‹ Sans-peur le corsaireChapitre 29 sur 50 · XXIX

XXIX

NAISSANCES, MARIAGE ET BAPTÊMES.

A l'instant où, revenant de course, la frégate victorieuse mouillait devant le château de Quiron, l'enfant reçut le jour à bord.

Une salve d'artillerie et un pavois national célébrèrent cet événement heureux.

La frégate fut aussitôt entourée de balses chargées d'indigènes, à qui le vieil Andrès, du haut de la dunette, présenta le nouveau-né, qui, selon les désirs d'Isabelle, reçut les noms de Gabriel-José-Clodion-Tupac-Amaru.

Son bisaïeul y ajouta le titre de Condor-Kanki.

--Voici le nouveau grand chef des Condors! s'écria-t-il. L'enfant des Incas naît avec l'aurore de notre indépendance. Elle grandira comme lui, peuples du Pérou. Avant le midi de sa vie, elle illuminera l'empire de nos aïeux, elle sera le soleil qui dissipera les ténèbres de notre longue servitude en éblouissant nos oppresseurs! Gloire au prince nouveau-né; gloire au fils d'Isabelle et du Lion de la mer! Puisse le Dieu des opprimés lui accorder à jamais sa protection toute-puissante.

Ce fut peu après la naissance de Gabriel de Roqueforte que maître Taillevent prit enfin la résolution d'imiter son capitaine en demandant la main de l'aimable Liména.

--Tous mes plans à moi sont coulés, dit-il. J'avais du goût pour le petit cabotage et la pêche sur la côte de Normandie, avec un brin de contrebande en Angleterre, histoire de rire,--et me voilà courant la grande bordée à perpétuité. J'avais l'idée de demeurer le fils de ma bonne femme de mère à Port-Bail, et d'être le père de ses petits-enfants; mais le roi, la république, mon capitaine, le tremblement, le diable s'en sont mêlés; j'ai repassé la chance à mon matelot Tom Lebon, anglais de nation, français de coeur, ça, c'est connu! Donc bonsoir les Normandes de Normandie, faut que j'en prenne une ailleurs, pas vrai?

--Il me semble assez difficile d'être Normande ailleurs qu'en Normandie, dit Liména en riant.

--Eh bien, la mignonne, voilà ce qui vous trompe, à preuve qu'il ne tient qu'à vous de passer Normande en devenant la femme d'un Normand qui s'appelle maître Taillevent, soit dit sans vous offenser.

--Vous ne m'offensez pas du tout, bien au contraire, dit Liména en souriant.

--Bien au contraire? répéta le maître avec un certain trouble.

La démarche qu'il hasardait ne laissait pas que de lui avoir coûté, en réflexions et en monologues, plus de cinquante quarts de nuit.

--Je dis au contraire, reprit Liména, parce que je commençais à être offensée de votre long silence. Dès le premier jour, vous avez pu voir que j'étais dévouée à madame, comme vous vous l'êtes à votre capitaine...

--Il n'y a pas de temps perdu, interrompit Taillevent, M. Gabriel ne fait que de naître. Laissez courir, le mousse qui lui sera dévoué corps et biens ne sera pas longtemps dans les brumes du Pérou.--A demain la noce, avec votre permission!

--Mais madame ne sait encore rien...

--Ni mon capitaine non plus; soyez calme malgré ça; je réponds de la chose.--Enlevé! A demain la noce!

· · ·

Le jour même du mariage de Taillevent eut lieu le baptème de Gabriel-José-Clodion-Tupac-Amaru de Roqueforte, intrépide enfant dont l'éducation se fit tour à tour à la mer, dans les gorges des Cordillères et dans les îles du grand océan Pacifique, où LÉO l'Atoua fut successivement revu par tous les peuples.

La Santa-Cruz et le Lion se rejoignirent. De beaux combats furent livrés aux Anglais dans plusieurs archipels et jusque sous les murs de Sydney.

Parawâ s'y fit remarquer par sa vaillance à toute épreuve. Trop heureux de combattre sous le Lion de la mer, il s'était hâté de passer à bord de la frégate, dès qu'elle mouilla dans la baie des Iles.

Un jour vint où, confiant à Paul Déravis le commandement de la Santa-Cruz et la conduite d'un important convoi chargé de richesses, Léon remonta son brig refondu à neuf à l'île Taïti.

Le convoi fit route pour le Havre. Sans-Peur expédiait des captures opulentes au citoyen Plantier, son armateur; il se débarassait d'une foule de marins fatigués d'être hors de France depuis fort longtemps. Il ne voulait sous ses ordres que des gens de bonne volonté. D'ailleurs, il avait eu l'occasion de parfaire en Océanie plusieurs nombreux équipages, et se trouvait désormais dans une position excellente.

Le Lion en se dirigeant sur la baie de Quiron, captura sans coup férir le Duff, chargé de missionnaires méthodistes, parmi lesquels se trouvait le misérable Pottle Trichenpot, qui fut accueilli par les risées de tous les anciens de l'équipage.

--Si j'étais le capitaine, dit Taillevent à la vue du valet devenu missionnaire, je vous ferais pendre ce mauvais coquin-là pour ne plus le rencontrer.

--Ça nous ferait un mineur de moins, objecta Liména.

Mais quinze jours après, pendant une relâche dans l'archipel de Tonga, Pottle étant parvenu à s'évader, Liména convint de bonne foi que son époux avait eu bien raison.

Au large, peu avant le retour au château d'Andrès, Isabelle devint mère de deux jumeaux qui reçurent les noms de Léonin-Theuderic et Lionel-Clodomir.--Ces enfants de la mer atteignirent l'âge de trois ans sous les yeux de leur bisaïeul, tandis qu'avec des succès toujours nouveaux, Léon et Isabelle battaient l'océan Pacifique.

Le grand tueur de navires en avait usé trois sur les entre-faites.

Le Lion,--jolie corvette de trente canons à cette heure,--ramenait un gros trois-mâts chargé de marins indigènes de l'Océanie, quand tout à coup une grande frégate anglaise se montre à l'ouvert de la baie. Un corps de cavalerie espagnole apparaît presque au même instant sur les hauteurs voisines du territoire de Quiron.

--Encore un branle-bas! Camuset, mon camarade, dit Taillevent, m'est avis qu'il va faire chaud!

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