moment de notre délivrance approchait, plus nous étions faibles ; pour moi, je ne pouvais pas me soutenir, et, couché dans mon charbon menu, il m’était impossible de me soulever sur le bras ; je tremblais et cependant je n’avais plus froid.
Enfin, quelques morceaux plus gros se détachèrent et roulèrent entre nous. L’ouverture était faite au haut de la remontée ; nous fûmes aveuglés par la clarté des lampes.
Mais instantanément nous retombâmes dans l’obscurité ; le courant d’air, un courant d’air terrible, une trombe, entraînant avec elle des morceaux de charbon et des débris de toutes sortes, les avait soufflées.
« C’est le courant d’air, n’ayez pas peur, on va les rallumer au dehors. Attendez un peu. »
Attendre ! Encore attendre !
Mais au même instant un grand bruit se fit dans l’eau de la galerie, et, m’étant retourné, j’aperçus une forte clarté qui marchait sur l’eau clapoteuse.
« Courage ! courage ! » criait-on.
Et pendant que par la descente on arrivait à donner la main aux hommes du palier supérieur, on venait à nous par la galerie.
L’ingénieur était en tête ; ce fut lui qui le premier escalada la remontée, et je fus dans ses bras avant d’avoir pu dire un mot.
Il était temps, le coeur me manqua.
Je fermai les yeux, mais bientôt j’éprouvai comme un éblouissement qui me força à les ouvrir.
C’était le jour. Nous étions en plein air.
En même temps, un corps blanc se jeta sur moi : c’était Capi, qui, d’un bond, s’était élancé dans les bras de l’ingénieur et me léchait la figure. En même temps, je sentis qu’on me prenait la main droite et qu’on m’embrassait. « Rémi ! » dit une voix faible (c’était celle de Mattia). Je regardai autour de moi, et alors j’aperçus une foule immense qui s’était tassée sur deux rangs, laissant un passage au milieu de la masse. Toute cette foule était silencieuse, car on avait recommandé de ne pas nous émouvoir par des cris ; mais son attitude, ses regards parlaient pour ses lèvres.
Vingt bras se tendirent pour me prendre ; mais l’ingénieur ne voulut pas me céder et, fier de son triomphe, heureux et superbe, il me porta jusqu’aux bureaux où des lits avaient été préparés pour nous recevoir.
Deux jours après je me promenais dans les rues de Varses, suivi de Mattia, d’Alexis, de Capi, et tout le monde sur mon passage s’arrêtait pour me regarder.
Il y en avait qui venaient à moi et me serraient la main avec des larmes dans les yeux.
Et il y en avait d’autres qui détournaient la tête. Ceux-là étaient en deuil et se demandaient amèrement pourquoi c’était l’enfant orphelin qui avait été sauvé, tandis que le père de famille, le fils, étaient encore dans la mine, misérables cadavres charriés, ballottés par les eaux.
Mais, parmi ceux qui m’arrêtaient ainsi, il y en avait qui étaient tout à fait gênants ; ils m’invitaient à dîner ou bien à entrer au café.
« Tu nous raconteras ce que tu as éprouvé », disaient-ils.
Et je remerciais sans accepter, car il ne me convenait point d’aller ainsi raconter mon histoire à des indifférents, qui croyaient me payer avec un dîner ou un verre de bière.
D’ailleurs j’aimais mieux écouter que raconter, et j’écoutais Alexis, j’écoutais Mattia, qui me disaient ce qui s’était passé sur terre pendant que nous étions sous terre.
« Quand je pensais que c’était pour moi que tu étais mort, disait Alexis, ça me cassait bras et jambes, car je te croyais bien mort.
— Moi, je n’ai jamais cru que tu étais mort, disait Mattia. Je ne savais pas si tu sortirais vivant de la mine et si l’on arriverait à temps pour te sauver, mais je croyais que tu ne t’étais pas laissé noyer, de sorte que, si les travaux de sauvetage marchaient assez vite, on te trouverait quelque part. Alors, tandis qu’Alexis se désolait et te pleurait, moi je me donnais la fièvre en me disant : « Il n’était pas mort, mais il va peut-être mourir. » Et j’interrogeais tout le monde : « Combien peut-on vivre de temps sans manger ? Quand aura-t-on épuisé l’eau ? Quand la galerie sera-t-elle percée ? » Mais personne ne me répondait comme je voulais. Quand on vous a demandé vos noms et que l’ingénieur, après Carrory, a crié Rémi, je me suis laissé aller à terre en pleurant, et alors on m’a un peu marché sur le corps, mais je ne l’ai pas senti, tant j’étais heureux. »
Je fus très fier de voir que Mattia avait une telle confiance en moi qu’il ne voulait pas croire que je pouvais mourir.
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