‹ Sans famille Tome IIChapitre 7 sur 21 · Chapitre 7 Une leçon de musique

Chapitre 7 Une leçon de musique

Je m’étais fait des amis dans la mine. De pareilles angoisses supportées en commun unissent les coeurs ; on souffre, on espère ensemble, on ne fait qu’un.
L’oncle Gaspard, ainsi que le magister particulièrement m’avaient pris en affection ; et, bien que l’ingénieur n’eût point partagé notre emprisonnement, il s’était attaché à moi comme à un enfant qu’on a arraché à la mort. Il m’avait invité chez lui et, pour sa fille, j’avais dû faire le récit de tout ce qui nous était arrivé pendant notre long ensevelissement dans la remontée.

Tout le monde voulait me garder à Varses.

Bien que je ne voulusse pas travailler aux mines, ce ne fut pas sans chagrin que je quittai Varses, car il fallut me séparer d’Alexis, de l’oncle Gaspard et du magister ; mais c’était ma destinée de me séparer de ceux que j’aimais et qui me témoignaient de l’affection.

En avant !

La harpe sur l’épaule et le sac au dos, nous voilà de nouveau sur les grands chemins avec Capi joyeux qui se roule dans la poussière.

J’avoue que ce ne fut pas sans un sentiment de satisfaction, lorsque nous fûmes sortis de Varses, que je frappai du pied la route sonore, qui retentissait autrement que le sol boueux de la mine. Le bon soleil, les beaux arbres !

Avant notre départ, nous avions, Mattia et moi, longuement discuté notre itinéraire, car je lui avais appris à lire sur les cartes, et il ne s’imaginait plus que les distances n’étaient pas plus longues pour les jambes qui font une route que pour le doigt qui, sur une carte, va d’une ville à une autre. Après avoir bien pesé le pour et le contre, nous avions décidé qu’au lieu de nous diriger directement sur Ussel et de là sur Chavanon nous passerions par Clermont, ce qui n’allongerait pas beaucoup notre route et ce qui nous donnerait l’avantage d’exploiter les villes d’eaux, à ce moment pleines de malades : Saint-Nectaire, Le Mont-Dore, Royat, La Bourboule. Pendant que je faisais le métier de rouleur, Mattia, dans son excursion, avait rencontré un montreur d’ours qui se rendait à ces villes d’eaux, où, avait-il dit, on pouvait gagner de l’argent. Or, Mattia voulait gagner de l’argent, trouvant que cent cinquante francs pour acheter une vache, ce n’était pas assez. Plus nous aurions d’argent, plus la vache serait belle ; et plus la vache serait belle, plus mère Barberin serait contente, et plus mère Barberin serait contente, plus nous serions heureux de notre côté.

Il fallait donc nous diriger vers Clermont.

En venant de Paris à Varses, j’avais commencé l’instruction de Mattia, lui apprenant à lire et lui enseignant aussi les premiers éléments de la musique ; de Varses à Clermont, je continuai mes leçons.

Soit que je ne fusse pas un très bon professeur – ce qui est bien possible – soit que Mattia ne fût pas un bon élève – ce qui est possible aussi –, toujours est-il qu’en lecture les progrès furent lents et difficiles.

Mattia avait beau s’appliquer et coller ses yeux sur le livre, il lisait toutes sortes de choses fantaisistes qui faisaient plus honneur à son imagination qu’à son attention.

Alors, quelquefois l’impatience me prenait, et, frappant sur le livre, je m’écriais avec colère que décidément il avait la tête trop dure.

Mais en musique les mêmes difficultés ne s’étaient pas présentées, et, dès le début, Mattia avait fait des progrès étonnants et si remarquables, que bien vite il en était arrivé à m’étonner par ses questions ; puis, après m’avoir étonné, il m’avait embarrassé, et enfin il m’avait plus d’une fois interloqué au point que j’étais resté court.

Alors, quand je ne savais pas ce qu’il y avait à répondre, je me tirais d’embarras comme l’oncle Gaspard, quand, lui demandant ce que c’était que le charbon de terre, il me disait avec assurance : « C’est du charbon qu’on trouve dans la terre. »

Avec non moins d’assurance, je répondais à Mattia, lorsque je n’avais rien à lui répondre :

« Cela est ainsi parce que cela doit être ainsi ; c’est une loi. »

Mattia n’était pas d’un caractère à s’insurger contre une loi ; seulement il avait une façon de me regarder, en ouvrant la bouche et en écarquillant les yeux, qui ne me rendait pas du tout fier de moi.

Il y avait trois jours que nous avions quitté Varses, lorsqu’il me posa précisément une question de ce genre. Au lieu de répondre à son pourquoi : « Je ne sais pas », je répondis noblement : « Parce que cela est. »

Alors il parut préoccupé, et de toute la journée je ne pus pas lui tirer une parole, ce qui avec lui était bien extraordinaire, car il était toujours disposé à bavarder et à rire.

Je le pressai si bien qu’il finit par parler.

« Certainement, dit-il, tu es un bon professeur, et je crois bien que personne ne m’aurait enseigné comme toi ce que j’ai appris, cependant… »

Il s’arrêta.

« Quoi, cependant ?

— Cependant, il y a peut-être des choses que tu ne sais pas ; cela arrive aux plus savants, n’est-ce pas ? Ainsi, quand tu me réponds : « Cela est parce que cela est », il y aurait peut-être d’autres raisons à donner que tu ne donnes pas parce qu’on ne te les a pas données à toi-même. Alors, raisonnant de cette façon, je me suis dit que, si tu voulais, nous pourrions peut-être acheter, oh ! pas cher, un livre où se trouveraient les principes de la musique.

— Cela est juste.

— N’est-ce pas ? Je pensais bien que cela te paraîtrait juste, car enfin tu ne peux pas savoir tout ce qu’il y a dans les livres, puisque tu n’as pas appris dans les livres.

— Un bon maître vaut mieux que le meilleur des livres.

— Ce que tu dis là m’amène à te parler de quelque chose encore : si tu voulais, j’irais demander une leçon à un vrai maître ; une seule, et alors il faudrait bien qu’il me dise tout ce que je ne sais pas.

— Pourquoi n’as-tu pas pris cette leçon auprès d’un vrai maître pendant que tu étais seul ?

— Parce que les vrais maîtres se font payer, et je n’aurais pas voulu prendre le prix de cette leçon sur ton argent. »

J’étais blessé que Mattia me parlât ainsi d’un vrai maître ; mais ma sotte vanité ne tint pas contre ces derniers mots.

« Tu es un trop bon garçon, lui dis-je ; mon argent est ton argent, puisque tu le gagnes comme moi, mieux que moi, bien souvent ; tu prendras autant de leçons que tu voudras, et je les prendrai avec toi. »

Puis j’ajoutai bravement cet aveu de mon ignorance :

« Comme cela je pourrai, moi aussi, apprendre ce que je ne sais pas. »

Le maître, le vrai maître qu’il nous fallait, ce n’était pas un ménétrier de village, mais un artiste, un grand artiste, comme on en trouve seulement dans les villes importantes. La carte me disait qu’avant d’arriver à Clermont la ville la plus importante qui se trouvait sur notre route était Mende. Mende était-elle vraiment une ville importante ? c’était ce que je ne savais pas ; mais, comme le caractère dans lequel son nom était écrit sur la carte lui donnait cette importance, je ne pouvais que croire ma carte.

Il fut donc décidé que ce serait à Mende que nous ferions la grosse dépense d’une leçon de musique ; car, bien que nos recettes fussent plus que médiocres dans ces tristes montagnes de la Lozère, où les villages sont rares et pauvres, je ne voulais pas retarder davantage la joie de Mattia.

Après avoir traversé dans toute son étendue le causse Méjean, qui est bien le pays le plus désolé et le plus misérable du monde, sans bois, sans eaux, sans cultures, sans villages, sans habitants, sans rien de ce qui est la vie, mais avec d’immenses et mornes solitudes qui ne peuvent avoir de charmes que pour ceux qui les parcourent rapidement en voiture, nous arrivâmes enfin à Mende.

Comme il était nuit depuis quelques heures déjà, nous ne pouvions aller ce soir-là même prendre notre leçon ; d’ailleurs nous étions morts de fatigue.

Cependant Mattia était si pressé de savoir si Mende, qui ne lui avait nullement paru la ville importante dont je lui avais parlé, possédait un maître de musique, que, tout en soupant, je demandai à la maîtresse de l’auberge où nous étions descendus s’il y avait dans la ville un bon musicien qui donnât des leçons de musique.

Elle nous répondit qu’elle était bien surprise de notre question : nous ne connaissions donc pas M. Espinassous ?

« Nous venons de loin, dis-je.

— De bien loin, alors ?

— De l’Italie », répondit Mattia.

Alors son étonnement se dissipa, et elle parut admettre que, venant de si loin, nous pussions ne pas connaître M. Espinassous ; mais bien certainement, si nous étions venus seulement de Lyon ou de Marseille, elle n’aurait pas continué de répondre à des gens assez mal éduqués pour n’avoir pas entendu parler de M. Espinassous.

« J’espère que nous sommes bien tombés », dis-je à Mattia en italien.

« Croyez-vous qu’il voudra nous recevoir demain matin ?

— Bien sûr ; il reçoit tout le monde, quand on a de l’argent dans la poche, s’entend. »

Quand nous fûmes arrivés devant la maison qui nous avait été indiquée comme étant celle du professeur, nous crûmes que nous nous étions trompés, car à la devanture de cette maison se balançaient deux petits plats à barbe en cuivre, ce qui n’a jamais été l’enseigne d’un maître de musique.

Nous entrâmes. La boutique était divisée en deux parties égales : dans celle de droite, sur des planches, se trouvaient des brosses, des peignes, des pots de pommade, des savons ; dans celle de gauche, sur un établi et contre le mur, étaient posés ou accrochés des instruments de musique, des violons, des cornets à piston, des trompettes à coulisse.

« M. Espinassous ? » demanda Mattia.

Un petit homme vif et frétillant comme un oiseau, qui était en train de raser un paysan assis dans un fauteuil, répondit d’une voix de basse-taille :

« C’est moi. »

Je lançai un coup d’oeil à Mattia pour lui dire que le barbier-musicien n’était pas l’homme qu’il nous fallait pour nous donner notre leçon, et que ce serait jeter notre argent par la fenêtre que de s’adresser à lui ; mais, au lieu de me comprendre et de m’obéir, Mattia alla s’asseoir sur une chaise, et d’un air délibéré :

« Est-ce que vous voudrez bien me couper les cheveux quand vous aurez rasé monsieur ? dit-il.

— Certainement, jeune homme, et je vous raserai aussi, si vous voulez.

— Je vous remercie », dit Mattia ; il me lança un coup d’oeil à la dérobée pour me dire d’attendre un moment avant de me fâcher.

Bientôt Espinassous eut fini de raser son paysan, et, la serviette à la main, il vint pour couper les cheveux de Mattia.

« Monsieur, dit Mattia pendant qu’on lui nouait la serviette autour du cou, nous avons une discussion, mon camarade et moi, et, comme nous savons que vous êtes un célèbre musicien, nous pensons que vous voudrez bien nous donner votre avis sur ce qui nous embarrasse.

— Dites un peu ce qui vous embarrasse, jeunes gens. »

Je compris où Mattia tendait à arriver : d’abord il voulait voir si ce perruquier-musicien était capable de répondre à ses questions, puis, au cas où ses réponses seraient satisfaisantes, il voulait se faire donner sa leçon de musique pour le prix d’une coupe de cheveux ; décidément il était malin, Mattia.

« Pourquoi, demanda Mattia, accorde-t-on un violon sur certaines notes et pas sur d’autres ? »

Je crus que ce perruquier, qui précisément à ce moment même était en train de passer le peigne dans la longue chevelure de Mattia, allait faire une réponse dans le genre des miennes, et je riais déjà tout bas quand il prit la parole :

« La seconde corde à gauche de l’instrument devant donner le la au diapason normal, les autres cordes doivent être accordées de façon qu’elles donnent les notes de quinte en quinte, c’est-à-dire sol, quatrième corde ; ré, troisième corde ; la, deuxième corde ; mi, première corde ou chanterelle. »

Ce ne fut pas moi qui ris, ce fut Mattia ; se moquait-il de ma mine ébahie ? était-il simplement joyeux de savoir ce qu’il avait voulu apprendre ? toujours est-il qu’il riait aux éclats.

Tant que dura la coupe de ses cheveux Mattia ne tarit pas en questions, et, à tout ce qu’on lui demanda, le barbier répondit avec la même facilité et la même sûreté que pour le violon.

Mais, après avoir ainsi répondu, il en vint à interroger lui-même, et bientôt il sut à quelle intention nous étions venus chez lui.

Alors il se mit à rire aux éclats :

« Voilà de bons petits gamins, disait-il, sont-ils drôles ! »

Puis il voulut que Mattia, qui évidemment était bien plus drôle que moi, lui jouât un morceau ; et Mattia, prenant bravement son violon, se mit à exécuter une valse.

« Et tu ne sais pas une note de musique ! » s’écriait le perruquier en claquant des mains et en tutoyant Mattia comme s’il le connaissait depuis longtemps.

« Ce gamin est un prodige ! criait Espinassous. Si tu veux rester avec moi, je ferai de toi un grand musicien ; tu entends, un grand musicien ! Le matin, tu raseras la pratique avec moi, et tout le reste de la journée je te ferai travailler ; et ne crois pas que je ne sois pas un maître capable de t’instruire parce que je suis perruquier ; il faut vivre, manger, boire, dormir, et voilà à quoi le rasoir est bon. Pour faire la barbe aux gens, Jasmin n’en est pas moins le plus grand poète de France ; Agen a Jasmin, Mende a Espinassous. »

En entendant la fin de ce discours, je regardai Mattia. Qu’allait-il répondre ? Est-ce que j’allais perdre mon ami, mon camarade, mon frère, comme j’avais perdu successivement tous ceux que j’avais aimés ? Mon coeur se serra. Cependant je ne m’abandonnai pas à ce sentiment.

La situation ressemblait jusqu’à un certain point à celle où je m’étais trouvé avec Vitalis quand Mme Milligan avait demandé à me garder près d’elle ; je ne voulus pas avoir à m’adresser les mêmes reproches que Vitalis.

« Ne pense qu’à toi, Mattia », dis-je d’une voix émue.

Mais il vint vivement à moi et, me prenant la main :

« Quitter mon ami ! je ne pourrais jamais. Je vous remercie, monsieur. »

Espinassous insista en disant que, quand Mattia aurait fait sa première éducation, on trouverait le moyen de l’envoyer à Toulouse, puis à Paris au Conservatoire ; mais Mattia répondit toujours :

« Quitter Rémi, jamais !

— Eh bien, gamin, je veux faire quelque chose pour toi, dit Espinassous, je veux te donner un livre où tu apprendras ce que tu ignores. »

Et il se mit à chercher dans des tiroirs. Après un temps assez long, il trouva ce livre qui avait pour titre : Théorie de la musique ; il était bien vieux, bien usé, bien fripé, mais qu’importait ?

Alors, prenant une plume, il écrivit sur la première page : « Offert à l’enfant qui, devenu un artiste, se souviendra du perruquier de Mende. »

Je ne sais s’il y avait alors à Mende d’autres professeurs de musique que le barbier Espinassous, mais voilà celui que j’ai connu et que nous n’avons jamais oublié, Mattia ni moi.

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