‹ Sans-peur le corsaireChapitre 30 sur 50 · XXX

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POTTLE TRICHENPOT.

La biographie de Pottle Trichenpot, natif de Darmouth, mérite bien de distraire un peu la muse de l'Histoire, qui n'a pas souvent le loisir d'esquisser la silhouette d'un plus impudent rogneur de portions.

Fils d'un ex-cambusier devenu maître de taverne, Pottle employa ses premières années à sophistiquer les liquides offerts aux habitués du logis. Un beau soir, il s'empara de la recette de la journée et disparut sans que ses honorables parents s'inquiétassent de le rattraper.

--Excellent débarras! Qu'il aille se faire pendre ailleurs! dit en anglais monsieur son père à madame sa mère, qui fut absolument du même avis.

Cinq ou six autres fils ou filles suffisaient d'ailleurs à leur tendresse, et l'on peut affirmer qu'ils en auraient aisément donné deux ou trois pour être bien sûrs que Pottle ne reparaîtrait jamais. Ce sacrifice peu ruineux fut inutile. Pressé comme vagabond, Pottle avait l'honneur d'être logé aux frais de son gouvernement sur on ne sait quel vaisseau de Sa Majesté Britannique. Par l'intermédiaire de ses contre-maîtres de manoeuvre, la même Majesté daigna former à coups de fouet l'esprit et le coeur de Pottle Trichenpot, sans parvenir toutefois à faire de lui un mousse passable.

Naturellement lâche, malpropre et filou, il était rempli d'intelligence pour les travaux occultes qui avaient enrichi ses chers parents. Tant d'aimables qualités réunies en sa seule personne devaient le faire distinguer par le munitionnaire en chef du vaisseau le Warspit; il se rendit, par un zèle à toute épreuve, digne d'une pareille distinction; nul ne pesait et ne mesurait plus mal que lui, nul ne décomptait mieux. Il savait ses quatre règles dès l'âge tendre, il apprit à lire et à écrire dans l'espoir de devenir un jour munitionnaire royal. Malheureusement, enhardi par trop de succés, il ne se borna plus à filouter l'équipage au profit de son protecteur, et voulut bénéficier de ses talents. Cette ambition le perdit.

Cent coups de fouet et deux ans de prison lui furent attribués en récompense de ses mérites; mais à quelque chose malheur est bon. Pottle fut attaché au service particulier du chapelain de la prison, estimable ministre qui, chaque soir, se faisait faire par lui la lecture de la Bible, et qui, plus tard, le donna pour valet à son neveu le master de la corvette the Hope (l'Espérance). On se rappelle comment cette corvette fut brûlée sur les côtes de Galice par le corsaire le Lion, et comment Pottle, mis en barrique, recueilli par la Guerrera, puis embarqué sur la Dignity, parvint à se faire accepter comme domestique par le loyal Roboam Owen.

Hypocrite formé par tant d'infortunes et devenu très habile à faire naître les occasions favorables, Pottle eut le talent de s'insinuer dans les meilleures grâces du spéculateur qui trafiquait à l'anglaise des revenus de la Bible dans les archipels de l'Océanie.

A Londres, il fut trouvé digne de toute confiance et en partit avec une pacotille dont il devait tirer les plus agréables profits.

Le catholicisme est abnégation, désintéressement, dévoûment allant jusqu'au martyre. Celles des sectes dissidentes qui exploitent les rives lointaines sont animées par l'esprit diamétralement inverse.

Pottle Trichenpot, marié à Sydney avec la fille d'un déporté, n'était rien moins que missionnaire anglican lors de la prise du Duff.

Possesseur d'une magnifique collection de spiritueux et de bibles, de ciseaux, de couteaux et de verroteries, il travaillait à l'édification, à la conversion et à la civilisation des Polynésiens avec un succès des plus rares. Sa pacotille fut perdue, hélas! mais en dépit du rancunier Taillevent, le missionnaire Pottle Trichenpot n'eut qu'à se louer des traitements de Sans-Peur le Corsaire.

En vérité, il fut acueilli en ancienne connaissance. Le capitaine lui demanda des nouvelles du brave lieutenant Irlandais Roboam Owen. Pottle, d'abord tout tremblant, se rassura et dit que M. Owen continuait à servir dans la marine britannique.

--Mais, ajouta le prisonnier, très peu de jours après notre débarquement au cap de la Higuera, nous nous séparâmes, et je n'ai jamais eu l'honneur de le rencontrer depuis.

Pottle mentait avec impudence.

Sans-Peur ne fut point tout à fait sa dupe; seulement son indulgence trop grande, combinée avec la terreur profonde qu'il inspirait à Pottle Trichenpot, fut cause que ce dernier s'évada au risque d'être dévoré par les requins ou par les anthropophages.

Pour qu'un tel poltron courût de gaîté de coeur autant de dangers, il devait avoir la conscience fort lourde et redouter à bon droit que, se ravisant tôt ou tard, Sans-Peur ne se conformât à la manière de voir de l'expéditif Taillevent.

Plus heureux qu'il ne méritait de l'être, Pottle Trichenpot fut recueilli par un autre navire de missionnaires anglicans et se retrouva bientôt dans une position meilleure que jamais.

Il faut lui attribuer la majeure partie des rapports alarmants que reçut le gouvernement britannique sur les progrès d'un aventurier français déjà signalé à son attention depuis longues années: «--Sous les noms principaux de LÉO l'Atoua, Lion de la mer, ou Sans-Peur le Corsaire, cet odieux pirate, ligué avec les insurgés du Pérou, ne cessait de persécuter les missions anglaises, s'opposait en tous lieux à leur établissement, suscitait des révoltes et des massacres, capturait les goëlettes évangéliques, et menaçait d'expulser les Anglais de toutes les îles.»

Les missionnaires, en général, se plaignaient des partisans fanatiques de LÉO l'Atoua; Pottle seul était en mesure de fournir de bons renseignements qu'il compléta par une foule de détails circonstanciés.

Cependant les gouverneurs des diverses audiences du Pérou étaient parvenus de leur côté à trouver quelques indices de la mystérieuse puissance exercée contre eux par un ennemi acharné, qui devait avoir des partisans jusque dans l'intérieur des terres.

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